AFFAIRE DU CHEVALIER DE ROHAN ET DE LA TRÉAUMONT
La tranquille et luxuriante Normandie de l'an de grâce 1872 ne se doute guère qu'il y a quelque deux cents ans elle s'est montrée, avec la Guyenne, l'Angoumois et la Saintonge, l'une des provinces les plus turbulentes de France. Pendant la minorité de Louis XIV, elle s'agita continuellement, sous l'action de conspirateurs émérites.
En 1639 éclata la fameuse révolte des Nu -pieds, qui tiraient leur nom de leur chef mystique, le haut et indomptable capitaine Jean Nu- pieds , général de l'armée de souffrance, celui qui inscrivait en tête de son Manifeste aux paysans :
César dans le sénat fut occis par Brutus Pour avoir conspiré contre tous les Romains. Catilina fut tué après un tas d'abus , Qu'il avait entrepris aux dépens des humains, Et moi je souffrirais un peuple languissant Dessous la tyrannie et qu'un tas de horzains L'oppressent tous les jours avecque leurs partis ? Je jure l'empêcher, tout Nu-pieds que je suis.
C'est lui encore qui adressait à la Normandie cet appel touchant , où la rime est mieux respectée :
Mon cher pays , tu n'en peux plus ; Que t'a servi d'être fidèle?
Pour tant de services rendus On te veut bailler la gabelle.
Est-ce le loyer attendu
Pour avoir si bien défendu
La couronne des Rois de France ,
Et pour avoir, par tant de fois,
Remis le Lys en assurance
Malgré l'Espagnol et l'Anglois?
Ces libelles étaient revêtus du sceau du chef : deux pieds nus sur les cornes d'un croissant, avec cette devise ; Homo missus a Deo \ Les deux principaux lieutenants de cet étrange général furent La Basilière et l'abbé Morel, vicaire de Saint-Saturnin, plus connus sous le nom de les Mandrins. Les autres chefs s'appelaient Champmartin, Lefebvre, Bastard, Lalande, des Planches, Lalouez, Latour, Conterie, Brigandière, La Chesnaie, Turgot, etc. Mais grâce aux bons ordres de Richelieu, et surtout aux douceurs habituelles et connues des mercenaires allemands de M. de Gassion ; grâce aux tueries , pendaisons , écartèleraents , emprisonnements, bannissements, expropriations et autres aménités, la révolte fut vite étouffée , et le calme régna dans la Normandie épuisée et ruinée.
En 1659, une seconde révolte éclata, avec le marquis de Bonnesson , La Laubarderie, deLézauville pour chefs apparents; d'Harcourt, de Matignon, de Saint -Aignan pour complices. Bonnesson fut exécuté le 12 décembre 1659. C'était un huguenot. Ce fut là le dernier acte d'autorité du cardinal Mazarin.
En 1669, nouvelle affaire avec Roux de Marsilly, autre protestant, qui fut mis à mort le 22 juin de la même année. Cinq ans plus tard, en 1674, surgissait encore en pleine Normandie une conspiration puissante. Il s'agissait, cette fois, de livrer certains ports à la flotte hollandaise pour aider au soulèvement de la province , pendant qu'en Guyenne et au midi de la France aurait lieu une prise d'armes ana-
* Dtaire du journal du voyage du chevalier Séguier en Normandie^ 1640, par M. de Verlhamont. Mss., Bibliodièque nationale.