LE TELLIER ET LOUVOIS
nécessités de ces graves fonctions , et obligeant successivement par son habileté et ses insinuations tous les chefs de corps d'armée à adresser leurs dépêches à son successeur et à exécuter les ordres que ce dernier leur envoyait. La guerre de la dévolution fut le début du jeune Louvois ; seulement, les difficultés surgirent vite, et le père fut souvent obligé de venir aider son fils dans sa difficultueuse entreprise. La guerre d'ailleurs éclatait-elle, Louvois quittait aussitôt le secrétariat, s'en allait surveiller sur place l'exécution des ordres du Roi, tandis que le père revenait prendre son poste au ministère et dictait les ordres. Au besoin même, si, par aventure, Michel Le Telher demeurait à sa terre de Ghaville, c'était son oncle Saint-Pouengesqui expédiait les ordres et les courriers. En réalité donc, Louvois a été fort peu au secrétariat de la guerre de 1667 à 1677, époque où son père fut nommé chancelier de France-^ il est resté plutôt pour cette période un agent d'exécution , au point de vue de l'ensemble bien entendu. Du reste , cette situation en partie double fut heureuse pour Louis XIV et pour Louvois lui-même , en ce sens qu'avec son caractère difficile et violent, le jeune ministre n'aurait pu s'accommoder longtemps de l'air de la cour, et qu'il eût mis le désordre dans les commandements. Ardent au plaisir et au travail , impétueux comme il était , il eût bien vite succombé sous les efforts de ses ennemis , comme je le montrerai tout à l'heure pour les années 1672 et 1673, époque où il fiùllit disparaître du secrétariat, s'il n'eût été sauvé à temps par son père. Rien d'intéressant, d'ailleurs, comme les Archives trop peu connues du ministère de la guerre pour se rendre compte de cette unité du père et du fils. Le fils part , le père revient tout aussitôt. Quelle facihté, quel avantage pour un homme aussi intelligent , aussi autoritaire que le marquis de Louvois !
Ainsi donc , au moment où se passe le drame historique dont je vais retracer les péripéties, Louvois a trente et un ans ; il est dans la force de l'âge et des passions. Il a de nombreuses maîtresses et fait partie de la bande joyeuse des La Val-
lière, des Marsilly et des Luxembourg, et, ma foi ! leurs lettres, si j'en juge par celles que j'ai entre les mains, ne sont pas faites pour donner une haute idée de leur moralité. Michel Le Tellier est tout autre. Quelque peu puritain, janséniste par conviction , devenu cauteleux avec le temps par l'habitude des cours, mais toujours à son poste, toujours ferme, il veille pour ses enfants.
Au ministère , Louvois a pour commis d'anciens chefs de bureau, parents ou alliés à son pèrC;, et qui lui sont tout dévoués, tels que Charpentier, Carpatry^ Darbon , Dufresnoy, etc. ^ S'éloigne-t-il, il emmène avec lui Dufresnoy, le mari de sa maîtresse. Est-ce pour facihter ses amoureuses rencontres, même en voyage, ou simplement pour débarrasser la jeune femme de son féal époux? Je ne le puis affirmer; cette méthode expéditive est pourtant dans ses habitudes, MM. de Courcelles et de Rochefort ne l'ont que trop appris à leurs dépens.
Carpatry reste au secrétarit ; il travaille avec Le Tellier pour l'exécution des ordres militaires ; Darbon s'occnpe des affaires d'argent et de famille ; Nallot se charge des négociations secrètes, etc.
En 1670, j'ai montré Louvois s'en allant à Pignerol et à Turin. En 1671, il part dès le mois d'avril. En 1672, il quitte Paris au mois d'août, et n'y revient plus de l'année, occupé qu'il est du siège de Gharleroy, et fort agacé même de ce retard prolongé, car dans la lettre à son père du 24 décembre 1672^, il insiste auprès de lui pour rentrer. Il ne reparaît pourtant que dans le courant de 1673.
Mais ce séjour n'est guère prolongé. Le 1" mai il s'éloigne pour n'être à Paris qu'à la Toussaint. Il s'agit cette fois des préparatifs du siège de Maëstricht, de surveiller les conspirateurs qui veulent attenter à la vie du roi de
^ Pour la composition du secrétariat de la guerre à cette époque, voir les Errata historicjues militaires de 1869 et le Dépôt de la guerre, par Th. lung. (Dumaine, 1872.)
2 P. 314, V. 270, Mss. Dépôt de la guerre.