CHAPITRE VIII
L'Homme dit au masque de fer.
Complots contre Louis XIV. — Les empoisonneurs en 1672. — Michel Le Tellier et la noblesse. — Relations de Louvois. — Ordres de Louvois (1672- 1673). — Le complot de 1673. — Ses instigateurs. — Les agents de Louvois. — Le Père Hyacinthe, provincial des Récollets d'Arras. — Arrestation du sieur de Oldendorf. — La souricière de Péronne, — M. de Lespine-Beauregard. — Les arrestations de mars et d'avril 1673. — L'homme que vous savez. — Absence de Louvois. — Retour de Louvois. — Fin du complot de 1673. — Envoi du prisonnier à Pignerol. — De Marchiel a Pignerol, à Exiles, à Sainte- Marguerite, à la Bastille. — Mort du prisonnier masqué. — Conclusion. — Identité du personnage. — Son nom. — Documents qui font défaut. — Où les trouver?
Des cinquante prisonniers dont j'ai retracé l'histoire, un seul reste à connaître , celui û^e 1 673 , le prisonnier de la Tour d'en bas. Ce dernier cadre-t-il, comme date , comme intérêt, comme précautions, avec les données du problème telles ■qu'elles existent, c'est ce que j'espère arriver à démontrer. « L'Homme au masque de fer sera toujours vraisemblable- M ment un problème insoluble» , ditle Père Griffeten 1768 ^ . «L'histoire n'a pas le droit de se prononcer sur ce qui ne » sortira jamais du domaine des conjectures» , ajoute M. Henri Martin dans son Histoire de France^. « L'histoire du Mas- 5> que de fer restera probablement à jamais obscure » , conclut M. Michelet^. Il faut avouer que c'est là une façon aisée de trancher les questions ; or, je l'ai dit et répété dans mon Avant-propos , ainsi que dans l'histoire de cette mystification légendaire, j'ai plus de confiance dans l'axiome de notre maître à tous , Augustin Thierry : « Notre véritable histoire » nationale est encore ensevelie dans la poussière des chroni- » ques contemporaines. » En effet, avant de se prononcer si
1 De la Méthode dans l'histoire, t. III, p. 292.
2 T. XIV, p. 564.
3 T. XII, p. 425.
catégoriquement, il eût été tout au moins juste de chercher; mais, comme l'assure Augustin Thierry, « il est bien plus com- « mode de ressasser les opinions précédemment émises que )) de se livrer au labeur ingrat des vérifications sur pièces des )) faits qu'on expose >' . Les études de synthèse historique datent d'hier, et rien qu'en examinant les différentes phases de cette légende je suis resté émerveillé des richessiss que contiennent nos Archives , et effrayé des erreurs qu'on apprend encore à la jeunesse française
Les procédés du surintendant Fouquet, ses projets, son arrestation, son procès, les efforts multiples de sa clientèle et de sa famille, si nombreuse et si solidement établie, n'avaient pas été sans révéler un mal étrange qui avait pour point de départ, je l'ai prouvé, le mécontentement de la noblesse, sa situation précaire et son ambition. Les dissensions religieuses, il est vrai, n'étaient pas étrangères à ce mouvement, Les protestants se souvenaient toujours de la Saint-Barthélémy ; en butte d'ailleurs à une hostilité sourde et constante de la part des gouvernants, ils avaient trouvé pour leurs intrigues un appui à l'étranger, appui d'autant plus sincère qu'il était intéressé. Ils avaient même cherché dans l'assassinat politique une solution à leurs haines et h leurs vengeances. A une époque où l'axiome de la force primant le droit était accepté à tous les degrés de la hiérarchie sociale et politique, où les mots de liberté individuelle et d'égalité devant la loi étaient inconnus, cette étrange méthode de résoudre les difficultés trouvait des admirateurs et des complices.
Il avait donc fallu toute la patiente habileté et l'énergie de Michel Le Tellier et de Golbert pour faire dévier cet esprit d'ambition, cette soif de jouissances, soit sur les entreprises commerciales et militaires lointaines (la Compagnie des Indes, le Canada , Madagascar, etc.), soit sur des expéditions brillantes (Djidjelli, Rome, la Turquie, Candie, etc.). Ces habiles ministres ne devaient réussir, du reste, qu'à reculer l'heure de la décadence et de la chute finale , après avoir entouré d'une auréole lumineuse cette belle figure d'un Roi
amoureux de la gloii^e et du beau et trouvant toute une génération prête à le suivre dans cette carrière sans lendemain qu'on devait appeler la jeunesse de Louis XIV.
Malgré cette personnification de la puissance centralisatrice, cette négation de la noblesse française, cette espérance de l'autocratie religieuse, le Roi de France et sa famille n'en étaient pas moins exposés aux projets criminels de cette bande mystérieuse des empoisonneurs et de leurs puissants alliés.
En 1664 , la mère et la femme du duc de Savoie étaient mortes empoisonnées.
Le 27 janvier 1664, en effet, l'ambassadeur d'Espagne, M. de La Fuente, écrivait à son Roi : « Votre Majesté sait déjà » que le duc de Savoie a perdu sa mère et sa femme en quinze » jours. Je dirai seulement à Votre Majesté que la mort de ce » dernier a surpris tout le monde. . . On ne fait aucun fond sur " le duc, qui, selon le bruit commun, abhorre les Français ' . »
A peine âgé de vingt-cinq ans, Louis XIV était directement menacé, car le 10 septembre lordHallis, ambassadeur d'Angleterre, écrivait de Paris à sir H..Bennett, secrétaire d'État : « Monsieur, il n'y a pas ici de nouvelles, mais un homme )) venu de Lyon accuse un autre Lyonnais d'avoir voulu tuer le « Roi. Le premier est arrêté et remis entre les mains de six » archers de la garde , et l'on a envoyé l'ordre de se saisir du » second. Ceci m'a été rapporté hier de Vincennes , d'où la » pluie ramènera, dit-on, la cour d'ici à la fin du mois. » Et le 14 il ajoutait : « On fait toujours grand bruit d'un com- » plot contre la personne du Roi. On a fait des perquisitions » exactes dans toute la ville, et dimanche dernier, lorsque je » fus à Charenton, au prêche, deux exempts aux gardes et un M lieutenant se tenoient à la porte et examinoient attentive- )/ ment tous ceux qui sortoient. Je ne fis pas semblant de les » voir. Il paroîtroit qu'ils avoient quelque indication pour " découvrir la personne qu'ils cherchoient... ^ »
En 1668 , les mêmes inquiétudes se renouvellent. Cette
' Ravaisson, t. IV.
2 Ravaisson, t. III, p. 6.
fois , notre ambassadeur à Londres , M. de Ruvigfny , signale à M. de Colbert « l'arrivée en Angleterre d'un des sujets les plus » malintentionnés du monde. » L'ambassadeur ajoutait que, caché dans un cabinet, chez un ami, il avait entendu la conversation de ce misérable... Cet individu n'était autre que Roux de Marsilly , natif de Nîmes et protestant. Arrêté, conduit à la Bastille, il fut jugé, condamné et, roué vif le 20 juin 1669.
Le lieutenant criminel, M. Défita, qui fut chargé de l'instruction de cet attentat, fit à ce propos part au ministre des dépositions et des lettres d'un négociant de Lyon nommé Jacques Gueston, envoyé du comte de Molina et de Buckingham et mêlé à toutes les affaires ténébreuses de Londres et de Bruxelles ' . On arrêtait en même temps de nombreux agents dans les provinces , et particulièrement Eustache Dauger, qui fut conduit à Pignerol. Cette année-là, enfin, Colbert, dit Pierre Clément, faillit lui-même succomber à une tentative d'empoisonnement.
Or , à cette époque , que sont devenus tous ces individus , hommes ou femmes, compromis dans les mystérieuses aventures que j'ai indiquées au commencement de ce chapitre, tous ces personnages qui voyagent, se rencontrent, se retrouvent , qui ont des banquiers à leurs ordres et des points de repère tout indiqués ?
Exili , le gentilhomme de la reine Christine , l'agent romain, a déjà été enfermé à la Bastille le 2 février 1663, et mis en liberté le 27 juin de la même année, en même temps que le capitaine de chevau-légers Gandin de Sainte-Croix (21 mai). Tous deux sont à Londres en 1669 avec Roux de Marsilly.
Les prêtres Mariette et Dubuisson (ditLesage) et la femme Voisin ont été arrêtés en 1667. Mais, grâce au crédit de madame de Montespan , qu'ils auraient pu compromettre, ils obtiennent une ordonnance de non-lieu.
1 Histoire de l'édit de Nantes, par Benoît, t. IV, p. 125.
François Galaup, dit le marquis de Chasteuil, etc., est en prison, mais il sera mis en liberté l'année suivante par ordre de Golbert. Les procès de madame de Casteldys, à Gaen, de Madeleine Bavent, à Rouen, de la dame La Douze las Tourre sont à peine terminés.
Quant aux principaux agents ou membres de ces conspirations , faux monnayeurs , empoisonneurs, etc., que nous avons cités , ils sont dispersés un peu partout au commencement de l'année 1670.
Exili , le comte ou chevalier Gonnor, Gaudin de Sainte- Croix, le chevalier de Lorraine, Georges du Hamel, sieur de La Tréaumont , mademoiselle Desponts, Rabel , Bock, etc., sont à Londres.
A Bruxelles , à Gand, à Cologne , à Amsterdam, à Madrid et sur la frontière d'Espagne, se trouvent le fameux et introuvable Paul Sardan , dit comte de Sardan , dit Paul, dit Mirande, dit marquis de la Houssaye, dit François de Raulo , dit marquis Dauphin, et ses complices Foncenade , Audijos , don Miguel Morton, l'évéque de Cadix, le chevalier de Malte Antonio Salamanque, Van den Enden, les agents du comte de Monterey, du comte de Molina , de M. de Lisola, van Bulen , van Buninghen , madame de Grave , Poucet d'OrvilHers, de Croy, l'Homme dit au masque de fer, etc. A Lyon, à Pignerol, à Turin, à Rome, se croisent l'abbé du Colombier, le comte Castelmajor, Berthominat, dit la Chaboissière, dit Delorme, Robert de La Mire, comte de Bachimont et sa femme , née Paul Haye et comtesse de Coëtlan ^ le président Truchi, le marquis de Saint-Maurice, le duc de Giovanisso, le comte de Broglio et sa noble épouse, le comte de Montemajor, marquis de La Bosse, Lemaire, l'agent Ponsieux, Louis de Vanens , les parents d'Exili , plus tard le chevalier de Lorraine et leur chef, l'incroyable François Galaup, marquis de Chasteuil, quand il sera rendu à la liberté , etc. En France et à Paris se groupent et se multiplient les nommés Dalmas, Terron du Clauzel, le sieur de Sainte-Colombe, Laboissière, Trabot, Gallet, marquis de
Gessac, de la Mesnardière, le chevalier de Monteau, de la Miclieiière, chevalier de Villers, de Lendricourt, Degrois, Bors de Baret, Alexandre de Canoiiville, marquis de Raffetot, le marquis de Monteran, de Saint-Meurs, marquis de Dampierre , Desrochers , chirurgien du Roi , le comte de Glermont, Etienne de Bray, de Vassart, le marquis de Termes, Castanieri, dit La Pierre, dit Saint-Georges; Dubreuil, dit Martin, dit Louvigny, dit Samson , etc.
En Normandie se réunissent, autour de La Tréaumont, le chevalier de Rohan , le marquis de Sourdeval, le chevalier des Préaux, François des Grieux, le sieur de Louvigny, le comte de Mouchy , Alexandre de Créquy-Berneuil, le sieur d'Aigremont, François Malet de Graville, le sieur de Saint- Martin , Alphonse de Châlons de Saint-Martin, etc En
Angoumois , en Languedoc, en Guienne , se groupent également de nombreux mécontents. Les femmes ne sont pas les dernières à prendre part à ces conspirations. Elles en sont les agents les plus actifs. Les unes habitent Paris ou les environs, comme la Voisin, la Poulain, la Filastre, la dame Larcher , la Dode, la Trianon , etc. Les autres voyagent. Quant à leurs complices , elles font partie du tout Paris d'alors et s'appellent la Montespan, la comtesse de Soissons, mademoiselle de Montalais, de Polignac, d'Escalopier , Anne Saran, dame de Villers, de Villedieu , mademoiselle SelUère, de Tingry, Renée Morice d'O , mademoiselle Facy , de Dreux, laVéron, du Sauzay-Garadoz, comtesse d'Alluy, dame de Rouville, etc.
Les entremetteurs obligés entre ces hommes perdus de dettes et ces femmes éhontées et superstitieuses en proportion , sont naturellement des prêtres tels que Dulong , chanoine de Notre-Dame , Guibourg , le diseur de messes , Lépreux , Danon , Racine, OHvier Baub , le curé de Lannoy , Mariette, le fameux Dubuisson (dit Lesage), etc.
Or , je ne cite ici que les principaux ; je passe les agents inférieurs et beaucoup d'autres... De ces menées multiphées les principaux chefs pour Turin, Lyon, Marseille, sont le
comte de Bacliiraont , le marquis de Chasteuil , le comte de Castelmajor; pour l'Espagne, PaulSardan etFoncenade; pour la Normandie, La Tréaumont ; pour la Hollande, Van den Enden et van Buninghen; pour la Belgique et l'Allemagne, Oldendorf, Sardan, La Tréaumont, etc.
Ces gens ont des banquiers à Londres, h Amsterdam, à Bruxelles; à Venise, les sieurs Castelli et Pocabelli; à Rotterdam, Pedi ; à Paris, Gadelan, Penautier, receveur général du clergé de France, de Belleguise ; à Toulouse, le nommé Albo, etc..
C'est donc au milieu de ce dédale d'intrigues politiques et particulières , de complots et de passions inassouvies, qu'il faut chercher les traces de bien des événements pour cette curieuse période du dix-septième siècle que les remarquables travaux de MM. Pierre Clément et Ravaisson ont permis d'entrevoir. C'est le 7 mai 1669 qu'alarmées de l'ambition de Louis XIV, l'Angleterre, la Suède et la Hollande ont signé à la Haye un traité de garantie.
C'est le 30 janvier 1670 que le chevalier de Lorraine est arrêté , puis exilé à Rome. C'est au mois de mars que Madame obtient du roi d'Angleterre l'abandon de la ligue; le 30 juin qu'elle meurt. C'est le 6 avril 1672 que la guerre est déclarée à la Hollande, le 12 juin que le Rhin est passé par les troupes françaises, le 31 juillet que Gaudin de Sainte-Croix meurt à Paris et que la marquise de Brinvilliers se sauve en Angleterre; le 30 août, enfin, que les frères de Wytt sont assassinés.
Le maréchal de Luxembourg est en Hollande, et dans le pays de Waës, où, pour se distraire lui et ses mercenaires, il fait ginUer habitants et habitations ; Turenne , sur les bords du Rhin ; Louvois sur le théâtre même de la campagne, avec Vauban , préparant les sièges où un jeune Roi de trentedeux ans, entouré de ses maîtresses et d'une cour affolée de désirs et de plaisirs, viendra triompher à heure fixe.
Michel Le Tellier, le sieur de Chaville, est au secrétariat de la guerre, servant de lien entre le Roi et son fils, le mar-