CHAPITRE VII
l'homme dit au masque de fer. .
Les documents pour la seule période où s'est passée la première aventure de l'Homme dit au masque de fer, c'est-à-dire de novembre 1672 à mars 1674 (quinze mois environ), sont considérables, surtout aux Archives de la guerre.
Ils forment un ensemble de cinq cent soixante-quinze dépêches-minutes (dépêches du ministre à ses agents) , et de neuf cent cinq lettres reçues (lettres des agents du ministre) .
Pour ce même espace de temps , on trouve dans ces volumes du Dépôt vingt-neuf lettres adressées à M. de Saint- Mars, et quarante-six autographes de la main du premier geôlier de France.
Tous ces documents sont échelonnés dans les volumes
portant le n" 269 jusqu'au n" 362, c'est-à-dire dans près de
cent in-folio.
Il est fâcheux de constater que la même abondance de pièces curieuses n'existe pas pour les autres années. Les sacs qui les contenaient n'ont probablement pas été remis par les commis détenteurs , et les dépêches ont été ou égarées ou brûlées. Du reste , on se rend mieux compte de ces lacunes quand on étudie la formation de ce riche dépôt , que la légende a voulu attribuer à M. de Louvois,
« M. Le Tellier, dit à ce sujet M. de La Faye, premier » commis du Dépôt de la guerre , indépendamment de l'at- )) tention qu'il avait de la conservation des papiers de son » ministère, faisait traijscrb^e pour son cabinet, dans des " volumes particuliers , les dépêches les plus importantes et » les principales expéditions, pour former, en quelque façon, » les annales de son ministère, e\ peut-être suivait-il en cela » l'usage de ses prédécesseurs. Tels sont les registres qui sont » restés en la possession de l'abbé de Louvois'. »
Ce peut-être est exact , puisque les premiers règlements sur l'organisation dp Dépôt sont de 1617 et 1619. Ils ne furent toutefois appliqués qu'à l'arrivée de Michel Le Tellier au secrétariat de la guerre en 1643.
Quant aux transcrits de ce grand ministre, ils passèrent, avec le reste de la bibliothèque, au second fils du chancelier, l'archevêque de Reims, et de ceux-ci, par héritage, à Camille Le Tellier, abbé de Bourgueil et de Vauluisant, bibliothécaire du Roi (troisième fils de Louvois). Ils furent légués par ce dernier à la Bibliothèque du Roi à Versailles et groupés sous le titre générique àe fonds Le Tellier.
De Versailles, ils sont arrivés à la Bibliothèque de la rue Richelieu, où ils furent gardés tout d'abord sous leur nom àe fonds Le Tellier, puis fondus récemment dans ce que l'on appelle le Fonds français (département des manuscrits) . Ils forment un total d'environ trois cents volumes. Ces documents , qui concernent directement le secrétariat de la guerre, ont été complétés par des lettres manuscrites achetées il y a quelques années seulement, et connues sous le nom de
1 p. 53, V. 118, Mss. Dépôt de la guerre.
Papiers d'Etat de Le Tellier. Ces derniers présentent un ensemble de vingt -huit volumes in-folio.
«M. de Bellou {Darhon) était déjà chef du bureau de la » secrétairerie, quand l.ouvois le chargea, en 1688, du dépôt » des papiers du ministère de la guerre... Si M. Louvois fit » faire des requêtes de cette espèce, peut-être n'eut-il en cela » d'autre dessein que celui de son père....» , ajoute le même commis, M. deLa'Faye.
Or, à l'époque dont je parle, les bureaux étaient organisés de la façon suivante (v. 1181, Dépôt de la guerre) :
Premier bureau. Commission des officiers des troupes, extraits des revues, des hôpitaux, tentes, sacs.
M. de Saint-Pouenges, premier commis, avec MM. Alexandre père et fils.
Ce Saint-Pouenges était le neveu de Michel Le Tellier.
Deuxième bureau. Bureau de la secrétairerie, lettres et instructions secrètes, concernant les armées, les fortifications et les rôles du mois.
M. de Bellou avec M. l'abbé Darbon (son frère).
MM. Pinsonneau et de Briquet.
Ce Darbon, sieur de Bellou, était l'ancien secrétaire particulier de Le Tellier.
Troisième bureau. Expédition des patentes, pouvoirs, règlements, commissions, etc.
M. Dufresnoy avec M. Gardien^ son neveu.
M. Dufresnoy était le plus ancien des chefs de biu^eau, le mari de la maîtresse du secrétaire d'Etat et le beau-frère du fameux Saint-Mars.
Quatrième bureau. Routes, règlements sur la marche des troupes.
M. Charpentier avec MM. de Jossigny, son neveu, et d'Eu.
M. Charpentier était au secrétariat du temps de Sublet de Noyers, en 1638. En effet, «lemardy 13 mars 1703, Gilles » Charpentier, trésorier de l'ordre militaire de Saint-Louis » et premier commis de Mgr de Chamillart, ministre et >' secrétaire d'État pour le département de la guerre, mourait
» à Versailles , entre quatre et cinq heures du soir , âgé de » quatre-vingt-cinq ans, après avoir été soixante-trois ans » dans le bureau. »
Cinquième bureau. Etat des fonds, des vivres et des pensions, etc.
MM. deTourmont, avec MM. deFoix, Laurent et Levasseur. (M. de Tourmont avait succédé, en 1679, à M. de Boistel, parent de Le Tellier.)
Sixième bureau. Rôle des placets, informations sur les différends des troupes.
M. Bourdon, avec MM. Fontaine, Ghevigné et de Saint- Jacques.
Septième bureau. Rôle des bénéfices, des mois de Mgr le secrétaire d'Etat.
M. delà Renaudière. (Ce bureau n'existait que depuis 1679).
En 1688, donc, « M. de Bellou se mit en possession de 1) tous les papiers des bureaux de la secrétairerie, dont une » partie était à Versailles et l'autre à l'hôtel Louvois (de .. 1659 à 1684).
» Il fit rassembler le tout audit hôtel, en y joignant les » dépêches provenant des bureaux de M. Bourdon, auquel « venait de succéder son premier adjoint, M. Fontaine.
» En 1689, un M. de Préfontaine, parent de Leroy qui avait » été premier commis de Le Tellier et également son parent, » donna avis qu'il y avait dix-huit grands sacs contenant des » documents relatifs aux événements militaires de 1620 à » 1659. M. de Bellou fit retirer ces sacs et les fit porter à » l'hôtel de Louvois à Paris, où l'on mit dix ans à les mettre » en liasses.
» De son côté, M. Dufresnoy, depuis 1659, avait conservé " dans son bureau la suite des minutes des expéditions ci- » dessus. Il les passa à M. de Bellou et donna des années » entières, entre autres les liasses des minutes des dépêches » de 1668, 1669 à 1675.
» M. de La Renaudière fournit de son côté les liasses de » son bureau (rôles des bénéfices), depuis l'année 1640. En-
» fin, l'année suivante (1G90), M. Davaux, procureur génë- » rai de la chambre royale de Metz, dite des Réunions, étant M mort, M. de Louvois écrivit à Charnel de retirer des liéri- » tiers tous les papiers originaux de Louvois relatifs aux- » dites réunions... »
Telle fut l'origine des papiers qui devaient former le fonds de ce qu'on allait appeler le Dépôt de la guerre, lorsqu'il eut un centre fixe, grâce à Chamillart et à M. Dubois, dans quatre chambres de l'hôtel des Invalides. (27 janvier 1701, p. 60, V. 481, Dépôt de la guerre.)
C'est donc en réalité à M. Dufresnoy qu'on doit les liasses relatives aux années 1670, 1671, 1672, 1673 et 1674, époque de l'arrestation de l'homme dit au masque de fer.
Mais ces liasses mêmes de dépêches-minutes seraient sans doute restées lettre morte pour les historiens à cause de la difficulté des recherches et de l'impossibilité de la lecture, si l'abbé Massieu, chargé, del797àl815,de la conservation des archives historiques du Dépôt de la guerre, n'avait repris les travaux de classement commencés par M. deLaFaye et interrompus depuis la mort de M. de Vault. C'est ainsi que l'abbé Massieu forma huit cents volumes de dépêchesminutes, où j'ai pu trouver tous les documents qui intéressent cette histoire. Mais, fait curieux à constater, ce bibliothécaire si consciencieux, cet abbé Massieu à qui l'on est redevable de la coordination de tant de richesses, est un des hommes qui ont eu la carrière la plus agitée. Il a été successivement curé ', membre de l'Assemblée constituante, évêque
* DÉPÔT GÉNÉRAL DE LA GUF.RRE.