‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 22 sur 152 · SEPTIÈME HYPOTHÈSE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME HYPOTHÈSE

Le surintendant Fouquet.

La pensée de faire du surintendant Fouquet, mort à Pignerol le 23 mars 1680, le prisonnier qui mourut à la Bastille le 19 novembre 1703, n'appartient pas au bibliophile Jacob. Déjà en 1789, dans un article du 13 août d'un journal intitulé : Loisirs d'un patriote français, avait surgi cette opinion , qui reparut bientôt sous forme d'une brochure de quelques pages chez Maradan [Pains) , et qu'on vendait au bon public sous ce titre: L'Homme au masque de fer, dévoilé d'après une note trouvée dans les papiers de la Bastille.

L'invention n'était appuyée que sur une simple carte qu'un homme curieux de voir la Bastille avait prise au hasard avec plusieurs papiers ; mais cette carte , donnant l'entière solu-

tion des difficultés que jusqu'ici l'on n'avait pu résoudre, devenait une pièce de conviction.

La carte portait le n'' 64389000 et la note suivante : Fouquet arrivant des îles Sainte-Marguerite avec un masque de fer, ensuite trois XXX, et au-dessous, Kersadiou. Il est inutile d'ajouter que les consciencieux auteurs de la Bastille dévoilée essayèrent inutilement de retrouver et cette carte et même l'individu qui avait rédigé cette mystification.

Ce fut pourtant cette folie qu'essaya de faire revivre avec son talent si vif le bibliophile Jacob, dans son Homme au masque de fer. (Paris, Mayen, 1840,in-8°).

Tout le système du bibliophile reposait sur cette donnée que la mort de Fouquet avait été simulée à Pignerol , et que le célèbre surintendant avait été l'un des deux mystérieux prisonniers amenés par Saint-Mars à Exiles, aux îles, puis à la Bastille.

L'idée était en apparence ingénieuse; mais aussi que de contradictions, que d'erreurs dans l'exposition des faits pour arriver à soutenir cette hypothèse !

Dès le commencement de l'année 1679, la sévérité du Roi et du ministre à l'égard du prisonnier d'Etat Fouquet s'était sensiblement adoucie, grâce aux suppliques réitérées de la femme et des amis du surintendant.

Le 20 janvier 1679, Louvois écrivait à M. de Saint-Mars :

« Sa Majesté trouve bon que Monsieur Fouquet et Mon- » sieur de Lauzun se voient en toute liberté, toutes fois et » quantes qu'ils le désireront, c'est-à-dire qu'ils passent les M journées ensemble , qu'ils mangent ensemble , et s'ils le » désirent, Sa Majesté trouve bon que Monsieur de Saint- « Mars joue et converse avec eux,

» Qu'ils se promènent à toutes les heures qu'ils le désire- » ront, non-seulement dans le donjon, mais encore dans » toute la citadelle, avec les précautions marquées ci-

» après

» Sa Majesté trouve bon que vous les meniez dîner avec » madame de Saint-Mars, toutes les fois que vous le voudrez,

rOUQUET. 99

» quand bien même il y auroit des étrangers et des officiers de » la ville ou de la citadelle, pourvu que vous connoissiez les » étrangers pour n'être point gens à rien faire contre le )) service du Roi.

» Le Roi trouveroit bon que les officiers de la citadelle de ') Pignerol rendissent visite à vos prisonniers et passassent » des matinées ou des après-dînées avec eux, quand ils le " désireront, en présence de l'un de vos officiers... A l'égard » du gouverneur et des habitants de la ville, vous en pourrez " user de même lorsque vous le jugerez à propos, après » néanmoins que l'affaire pour laquelle le sieur de Riche- » mont est à Pignerol sera faite ou manquée "

Le 10 mai, le secrétaire d'Etat de la guerre est plus explicite encore :

« Le Roi ayant trouvé bon de permettre à madame Fou- » quet, à ses enfants, et à M. Fouquet de Mézières, son » frère , de se rendre à Pignerol pour y voir et visiter avec !) liberté M. Fouquet, Sa Majesté m'a commandé de vous en » donner avis et de vous dire que son intention est que vous w permettiez à madame Fouquet d'aller voir M. Fouquet à » toutes les heures qu'elle le désirera ; de demeurer dans sa ') chambre , même d'y coucher aussi souvent qu'elle le M souhaitera.

» A l'égard de ses enfants et de son frère, dont je vous » viens de parler, Sa Majesté veut bien aussi qu'ils lui tien- » nent compagnie et l'entretiennent, sans que vos officiers v » soient présents — Lorsque ceux dont je vous viens de parler » ci-dessus, auxquels Sa Majesté accorde la liberté de voir » M. Fouquet et M. de Lauzun, voudront venir dîner aussi » avec eux. Sa Majesté trouvera bon que vous leur permettiez » de se faire apporter leur dîner de la ville.

» Le Roi trouve bon que l'homme d'affaires de madame « Fouquet, nommé Salvert, aie la même liberté de parler à " M. Fouquet. Vous pouvez aussi permettre que les officiers » majors de la garnison de la ville et de la citadelle, et les « habitants de la ville, rendent visite à vos prisonniers. »

Au mois de juin, c'est la visite des dames de qualité de Turin que Louvois autorise. Le 28 novembre il permet à l'un des frères de Fouquet, M. d'Agde, de se rendre pour quatre mois à Pignerol, et de voir son frère « autant qu'il voudra, » pendant le temps qu'il vient de lui marquer « .

Le 1 8 décembre enfin , il accorde à la propre fille de Fouquet la faveur de venir loger au-dessus de son père, dans cette fameuse chambre qu'occupait autrefois le geôlier pour surveiller son prisonnier, et il ajoute :

« Le Roi trouve bon que vous fassiez l'escalier et la che- )) minée que vous proposez dans l'antichambre de M. Fou- )' quet, pour pouvoir loger mademoiselle sa fille au-dessus de " son appartement, pourvu qu'il n'en puisse arriver d'incon- » vénient, et que vous répondiez toujours à Sa Majesté de " la sûreté de la personne de mondit sieur Fouquet. »

Et c'est au milieu de toute cette famille nombreuse , près de sa femme , de son fils , de ses frères , de ses gens et hommes d'affaires , plus près encore de cette fille qui n'a qu'un degy^é à descendre pour voir son père , qu'on aurait imaginé une mort simulée du surintendant, le 23 mars 1680! Gela n'est pas soutenable un seul instant , car il existe pour la mort de ce malheureux autant de preuves officielles qu'il y en a eu auparavant pour les procédés à tenir à son égard.

Fouquet meurt le 23 ; le jour même, Saint-Mars écrit à Louvois. L'ordinaire part dans la nuit du 23 au 24, il est donc à Paris le 30 mars seulement. La nouvelle se répand aussitôt, en même temps qu'arrivent les dépêches de la iamille Fouquet pour annoncer aux amis l'événement douloureux et solliciter du Roi et du ministre la faveur de faire inhumer le surintendant dans le caveau de la famille. Madame de Sévigné peut donc écrire à sa fille , huit jours après, le 3 avril : « Le pauvre M. Fouquet est mort, j'en » suis touchée...» Et ajouter le surlendemain, 5 : « Sij'étois » du conseil de la famille de M. Fouquet , je me garderois » bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit » qu'ils vont faire »

Le 6, la Gazette de France reproduisait la nouvelle dans son numéro 28 :

ic On nous mande de Pignerol , y lisait-on , que le sieur » Fouquet y est mort d'apoplexie... »

Le 8 avril , Louvois , qui avait été dans la nécessité de prendre les ordres du Roi au sujet de cet événement et de ses conséquences , écrivait à Saint-Mars :

« Le Roi a appris , par la lettre que vous m'avez écrite le » 23 du mois passé, la mort de M. Fouquet, et le jugement 1' que vous faites que M. de Lauzun sait la plupart des choses " importantes dont M. Fouquet avoit connoissance , et que le " nommé La Rivière ne les ignore pas. Sur quoi Sa Majesté ^' m'a commandé vous faire savoir qu'après que vous aurez M fait reboucher le trou par lequel Messieurs Fouquet et de M Lauzun ont communiqué à votre insu , et cela rétabli si » solidement qu'on ne puisse travailler en cet endroit, et que » vous aurez aussi fait défaire le degré qui communique de » la chambre de feu M. Fouquet à celle que vous avez fait « accommoder pour mademoiselle sa fille , l'intention de » Sa Majesté est que vous logiez M. de Lauzun dans la chamw bre de feu M. Fouquet.

» Vous avez eu tort de souffrir que M. de Vaux ait em- » porté les papiers et les vers de Monsieur son père. Vous w pouvez disposer des meubles appartenant à Sa Majesté , " qui ont servi à M. Fouquet, comme vous l'estimerez à w propos. »

Le même jour, le ministre écrivait au comte de Vaux, l'un des fils de feu M. Fouquet :

« Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine 11 de m'écrire le 29 du mois passé. J'ai parlé au Roi de la » permission que madame votre mère demande de pouvoir » retirer de Pignerol le corps de M. Fouquet. Vous pouvez » assurer qu'elle n'y trouvera pas de difficulté, et que » Sa Majesté a donné des ordres pour cela. » Le lendemain , le secrétaire d'Etat ajoutait en ampliation à Saint-Mars : « Le Roi m'a commandé de vous faire savoir que Sa Majesté

» trouve bon que vous fassiez remettre aux gens de madame » Fouquet le corps de feu monsieur son mari , pour le faire >' transporter où bon lui semblera ' . »

Ce désir des parents de Fouquet était du reste tout naturel. Ils possédaient, en effet, dans la chapelle de Saint-François de Sales, de l'église du couvent des Dames de Sainte-Marie, grande rue Saint-Antoine, à Paris, un caveau de famille.

A la date de 1640 et de 1653, on trouve aux Archives nationales les pièces suivantes :

« Extrait du testament olographe de feu M. François w Foucquet, conseiller ordinaire du Roy en son conseil d'État, " datte du 20 février 1640. Signé F. Foucquet.

» Que du jour de mon deceds il soit dict par chaque jour » à perpétuité, pour la rédemption de mes peschez, et pour » prier la divine bonté pour ma femme et mes enfants , une » messe basse à heure certaine au monastère de la Visitation, » pour la fondation de laquelle je donne quatre mil livres » pour estre employées à rentes ou héritages, à condition » que ma femme la fera célébrer sa vie durant par un ecclé- » siastique séculier ou régullier, que bon luy semblera.

» Ce fut faict, extraict et collationné sur l'original à >' l'instant rendu par ledict notaire soubssigné.

" A Paris, ce quatre may 1640. Cousinet. w

Dans une autre pièce on voit que madame Fouquet donne en 1653 un supplément de six cents livres pour la fondation faite audit monastère. (Quittances et conventions des Religieuses de Sainte-Marie, rue -Saint-Antoine. Archives Nationales, Carton 4, n° 1176.)

Ce ne fut pourtant que l'année suivante, à la messe commémorative du bout de l'an, le 23 mars 1681, que les dépouilles mortelles du surintendant furent déposées dans le caveau où son père avait été inhumé.

L'extrait des registres mortuaires de l'église contenait la note suivante :

«Le 23 mars 1681, fut inhumé dans notre église, en

1 V. 640, Mss. Dépôt de la guerre.

» la chapelle de Saint-François de Sales, messire Nicolas )) Foucquet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la » magistrature, conseiller au parlement, maître des requestes, » procureur général, surintendant des finances et ministre )' d'Estat. M

La contradiction n'est donc pas permise. Voudrait-elle encore se faire jour, que les nombreuses dépêches de Louvois et de Saint-Mars qui ont suivi l'événement détruiraient toute idée de supercherie ou de substitution. Saint- Mars tout aussitôt réduit sa compagnie de soixante-six hommes à quarante-cinq sur l'ordre du ministre ; il fait éloigner les valets de Fouquet et veille à ce que rien ne s'égare de ce qui a appartenu au surintendant.

Le 16 mai, Louvois lui écrit : «Sa Majesté désire que )) vous lui adressiez les papiers que vous avez trouvés dans » les poches des habits de M. Foucquet aussi bien que ceux » que vous demande M. de Vaux, si vous les avez, »

Le 22 juin , il ajoute : « A l'égard de la feuille volante )' qui accompagnoit votre lettre du 8 , vous avez eu tort de )) ne me pas mander ce qu'elle contient , dès le premier "jour que vous en avez été informé. Au surplus, je vous )' prie dem'envoyerdans un paquet ce que vous avez trouvé » dans les poches de M. Foucquet, afin que je le puisse » présenter à Sa Majesté. »

Mais à quoi bon continuer cette discussion et la publication de cette série de lettres et de dépêches? La conviction, je n'en doute pas, est complète dans l'esprit du lecteur, comme elle l'est dans le mien. Le fameux prévaricateur qu'on appela le surintendant Foucjuet, le rival des jeunes amours de Louis XIV, est bien mort le 23 mars 1680. Le charmant livre du bibliophile Jacob n'a pu réussira prolonger son existence jusqu'en 1703.

Page 1