SIXIÈME HYPOTHÈSE
Fils adultérin de Buckingham et d'Anne d' Autriche .
L'idée de faire du fils de la reine Anne d'Autriche et de
* Linguet (Simon-Nicolas-Henri), né à Rennes le 14 juillet 1736, décapité le 27 juin 1794. (^Mémoires sur la Bastille, 1783, in-S".) 2 Millin, né le 19 juillet 1759, mort le 14 août 1818.
l'ambassadeur Buckingham le prisonnier masqué confié à la garfle du geôlier Saint-Mars, est tardive. Il fallait du reste une imagination bien convaincue pour venir défendre une hypothèse semblable. Ce fut un officier de cavalerie, Louis de la Roche du Maine, marquis de Luchet ', attaché au prince de Hesse-Cassel, qui, le premier en France, émit cette opinion hasardée, en 1783, dans un article intitulé Remarques sur le Masque de fer , qui parut dans le Journal des gens du monde (t, IV, n" 23, p. 282 etsuiv.). Le marquis appuyait son dire du prétendu déshonneur de la reine Anne d'Autriche et de la disparition de l'enfant adultérin qui en aurait été la conséquence en 1625 , sur une déposition de mademoiselle de Saint-Quentin , ancienne maîtresse du petit-fils du marquis de Louvois , le marquis de Barbezieux ; mais ce fut en vain que, sur l'indication du marquis, on rechercha la déposition de mademoiselle de Saint-Quentin , qui devait habiter Chartres ; on ne trouva naturellement trace ni de la personne ni de sa déposition.
C'était d'ailleurs gratifier gratuitement Anne d'Autriche d'iuie action qui n'était ni dans son caractère , ni en situation à l'époque où l'aventure aurait eu son dénoûment mystérieux.
Le marquis de Luchet aurait donc eu chance de rester, comme Saint-Foix, le défenseur unique de son système, s'il ne s'était trouvé sous l'Empire un romancier assez osé, Regnault Warin^, adjoint à l'adjudant général Sionville, pour reprendre cette thèse de Luchet dans un roman de quatre volumes (an XII, .1804), et donner même le portrait du prisonnier. Leplus étrange, c'est que cette aventure eut un succès de quatre éditions successives, tant le public a toujours été avide de tous les détails qui se rattachaient à cet épisode du règne de Louis XIV. Le bruit que fit l'ouvrage fut même tel, que Napoléon s'occupa de cette question et ordonna à Talleyrand et au duc de Bassano de l'élucider.
1 Né à Saintes le 1-3 janvier 1740, mort à Paris en 1792.
2 Rffjnnult-Warin ( Jean-Baj3tistc-Joseph-Innocent-PhiladeIphe), né à Barle-Duc le 25 décembre 1775, mort en 1844.
FOUQIJET. 97
Napoléon ne devait pas être plus hem eux que Louis XVI, par la raison simple que ce n'était pas à la Bastille qu'il fallait chercher la vérité, et que les documents des Archives de la guerre et des affaires étrangères, où l'on aurait pu trouver la solution, n'avaient alors ni classement ni analyse, et rendaient toute recherche impossible.
Malgré les travaux de Reith et de Roux-Fazillac, Regnault Warin partagea] avec Soulavie et ses adeptes la gloire d'avoir fixé l'opinion populaire sur ce problème. Il ne devait pourtant rencontrer qu'un seul partisan, un avocat, M. Dufey de l'Yonne, qui, dans ses Mémoires sur la Bastille, pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le seizième siècle jusqu'en 1789, (in 8°), se hasarda à reproduire cette opinion déraisonnable , en 1834, sans documents aucuns , bien entendu , et sous la forme d'un simple récit. Personne ne répondit à M. Dufey, et on eut raison. Les études critiques sérieuses en histoire commençaient alors, et M. Louvet allait réduire à leur juste valeur ces thèses inadmissibles.