PLAN DU FORT ROYAL DE L'ILE SAINTE-MARGUERITE EN
(nàluclion ou 1/3 ifun plan fourni par le DàpiU des farlificalions )
SAINTE-MARGUERITE ET S AINT-IIONOR AT. 167
Appelée Léro chez les anciens, à cause du culte qu'on y rendait à une divinité gauloise de ce nom , elle avait pris le nom de Sainte-Marguerite de celui d'une chapelle dédiée à cette sainte. Plus tard, sous les Romains du Bas-Empire, elle avait eu une garnison; puis avec le temps toute trace d'occupation avait disparu, à part celle du fort Saint-Honorat, élevé à l'extrémité sud de cette petite île , poste souvent attaqué par les Sarrasins, Ce fut sur l'emplacement de l'ancien fort romain que Richelieu fit construire la forteresse royale , en 1633.
De prison, il n'y en avait pas à cette date, dans le sens avéré du mot; il existait bien des prisons, mais simplement dans le corps de bâtiment de la place , où Ton mettait les internés. Saint-Mars fut le premier qui fit construire des cellules pour une prison d'Etat. L'ordre de Louvois à Saint- Mars est formel ; il est ainsi conçu et daté du 16 mars 1687 : « J'ai reçu avec votre lettre du 2 de ce mois le plan et le )' mémoire qui y étoient joints , et ce qu'il y a à faire pour » bâtir la prison et le bâtiment que vous demandez [pour ren- » dre sûre la prison de votre prisonnier) dans l'ile Sainte-
» Marguerite, montant à 5,024 livres ' » Il fit donc élever
d'un étage la maison du gouverneur et construire au nord les deux autres étages de prison qui sont indiqués sur le plan sous les n"^ 33 et 5 , et qui communiquaient directement avec les appartements du gouverneur. Ce bâtiment se composait de douze prisons ou cellules , dont deux particulièrement curieuses.
De ces prisons, il ne reste plus que celles de l'étage inférieur. Les six du premier étage et le château ont été rasés.
J'ai visité maintes fois ces anciennes constructions de Saint- Mars , qui ferment le bastion nord-est. Les cellules sont établies en forme de casemates, à l'est de l'escalier conduisant au fort. Des fenêtres, ou plutôt des soupiraux, on aperçoit Cannes, le Cannet, la forêt des Maures, la villa Tripet. Ces
i P. 235, V. 781, Mss. Dépôt de la guerre.
casemates sont voûtées, munies de doubles portes et reliées entre elles par un grand couloir éclairé par de simples lucarnes donnant sur la cour de la citadelle. Une seule porte permet l'accès dans ledit couloir; une autre, attenant à la chapelle , donnait entrée chez le gouverneur.
La première de ces chambres (n° 33)', à droite et au fond du couloir, près de la chapelle, est celle qui fut occupée par le Masque de fer. Elle est parfaitement conforme aux descriptions du Père Papon, dans son Voyage de Provence de 1780, et de Saint-Mars, dans sa lettre à Louvois du 8 janvier 1688 :
«Je me donnerai l'honneur de vous dire comme j'ai mis » mon prisonnier, qui est toujours valétudinaire à son ordi- » naire, dans l'une des deux nouvelles prisons que j'ai fait' "faire suivant vos commandements. Elles sont grandes, " belles et claires, et pour leur bonté, je ne crois pas qu'il y 1' en ait de plus fortes ni de plus assurées dans l'Europe, et » même pour tout ce qui peut regarder les nouvelles de près " et de loin , ce qui se peut trouver dans tous les lieux où j'ai » été à la garde de feu M. Fouquet depuis le moment qu'il » fut arrêté »
En résumé, cette demeure de l' ex-habitant de la Tour d'en bas, tout en étant préférable à celles de Pignerol ou d' Exiles, était loin d'être confortable. La fenêtre n'est en réalité qu'un grand soupirail sans vitrage , construit dans un mur de deux mètres d'épaisseur, avec deux grilles espacées et posées de telle façon que les barres d'un grillage ne correspondaient pas aux barres de l'autre.
En 1670, le personnel de l'île se composait d'un gouverneur (M. le chevalier de Guitaud) , d'un major (M. de Dampierre), d'un garde-magasin, d'un aumônier, d'un chirurgien, de quatre canonniers, de la compagnie de M. Guitaud et de deux autres compagnies. Ce chevalier de Guitaud est un type curieux du temps. « Il y a vingt-sept ans, écrit-il au ministre
' Voir le Plan.
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•>y le 20 janvier 1674 , que je suis dans le service , sans discon- » tinuation. Il y en a vingt que je suis pourvu delà charge ■0) de lieutenant pour Sa Majesté, dans les places. Mes cama- 11 rades de Marseille, Saint-Jean et Monaco, ont 3,600 livres, « et je n'en ai que 2,700 ; le major a 300 livres de plus que 1) moi. J'ai pourtant du service et de la qualité autant qu'un 1) autre'. » Guitaud aurait donc pris la carrière des armes en 1647, et depuis 1654 il avait servi en qualité de lieutenant de Roi dans les places avec 2,700 livres (14,000 fr.) d'appointements, sans compter ce qu'il gagnait sur sa compagnie. Et pourtant, logé, chauffé, éclairé, soldé comme il l'était , il se trouvait mal rétrihué. Ou'eùt-il dit en l'an de grâce 1872? Il est vrai qu'à cette époque Guitaud faisait des voyages à Paris, menait grande vie, et pouvait, sur ses économies, acheter des propriétés.
Ce chevalier de Guitaud sortait des mousquetaires. Il s'était installé aux îles avec sa famille; son frère faisait les fonctions de lieutenant dans sa compagnie; son heau-frère, M. de Caumartin , commandait une des deux autres compagnies^. Pour ses fonctions , il relevait directement du gouverneur de Provence , de l'intendant des galères Arnoul pour les affaires de la marine , et du commissaire des guerres Lenfant pour les détails d'administration.
A la suite de ses réclamations, ses émoluments furent portés de 300 à 400 livres par mois. Voici, du reste, l'état curieux de solde mensuelle qui fait foi de cette dépense : Compagnie de 180 hommes, capitaine, lieutenants, enseignes, 4 sergents et 3 caporaux, 2,412 livres; deux autres compagnies de 70 hommes chacune, avec le capitaine, lieutenants, enseignes, 2 sergents, 3 caporaux, à raison de 1,080 livres chacune, 2,160 livres; au sieur de Guitaud, gouverneur, 400 livres; au major, 200 livres; au gardemagasin , 66 livres 1 3 sous 4 deniers ; à l'aumônier, 40 livres ;
1 P. 131, V. 319, Mss. Dépôt de la guerre.
2 6 avril 1674. P. 277, v. 315, Mss. Dépôt de la guerre.
au chirurgien, 80 livres 6 sous 8 deniers; à A canonniers , à raison de 40 livres chacun , 160 livres; pour le bois et la chandelle du corps de garde, 6G livres 13 sous 4 deniers; total, 5,558 livres 1 3 sous 4 deniers. Ces soldats, comme ceux dePignerol, achetaient sur leur solde les mèches, poudres et plomb. De plus, ils donnaient un ou deux sous par jour au capitaine pour l'entretien de leur habillement*.
Une telle garnison;, qui n'aurait plus de raison d'être aujourd'hui, était nécessaire à une époque où les corsaires algériens faisaient encore de continuelles descentes sur nos côtes , et où notre marine commençait seulement à prendre quelque valeur. M. de Guitaud avait en outre sous sa direction des prisonniers, mais des prisonniers libres et de fort peu d'importance, quelques-uns mêine incarcérés sur son ordre, paraîtrait-il, car, à la date du 4 avril 1673 , Louvois écrivait au commissaire Lenfant : « L'on m'a donné avis par » la lettre que je vous envoie, que M. le chevalier de Guitaud » et le sieur de Dampierre retiennent trois ou quatre personnes » dans les prisons de l'île Sainte-Marguerite, sans aucun » motif légitime ; vous aurez soin de vous éclairer de ce qui » en est^. >' C'est ainsi qu'en 1672 l'archevêque de Lyon recevait l'ordre d'envoyer aux îles un soldat déserteur, et qu'en 1682 ^ le prieur de Lost fut enfermé dans l'abbaye de Saint-Honorat, sur un ordre donné à l'intendant Moranf^. Le dernier prisonnier de M. de Guitaud dont nous ayons eu connaissance est le chevalier de Chezut, qui logeait dans les bâtiments de la garnison , et que trouva M. de Saint-Mars à son arrivée aux îles.
Guitaud mourut le 27 décembre 1685. Pendant l'année 1686, l'intérim fut rempli par le major, M. de Dampierre. Ce fut seulement le 15 janvier 1687 que Saint-Mars apprit sa nomination au commandement des îles , et le 25
1 4 novembre 1671, p. 23, v. 257, Mss. Dépôt de la guerre.
~ P. 63, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre.
•5 23 avril. P. 208, v. 366, Mss. Dépôt de la guerre.
^ 31 mars. P. 666, v. 685, Mss. Dépôt de la guerre.
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qu'il en reçut le brevet. Il dut se rendre imme'diatement à sa nouvelle résidence pour faire préparer le logement du prisonnier qu'il devait amener avec lui. A cause des neiges qui obstruaient les passages des Alpes du côté de Briançon , il prit la route de Turin à Nice par le col de Tende. Arrivé le 21 février, il tomba malade, resta vingt-six jours dans l'impossibilité de bouger, repartit de Sainte- Marguerite le 26 mars, cette fois par Embrun et Briançon, fut dans les premiers jours d'avril à Exiles, repartit d'Exilés le 18 avril, et fit avec son mystérieux prisonnier son entrée définitive au Fort-Royal, le 30 avril 1687. Il avait conduit avec lui sa compagnie et ses deux lieutenants, MM. de La Prade et de Boisjoly.
A partir de cette époque , le personnel fut ainsi réparti : M. de Saint-Mars, gouverneur et commandant la compagnie franche ;
M. de La Prade , lieutenant de Roi ; M. de Dampierre, major;
MM. de Formanoir, Boisjoly et Rosages, officiers de la compagnie franche.
La garnison se composa dès lors de la compagnie de M. de Saint-Mars et de deux compagnies d'infanterie. Un sergent et dix hommes étaient détachés à la tour de Saint-Honorat. En 1689 (30 août) , le sergent fut remplacé par un lieutenant sur la demande de M. de Saint-Mars. Quant aux bâtiments, ils étaient assez nombreux et se composaient d'un château , des prisons d'État, d'une église, de deux logis pour le lieutenant de Roi et le major, de bâtiments pour les officiers, les cadets, le curé, l'aumônier, le chirurgien-major, le boucher, le patron du bateau de service , de casernes pour la troupe , d'auberges, etc....
Quant à la garde des prisonniers , elle était uniquement confiée aux hommes de la compagnie du gouverneur. La Prade était seul chargé des détails de la surveillance. Cette surveillance, on la connaît.
Le 6 janvier 1696, Saint-Mars écrivait en effet au ministre :
« Monseigneur,
» Vous me commandez de vous dire comment l'on en use 5) quand je suis absent ou malade, pour les visites et précau- " tions qui se font journellement aux prisonniers qui sont à j' ma garde. Mes deux lieutenants servent à manger aux heuj) res réglées, ainsi qu'ils me l'ont vu pratiquer, et que je fais " encore très-souvent quand je me porte bien ; et voici comj) ment , Monseigneur. Le premier venu de mes lieutenants » prend les clefs de la prison de mon ancien prisonnier j) par où l'on commence , il ouvre les trois portes et entre " dans la chambre du prisonnier, qui lui remet honnêtement " les plats et assiettes qu'il a mis les unes sur les autres, pour 3) les donner entre les mains du lieutenant qui ne fait que de " sortir deux portes pour les remettre à un de mes sergents " c[ui les reçoit pour les porter sur une table à deux pas de " là, où est le second lieutenant qui visite tout ce qui entre ji et sort de la prison, et voit s'il n'y a rien d'écrit sur les ji vaisselles ; et après qu'on lui a donné tout le nécessaire , " l'on fait la visite dedans et derrière le lit, et delà aux grilles .^ des fenêtres de sa chambre, et aux lieux, ainsi que par « toute sa chambre , et fort souvent sur lui ; après lui avoir " demandé fort civilement s'il n'a pas besoin d'autre chose , " l'on ferme les portes pour aller en faire tout autant aux au- " très prisonniers. Deux fois la semaine on fait changer de » linge de table, ainsi que de chemises et linge dont ils se j' servent »
On ne peut être plus explicite et plus conforme aux procédés de Pignerol et d'Exilés. Plus tard, je montrerai que les habitudes furent les mêmes pour la Bastille. Si je reviens d'ailleurs un peu longuement sur ces détails, c'est pour démontrer surabondamment aux esprits prévenus l'origine des erreurs qui ont eu cours jusqu'ici.
Aux îles Sainte-Marguerite , Saint-Mars se trouva relativement libre. En 1688, à la suite des assurances qu'il donna
à Louvois pour la sûreté de ses prisonniers , il obtint l'autorisation de s'absenter deux jours par mois pour aller à Nice ^ Antibes ou Cannes'. Son caractère, du reste, parut se ressentir de l'influence du climat et de cette sorte de latitude laissée à ses actions; il se montra plus affable pour tout le monde, ce dont personne ne se plaignit.
En 1693, probablement à propos de la mort de son fils» il se rendit h Paris et vit M. de Barbezieux, l'héritier de son ancien protecteur, M. de Louvois. F^nfin , sur les sollicitations du ministre et de sa famille, particulièrement des Dufresnoy et des Desgranges, il accepta la place de gouverneur du château de la Bastille, le 8 avril 1698. Mais ce séjour dans le beau pays de Provence parut lui tenir au cœur; il se décida avec peine à changer de position, et fit de grandes difficultés pour partir. Son successeur, M. de La Motte-Guérin , était déjà aux îles que Saint-Mars s'y trouvait encore. Il ne les quitta définitivement qu'à la fin de l'été , dans les derniers jours du mois d'août, en compagnie de son inséparable prisonnier de Pignerol et d'Exilés, pour se trouver à Paris dans le courant de septembre.
Voici quelques lignes de description de cette trop fameuse forteresse, dues à la plume d'un des malheureux qui y furent enfermés :
« L'entrée de la Bastille se trouvoit à droite de l'extrémité M de la rue Saint-Antoine. Au-dessus de la première porte » étoit un magasin considérable d'armes de différentes espè- » ces et d'armures anciennes ; à côté de cette porte étoit un » corps de garde où l'on plaçoit chaque nuit deux sentinelles » pour répondre et ouvrir aux personnes qui se présentoient. » Cette porte conduisoit à une première cour extérieure dans » laquelle étoient les casernes des invalides, les écuries et » les remises du gouverneur. L'on pouvoit également arriver
1 P. 64, V. 806, Mss. Dépôt de la guerre.
» à cette cour par l'arsenal. Elle étoit séparée d'une seconde » cour par une porte à côté de laquelle étoit un autre corps « de garde, puis un fossé et un pont-levis. C'est dans cette )! seconde cour à droite que s'élevoit l'hôtel du gouverneur, )) Vis-à-vis de cet hôtel étoit une avenue longue de quinze » toises , dont le côté droit étoit bordé par un bâtiment ser- » vant de cuisine.
H Le tout étoit construit sur un pont dormant traversant » le grand fossé et sur lequel s'abaissoit un pont-levis. Au » delà étoit un autre corps de garde. Enfin, pour arriver à la !i grande cour intérieure, il falloit passer une forte grille de » fer servant de retranchement à la sentinelle, qui avoit » ordre de ne laisser approcher d'elle les prisonniers qu'à » une distance de trois pas. Cette grande cour avoit cent » deux pieds de long sur soixante- douze de large; elle !) étoit environnée des tours dites de la Libellé, de la Ber- » taiidière, de la Bazinière (1663), delà Comté, du Trésor, » de la Chapelle, ainsi que des massifs qui joignoient ces six » tours. Presque toutes les prisons des étages moyens étoient » des polygones irréguliers de quinze à seize pieds de dia- » mètre. Elles avaient quinze à vingt pieds de haut. Chaque » prison fermoit par deux portes de l'épaisseur de deux à » trois pouces. Les cachots étoient enfoncés de dix-neuf pieds » au-dessous du niveau de la cour, cinq pieds environ au- » dessus du niveau du fossé. Ils n'avoient d'ouverture qu'une » étroite barbacane sur le fossé. Excepté les cachots, toutes » les prisons avoientou des poêles ou des cheminées. Celles-ci )' étoient étroites, fermées dans le bas, au haut, et quelque- » fois de distance en distance par des barres de fer ' .
)) Leur ameublement ordinaire se composoit d'un lit de » serge verte avec rideaux, paillasse et matelas, d'une ou deux » tables, de deux cruches, d'un chandeher, de fourchette, " cuiller et gobelet d'étain, de deux ou trois chaises, de » l'assortiment d'un briquet , rarement et par faveur de
1 La Bastille, par Llnguet, p. 229.
>) petites pinceftes et d'une pelle à feu très-foibles ; les murs « étoient nus "
Tel était en peu de mots l'aménagement de la célèbre prison d'Etat. A l'époque dont je m'occupe, le personnel chargé de garder ce monument du despotisme se composait de : un gouverneur, un lieutenant de Roi, un major, un capitaine des portes, un chirurgien, un aumônier, trois porte-clefs , un confesseur ordinaire , un médecin , un apothicaire, plus des officiers, des sergents , soldats , valets de chambre, cuisiniers, cochers, laquais, etc
Le gouverneur et le lieutenant de Roi étaient les seuls officiers nommés directement par le Roi. Tous les autres étaient au choix du gouverneur.
Quant à tout ce monde, gouverneur, prisonniers, officiers et soldats, ils restaient sous la haute direction de M. le comte de Pontchartrain , ministre et secrétaire d'État. Mais comme ce dernier , par suite des empêchements de sa charge, pouvait snrveiller difficilement cet établissement, il avait délégué à sa place le sieur Paulny Le Voyer, marquis d'Argenson , lieutenant de police et conseiller d'Etat, et son commis , M. Desgranges, dont la fille avait épousé le jeune Saint-Mars.
Le marquis d'Argenson employait pour ce service spécial un commissaire de la Bastille du nom de Camuset, plus un certain nombre de secrétaires, greffiers, interprètes et autres gens de cette sorte.
De Besmaus de Montlesun , ancien capitaine des gardes du cardinal, né en 1615 , le digne compagnon du lieutenant de police La Reynie', avait été nommé à ces fonctions de gouverneur de la Bastille, le 10 avril 1658, à la mort du sieur du Tremblay, et à la suite de la démission de Louvières. Besmaus occupa ce poste jusqu'à sa mort, le 18 décembre
' Nicolas de La Reynie, né le 25 mai 1625 à Limoges, d'une bonne famille de robe. Son père, Jean-jNicolas, sieur de Tralage ei de La Reynie, exerçait la charge de conseiller du Roi en la sénécbaussée et présidial de la ville. Le 4 janvier 1645, il épousa Antoinette des Barets, En juillet 1(361, il acheta une charge de maître des requêtes, et fut nommé lieutenant de police le 15 mars
1697, et fut enterré aux Carmes. Saint-Mars, qui lui succéda. n'arriva qu'au mois de septembre 1698.
Le lieutenant de Roi, le sieur Du Junca, était un gentilhomme des environs de Bordeaux. Exempt aux gardes du corps de M. de Duras , il fut choisi pour aider dans les devoirs de sa charge M. de Besmaus , alors âgé de soixante-quinze ans et fort infirme. De moyenne taille, mais bien fait, obligeant mais sévère, ce Du Junca, qui pouvait avoir cinquantesix ans à l'arrivée de Saint-Mars, était homme d'ordre avant tout. C'est à lui qu'on doit le fameux registre où s'est trouvé retracée la fin de la légende de l'homme dit au Masque de fer, registre intitulé : « État des prisonniers qui sont envoyés » par ordre du Roi à la Bastille , à commencer du mercredi » onzième du mois d'octobre que je suis entré en possession :' de la charge de lieutenant de Roi en l'année ] 690. »
Le major de la Bastille, Jacques Rosarges', est de notre connaissance. J'en ai déjà parlé dans la composition du personnel de Pignerol. Il y avait trente et un ans qu'il se trouvait au service de Saint-Mars. Simple soldat dans sa compagnie franche, il avait peu à peu avancé en grade, par suite de ses aptitudes à ces qualités si parfaites de culs de plomb que réclamait le geôlier.
Le capitaine des portes, le sieur Lécuyer, était également un ancien soldat de la compagnie de Saint-Mars, enrôlé en 1670.
Pour la compagnie qui faisait la garde dans le donjon , elle était commandée par l'aîné des neveux du geôlier, le fameux Guillaume de Formanoir,qui plus tard devait se faire appeler « seigneur de Palteau et autres lieux. »
Le chirurgien du château, Abraham Reilh, était un enfant de Nîmes , adroit et avide. Ancien^rafe^dans une compagnie d'infanterie, il entra à la Bastille sur la présentation de l'aumônier. « C'étoit un petit bout d'homme bien alerte , au fond » fort ignorant, car à peine savoit-il faire la barbe dans son » noviciat. »
1 Ce Ro.sarfjes mourut à la Pissotte, village près de Vincennes, le 19 mai
L'abbé Giraut, l'aumônier, sommelier et gargotier de la Bastille , était arrivé des îles avec le nouveau gouverneur.
Les trois porte-clefs répondaient aux noms de Antoine Ru, âgé de cinquante-deux ans, Provençal, venu de Sainte- Marguerite ; Boutonnière , Parisien et israélite ; Bourgoin , Bourguignon , ancien maréchal des logis de dragons , amené par l'abbé Giraut.
Quant au confesseur ordinaire, le Père jésuite Riquelet, au médecin Fresquier, à l'apothicaire, et au nommé Jacques La France, laquais de Formanoir, je n'en parlerai que pour mémoire, pour donner un aperçu suffisamment complet et exact de ce personnel ignoré de tous, et que dirigeait M. de Saint-Mars dans ce poste qu'il avait fait tant de difficultés d'accepter.
La position pourtant était enviable, et la lettre suivante de Barbezieux, du P"" mai 1698 , en donnera une idée plus parfaite que tout ce que je pourrais dire : « Comme Dufresnoy •)•> vous avoit écrit sur la proposition d'échanger votre gouw vernement des îles Sainte-Marguerite contre celui de la 'j Bastille , la réponse que vous lui avez faite m'a été remise " depuis sa mort ; le revenu de ce gouvernement consiste sur « les états du Roi en quinze mille cent soixante-huit livres , » outre six mille livres que M. de Besmaus retiroit des bou- " tiques qui sont autour de la Bastille , des fossés du dehors » et des bateaux du passage qui dépend du gouverneur. Il est « vrai que sur cela M. de Besmaus étoit obligé de payer un " nombre de sergents et de soldats pour la garde des prison- » niers et le service ; mais vous savez par ce que vous retirez « de votre compagnie à quoi ces dépenses montent ; après » vous avoir fait une énumération de ce que vaut le gouver- « nement, je vous dirai que c'est à vous à connaître vos inté- » rets , que le Roi ne vous force point à l'accepter s'il ne vous M "convient pas ; et en même temps je ne doute point que vous )' ne regardiez sans compter le profit qui se fait ordinaire- » ment sur ce qu'il en donne pour l'entretien des prisonniers , » qui est tel que Von sait , ce qui ne laisse pas d'être consi-
» dérahle , enfin le plaisir d'être à Paris , assemblé avec sa » famille et ses amis, an lieu que vous êtes confiné au bout » du royaume. Si je puis Aous dire mon sentiment, cela me » paroît avantageux, et je crois que vous ne perdrez pas à )) l'échange pour toutes les raisons ci-dessus.
» Je vous prie cependant de me mander sur cela naturel- )) lement votre avis^ »
Ainsi, sans compter le logement, l'éclairage, le chauffage , etc. , les émoluments d'un gouverneur de la Bastille formaient un revenu fixe annuel de vingt et un mille six cent huit livres (cent mille francs valeur moderne) et un casuel qui pouvait s'élever à un minimum de cent mille francs, ce qui présentait un total de deux cent mille francs, sur laquelle somme le gouverneur n'avait à payer que les sergents et gardes du château. Saint-Mars, en se résignant aux ordres du Roi , ne faisait donc pas une trop mauvaise affaire , comme l'assurait le ministre, au courant de tout le gaspillage qui s'exécutait dans la forteresse. « Le gouverneur », dit l'auteur de la Bastille dévoilée, » tiroit de sa place, outre » ses appointements fixes, plus de trois cent mille livres, " en profit sur la nourriture et l'ameublement des prison- >' niers. La place de lieutenant de Roi coûtoit quarante mille M livres et en rapportoit cinq mille; celle de major, quatre « mille livres; celle d'aide-major, quinze cents livres; de 5) chinu'gien, douze cents livres. Les simples soldats étoient » habillés et entretenus de chandelles , bois et sel , et rece- M voient dix sous par jour et un sou de décompte. Les porte- » clefs touchoient cinquante sous par jour ^. »
Constantin de Renneville est plus explicite encore : « Je ') mets en fait, dit-il en 1715, que depuis le 26 septembre " 1T08 que Bernaville a succédé à Saint-Mars, il a tiré plus >' de deux milHons de profit de ses malheureuses victimes. » Grasses plumes de maigres pigeonneaux! La démonstration
' P. 1, V. 1430, Mss. Dépôt de la guerre. 2 La Bastille , t. I, préface, p. xxxv.
)) en sera évidente ; c'est un fait facile à vérifier aux ministres » du Roi , pour peu qu'ils veuillent s'en donner la peine. Je » suppose que nous ayons été cent prisonniers dans ce mau- » dit enfer, ce qu'aucun prisonnier ne peut savoir que par » conjecture
" Je suppose qu'ils étoient tous h une pistole par jour, ce » qui n'est pourtant pas , car il y a des prisonniers qui n'ont » que cinquante sous par jour. Il y en a h cent sous , à dix » francs, à quinze francs, à vingt francs , à vingt-cinq francs; » tels étoient S. A. M. le prince delà Riccia, MM. le duc d'Es- » trées , le duc de Fronsac, le comte d'Harcourt, M. de Sur- » ville, lieutenant général, et plusieurs autres. Je suppose, en » outre, qu'il en coûte au gouverneur vingt sous par jour M pour la nourriture de chaque prisonnier, ce qui est outre » la dépense ; car supposez qu'il y ait dix prisonniers à qui l'on » fasse meilleure chère qu'aux autres, tout le reste est misé- » rablement traité, et il y en a beaucoup qui le sont d'une « manière cruelle et qui pour cinq sous vivroient mieux ail- » leurs. Il n'en coûte au gouverneur qu'un sou par jour pour » ceux qui sont aux cachots, qu'il a toujours soin de tenir bien » garnis , ce qui lui fait appeler ces lieux abominables ses » deniers clairs.
" Je soutiens encore que le revenant-bon des vingt sous " que je lui passe par jour pour la nourriture de chaque pri- » sonnier, est plus que suffisant pour nourrir grassement et « payer largement tous les domestiques, et faire servir sa » table abondamment, où il ne souffre plus aucun prison- » nier, comme faisait Saint-Mars, qui régaloit parfaitement » bien ceux qui étoient admis à sa table.
» Je dis donc : 100 prisonniers en moyenne, à 10 livres » par jour, coûtent au Roi 1000 liv.
» Sur quoi il faut déduire 20 sous par chacun >' pour leur nourriture 100
)' Reste de profit par jour, au gouverneur. . . . 900
» Qui, multipliés par 365, lui produisent
» par an, de profit 328,500
» Il y a plus de six ans qu'il est gouverneur, ce qui a dû « pousser son revenant-bon à près de deux millions. »
Saint-Mars n'en he'sita pas moins cinq mois h venir, car sa fortune était déjà faite; il avait soixante-douze ans, et n'éprouvait guère la nécessité, depuis la mort de ses enfants, d'aller accroître une richesse déjà considérable qu'il devait voir passer entre les mains de ses neveux. Ce ne fut que sur les instances de sa famille, qui voyait dans la possession de ce poste une nouvelle source de faveurs, qu'il se décida à partir dans le courant du mois d'août de l'année 1698. li n'arriva à la Bastille que le 18 septembre. Il avait avec lui son ancien prisonjiier, le sieur Rosarges, son neveu, le sieur de Formanoir, le futur capitaine des portes Lécuyer, l'abbé Giraut et le sieur Antoine Ru. Du Junca, qui avait fait l'intérim depuis la mort de Besmaus, continua à exercer son service de lieutenant de Roi. Telle fut l'entrée en fonctions de ce fameux Saint-Mars, qui trouva moyen de vivre encore dix ans comme gouverneur de la forteresse ' .
C'est donc pendant cinq années, de 1698 à 1703, que l'Homme au masque est resté enfermé dans la tour Bertaudière, au troisième étage, dans la chambre appelée la troisième Bertaudière. Les chambres avaient toutes en effet leur numéro. Elles portaient le nom du degré de leur élévation, suivant que leur porte se présentait à droite ou à gauche en montant. Ainsi la première Bertaudière était la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis venait la seconde Bertaudière, la troisième, celle du Masque, la quatrième et la calotte Bertaudière.
Ces tours portaient en général, soit le nom de leurs architectes, soit le nom des anciens prisonniers qui les avaient habitées. Elles servaient à une même série de prisonniers, pour un genre de crimes identiques. Ainsi la tour Bertau-
1 II fut remplacé par son collègue du château de Vincennes, Charles Le Fournier, chevalier de Bernaville, le 18 novembre 1708, décédé le 18 décembre 1718.
dière, d'après les noms inscrits sur les murs et les recherches de M. Ravaisson, semhlait avoir été affectée aux prisonniers d'Etat convaincus d'espionnage ou de relations avec l'étranger. Du reste, \a troisième Bertaudière n'était pas différente des autres chambres. Le prisonnier inconnu qui l'occupa y fut traité d'une façon analogue à celle que j'ai indiquée pour Pignerol, Exiles, Sainte -Marguerite, et le voyage. Il avait des livres, voyait seulement le gouverneur et Rosarges, qui lui portait les plats après les avoir reçus du porte-clefs Ru. Gomme pour aller entendre la messe ou se rendre chez le gouverneur il était obligé de traverser la grande cour de quarante-deux pieds de long, dont j'ai parlé, la grille, le pont-levis, le pont dormant et une autre cour, on lui mettait un masque sur le visage afin de dérober sa figure à tous les regards. On agissait, en un mot, à son égard, comme partout pendant le trajet de Pignerol à Exiles, à Sainte-Marguerite, à la Bastille, et si à la Bastille on s'est montré plus exigeant qu'aux îles ou à Exiles, c'est que, dans ces deux dernières localités, il n'avait pas à rencontrer des personnes qui sont amies intimes de tant de gens, disait la dépêche de Besmaus de 1673. Une fois rentré à la troisième Bertaudière , le prisonnier se débarrassait de son masque et reprenait le cours de ses lectures et de ses tristes réflexions, qui ne devaient avoir qu'un terme, ia mort.
CONCLUSIÛLN.
Tel est le personnel des différentes forteresses où s'est écoulée une partie de l'existence de l'homme dit au masque de fer. En le nommant ici d'une façon aussi brève et aussi résumée, j'ai souhaité uniquement éviter au lecteur l'ennui de détails qui auraient gêné le récit de ce qui se passa de mystérieux dans cette période du dix-septième siècle. J'ai voulu exposer au juste la situation exceptionnelle de Pignerol et l'isolement complet des autres prisons (Exiles, Sainte-Marguerite, la Bastille), montrer ce qu'étaient M. de Saint-
Mars et ses agents, quels liens les unissaient soit entre eux, soit avec le secrétaire de la guerre, faire ressortir enfin l'intérêt tout particulier qu'avait pu avoir le célèbre geôlier à la garde de ses prisonniers. Au courant des êtres de la maison, il me sera maintenant plus aisé de parler des malheureux détenus. Je vais donc entreprendre d'une manière encore plus rapide l'historique de chacun d'eux. Cette méthode d'élimination aura l'avantage d'éviter les personnages inutiles, et de réduire petit à petit le cercle dans lequel peut et doit se mouvoir l'action de l'homme dit le Masque de fer.