CASTANIERI, DIT SAINT-GEORGES, DIT LA PIERRE
"je fais, avec l'honneur que j'ai d'être de son sang, je suis » outré, quand j'apprends que l'on conspire pour sa per- )' sonne, pourquoi je ne veux jamais rien négliger. Cet homme « m'est venu trouver diverses fois, sans que je l'aie voulu " écouter sur les avances qu'il me faisoit; mais me voulant » persuader, en me faisant voir des lettres déposantes pour " entreprendre sur la personne du Roi, je l'ai écouté et fait » interroger, dont j'ai envoyé en cour qui,ji été longtemps à » faire réponse sur une affaire si importante. J'ai pris soin M dudit Saint-Georges, qui se fait appeler Saint-Pierre pour » n'être pas connu. Je l'ai fait vêtir de pied en cap, bien soi- » gner et nourrir, lui envoyant même les gazettes nouvelles, ') et l'ai été voir dans la chambre où l'on le garde ; même j'ai » envoyé dix pistoles à sa femme à Villefranche où elle » demeure. J'en voulois envoyer vingt. Il me pria de n'en » envoyer pas davantage , ce qui me fit penser qu'il a de » l'honnêteté. Ce n'est pas, dit-il, que je ne pense qu'il soit » brouillon, mais si ces avis qu'il donne sont vrais, j'ai cru » être de mon devoir de ne le pas négliger; qu'il me prioit de » le bien traiter, même de lui faire compliment, en reconnois- " sance des bons avis qu'il donnoit pour le Roi.
" Voyant cet entretien de Son Altesse Royale^ je ne fis pas » connoître, ainsi que j'avois voulu auparavant, les termes de
» la vôtre du 4 de ce mois, sinon le premier article
» ayant su la conséquence , où ils vouloient porter les avis » dudit Saint-Georges, qu'ils se persuadent doucement ren- » dre un très-grand service au Roi. Il me dit de plus que ce )' Saint-Georges étoiL un déterminé , capable de se tuer ou » de s'esquiver si je ne le traitois doucement. Après quoi « j'entendis la messe , pris congé de lui , puis il s'en alla courre « le cerf pour retourner le soir à Turin , mais son cerf vint » finir sur le finage de Pignerol, Le personnage coucha à la " Mottecauter avec MM. les députés des limites , dont il sortit » bien matin pour retourner en courir un autre.
» Je retournai de Montcallier à Turin retrouver M. Truchi, » qui m'obligea de souper chez lui avec grande chère, où il
-V but votre santé agréablement et celle du Roi , par laquelle
« il commença au milieu du repas , dont je fis raison puis
« je commençai celle de Son Altesse Royale, de Madame , en » me défendant bien.
r Me présentant audit Saint-Georges Saint-Pierre, en prér sence desdits sieurs , je lui fis beaucoup de civilité pour le )) remercier du grand service qu'il rendoit au Roi, quoique je le » croie un coquin. Je le trouvai habillé tout de neuf de drap de "Hollande, boutons couverts d'argent, bas de soie, belle » garniture noire, baudriers de même étoffe et chapeau gris «vigogne, la plume blanche dessus, grands baù à bottes^ >i bottes éperonnées, cravate neuve et manchettes de point de » Gand , des gants à bordure or et argent, un manteau vio- " let et galonné d'argent , une valise et quatre chemises dedans ;) du même linge, une écharpe bleue, une épée d'argent, » et des pistolets et fourreaux , le tout neuf.
» J'ai fait tout apporter, hors les pistolets, l'écharpe et la " partie du linge qu'on reprit. M. le général Truchi lui fit " donner six pistoles d'or en ma présence, car l'on lui avoit » fait entendre que je venois de Paris de la part du Roi le » quérir pour l'accompagner devant lui à Versailles, ce qui » l'obligea à me demander par où j'étois venu; que j'avois » bien tardé ; si nous n'irions pas par la Savoie. Je lui répli- " quai que Sa Majesté vouloit qu'on passât sur ses terres, à w quoi j'eus peine à le faire consentir, me disant que les " montagnes seroient couvertes de neige, sachant tous les che- » mins , ajoutant que si l'on ne le traitoit comme Son Altesse « Royale lui avoit promis, qu'il se poignarderoit et qu'il ne » se soucioit point de sa vie , qu'il sortiroit par divers moyens, " ajoutant quelques jurements suivis jusqu'à l'emportement, " dont je le corrigeai , et je partis à midi et demi et le fis " mettre dans une chaise avec six porteurs et en outre un » cheval de main , sur lequel il voulut monter étant sur le » chemin hors la ville d'où je sortis par la porte du châ- » teau.
» J'omettois de vous dire que Son Altesse Royale me vou-
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» loit donner, étant à Montcallier, un de ses carrosses pour «l'amener, faisant un cas fort grand du rapport que fait " cet homme.
" J'ai prié M. de Saint-Mars de faire prendre garde à lui, )' car il doit avoir mauvais dessein , s'e'tant caché à Turin un » couteau dans son sein , et une jambette qu'il avoit dans sa " poche, pour couper son... et un étui garni d'un poinçon » et ciseaux que je lui fis ôter tout doucement avant notre » départ de Turin; ce que j'ai remis ici à M. de Saint-Mars » avec une épée d'argent que je ferai apporter par un des » gardes de Son Altesse Royale, que je traitai bien avec son
>' compagnon et que je renvoyai ce matin
» Cet homme sera ici très-connu dans peu, comme je crois, » ni'ayant parlé de Pignerol avec connoissance. Par le che- » min, hier, je rencontrai le sieur Tite Yon. Ledit Yon m'a ') dit en son absence qu'il l'avoit vu sergent au régiment de « Grandée ou dans Montpezat, qu'il ne pouvoit pas encore " rappeler sa mémoire , qu'il y penseroit et, à son retour dans "trois jours, découvriroit dans quelle compagnie il étoit; » qu'il croyoit que c'était dans celle de Carrière ou Mourault. » Le sieur de La Pointe, premier sergent de M. de Saint- » Mars, que j'ai mené à Turin avec deux de ses compagnons, " le connoît aussi pour s'être vus aux guerres de Guienne, ou » même, croit-il, à Pignerol , il y a sept ou huit ans; même il " croit qu'il se faisoit cousin d'un caporal de la compagnie de « Saint-Mars qui n'y est plus ; le temps nous rendra plus " savant. »
Et le même jour, 29 novembre, Saint-Mars ajoutait : «J'ai reçu hier au soir des mains de M. de Loyauté le sieur » Castanieri dit La Pierre, suivant vos commandements par » une lettre que M. le commissaire m'a fait voir. Je l'ai mis en » lieu de sûreté, et je le garderai sans lui donner aucune » liberté que celle que vous me commandez. Comme ce n'est )i qu'un accusateur, si vous désirez que je m'informe de lui » adroitement de toutes choses, je pourrai savoir de lui quel- « ques particularités qu'il ne voudra peut-être pas dire quand
» on l'interrogera , parce que c'est un homme intéressé et » rempli de vanité et de présomption , lequel il y a même à » se ménager, en lui donnant et en lui promettant quelque » emploi; il ne seroit pas pourtant bon de lui en donner, M parce que je ne crois pas son esprit être très-solide; il va » extrêmement vite et de plus un grand blasphémateur. Si » vous trouvez quelque vérité à son dire et que vous désiriez » faire prendre quelqu'un de ceux qu'il accuse, je m'offre de » les faire prendre adroitement, parce qu'ils sortent quelque- " fois de la ville où ils sont. J'ai des gens ici auprès de moi, " propres pour cela et autres choses de "rigueur. »
Quel était cet homme? Ce que j'ai pu savoir de lui, c'est qu'il venait de France, que sa femme ou sa maîtresse habitait Villefranche, que de Nice il était allé à Vintimiglia, puis à Turin. Quant à son nom patronymique, il répondait à celui de Castanieri. Son interrogateur, le sieur Ponte, président du conseil souverain de Pignerol, prétendait (1" décembre 1673 ') qu'il n'avait pris le nom de Saint-Georges que depuis son entrée au service de guerre. Cependant, sur toutes les lettres, on ne l'appelle que La Pierre, et Saint-Mars lui-même ne lui a jamais donné que le titre de : le nommé La Pierre. Pour les faits et gestes de ce personnage, ainsi que pour le complot dont il prétendait avoir connaissance, il ne reste aucune trace. Du reste, Louvois avait bien pris ses mesures^ car il ne cessait de recommander au sieur Ponte de lui envoyer les pièces au fur et à mesure de leur lecture et surtout de n'en garder aucune copie ^. Je n'ai donc pu jusqu'à présent qu'émettre des conjectures à propos de l'identité de cet individu. La seule chose que j'aie appris, c'est qu'à la même époque, un homme fort compromis dans l'affaire de la Brinvilliers, d'origine italienne, agent de Penautier et du fameux Sainte-Croix, disparaissait de la capitale. Cet homme répondait également au nom de Saint-Georges, dit La Pierre; il s'était enfui avec un nommé Dubreuil. Y avait-il identité
1 P. 190, V. 355. Dépôt de la guerre.
2 P. 190, V. 355. Dépôt de la guerre.
LE SIEOR GALUZIO. 225
de personnage? Pour moi , c'est une conviction qui résulte, comme je le prouverai plus tard, de l'exposé des conspirations dont les centres sont à Londres, Bruxelles, Turin et Rome.
Louvois d'ailleurs était-il au courant de l'affaire? Ne connaissait-il pas les démarches que faisait alors Colbert auprès de la cour d'Angleterre pour obtenir l'extradition de la marquise de Brinvilliers? Voulait-il sauvegarder le financier Penautier alors incriminé? Ce qui est certain, c'est que le ministre envoya à Saint-Mars un ordre d'élargissement ainsi conçu : « Monsieur de Saint-Mars , ayant vu par l'in- » terrogatoire que le nommé Pierre Gastanieri, dit Saint- » Georges, a passé par-devant le sieur Ponte, doyen du » conseil souverain de Pignerol, le sujet pour lequel ledit » Gastanieri a été mis sous votre garde , je vous fais cette lettre » pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous » ayez à mettre en pleine et entière liberté ledit Gastanieri. « (13 décembre 1673'.) A la réception de la dépêche royale, Saint-Mars répondait le 30 décembre 1673 : «Je viens de ') recevoir la lettre du Roi par laquelle il me commande de » mettre en liberté le sieur Gastanieri dit Saint-Georges, ce » que je ne manquerai pas de faire dès demain matin '^. »