‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 72 sur 152 · ET FRANCO, SON VALET · texte numérisé non relu

ET FRANCO, SON VALET

Caluzio : Arrêté à Maëstricht le 24 juillet 1673 ; enfermé à Pierre-Cise le 18 août 1673; retenu deux jours dans la citadelle de Pignerol en septembre 1673; maintenu dans les prisons de la ville; mis en liberté à la fin de 1673. — Femme Caluzio: Arrêtée le 20 juillet 1673; mise en liberté à la fin de 1673. — Philippe Carlos et Aymé, complices : ordre d'arrestation, 20 juillet 1673, non exécuté. — Franco, valet de Caluzio, arrêté le 20 juillet 1673, puis chassé de Pignerol.

C'est une étrange histoire et bien dans le goût du temps que celle de ce chevalier d'industrie qui s'appela Caluzio^

* Archives nationales, K. 120i 2 Dépôt de la guerre.

plus tard M. de Galuzio, et que M. Topin a voulu prendre pour un des collègues en détention du prisonnier dit au Masque de fer.

Fils d'un habitant de Pignerol, chassé de Turin avec sa femme pour escroqueries de toutes sortes, condamné aux galères , quelque peu empoisonneur dans ses moments perdus , ce Galuzio était revenu à Pignerol , avait capté la confiance du commissaire des guerres Loyauté et du gouverneur de la ville, le sieur de Saint-Léon, dont il était même devenu l'un des greffiers. Mais dans cette condition il se conduisit aussi mal qu'à Turin, se sauva à Paris, vint se plaindre à LouvoiS;, qui paraît l'avoir vu et même écouté assez complaisamment, car, à la date du 12 avril 1673, La Motte~Lamyre adressait au ministre Vamusante et instructive lettre suivante :

u J'ai été averti depuis peu que Galuzio avoit fait des fri- » ponneries dans l'instruction d'anciens procès , prenant de » l'argent de ceux qui y sont intéressés, ce qui est de très- )! grande conséquence ; mais comme je me suis servi de lui )' sans votre permission , j'ai cru que je ne devois pas non » plus le changer sans vos ordres. Il est défendu, d'ailleurs, j) par M. de Saint-Léon... J'ai bien delà confusion, Monseiîj gneur, de vous avoir recommandé ledit Galuzio, ayant » appris que, tâchant à vous extorquer de l'argent , il vous » avoit conté mille visions et intelligences imaginaires , fei- » gnant un tout autre sujet de son voyage que la vérité et n l'obtention de la grâce et rappel des galères qu'il a eu par » votre bonté , et dont il a touché quarante-huit pistoles. G'est )' un esprit extravagant , qui par sa mauvaise conduite s'est » fait quantité d'ennemis, et je me suis servi de son appétit de ■>■> vengeance , en guise d'un vrai zèle, pour découvrir quantité ') de choses en cette ville. Il n importe que l'outil soit bon, " pourvu qu il fasse un bon ouvrage. Je me suis servi de lui » comme les médecins des serpents et des poisons , dotit on fait )i de très-bonne thériaque ^ . »

1 P. 181, V. 354, Mss. Dépôt de la guerre.

LE SIEUR CALUZIO. 22T

Louvois répondit, le 27, par un ordre à Loyauté de faire emprisonner le personnage'. Mais ce dernier probablement avait été averti par ses complices des mesures prises contre lui, car au même moment Loyauté annonçait qu'il était toujours absent : « Je ne témoigne rien contre Caluzio qui » est toujours absent, dit-on, avec deux méchants garne- « ments du Piémont, et duquel M. de Saint-Léon se défie " aussi bien que moi et que nous croyons capables d'une » méchante action , et de quelque commerce avec le Mila- " nais^. »

Le 5 juillet^, il ajoutait :

« Sur le dernier article touchant Caluzio, M. le major et " moi vous faisons esparoir de la conspiration qu'il a cabalée « contre nous , dont nous avons présenté requête aux juges » pour en être informé. Cependant Son Altesse Royale a faitar- 3) rêter le principal empoisonneur, Philippe Carlos, qui en fait 5) métier. Nous en tenons prisonnier un autre où se faisoient 5) les rendez-vous , et nous tenons en sùrete celui qui nous a » servi à nous informer de ces choses. Nous demandons k » Son Altesse Royale de remettre à justice les deux principaux » dont ledit Carlos est un. Et l'autre se tient protégé par un » sénateur de Turin. Lorsque nous aurons réponse de Son " Altesse Royale, ou de M. Truchi, surintendant des finan- » ces, nous vous ferons l'expédition qui vous fera connaître

M de tout

" Sa femme est demeurée la correspondante avec les con- » spirateurs, et depuis son père l'a chassée de chez lui, con- )) noissant de sa malice, dont il a eu peur. L'on croit que » ledit Caluzio est à Paris, et j'estime que je prierai M. Nal- » lot de le faire arrêter par justice. Lorsque je saurai la w réponse de Son Altesse Royale sur la demande que M. le « major et moi lui faisons dudit Carlos pour être mis en jus- » tice, et du nommé Aymé qui est le protégé du sénateur,

1 P. 447, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 220, V. 354, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 14, V. 355, Mss. Dépôt de la guerre.

)) tous deux trafiquant du poison pour tous, je vous en donnerai » avis. »

Mais le sieur Loyauté se trompait quand il assurait au ministre que c'était à Paris que se cachait le sieur Galuzio. C'était Maëstricht, l'endroit même où se trouvait la cour, et pendant le siège de cette place, qu'avait choisi pour refuge ce coquin fort habile, et en tout cas d'un aplomb merveilleux. Dans quel but? Espérait-il en faire accroire à Louvois et obtenir quelques nouvelles pistoles? Ce qui est positif, c'est qu'il fut arrêté à Maëstricht, ainsi que îe prouve une note écrite de la main de Louvois, aii bas de la dépêche de Loyauté, et ainsi conçue :

(t Galuzio étant venu à Maëstricht , le faire arrêter et con-

» duire par les Je l'envoie d'ici à Lyon à Mgr l'archevê-

n que, auquel j'enverrai l'ordre de le remettre à celui qui le » viendra prendre. »

En effet, le 24 juillet , Loyauté était prévenu de la mesure prise contre cet homme ', le surlendemain du jour où il faisait part au ministre de celles adoptées contre la femme du fripon ^ .

Le 3 août, le secrétaire d'Etat prescrivait à l'archevêque de Lyon de garder sûrement le sieur Galuzio ', que le sieur Loyauté avait ordre de faire prendre pour être conduit à Pignerol'*. Effectivement, le 20 août, l'archevêque répondait à Louvois :

« Je ne manquerai pas , conformément à votre lettre du 4 » de ce mois, de faire garder avec soin à Pierre-Gize le sieur » Galuzio, que me remit le 18 de ce mois, entre les mains, » l'officier des sauvegardes du Roi qui en étoit chargé. J'ai » averti M. de Loyauté de son arrivée, afin qu'il l'envoie » prendre^. »

Et, le 2 septembre 1673, Saint-Mars ajoutait de son côté :

<i Le peu de fidélité qu'il y a parmi les sergents et soldats

• P. 199, V. 305, Mss. Dépôt de la guerre. "^ P. 38, V. 355, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 36, V. 305, Mss. Dépôt de la guerre.

4 P. 49, V. 305, Mss. Dépôt de la guerre.

5 P. 244, V. 261, Mss. Dépôt de la guerre.

LE SIEUR CALUZIO. 229

" qui cotnposent cette garnison, a fait que j'ai donné un ser^ » gent et deux de mes soldats à M. de Loyauté pour aller » prendre le nommé Caluzio à Lyon. Je crois, Monseigneur, " que vous ne le trouverez pas mauvais , puisque tous ceux » qu'on y auroit envoyés d'ici auroient déserté, et mis ledit Ca- V luzio en liberté. Ce ne seroit pas le compte de quelques gens » d'ici, qui l'appréhendent plus que je ne le fais, par le poison » dont il les a menacés * . »

C'est là, entre parenthèses, un triste tableau que fait Saint- Mars de l'état moral des garnisons de l'époque. Et l'on ose préférer cette époque à la nôtre ! Franchement j'aime encore mieux nos braves troupiers que tout ce monde d'empoisonneurs, de déserteurs et de mendiants. Nous valons mieux que nos ancêtres, quoi qu'on en dise, et il faut espérer que nos petits-enfants vaudront mieux que nous encore.

Si le ministre accordait prompte et rapide justice, il n'en était pas de même de la cour de Savoie, qui ne paraissait pas vouloir livrer les coupables. « Nous avions toujours es- » péré, écrit Loyauté le 9 septembre, dans une lettre des « plus curieuses à propos des mœurs de cette bonne ville de » Turin en l'an de grâce 1673 , que Son Altesse Royale nous » feroit remettre les nommés Aymé et Philippe Carlos, qui » sont en prison à Turin, et les principaux complices de Ca- » luzio et de sa femme.

" Il y a plus, ces deux scélérats se trouvent les bravi de » M. Cagnola, gentilhomme de Son Altesse Royale, et de » M. le marquis Doyani, tellement qu'ils les protègent de ') tout leur crédit , et de plus ont répandu plus de mille écus » de l'argent d'Aymé, dans le voisinage de Cahours et Obar- " gis (?), pour détourner les témoins et intimider tous ceux qui » peuvent savoir quelque chose, tellement que , nonobstant » deux lettres de cachet de Son Altesse Royale, envoyées sur » les lieux aux juges pour permettre les dépositions , per- » sonne, depuis ce ménage et cet argent, ne veut ou ne peut « plus parler.

^ V. 361, Mss. Dépôt de la guerre.

» Nous avons seulement un témoin qui dépose clairement » toutes les conspirations , mais comme cela ne suffit pas :> pour la condamnation d'un accusé, qu'il faut pour cela » plus d'un témoin , nous avons vu qu'il n'étoit pas hors de » propos de vous demander un ordre du Roi pour chasser de )i Pignerol et hors du royaume ledit Galuzio et sa femme, » laquelle est pire que son mari , qui négocioit toute l'affaire » et que messieurs du conseil souverain tiennent dans leurs » prisons, d'où elle menace les gens; et le sieur François » Franco , qui s'est voulu pendre dans la prévention de la )) torture, et qui a été au service de Galuzio, doit être aussi » de la partie —

» Depuis notre lettre écrite, M. de La Pointe, premier )» sergent de M. de Saint-Mars, nous a dit que tous les mo- « ments, par les chemins, ledit Galuzio lui disoit : Ah! mon » Dieu, je serai pendu; et depuis qu'il est venu, il dit à cha- » que moment au sieur de Saint-Etienne, capitaine des por- » tes de la citadelle, qui lui donne à manger : Ah! mon » Dieu, dites-moi, serai-je pendu aujourd'hui? Je sais bien » que je le serai et que vous ne voulez pas le dire. »

Louvois se contenta d'écrire de sa main au bas de la lettre :

« Faire bien faire son procès et voir, si on le tient plus » longtemps prisonnier, si on ne pourra pas trouver des preu-

» ves contre lui Agir avec réciprocité contre les officiers

y> de M. de Savoye ^ . »

Au mois d'octobre , notre homme, qu'on avait transféré de la citadelle dans les prisons du conseil souverain , devint fou, ou tout au moins le contrefit^. Il en était bien capable. En fin de compte, faute de preuves suffisantes, après une détention de quatre mois, il fut, suivant les conclusions de Loyauté , simplement chassé de Pignerol , en compagnie de sa digne moitié. lisse retirèrent à Turin, où se trouvaient

1 P. 331, V. 306, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 149, V. 355. Mss. Dépôt de la guerre.

LE SIEUR GALUZIO. 231

leurs complices. Il paraîtrait pourtant que Louvois ne garda pas rancune à ce personnage, et qu'il lui. était devenu utile , car, le 28 janvier 1681 , il écrivait au gouverneur général : «J'ai lu au Roi votre lettre en faveur du fils du sieur Ga- » luzio (syndic de Pignerol). Sa Majesté veut bien, en con- » sidération de son père , lui permettre de revenir à Pignerol, » mais vous lui ferez, s'il vous plaît, entendre que si Sa Majesté » avoit jamais sujet de se plaindre de sa conduite, elle le .) feroit sortir de ses Etats et lui défendroit d'y rentrer de ') sa vie ' . »

De retour à Pignerol , l'ex-greffier se fit , entre autres choses, espion politique à la solde du roi de France et de Louvois, pour la surveillance du nord de l'Italie, En effet, le 16 janvier 1682, notre agent secret à Turin écrivait au ministre :

« J'ai appris il y a deux jours, par le sieur Galuzio, que » M. le marquis de Pianezze l'avoit envoyé chercher à la » pointe du jour, qu'il lui a dit qu'il lui avoit procuré »

Casai pris , Galuzio s'installa dans cette dernière ville , et resta à la disposition de M. de Catinat. Louvois lui-même s'était fait son correspondant, et lui écrivait le 9 février:

« Le Roi vous entretenant à Casai pour être informé de )) tout ce qui s'y passe , rien ne vous doit empêcher de vous » trouver à toutes les revues et montres de gardes qui se font » pour m'en rendre compte ^ . »

Et le 16 , il ajoutait :

« Je profiterai des avis que vous me donnez , sur ce qui « vient à votre connoissance , et je vous recommande decon- » tinuer à m'informer de ce qui se passe.

» Gomme il est juste de vous donner de quoi subsister pen- » dant que vous servirez bien, je mande à M. Bréant de vous » payer cinquante écus par mois , que vous recevrez par ses » ordres du trésorier qui est à Casai ^. >■>

1 P. 427, V. 651, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 33, V. 684, Mss. Dépôt de la guerre. ^ P. 309, V. 374, Mss. Dépôt de la guerre.

Cette fois Caluzio était devenu un personnage , émargeant sur la feuille des deniers du Roi. Quelques mois encore, et l'on pourra voir ce couple effronté dégrossir leur nom, et prendre effrontément le titre de M. et madame de Caluze , titre que les dépêches officielles ne leur refusaient même pas.

Pour un misérable , c'était s'être bien tiré des mains de M. de Saint-Mars. Mais tout est bien qui finit bien , au dix-septième siècle surtout .

XXn. LE CHEVALIER DE KIFFENBACH, LE CHEVALIER DES HARMOISES ,

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