‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 94 sur 152 · PAUL C ABDEL · texte numérisé non relu

PAUL C ABDEL

Ce Paul Cardel, sieur du Noyer, était fils d'un avocat de Rouen. Né dans cette ville, et ministre de la religion protestante, il était âgé de trente-quatre ans lorsqu'il fut mis à la Rastille, le 2 mars 1689, en vertu d'un ordre royal, contresigné Louvois '.

L'église dont il était pasteur dépendait d'un fief appelé Grosmenil et situé près de Rouen. A la suite de la révocation de l'édit de Nantes et d'un ordre de bannissement d'un intendant zélé, M. de Marillac, Paul Cardel avait quitté la France pour se rendre en Angleterre, où il avait séjourné deux années, jusqu'en 1687. Il passa de là en Hollande et ne revint à Paris qu'à la fin du mois d'octobre 1688. Ce fut dans cette dernière ville qu'on l'arrêta, au moment où , conduit par un médecin nommé Bernier, il était venu porter des consolations et des conseils à une jeune fille malade, nouvellement convertie, mademoiselle Blinon. Mais cette capture paraissait se rattacher à une mesure plus générale, car le médecin Bernier, le frère de la jeune malade, le sieur Blinon, le sieur Pierre Poupaillard Pavillon, médecin de l'université de Valence, le nommé Bonay, serrurier, et la femme Bonay, furent arrêtés le même jour et pour la même cause. Plusieurs autres ministres de la religion prétendue réformée, du reste, étaient également sous le coup d'un ordre d'arrestation. Quel était leur crime? Était-ce simplement leur titre de religionnaire? La pièce suivante semblerait prouver que l'accusation visait un acte d'une portée plus grande. Voici ces deux pièces :

« Le Roy ayant été informé des mauvais desseins du

1 La Bastille dévoilée.

» nommé Cardel, amené prisonnier dans le château de la » Bastille, et voulant Sa Majesté qu'il soit procédé contre 1) lui extraordinairement, pour raison de ce, et contre ses com- » plices, si anciens il y a, Sa Majesté a ordonné et ordonne » que par le sieur de La Reynie , conseiller en ses conseils et » lieutenant général de police , qu'elle a commis et commet » à cet effet, il sera incessamment informé , tant contre ledit » Cardel que ses complices, et parfait jusqu'à sentence défi- » nitive exclusivement.

" Expédié à Fontainebleau, ce onze novembre 1685.

» Boucherai. »

« Le Roi étant informé des pratiques du nommé Cardel " pour V exécution du dessein par lui prétendu fait d'attenter à » la personne de Sa Majesté , et voulant qu'il soit procédé ex- » traordinairement tant contre ledit Cardel que autres qui » se trouveront ses complices ;

» Sa Majesté, étant en son conseil, a ordonné et ordonne " que par le sieur de La Reynie , conseiller ordinaire en son » conseil d'Etat, qu'elle a commis et député , il sera procédé » à l'interrogatoire dudit Cardel et du nommé des Valeurs, » arrêté avec ledit Cardel , le procès extraordinairement in- » struit, fait et parfait auxdits Cardel , des Valours et ses com- » plices, jusqu'à jugement définitif exclusivement , pour ce "fait, vu et rapporté audit conseil estre par Sa Majesté, " pourvu pour le jugement dudit procès ainsi qu'il appartien- 5) dra et ce qui sera ordonné par ledit sieur de La Reynie pour » l'exécution du présent arrêt, sera exécuté nonobstant oppo- « sition ou applications quelconques , et sans préjudice d'i- » celles, dont si aucunes interviennent. Sa Majesté s'est » réservé la connoissance et icelle interdite à toutes ses autres » cours et juges.

» Expédié à Versailles, le 17 novembre 1685.

)' BoUGHERAT ' . )'

Paul Cardel était donc depuis un mois à la Bastille, lors-

1 Archives nationales, E., 1828; X3. 515-517.

que, le 19 avril 1689, Louvois écrivait à M. de Saint-Mars : « M. de Seignelay a eu ordre du Roi de vous envover un « honiroe qui doit être conduit aux îles Sainte-Marguerite par " le fils du sieur Auzillon. Sa Majesté m'a commandé de vous » avertir qu'elle désire que vous le gardiez avec toutes les » précautions nécessaires , pour que qui que ce soit ne sache » qu il est entre vos mains; vous me manderez de mois en 5> mois comme il se gouvernera. Au surplus , c'est un « homme qui a mérité la mort et qui ne peut être traité trop » sévèrement, s'il fait la moindre difficulté de se contenir » dans les bornes que vous lui prescrirez', » L'ordre royal était ainsi conçu :

« Versailles, 18 avril 1689.

» Monsieur de Saint-Mars, j'envoye aux isles Sainte-Mar- » guérite le nommé Cardel, cy-devant ministre de la religion » prétendue réformée, pour y estre détenu pendant toute sa » vie , et je vous escris cette lettre pour vous dire que mon » intention est que vous le receviez , que vous le fassiez met- " tre dans l'endroit le plus seur qu'il se pourra , et qu'il soit » soigneusement gardé , sans avoir communication avec qui » que ce soit, de vive voix ou par escrit, sous quelque pré- » texte que ce soit. Et la présente, etc^. »

De son côté , M. de Seignelay adressait à MM. de Besmaus et de Saint-Mars des instructions détaillées pour le départ et l'arrivée de ce personnage.

M. de Seignelay à M. de Besmaus.

« 18 avril.

» J'ay chargé le sieur Auzillon d'un ordre de prendre le » ministre Cardel et le conduire au lieu qui luy aura este » indiqué. Le Roy m'ordonne de vous dire de faire en sorte » que personne ne sache ce qu'il est devenu, et, pour cet » effet. Sa Majesté veut que vous le fassiez remettre audit » Auzillon à dix heures du soir, lorsqu'il ira le prendre. »

1 p. 104, V. 846, Mss. Dépôt de la guerre.

2 Registres de la maison du Roi, 0' 34, Archives nationales.

M. de Seignelay à M. de Saint-Mars.

« 18 avril 1689.

» J'ajoute à la lettre du Roy"que Sa Majesté ne veut pas » que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce » soit, et que vous teniez la chose secrète, en sorte qu'il ne » vienne à la connoissance de personne quel est cet homme. * Vous luy ferez fournir la subsistance et son entretien sur un » pied médiocre , et je vous prie de me mander à quoy le " tout pourra se monter par an , afin que j'y pourvoye ^ . »

Paul Gardel quitta probablement la Bastille le 20, et arriva aux îles dans les premiers jours du mois de mai, car, à ia date du 24 , le ministre répondait à Saint-Mars :

« Lorsque vous aurez quelque chose à me faire savoir con- » cernant le prisonnier que le sieur Auzillon le fils vous a » remis par ordre du Roi , vous pouvez vous servir de la pré- » caution de mettre double enveloppe à vos lettres afin que » personne que moi ne puisse avoir connoissance de ce qu'el^ » les contiendront. Vous devez régler la subsistance de ce » prisonnier sur le pied de quinze sols par jour ^. »

Le Masque de fer et Paul Gardel furent donc les seuls prisonniers confiés à la garde du célèbre geôlier pendant l'année 1689.

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