MORT SUBITE DE MADAME
(HENRIETTE d'aNGLETERRE , DUCHESSE d'oRLÉANs).
(30 juin 1670.)
Madame se meurt, madame est morte! Chacun a présent à la mémoire ce cri suprême jeté par Bossuet , dans sa magnifique oraison funèbre, à propos de la fin tragique de cette jeune princesse étrangère , dont les grâces pleines de charme avaient su captiver la cour de France , et particulièrement un jeune roi de trente ans, Louis XIV; de cette aimable Henriette, mariée à cet indigne époux qu'on appelait le duc d'Orléans, alors à la merci d'un favori d'une nature étrange , le chevalier de Lorraine. C'est qu'en effet cette mort avait eu quelque chose de si inattendu, de si mystérieux, que les esprits les moins disposés à mal penser avaient cru y voir autre chose qu'une fin naturelle. Voici d'ailleurs quelques notes inédites, relatives à ce douloureux événement :
«Le jeudi 30 janvier 1670, dit le président Bailleul (Louis » de Bailleul, marquis de Château- Gonthier), M. le che- » valier de Lorraine, favori de Monsieur, étoit arrêté au châ- M teau neuf de Saint-Germain , par le comte d' Ayen , capitaine » des gardes de quartier, sur les trois ou quatre heures du » soir. Le même jour, sur les neuf heures, Monsieur partoit » de la cour avec Madame pour s'en venir coucher à Paris , au 5) Palais-Royal, où il arrivoit à minuit, comme on ne l'attendoit » point, mécontent de cette disgrâce. Il y séjourna tout le » vendredi 31 , et lui et Madame, avec toute sa maison, ne » partirent que le matin du 1^' février 1670, pour s'en aller « en relais de carrosse à Villers-Cotterets. Madame, paroît-il, » outragée par la familiarité du chevalier de Lorraine avec » son mari , et par les airs insultants qu'il prenoit vis-à-vis » d'elle, avoit obtenu du Roi qu'on le fît sortir de la cour'.»
De Saint-Germain , le chevalier fut conduit à Pierre-en- Cise, et, le 21 février, Louis XIV écrivait à M. de Pom-
1 Ravaisson, t. IV, p. 23.
ponne : «J'ai envoyé depuis quelques jours les ordres pour » faire transférer le chevalier de Lorraine de Pierre-en-Cise « au château d'If, et pour lui faire ôter toute communication
» avec le dehors » Mais la détention était bientôt changée
en exil, et du château d'If, le chevalier obtenait la faveur d'aller à Rome* rejoindre son frère le comte de Marsan, qui l'avait précédé dans cette ville. Que firent là les deux frères? Ce qu'on sait , c'est qu'ils s'y lièrent avec les exilés et les mécontents français, toujours nombreux à Rome à cette époque ; qu'ils y menèrent grande et joyeuse vie , et restèrent en communication continue avec leurs affidés de France.
Aussitôt après l'incarcération du chevalier à Pierre-en- Gise, Monsieur et Madame revinrent à Paris ^, et reprirent leurs places accoutumées à la cour. Survinrent alors l'immixtion de la duchesse dans les affaires politiques, ainsi que son envoi à Douvres, afin d'y rencontrer son royal frère, Charles II, pour l'amener à signer un traité d'alliance offensive et défensive. Le 5 mai. Madame Henriette arrivait à Douvres, accompagnée d'une jeune Bretonne fort intrigante et fort belle , qui devait servir d'appât à l'amoureux monarque et devenir bientôt la célèbre duchesse de Portsmouth, Le 1 8 juin , la princesse était de retour , après avoir réussi dans sa double mission, et le 20, de Lyonne écrivait à Pomponne : : « Madame est ici depuis avant-hier , fort satisfaite de tous les
M traitements qu'elle a reçus en voyage Le traité est
« signé » Tout semblait donc sourire à la jeune femme,
dont l'habileté avait su faire réussir une négociation si importante pour les projets de l'ambitieux Louis XIV. Aussi la faveur qui en était devenue la conséquence n'étaitelle pas faite pour réjouir le duc d'Orléans, ni augmenter les chances de retour en grâce de son favori. Mais cette faveur même ne devait guère être longtemps un obstacle. Neuf jours
1 Le chevalier de Lorraine à Louvois, le 19 janvier 1672 (p. 47, v. 299 Dépôt de la gueire), août 1673 (p. 6, v. 305, Dépôt de la guerre). Autographes.
2 24 février 1670.