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La verite sur le Salon triennal

Lorsque se fonda un grand journal bruxellois, il y a des années déjà, la beeogne fut répartie entre ses divers rédacteurs, de mérite bien différent. L'un d'eux, incapable de tout autre travail, fut chargé de la critique d'art, bien qu'il n'en connût pas le premier mot. — De même chez les bohémiens, le plus impropre a toute besogne, le plus crasseux fait la cuisine. — Que fit notre critique aux abois ? Il passa ses après-m.idi dans l'atelier... du portraitiste Léon Herbo, lui posant mille questions sur le mécanisme de la peinture ; puis, il suivit Camille Lemonnier dans les expositions, tâchant de noter ses impressions au passage ; il suivit ainsi tous ceux qui avaient le nom de s'y connaître ; mais le plus drôle, nous dit Herbo à la bonne tîgure rieuse, c'est qu'il finit par devenir méchant et... critique célèbre !

On voit l'importance qu'il convient d'attacher à l'appréciation du critique d'art — ce qui est bien le plus sot métier qui soit au monde. — Il est bon, au contraire, de prendre le contre-pied de ce qui s'imprime dans les journaux bourgeois, en matière d'art, ceux-ci reflétant l'àme de leurs abonnés et se récriant dès qu'une peinture sort des limites de la banalité.

J'ai dit ailleurs (1) les éloges pompeux décernés à des tableaux et à des statues tombés aujourd'hui dans un dédain trop justifié et les critiques méprisantes, les attaques injustes dirigées de parti-pris contre des œuvres universellement admirées maintenant comme des chefs-d'œuvre. J'ai les unes et les autres critiques, elles sont signées

(1) Une heure d'art (à l'Office de publicité, Bruxelles).

de grands noms et c'est très suggestif, car enfin... les tableaux n'ont pas changé ?

Les plus grands critiques se sont donc tous trompés, parce qu'ils subissaient l'influence du milieu dans lequel ils s'agitaient. Nos critiques contemporains n'échapperont pas à cette loi, d'autant moins qu'ils font bien rarement effort pour se dégager des influences extérieures et que la camaraderie ou la rancune conduit le plus souvent leur plume ! Au surplus, ils manquent de goût pour la plupart mais, en revanche, la suflîsance ne leur fait pas défaut.

■ Voulez- vous un exemple de cette prétention du critique ? Le hasard me la fait trouver dans le numéro du 13 septembre du Petit Bleu, sous la signature pseudonymique: Ergaste. Qui porte ce nom-là? Connaissez- vous Ergaste ? Pas le moins du monde. Tant mieux, on ne m'accusera pas de parti-pris. Mais laissons la parole à Ergaste : Le salon est 7nauvais,mal disposé, encombré de toiles médiocres; il n'a ni éclat ni tenue, Cest un déballage, un bazar ; il semble qu'on y voie partout des toiles de M, Fan de Bussche et de M. Bourotte ; des artistes excellents ont envoyé des toiles indignes d'eux,tel M.Levêque « la Question et une " Paulette» tout à fait mauvaise, c'est entendu, la cause est jugée,

— Ouais ! Quel ukase ! Avec quelle désinvolture vous rangez l'auteur du Triompilie de la Mort parmi les finis. On dirait que M. Levêque vous empêchait de dormir, vous et vos amis, et que c'est un réel soulagement pour vous de l'exécuter d'un trait de plume. Si vous n'aviez pas eu de parti-pris, et si vous possédiez plus de connaissances, vous auriez pu dire, par exemple si cela vous convient, que le présent envoi de M. Levèque est inférieur à ses précédents et que sa « Question malgré son dessin et ses qualités de modelé, n'a pas l'émotion dramatique et la distinction que ce bel artiste aurait pu y mettre en ne se préoccupant point de recherches de coloris qui n'entrent décidément pas dans son tempérament de dessinateur puissant. On ne peut tout avoir.

Continuons la prose de M. Ergaste : Ceci posé, mettons-nous à la recherche de toiles intéressantes. Je ne vais pas au Salon

pour m'incligner contre la médiocrité contemporaine, mais pour goïtter des éynotions d'art. — Il y a des bourgeois qui, pour cela, vont au café-concert, où l'on donne de bonnes petites revues. — Aussi je les cherche h(borieuse77ie7ît — vous n'avez pas l'émotion facile — et quand je les ai trouvées, je cherche — encore ! — à les savourer sans anHère-peiisée. Cest le seul moyen de voir un salon avec plaisir.

Voyez-vous M. Ergaste cherchant des tranches d'émotions d'art, puis cherchant à les savourer sans arrière-pensée. Je ne veux pas dire que M. Ergaste fait de ponnes bedides ardicles pour de pons bedits tableaux, mais ce sans arrière-pensée me fait rêver.

Ah ! vous n'êtes pas électrique, vous ; vous cherchez ce qui vous plait le mieux, comme les amateurs de chiens regardent les Vander Meulen et les militaires les tableaux d'Abry et de M. Van Severdonck! Mais l'art n'a rien à voir en cela, ce n'est plus une étude sur le salon, pourquoi eh faire part à vos lecteurs ?

Continuons : Or, à ce Salon de 1903, si justemeyit déc^né da7is son ensemble, on peut admirer une vingtaine d' œuvres... Là, n'avais-je pas raison de vous taxer de prétention, vous passez du particulier au général, du je personnel au collectif on. Vous prétendez imposer votre choix dépourvu d'éclectisme. Vous ne dites pas : " Nous avons admiré une vingtaine d'œuvres » ; non, vous dites: " on peut admirer une vingtaine d'œuvres ».

Continuons toujours... vingtaine d'œuvres de premier ordre qui nous font passer sans difficulté sur Vensemhle médiocre. Heureusement pour les artistes que M. Ergaste daigne passer sans difficulté, sauvés mon Dieu 1 Ces œuvres de premier ordre sont pjresque toutes des paysages !

Et L Homme-Dieu, de Jean Delville ?

Et Les Intrus, de Laermans ?

Et le groupe-portraits Langwill, de Blanche ?

Et L'hymne d'amour, de Levêque ?

Et les portraits de RoU ?

Celui de Raffaelli ?

Et la nichée, de Courtens ?

Et les File us es de Dierckx ?

L'Enfant de Gouweloos ?

Et le Taureau attaquant un cheval, de Bernier ? Et certains portraits de Waegmans, de Verheyden ?

Et les remarquables panneaux de Fabry, d'Hélène de Rudder ; et l'eau forte originale d'Auguste Danse ; certains dessins originaux d'Artot, deBaes, de Delaunois, de Levêque, etc. Ma mémoire déborde de souvenirs d'œuvres remarquables ! Tout cela ne vaut-il pas d'être classé parmi les meilleures œuvres du Salon, bien avant quelques morceaux de paysage plus ou moins bien brossés avec virtuosité, métier, habileté ? Tout cela ne vous procure-t-il pas d'émotion d'art à savourer 5an,s arrière-pensée, M. le grand critique ?

Mais tînissons-en avec la prose ergastrite : On abandonne de plus en plus la grande peinture, comme on disait il y a rÀ7igt-cinq ans. Il serait difficile de trouver un vrai tableaii histo^Hque dans tout le salon et Vart allégoricosymholique, lui-même prend, de moiiis en moins de place.

Peut-on raisonner plus légèrement de choses qu'on ne connaît pas ! Mais comme M. Ergaste n'est pas le seul qui raisonne ou déraisonne ainsi, que le lecteur me permette de m'étendie un peu :

Nous n'avons, en Belgique, ni concours pour la décoration des monuments, ni commandes officielles, ni encouragements sérieux au grand art pictural, qui, on le sait, entraîne à d'énormes, frais d'exécution et si la plupart de nos jeunes peintres embrassent la carrière du paysagiste, si le grand art tendait à disparaître, dans un pays au passé si glorieux, c'est à ces causes qu'il faudrait attribuer une situation dont il y a lieu de s'émouvoir, non de se réjouir. On dira que le paysage c'est du grand art... Nous verrons plus loin.

— Et la sculpture, dira-t-on, voyez la sculpture belge !

— Précisément, les sculpteurs sont mieux partagés : puissamment, largement aidés depuis vingt-cinq ans par tous les pouvoirs

qui leur commandent des travaux multiples, ils trouvent encore de nombreuses ressources dans le public, de par la mitUiplication de la même œuvre qu'ils vendent plusieurs fois et peuvent exposer en même temps dans tous les salons belges et étrangers, pour fmir par en autoriser la reproduction à l'infini dans les magasins de bronzes, où l'on achète ces clichés archi-usés comme cadeaux pour anniversaires ! Il s'ensuit qu'aucun amateur ne possède l'original de l'œuvre, comme c'est le cas pour le tableau dont il ne peut exister le double ailleurs. Enfin outre que le tableau créé, inventé, composé, exécuté, ne peut être vendu qu'une seule fois, il faut encore cinq ou six ans pour permettre à une toile de faire le tour des principaux salons d'Europe !

Quand on considère le peu de respect avec lequel certains critiques parlent des œuvres les plus sérieuses de l'art pictural, quand on voit comparer L' Romme-Bieii de Jean Delville à un encombrement d^e vers solitaires ou â un plat de macaroni, on éprouve l'envie de crier : Mais ne voyez-vous pas, ne sentez-vous pas quelle œuvre magistrale une telle esquisse promet ? Qu'on donne à l'artiste les soixante à quatre-vingt mille francs nécessaires à l'exécution soignée d'une œuvre si importante, comme l'on donnait autrefois cent mille francs pour une Peste et l'on verra ! Oui, si l'on faisait pour la peinture ce qui a été fait en Belgique pour la sculpture, on verrai', refleurir le grand art, non celui des " pompiers " du siècle dernier, mais un art sérieux, durable.

Je sais bien qu'on m'accusera de parler pjro domo parce qu'il se trouve que je suis peintre et que j'ose dire tout haut ce qui doit être dit, puisqu'il ne se rencontre aucun écrivain pour le faire. Et c'est ainsi, depuis Louis XI, qu'en parlant hypocritement du désintéressement des artistes, on cherche à étouffer leur voix. Désintéressés ? ne le sont-ils pas ceux qui cherchent à faire du grand art et à qui on accorde du talent puisqu'ils feraient facilement de " bonnes affaires » dans le tableau du commerce !

Certes, on ne doit point chercher le lucre dans l'art. Celui qui a fait une œuvre d'art a trouvé sa récompense dans cette œ.uvre ; il ne

peut réclamer à la société, outre les frais d'exécution, que sa subsistance pendant le temps qu'a duré cette œuvre. En dehors de cela, il n'y a qu'agiotage et mercantilisme.

C'est précisément ce que je reproche à la plupart des brosseurs de paysages. En vérité, le paysage est un art facile, secondaire, à la portée des amateurs. Notre ami Botticelli disait qu'il suffit de jeter une palette sur une toile pour faire un ^paysage. (Mémoires de Léonard de Vinci ; Traité de la Peinture.). Je ne serai pas si absolu que l'immortel auteur de La Primavera, je dirai qu'il y a une manière de jeter 1^ palette sur une toile et vais en donner la recette illico :

Recette pour faire un paysage

(( Pour faire un civet, prenez un lièvre )) a dit le Manuel de la parfaite cuisinière. Cette maxime devenue légendaire n'est pas nécessairement applicable au paysage. Pour faire un paysage, point n'est besoin d'un homme spécial ; prenez quelqu'un..., un pensionné de l'Etat, un commerçant retiré des affaires, un officier ou bien une jeune fllle qui n'a pas trouvé d'épouseur, prenez même... un journaliste,, oui , c'est cela, prenons Ergaste, par exemple, le grand Ergaste.

Donc, Ergaste, vous allez faire un paysage. Savez-vous tenir un pinceau, une brosse, cher critique ? Peu importe d'ailleurs, mais vous avez peut-être manié, autrefois, à vos débuts, le pinceau à coller les bandes et la brosse à balayer le bureau, ce qui est l'A. B. C. de la carrière de journaliste. Il y a aussi le pinceau à étendre le cirage sur les bottes... On peut avoir eu de modestes débuts dont il serait absurde de rougir. Enfin, passons ; si vous n'avez pas l'habitude de ces outils, cela n'a guère d'importance.

Vous allez acheter une boite à couleurs, assez grande pour contenir douze tubes de chaque couleur et deux couteaux-truelles ; un pliant, un chevalet et une toile plus large que haute.

Demain matin à l'aurore ~ ou vers le soir — vous irez choisir un site. Vous choisirez bien un site, n'est-ce pas, comme vous en

avez vu dans les paysages du Salon ? D'ailleurs cela n'a guère d'importance non plus. Installez-vous commodément. Là, y etes-vous ? Arrêtez les proportions sur la nature ; le haut et le bas de votre cadre, la hauteur de votre horizon, le tout à volonté — jusqu'ici rien de plus facile. — Maintenant, reportez cela géométriquement sur la toile, sans détails, au moyen d'un fusain, ou d'un crayon. Vous avez appris un peu de dessin à l'école, c'est bien suffisant pour faire un paysage. Déterminez la place des arbres ; vous verrez bien si un arbre est vertical, oblique à droite, oblique à gauche..., vous êtes garde-civique, pas ?

Et si un arbre vous gêne.. , vous le supprimez. Cela n'a pas plus d'importance... Maintenant, attention ! Versez un tube entier de chaque couleur autour de votre palette et triturez cela avec les couteaux pour en faire trois gros paquets de tons différents : un pour le ciel, un pour les arbres et le troisième pour le terrain. Puis, plafonnez, plafonnez vous dis-je, cherchez à rendre bêtement l'impression sommaire que vous fait votre paysage à yeux mi-clos. Revenez cinq ou six fois à la même heure, par le même temps, versant chaque fois un tube entier de chaque couleur sur la palette !...

— Ergaste, quelle pâte, mon cher ! Est-ce assez solide, assez robuste ? Ah ! ce n'est pas en papier peint !

Maintenant, laissez sécher un mois ou deux, au grenier. Reprenez, poncez à l'eau, glacez avec une couleur liquide pour renforcer les parties sombres ; finissez un détail au pinceau, si vous voulez ; puis, encadrez très largement, très richement, vernissez et servez... non, exposez. Je vous réponds du succès. Au dixième paysage, vous serez un Maître, surtout si vous avez des amis dans la presse bourgeoise, car les bourgeois aiment le paysage, comme les bonnes d'enfants la musique militaire.

Mais..., s'il s'agissait de dessiner et de modeler une tête ou une main, une simple main de femme, sur la toile ou dans le marbre... Ah ! Ergaste, mon cher ami, toutes les fortunes d'Amérique fussentelles l'enjeu, vous mourriez sans y arriver. Voilà ce que c'est que la grande peinture, « le grand art », comme vous dites.

Vous êtes bien bon de vous donner tant de peine, me diront les confrères. Mais il m'est insupportable de voir le premier venu verser sa critique dans les colonnes d'un grand journal sans autre titre que son incommensurable prétention. Et puis, pourquoi un pseudonyme ? Tous les grands critiques ont signé en toutes lettres. Comment vous nommez-vous ? Quels sont vos titres ? Quelles sont vos œuvres ? Avez-vous fait des vers à l'occasion d'un anniversaire, d'un Mariage, ou pis encore..., de ces " revues ramassis de fragments de littérature de barrière et de pot-pourri mal pétris, car il y a presque toujours un poète raté sous la doublure d'un critique d'art.

Après cela, quand vous dépouillez la plume de paon du critique, vous êtes peut-être un homme charmant, un bon père de famille ; comme certains officiers de garde-civique redeviennent des êtres raisonnables, lorsqu'ils ont dépouillé l'uniforme. — Histoire de dire qu'on ne devrait jamais faire le métier des autres !

Ce que je viens de dire du paysage, en général, va faire bondir à nouveau M. Charles Tardieu, directeur de U Indépendance belge. Déjà en 1899, je m'étais aliéné les sympathies de ce critique pour avoir médit du paysage, dans ma brochure Une heure d'art. Dans son n° du 10 ou 12 septembre, JJIndé'pendance faisait un vif éloge de cette brochure et terminait son articulet en disant : " Nous reparlerons de cet intéressant ouvrage Or, dans le supplément du dimanche suivant, que j'avais acheté avec l'espoir naïf d'y lire la suite de l'éloge revu et amplifié, M. Tardieu faisant la critique du Salon de Gand, où je n'avais pas envoyé, daigna s'apercevoir de mon absence et, tout en la regrettant, il m'éreinta longuement, moi et ma brochure, avec une telle animosité que... la vente du petit livre fut décuplée du jour au lendemain !

Que s'était-il passé, ou bien qui avait donc passé par là ? Je ne voudrais pas faire de réflexions désobligeantes à l'égard do M. Tardieu, qui m'a fait placer quelques Heures agréablement, malgré lui, mais j'ai toujours pensé que pour un journal à convictions stables, ce n'était pas bien de changer ainsi d'avis à huit jours d'intervalle.

M. Tardieu est dîme époque où le romantisme bitumeux agonisait ; où les réalistes organisaient leurs salons de refusés en criant : on étouffe, de l'air, du soleil ! Et il a retenu le cii, puisqu'il le répète, sans s'apercevoir que ce cri-là commence à se démoder. Le réalisme fut une transition ; c'est un moyen d'expression et non un but. Allons, M. Tardieu, évoluez, évoluez pour ne pas... vieillir.

— Mais, demanderez-vous enfin, quelles sont les qualités que devrait réunir un parfait critique ?

— C'est extrêmement difficile à dire ; nous le supposerons avant tout de bonne foi, c'est-à-dire incapable de se laisser séduire par la camaraderie, l'intérêt privé ou de céder à la rancune, à la malveillance, aux cabales trop fréquentes ! Le critique devrait d'abord faire abstraction du moi ; dépouiller tout orgueil, toute prétention à briller par le bel esprit, le trait saillant qui vise à mettre le critique au-dessus du tableau qu'il juge ! En un mot le critique devrait être un homme tout à fait modeste. Pais il devrait, faul-il le dire, se montrer extrêmement éclectique, n'en déplaise à M. Gustave Van Zype qui affirme le contraire et prétend rapporter tout à sa personnalité de critique, sous prétexte qu'il ne peut éprouver aucune émotion en dehors de sa personnalité !

Je pense, pour ma part, qu'on est d'autant plus éclectique que l'on possède toutes les ressources d'un art et je puis admirer jusqu'à l'attendrissement une nature morte exécutée par Jordaens ou par Snyders, au Musée ancien, y trouver l'expression de la bonne et joyeuse vie de nos illustres ancêtres et des raffinements de facture, des régals de matières précieuses supérieurement mises en œuvre, puis, après cela, rêver de la communion des âmes devant une toile de Jean Del ville, qui vous fait oublier la terre, .... pour y retomber bientôt, en admiration devant une œuvre épique dans sa bestialité rendue sublime, comme Le faune mordu, de Jef Lambeaux, ou tragique dans sa naïveté comme Les I^itrus, de Laermans. Je sais rêver également devant un paysage de Turner, de Verstrate, devant un Gilsoul de la bonne époque ; devant Le Chasseur primitif de de Lalaing, devant une vache de Werwée, de Courtens, devant un puissant dessin de Levêque, un profil de Khnopff, un de la Hœse, un

Frédéric, un Mellery, un Claus, devant une toile dramatique d'Alexandre Struys...

Je puis m'attarder sans le savoir, dans la contemplation d'un groupe de Meunier, de Vanderstappen ou de Rousseau comme devant la célèbre fontaine d'Anvers, ou le groupe de chevaux de Yinçotte à l'avenue Louise...

Et quelle œuvre préférez-vous donc ?

— Mais... celle que je regarde et qui me donne l'émotion et ainsi de suite jusqu'à me souvenir toute la vie, revoir toujours les œuvres les plus belles, les plus parfaites, dans leur idéal propre, que j'ai rencontrée dans mes voyages les plus lointains. Cette émotion, faut-il le dire, réside bien moins dans le choix du sujet que dans le balancement des lignes, dans l'invention des formes trouvées par ces artistes supérieurs, comme aussi dans le raffinement d'harmonie qui peut exister entre deux tons juxtaposés par un œil de fin coloriste.

Cette émotion réside dans un portrait intime, recueilli, pénétrant ; cette émotion, elle est partout où il y a l'œuvre d'un artiste ému et sincère qui a su dessiner, peindre ou sculpter avec l'amour de son art.

Que vient faire ici, je vous le demande, la personnalité de M. le Critique. Un passant d'une heure, d'une minute, auquel succéderont d'autres passants, devant une œuvre destinée à vivre des siècles !

Le rôle effacé du critique pourrait convenir à un artiste qui a exercé un art avec succès pendant un quart de siècle et qu'une circonstance malheureuse empêche de produire encore. Mais peut-il convenir à un jeune écrivain qui n'a aucune raison pour jouer un rôle effacé ? Est-ce bien là le rôle de M. Gustave Van Zype ? Et si le critique ép7^ouve de la tristesse à ne point s'émouvoir comme il le dit, la faute en est-elle imputable à l'œuvre d'art sincèrement, patiemment exécutée, ou plutôt à une éducation artistique faite sans éclectisme, à un involontaire parti-pris du critique, de juger trop à première vue, de résister à l'œuvre d'art ; à un premier mouvement de sympathie ou d'antipathie, en un mot, au défaut d'analyse impartiale. Michel Ange refusait de porter un

jugement définitif sur les œuvres des artistes vivants ! Cette réserve d'un si vaste génie ne doit-elle pas rendre MM. les Critiques, prudents, et les engager à se défier des séductions ? Ah ! qu'ils gardent leur personnalité pour le jour où ils œuvreront à leur tour, qu'ils ferment l'oreille à la camaraderie, à l'intrigue, à la rancune, et qu'ils méditent bien ceci : L'œuvre d'art, dès son apparition, n'appartient plus à son auteur ; elle fait partie de la richesse nationale à plus juste titre que la production industrielle ou agricole. L'artiste ne l'emportera point dans la mort ; il faut donc la juger sans parti-pris, comme une chose qui est du domaine public ; avec respect pour le labeur de grand ouvrier qu'elle représente. Tel groupe de sculpture, qui a demandé des années de travail, telle composition picturale importante, ne peuvent être jugés d'un mot élogieux ou non, mais demandent un examen sérieux, recueilli, une mise au point de la part du critique qui veut faire œuvre utile de vulgarisation artistique. Dire pour s'excuser : " je cherche des tranches d'émotion d'art et je les trouve dans ces petites pochades de paysage accrochées là-bas, le reste du salon je le passe sans difficulté c'est faire le gourmet, poser pour le dilettante absolu, c'est manquer à ses premiers devoirs de juge qui se dit impartial.

Cela n'est point sérieux. M. Gustave Yan Zype l'a très bien compris dans un article de la Gazette du 15 septembre dernier où il dit avec raison cette fois : " Âlais il faut se mettre d'accord sur ce que doit être une impression d'art pour être forte. Elle doit, me semhle-t-il, être durable, de deux façons : elle doit laisser une empreinte sur celui qui Va éprouvée ; elle doit pouvoir être partagée par ceux qui regarderont V œuvre cent ans après sa conception. Or, je crois que les œuvres d'art d'exécution sommaire, celles qui n'ont point vaincu toutes les difficultés, celles qui ne se formulent pas en des images complètes, n'ont pas cette force-là. Elles ^peuvent troubler nos nerfs passagèreynent ; elles 7ie nous laissent pas de profonds souvenirs ; et, comme la sensibilité humaine se modifie, les hommes de deynain demeureront froids devant elles, puisqu'elles n'auront pas la seule beauté immuable : la beauté matérielle des formes et de la couleur. »

Oit de la coideii7' vaudrait mieux.

Une seule de ces beautés suffit pour que l'œuvre soit un pur chef-d'œuvre comme Le Jugemeyit dernier, de Michel Ange, par exemple.

" Tout ceci "peut paraître une digression sans objet. Mais je suis convaincu qu'il faut dire et répéter ces choses, pour tâcher d'éviter le danger qui nous guette, qui se manifeste dans le peu de cas que Von fait des œuvres sérieusement établies, dans V admiration facile pour d'autres, expressives mais incomplètes. On iHsqiie ainsi de gâter, de stériliser des talents et d'en décourager d'autres, "

Pauvre Ergaste, va ! Le voilà condamné par ses confrères !

Toutefois, ce dédain dont parle M. Van Zype, bien qu'il puisse décourager pour un temps un artiste délicat de nature sensitive, en le faisant douter de lui-même, n'aura pas un résultat de longue durée. Quand toutes les feuilles bourgeoises sur lesquelles MM. les Critiques ont versé leur fiel ou leurs prétentions ignorantes, auront servi à débiter de la charcuterie, des légumes ou tout autre chose ; quand la dernière feuille aura servi à quelqu'usage intime, on n'en parlera plus et, un demi siècle plus tard, l'œuvre d'art décriée ou dédaignée entrera dans quelque musée où, légèrement ambrée par le temps, elle rayonnera éternellement belle dans son cadre d'or noirci. Les œuvres de la haine n'ont pas de durée, il n'y a que les œuvres d'amour qui vivent !

S'il m'était permis de donner un conseil aux jeunes gens qui rêvent de " devenir ^ artistes, je leur dirais ceci :

En Corse, lorsqu'un homme a commis quelque méfait, tué un ennemi, il rompt avec la Société, il passe au maquis, il se fait brigand, il devient paria ! Vous, qui ne pouvez lutter contre l'irrésistible désir de faire à l'Art le sacrifice de voire vie, — le sacrifice vous entendez ? — Rompez avec le monde, laissez l'espérance..., venez au maquis, non pas à celui du crime et de la honte, mais à celui de la pensée et de l'orgueilleuse misère ? Faites le sacrifice des joies matérielles. Et d'avoir fait ce sacrifice, vous garderez en votre âme, le

doux reflet, la poésie tendre que laisse au cœur, chez tant d'autres, un grand amour défunt comme la lueur crépusculaire qui colore si délicieusement les choses, quand le soleil est depuis longtemps couché.

Et surtout, aimez-voies les uns les autres ! x\-vec cette belle maxime, l'intrigue, les cabales, le triomphe des médiocres auraient vécu! Mais faites la guerre, montez à l'assaut des réputations surfaites.

Dans l'Infinie bonté, dans ce grand détachement super omnia qui est le propre de l'artiste sincère, vous n'avez pas le droit d'éparpiller en de vaines et mesquines querelles, des forces qui doivent s'unir dans le bon combat, car, si vous n'avez point défendu votre frère en vous enfermant dans un égoïsme mal compris, pourquoi vous étonner d'être seul à l'heure des suprêmes batailles ? Songez que le ralliement des vrais artistes ferait reculer en tremblant les vendeurs du temple.

Et surtout, affranchissez- vous de la critique bourgeoise, cessez les offrandes que vous faites à ces augures pour vous les rendre propices ; ne redoutez ni les attaques véhémentes, ni la conspiration du silence. La loi vous donne le droit de poursuivre et de punir le plumitif qui vous insulterait ; quand au dénigrement artistique, voici l'avis que feu Alfred Werwéeme donnait sur ce sujet, un peu avant sa mort : Mon cher, quand on a dit du bien de nous, personne ne l'a lu ; mais si on dit du mal, on le sait jusqu'à Pékin. Je dois beaucoup à la critique malveillante ! Pour la conspiration du silence, elle n'a pas la moindre importance devant une belle œuvre et elle rendrait les critiques trop ridicules pour qu'ils puissent l'oser longtemps.

On me reprochera d'avoir donné libre cours, en ces pages, à ma rancune envers la critique. Je répondrai que j'ai été l'enfant gâté de la critique belge et surtout parisienne et qu'à part de légers coups de griffes à fleur de peau, comme les caricatures des journaux amusants, les quatrins satiriques, etc., je n'ai jamais eu à me plaindre. Mais ce n'est pas une raison pour garder le silence par une lâche complaisance. En écrivant ce qui précède, j'ai cru faire mon devoir tant envers les artistes, qu'envers les critiques impartiaux, trop rares de nos jours !

Le Jury d'admission et de placement

A-t-on assez ergoté, récriminé, daubé sur le dos de ces pauvres victimes expiatoires, boucs émissaires des artistes belges, MM. les membres du jury d'admission et de placement. Il fallait voir ça quelques heures avant le vernissage. Les uns disaient : « C'est la revanche de la Société des Beaux-Arts, tant décriée naguère D'autres clamaient : « Vive la Ligue des artistes belges, pourquoi a-t-on oublié la leçon de la Ligue, à Anvers ? » D'autres encore : On se croirait à un salon de 1850 ! « Les refusés se vengeaient en débinant les tableaux admis, les auteurs de ceux-ci trouvaient qu'on ne s'était pas montré assez sévère pour l'admission... des autres c'était enfin inévitable protestation des mécontents. N'est-ce pas un peu l'image de la vie sociale ?

Il faut en rabattre de toutes ces protestations, sous lesquelles se cache un charlatanisme qui se traduit parfois par des faits qui n'ont pas même le mérite de la nouveauté, puisqu'ils renouvellent des procédés vieux de dix ans. Ils me font sourire, ces protestataires qui une fois leur méfait accompli courent écrire aux journaux : « Monsieur le Rédacteur, vous aurez appris sans doute l'incident du salon... Comme je tiens à éviter toute interprétation contraire... " Et les journaux donnent dans le panneau.

Assurément ils ont du talent, ces jeunes, pour la plupart; mais... qu'ils inventent du neuf, que diable ! s'ils veulent protester !

Quant à protester contre des " voisinages » hurlants, se plaindre d'être flanqué, d'un côté, d'un ton criard, d'un entier, d'un ton de tube, qui décolore vos harmonies, et de l'autre côté d'un ciel blanc qui détruit les lumières de votre tableau, que vous avez voulues très atténuées, ce serait du plus mauvais goût. De semblables protestations auraient la signification du dédain de ses confrères, considérés comme quantités négligeables.

Ce serait l'égoïsme prétentieux. Il faut plaindre simplement celui

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