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OU ceux qui ont la rétine assez peu sensible pour faire de semblables placements, la préméditation étant écartée.
On a vivement critiqué aussi l'article 9 du règlement créant des exempts du jury d'admission. Mais, si l'on se donnait la peine d'examiner, catalogue en main, combien d'exempts auraient pu être refusés, en tenant compte de tout ce que l'on a consenti à recevoir, à quoi se réduiraient ces critiques ?
Il y a, toutes sections réunies : peinture, miniature, aquarelles, dessins et gravures, en tout quatre- vingt noms d'artistes, dont six français et un hollandais, qui sont exempts soit comme membres de l'Académie Royale de Belgique, soit comme membres de l'ordre de Léopold, — en déduisant un artiste qui avait usurpé ce titre, pour faire une plaisanterie, et qui aurait été admis de toute façon, M. Detilleux.
Dans ces quatre-vingt noms, il y en a soixante-quatorze très connus, exposant depuis ces dix dernières années dans la plupart des salons triennaux et cercles d'art — sans jouir d'exemption du jury — la vérification est facile. Il reste six noms que je n'ai pas trouvé très régulièrement dans les catalogues de 1893 à 1903 et que je connais peu. Combien voudriez- vous en refuser dans ces six ? Mettons deux, au maximum ? Mettons même la moitié (tandis qu'on n'a refusé que 7 °/o des non exempts !) Et voilà bien du bruit pour trois admissions douteuses !
J'entends : « Vous défendez les privilèges ! »
— J'estime au contraire dans l'intérêt de la liberté esthétique, propice au développement de la personnalité, que l'on devrait consacrer ce principe plus large : « seront reçus de droit, les artistes ayant été admis dans cinq salons triennaux consécutifs " .
Et voulez-vous la solution la plus simple, la solution radicale ? La suppression de tout jury ! Construire des locaux plus vastes (il n'y eut d'ailleurs que 7% de refusés) et, comme dans les expositions industrielles, mettre les places en location à 20 frs. le mètre courant
de rampe, ce qui éloignerait à tout jamais les amateurs. En effet, que recherche l'amateur dans les salons actuels ? un brevet de talent que lui donne l'admission par un jury d'artistes ; tandis que la location ne représentant plus aucun mérite, la certitude de ne pas être regardé, de passer inaperçu ferait abandonner la lutte au bout de trois salons, par les plus intrépides parmi les amateurs. Il faut savoir ce que coûte Texécution d'une toile et l'achat d'un cadre, qui a quatre côtés, tandis que la rampe n'en a qu'un, pour comprendre que cette dépense pour location de sa place, serait relativement peu onéreuse.
— Mais c'est la fin des grands triennaux, cela !
— Où serait le mal ? L'évolution tend à remplacer les grandes « foires à l'huile " qui ont eu leur temps, par des salons plus intimes, groupant mieux les artistes. Nous avons annuellement, rien qu'à Bruxelles : Le Salon de la Société Royale des Beaux-Arts, celui de la Libre Esthétique, du Cercle pour l'Art, du Sillon, du Labeur... qu'on en crée deux ou trois encore à Gand, à Liège, à Anvers ; que les pouvoirs publics les subsidient, encourageant proportionnellement au mérite les artistes, et les grandes expositions auront vécu ! Ainsi
' se découvrirait le Symbole de ces poteaux funér^iires qu'on a vu dans Efruxelles donnant aux rues du Quartier Léopold l'aspect des allées d'une vaste nécropole.
Le jury a donc tenu à se montrer bon enfant. D'ailleurs, s'il y a l'amateur que l'on peut refuser sans préjudice grave, l'amateur qui a d'autres cordes à son arc.
Et moi, nouveau Sanzio peignant ma Fornarine (1)
Par contre, il y a le professionnel besogneux, le professeur chargé de famille ; la vieille tîlle, la pauvre dame qui vivent des quelques leçons de peinture qu'elles donnent et dont le nom et l'adresse doivent figurer au catalogue, c'est pour eux une question d'existence.
Et les membres du jury savent tout cela, ce sont des artistes, des
(1) Lucien Solvay : Les Fanfares du Cœur, (un recueil de vers).
hommes de cœur, ils ont été plus indulgents que de raison, où est le mal ? Cela vous gêne-t-il tant que ça un tableau médiocre, mettons mauvais ? Cela gâte-t-il les autres ? Y a-t-il le microbe de la croûte ? Je trouve pour ma part la mauvaise peinture très réjouissante, mais il n'y a point, malheureusement de ces belles croûtes là, au triennal, comme l'on en rencontre parfois dans les salons de province !
Le placement a été autrement et plus sérieusement critiqué. On a rappelé le compartiment de la Ligue des artistes belges à Anvers. Or, à ce salon de la Ligue, la première condition d'éligibilité au jury, c'était l'abstention, le renoncement à participer au Salon, pour les artistes qui acceptaient cette mission. Aussi quels soins pour le placement! Je vis, pendant que je remplissais les fonctions de secrétaire de la Ligue, je vis, Omer Dierickx," de la Hœse et Jef Lambeaux recommencer jusqu'à trois fois le placement d'une salle terminée, pour éviter deux oppositions malheureuses, un heurt de couleurs; et on disposait de deux ouvriers en tout ! Aussi, ce salon est resté un modèle d'arrangement, de goût et d'harmonies des voisinages, l'aspect d'un musée bien ordonné. Son succès fut capital.
On pouvait donc considérer la question comme résolue définitivement : Les membres du jury ne doivent pas exposer, afin de se consacrer en toute liberté d'esprit, sans arrière-pensée (c'est le cas de le dire) au placement des œuvres de leurs confrères. Nul ne peut être juge et partie et tout r)iembre du jury qui expose ses œuvres dans le Salon qu'il est chargé d'organiser, manque aux devoirs du mandat qui lui est confié par les artistes.
Aussi faut-il féliciter MM. Hennebicq, président ; Devriendt et Vincotte, vices-présidei;its ; Horebant, Janlet, KhnopfF, Mellery, Struys, Vanderoudera et Yerhaeren d'avoir fait le sacrifice de leurs intérêts à l'intérêt de leurs mandants. La mission est assez grande, assez généreuse, assez honorifique pour se dévouer entièrement. Et ce fut d'autant plus méritoire de leur part que la besogne dut se faire en août, pendant la saison où chacun cherche à s'évader de la fournaise des grandes villes, vers l'air pur des plages et des montagnes.
Les artistes dont je viens de citer les noms, en y ajoutant celui
de M. Fiereus Govaert, homme de lettres, qui n'expose pas, naturellement, et ceux de MM. Victor Gilsoul et Auguste Levêque qui ont refusé de faire partie du jury pour la même raison, ne voulant être juge et partie, tous ces artistes ont donné là un bel exemple qui sera suivi à l'avenir, on n'en peut douter, et à ce point de vue, ils ont bien mérité de l'art belge.
Et, si dans les jurys de l'avenir, il se rencontrait encore un membre tenté de céder à l'intérêt personnel, qu'il médite cette petite histoire qui m'a été contée par un membre habitué des jurys de placement.
Comment se passent les séances d'un jury de placement AVEC membres-exposants :
Un tel, arrive à la 'prewAère heure, fait hâtivement le tour des salles, parmi l'odeur du foin et des emballages, histoire de s'orienter, de voir l'éclairage, les meilleures salles. Puis, appelant deux ouvriers préposés au placement, il fait présenter une toile — la sienne — dans divers centres de panneaux et dans les angles à pans coupés — après une heure ou deux d'essais variés quand il est enfin décidé, au moment où il recule pour admirer son œuvre avec des inclinaisons de tête et des clignements d'yeux, un collègue qui vient d'entrer lui tappe sur l'épaule :
— Pas mal, mon cher, très bien, compliments, mais... entre nous, tu prends la place d'honneur.
L'autre, ennuyé, répond :
— Bah, c'est histoire d'essayer l'éclairage, voir si cela donne aussi bien qu'à l'atelier, cela n'est pas définitif ; mais... veux-tu que nous cherchions une place pour ton envoi, car il faut craindre les surprises, avec cet éclairage.
— Volontiers ! Tiens, voilà Machin qui arrive... Comment va? Qu'as-tu envoyé toi, montre-nous cela, nous allons te choisir une place soignée...
Maintenant qu'ils sont trois, ils ont plus de franchise ; trois, c'est déjà un jury... les autres n'avaient qu'à venir à l'heure.
Et dépouillant tous scrupules, accompagnés chacun de deux ouvriers, ils courent de salle en salle s'adjugeant les centres de panneaux ou les meilleurs coins, parfois se querellant pour une place, puis se faisant de mutuelles concessions, pour arriver à placer au mieux les huit ou neuf tableaux qu'ils exposent à eux trois. C'est qu'il s'agit d'aller vite. Enfin, c'est placé. Vite il faut choisir les « voisinages », les « repoussoirs » les plus avantageux. Et le long des cymaises s'étalent à la hâte, sans être attachés, les tableaux destinés à faire valoir les envois de MM. les jurés exposants.
— Tiens, j'ai besoin d'un rouge, donne-moi ce petit tableau rouge.
— Passez-moi ce ciel blanc, pour colorer mes avant-plans.
— Un bleu.., qui a un bleu et vous, garçon, que faites-vous les bras croisés. Cherchez un peu un tableau très sombre d'environ 1 mètre 40, pour placer là au-dessus.
Il est onze heures et demie, lorsqu'un nouveau membre arrive ; il serre la main des collègues, regarde tout d'un air ahuri et disparaît sans souffler mot. On l'appelle... peine perdue. Il est allé à la rencontre d'un membre influent et revient sur le coup de midi avec deux collègues auxquels il a conté l'aflaire. On les aperçoit gesticulant de loin.
— Mon cher, ils sont en train de placer tout à leur fantaisie, comme s'ils étaient les maîtres absolus, eux d'abord, il n'y en a que pour eux.
— Ah ! elle est bien bonne, nous allons voir.
On s'aborde froidement — un arrivant s'adressant à tous : Eh bien, messieurs, on ne nous consulte pas ? vous avez l'intention de vous passer de nos conseils.
— Vous auriez pu arriver plus tôt, ce me semble. Voyez il est ■ midi, on ne peut vous attendre un demi jour, nous n'aurons jamais fini.
— Un arrivant, promenant ses regards : il me semble que vous vous faites la part belle !
— Pas du tout, nous plaçons les grandes toiles d'abord.
— Moi je n'admets pas cela, vous n'étiez pas en nombre.
— Ecoutez, pas tant de contes, placez-vous messieurs et quand vous serez placés nous placerons les autres tableaux — allez, nous attendons, choisissez vos places.
— Certainement, opinent les deux autres.
— Oh î je ne veux pas dire cela, seulement vous conviendrez... la justice... Tout le monde parle à la fois pendant que les ouvriers se regardent, les bras ballants.
Enfin, on semble d'accord et le placement s'eflectue. On décroche un tableau ou deux que l'on remplace par des toiles des nouveaux venus et l'orage s'apaise.
Mais le lendemain matin, les retardataires de la veille arrivent au point du jour et font des remaniements bien sentis dans le travail des collègues. Lorsque ceux-ci arrivent, nouvelle querelle et cette fois on se sépare, on va quérir le président, retenu par une indisposition.
Il arrive effaré, emmitouflé, parle longtemps sans parvenir à convaincre personne, puis, cherchant quelques petits tableaux dans un coin, il essaye un placement.
Pendant les jours suivants, les membres du jury se boudent assistant d'un œil indifférent, ennuyé, au placement de quelques tableaux, surveillant surtout leur salle !
Fort heureusement, le brigadier des ouvriers prend le parti de diriger le placement et, sitôt le départ des membres, commande une douzaine d'ouvriers. Alors le placement va rapidement jusqu'au lendemain à 10 heures du matin. Et quel placement 1 Une cacophonie de couleurs à vous donner la nausée.
Enfin, il y a le membre qui revient rapidement de villégiature et, de grand matin, bouleverse une salle entière pour le placement de son tableau, puis disparaît définitivement.
Et ce jeu-là dure quinze jours, si bien que les membres consciencieux, voient leur travail dérangé à chaque instant par les membres querelleurs. Voilà !
Faut-il s'étonner après cela du résultat ?
Je ne veux pas dire que cela se soit passé ainsi cette fois, mais que les membres qui n'ont pas su éviter l'écueil, considèrent qu'ils se trouvent en moins bonne posture que leurs collègues, qui se sont abstenus d'exposer, pour se défendre du reproche qu'on leur adresse d'avoir soigné leurs petites chapelles, les salles IV, V, VI, et d'avoir laissé le placement des autres salles à l'inspiration des ouvriers.
Faisons des vœux pour qu'on ne les y reprenne plus. Leurs oreilles ont assez teinté pour qu'ils soient absous.
— Cependant il faut bien une compensation à la peine que s'imposent les membres du jury», nous faisait observer, avec son fin sourire habituel, l'obligeant secrétaire des Salons bruxellois, M. Paul Lambotte.
Mais..., et lui donc ? A-t-il des compensations pour l'incessant labeur qu'il s'impose depuis plus de dix ans, for l'estime et la sympathie de ces gens irascibles pourtant, MM. les artistes. C'est la seule compensation qui puisse payer ces besognes-là.
Petite digression au sujet du concours Godecharles.
Quelques mots du Concours Godecharles en raison des protestations qu'a soulevées la décision du jury d'écarter les concurrents des locaux du Salon.
Feu Godecharles, animé de la meilleure intention du monde, a fondé un prix triennal de douze mille francs destinés aux artistes,
âgés de moins de vingt-cinq ans, qui donneraient des preuves de dispositions extraordinaires par l'envoi d'une œuvre d'art, tableau d'histoire ou statue, à l'un des salons triennaux de Bruxelles.
Ce concours constituait donc une sorte de succédané du concours de Rome, le rempart de l'enseignement académique ! Peut-on blâmer le jury d'avoir réservé un local spécial pour les concurrents ? On ne peut que regretter que la mesure n'ait pas été plus générale, voilà tout.
Aujourd'hui, on tend à élargir le plus possible les conditions du concours Godecharles et l'on a raison. On n'exige même plus un tableau d'histoire, pourvu que l'œuvre présentée ait le caractère d'une orientation au grand art. Que ne peut-on faire de même pour le prix de Rome et laisser le choix du sujet aux concurrents, voir la liberté de travailler chez eux, avec la condition expresse que le prix sera décerné à l'artiste le plus personnel, le plus intéressant et que celui qui semblera avoir suivi son maître sera classé dernier ?
Puisque le concours Godecharles fonctionne depuis bientôt vingt ans dans ces conditions de liberté, pourquoi s'obstiner à l'incarcération avec le sujet forcé, le travail en comm^un, toutes choses qui sont des causes d'infériorité pour les mieux doués, pour les meilleurs jeunes artistes qui tentent l'épreuve du concours de Rome ? S'il faut des épreuves comme couronnement des études académiques, ces épreuves ne peuvent être ni le concours de Rome, ni le concours Godecharles ; ces épreuves existent ^ous forme de concours triennaux dans les Académies des Beaux-Arts.
Par conséquent, c'est la recherche et la découverte du tempérament d'artiste qui doit guider les juges des concours dits de Rome et des concours Godecharles.
Lorsqu'il m'arrivait, autrefois, d'exposer mes idées en matière d'enseignement, on me répondait très poliment : vous parlez de choses que vous connaissez peu ou point. Aujourd'hui que je suis dans l'engrenage, aujourd'hui que j'ai formé, parait-il, des élèves et introduit des réformes qui ont été suivies, je pourrais me permettre de retourner la phrase à mes contradicteurs.
L'enseignement de l'art est un mal ; mal nécessaire, je le veux bien, mais il est triste d'enseigner des choses dont la seule raison d'être réside dans l'expression intime d'un sentiment tout personnel résonnant dans un accord divin.
Il est incontestable que l'enfant, étant imitateur de sa nature, l'enfant qui ne sait pas, qui se trouve embarrassé à chaque pas, subira l'influence du maître qui sait, qui a des recettes. Et comme si ce n'était pas assez de cette empreinte du maître, — et quel maître souvent ! — dans la cire molle d'un jeune cerveau, il y a toute une armée de clichés, de modèles brevetés : côté des hommes, MM. Achille, Apollon, Discobole et ; côté des dames, MM™^^ Junon, Diane, Venus de Médicis, etc., le tout placé dans un éclairage conventionnel, joint à une manière conventionnelle de dessiner. Quel embryon de personnalité résisterait à ce régime ?
Je sais bien que les Académies ont une mission non moins importante : celle de former des artisans pour les arts industriels et décoratifs, mais on aime toujours à élever ses enfants comme l'on a été élevé soi-même. C'est fatal, non seulement chez les mamans, mais chez les professeurs. Et comme on ne peut se souvenir de sa jeunesse sans un réel attendrissement, on fait suivre exactement le chemin qu'on a suivi et que l'on considère, de bonne foi, comme le meilleur puisqu'on est arrivé par là !
On répondra onctueusement que " l'Antique est encore la forme la plus parfaite qu'on ait trouvée, la plus simple et par conséquent la meilleure à donner comme modèle ; que ce sont là de bonnes lunettes à placer sous les yeux des élèves ! « Et aussitôt, tout ce qui touche au professorat, jusqu'au simple professeur de calligraphie, d'opiner du bonnet en disant : Bene, bene, bene i^'espondere, digniis est intrare (Très bien sur tous les bancs.)
Que faire contre cela ?...
En attendant, l'enseignement donne de ces produits incolores, dépourvus de toute originalité comme j'en ai vu un interminable défilé, lorsque je fis partie du jury du dernier concours de Rome pour la peinture, en 1901.
Un esthète célèbre à Bruxelles, à qui je faisais mes doléances sur ces matières, me répondit : Faites jeter tous les antiques, par vos élèves, un soir dans la rue ; vous verrez qu'ils le feront avec joie !
— Mais, Monsieur, y pensez-vous ? Nos dieux, demi-dieux et déesses rentreraient par la porte, avec de nouvelles têtes et des bras de rechange. Vo.ilà près de deux mille ans qu'on les démolit. Ah ! ils ont la vie dure !
Or, il serait temps de rire de Ici copie de chefs-d'œuvre de la statuaire, comme enseignement du dessin, pour la même raison qu'on a ri de la copie de modèles graphiques ou estampes ; mais ce n'est pas ici le moment d'exposer des considérations générales qui font partie d'un autre travail que nous publierons cet hiver ; retournons au Salon.
A travers le Salon
Je propose de diviser les peintres en deux catégories : ceux qui peignent des tableaux pour vivre et ceux qui vivent pour peindre des tableaux. Cette division n'a rien que de très logique ; le but que ronvisea,sur les actions des hommes, une influence considérable. Cette division est facile à établir ; on devine si bien l'artiste qui cherche à plaire au public et celui qui s'enferme dans un idéal hautain, dédaigneux de la faveur populaire.
Et souvent, les premiers, les insincères, les médiocres triomphent, en peinture comme en sculpture, en littérature comme en musique, car jamais l'art ne fut ravalé davantage aux métiers lucratifs qu'en ces temps d'agiotage : commis-voyageurs et fabricants de monuments, fabricants de portraits, de tableautins, marinistes de la marine marchande et paysagistes brossant des instantanés. Et tous n'aimant pas ce qu'ils font, car ils n'aimeint Px\s qe qu'ils font.
Cet amourt de l'Art, qui tient lieu de tout bonheur et qui soutient
les véritables artistes, les sincères, les convaincus, les croyants de l'Idéal, fait place chez les autres, au mercantilisme,, à l'ambition étroite. On veut paraître^ singer les gens du monde, bâtir, traiter ses amis, paraître « arrivé *' ; quant à l'avenir... qu'importe puisque l'on porte intérieurement le deuil d'un art disparu !
Car, presque tous ces « arrivistes " furent artistes au début de leur carrière. Et pourquoi ont-ils cessé de l'être ? Ah ! pourquoi !...
L'Art est une tleur sauvage qui ne s'épanouit que sur les altitudes et dans le recueillement. Transportée en serre ou empotée pour orner la table des bourgeois, elle s'étiole et se fane à jamais.
Dès que l'artiste cherche à plaire, il est en décadence et c'est le sort réservé ordinairement au portraitiste. Certes, le portrait est un grand art, peut être le plus grand art, éternellement jeune ; mais le portraitiste qui vit de ses pinceaux doit fréquenter le plus souvent, un monde relativement vulgaire..., portant comme une tare son bourgeoisisme jusqu'au fond des moelles! L'art, pour ces gens-là !... Les hommes se font peindre pour être beaux, distingués, nobles, l'air vainqueur ; les femmes pour paraître jeunes, belles, irrésistibles, pas trop farouches, quelque peu demi-mondaines, en apparence seulement, car la différence est notable .. ; chacun sait ofl'ime mondaine vaut deux demi -mondaines. Assurément on rencontre des personnes d'une distinction, d'une simplicité tout aristocratique, mais ce sont là de belles exceptions, trop rares.
En ai-je vu tomber des portraitistes célèbres, portant aujourd'hui le deuil retentissant d'un art à jamais disparu ! Quand je pense aux débuts de. ces artistes, je voudrais qu'on inventât une photographie si perfectionnée, dont les clichés coûteraient si cher, qu'elle tuerait l'industrie du portrait peint, dans l'intérêt supérieur de l'Art.
Mais, il faut bien vivre !... Ah oui ! voilà le grand mot lâché ; celui qui le profère est perdu. Il faut bien vivre ?... On se lève avant le jour, on prend le premier train pour aller travailler d'un métier de décorateur, de tapissier, d'entrepreneur ou de voyageur de commerce
et après huit ou neuf heures de labeur, on rentre à son ateher pour faire de l'art. Combien de nous firent ainsi longtemps encore après les premiers succès !
Loin de nuire à l'artiste, ce travail matériel donne un sentiment de révolte, de fierté, d'indépendance, une sorte d'exaspération semblable à celle d'un pur sang attelé à la charrue et saignant sous de grossiers harnais, en rêvant d'espace et de courses folles. L'art reçoit comme un puissant reflet de cette surexcitation. Et qu'elles sont douces, les heures que l'on consacre ensuite à l'art aimé, quand le corps est fatigué mais l'esprit plus libre, plus subtil ! Heures bénies, heures de pure joie, combien de nous, voudraient vous revivre !
Ce qui est excusable encore chez le portraitiste devient inexplicable chez les autres artistes. Ils pourraient éviter les milieux néfastes, vivrez en solitaires, en contemplateurs, en rêveurs. Que vont-ils faire dans cette galère et pourquoi le soir venu quittent-ils la vareuse pour l'habit ?
On peut affirmer sans crainte de démenti que dans ce xix^® siècle, depuis que les gens du tiers état ont atteint les sommets de l'échelle sociale et que le haut commerce a remplacé la noblesse sans même retrouver son goût fin et sûr, ses qualités esthétiques, depuis lors, les plus grands artistes ont été les plus malheureux. Quel beau sujet de tableau de genre que les enfants du grand Millet, dansant de joie autour de leur illustre père déjà vieux, qui rentre de la ville' rapportant du pain ! Peut être avait-il dû se garer en route de la voiture d'un Bourguereau, d'un Lefebvre, d'un Cabanel ? A qui la faute ? A la mauvaise foi de beaucoup d'artistes, soutenue par la critique bourgeoise de l'époque, à l'ignorance, au mauvais goût.
N'en est-il pas de même dans tous pays ?
Tenez, si on voulait essayer... Voici un remède que je propose : Le Salon anonyme.
Le Salon anonyme ? — Parfaitement.
Oui, une enfilade de toiles sans noms — sans jeu de mots — dans des cadres n'ayant d'autre indication qu'un numéro d'ordre et le titre de l'œuvre, reproduit dans un catalogue. Le catalogue n'est pas même nécessaire. Plus de prestige du nom. Quel avantage pour les artistes bien personnels ; quelle joie de les deviner, de les reconnaître dans des salons comme ceux de Paris I Combien se vérifierait la parole du Christ : Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. Ne serais-ce pas le salon idéal, à condition qu'on s'engage d'honneur à ne pas trahir le secret des envois ? Quelle leçon pour les artistes qui comptent sur leur réputation pour exposer des choses imparfaites, inachevées. Mais aussi que de gatfes à éviter au cours d'une promenade au salon ! Exemple :
Un esthète. — Tiens, ce cher ami, comment vas ? As-tu fini d'admirer ces lutteurs à grosses têtes, ces formes lourdes, indigestes?.. Tu ne pourras plus déjeuner ce midi.
2^^'^^ esthète. — [bas à Voreille). Mais, c'est de....
i^^' esthète. — Ah !... Oh ! c'est par plaisanterie, oui, c'est assez lourd, robuste, mettons puissant. Mais, tout de même, c'est un gaillard et s'il a fait les têtes trop fortes, c'est sans doute par originalité parce que les lutteurs ont ordinairement la tête petite sur un cou très fort. As-tu vu cette maternité, là, derrière-toi ?
^"^^ esthète. — Non, ou çà ? Cette chose ronde et soufflée, avec des diâérences cV échelle, des écarts de proportions, entre la tête et les mains. Et ce bambin qui pose ! L'allure a une certaine grandeur, mais la forme, le modelé sont d'une pauvreté !... Quel est ce jeune homme?
1^'^ esthète. — Ah ! je t'y prends à ton tour, c'est du grand X....
^^^^ esthète [balbutiant). — En es-tu bien sûr? On ne s'y retrouve plus.
i^'' esthète. — Parbleu, c'est un tel qui me l'a dit.
esthète. — Oh ! du moment que c'est de l'auteur génial de Lapieta, du Vieux cheval de mine et de U abreuvoir, ce doit
être très bien, c'est moi qui suis dans l'erreur. Entrons chez les peintres, veux-tu ?
i^^' esthète. — Ah ! Qu'est-ce ceci ? Ces maisons aux couleurs criardes, aux tonalités de chromo ? Et le payage semble en deux pièces... On dirait d'un faux Gilsoul.
^^^^^ esthète. — Mais c'est à lui. Un critique me l'a dit.
1^'' esthète. — Alors, c'est du Gilsoul pour l'exportation.
>^"^^ esthète. — Entrons dans la salle IV, tu verras un meilleur morceau du même.
1^^' esthète. — Evidemment, ce Canal ne manque pas de caractère ; les courbes sont trouvées avec un rare bonheur, l'effet est puissant quoique l'ensemble soit un peu sec et l'exécution trop sommaire. Hobbema dessinait ses arbres avec autrement de style et ne se contentait pas d'une éclaboussure de couteau à palette dans la pâte du ciel. Si ce beau coloriste qu'est Gilsoul voulait produire une toile sur dix, il ferait peut-être un chef-d'œuvre à chaque effort. Je le lui ai dit un jour à l'ouverture d'un salon de province, il y a quatre ans, d'une manière un peu brutale, parce que j'aime cet artiste et je voudrais le lui répéter dans l'intérêt bien compris de son avenir..., car le paysage, cet art secondaire, ne souffre pas la moindre imperfection.
2''^^^ esthète. — Regarde un peu, à gauche, là, au milieu. Il n'y a pas à dire, ce dos de femme nue, c'est un retour offensif du bitume, joint à l'éclairage de cave. Cave ne cadas ! C'est proprement peint, comme en 1840, et sans recherche de forme ni de couleur. Ce doit être d'un vieil Anversois.
l^'^^ esthète. — Envers soi..., ils le sont pour la plupart, mais tu fais erreur, c'est d'un " jeune maître « membre du jury !
2"^^^ esthète. — En art, jeune ne veut pas dire : né depuis peu. Il y a des vieux de vingt ans et nombre de jeunes ont les cheveux argentés. Enfin de qui peut-être ce nu au jus de ch... ? De Baufaux ou deNavez?
1^'^' esthète. — Mais ils sont morts.
2"^^^ esthète, — Qu'est-ce qu6î cela fait ? En art, les morts ont la vie dure.
i^'^ esthète, — Tiens, un Rops ! Il a refait une variante de son Attrapade. Tu te souviens, cet escalier rouge que nous avons vu à la Libre Esthétique, Fan passé ?
2'^^^ esthète, - Ce n'est pas de Rops.
i^^' esthète, — Alors c'est d'Alfred Stevens.
^"^^ esthète, — Pas davantage, c'est d'un jeune.
i^^^ esthète. — Eh bien, je n'aime pas qu'on refasse l'art des autres et, comme dit Boileaii, qu'on fréquente le Parnasse pour y détrousser les passants ! '
^'^^^ esthète. — As-tu vu dans la salle VI une " demoiselle » étendue sur un divan, c'est du même. Revenons un peu sur nos pas...
i esthète, — Eh bien oui, la couleur est d'une finesse rare et permet d'espérer beaucoup, mais je trouve cette toile une caricature à l'huile, partant une illustration qui ne demandait pas d'aussi grandes proportions. L'ensemble en devient canaille, non par le ton, mais par l'expression de la îorrne. Et c'est un mélange bien étrange : un sujet crapuleux, dessiné crapuleusement et peint avec une distinction de couleur extrême. Ah î si l'artiste, car c'en est un, avait un peu plus de style de la forme, comme il comprend le style de la couleur !
2'^''^ esthète, — Ah ! ici, plus de doute possible, je me f.., de la signature, c'est un Laermans et un beau Laermans ! Quelle poignante émotion, oh ! le bel artiste ; comme ce drame est vécu !
1^'' esthète. — Et quelle belle facture, quelle égalité de pâte, quel métier personnel , le malheur c'est que ce soit si peu fait, si sommaire. Mais il semble que cet artiste, éloigné du monde par une double infirmité — il est sourd et muet --- replié sur lui-même, ait acquis un développement extrême de la vue, une profonde philosophie des choses...
-2"^^ esthète. — Qu'est-ce que c'est que cette cochonnerie là-bas ?
1^^' esthète [froidement), — C'est de mon frère. Mon cher, je suis fatigué — sortons, si vous -voulez, en passant devant V Homme-Dieu qui se trouve dans la salle III.
^"^^ esthète, — Il faut traverser quelques salles... Tiens, tiens, on a exposé une toile de Werwée : ce cheval aux prises avec un taureau.
i^'^ esthète [sèchement). — Cela n'y ressemble pas. Ne peut-on voir une vache ou un bœuf sans penser à Werwée ? Ah ! il en est ainsi des artistes qui ont sublimé un genre, mais Werwée avait plus de légèreté, des délicieuses transparences et des horizons ravissants qui ajoutaient au charme de ses bêtes.
Et le hasard de la promenade nous amène devant L'Homme- Dieu.
Ici nous éprouvons une réelle émotion ; nous sentons qu'une pensée profonde, géniale, a présidé à l'élaboration d'une œuvre qui n'a le lucre, ni le négoce pour fin. Promène ton regard, cher ami, sur les tableaux qui entourent cette grande œuvre, ils paraîtront des jouets, des choses en bois, en zinc, ou bien des images ; des choses inanimées, très matérielles, tant l'âme de cetto vaste composition parle hautement à notre âme, imposant silence aux sens extérieurs.
Ce courant de sympathie qui s'établit entre l'œuvre de pensée et le spectateur de bonne volonté, je l'ai dénommé ailleurs. On n'est pas seul devant cetto. œuvre ; il s'en dégage une autre âme qui se penche aflectueusement sur notre âme, la prend et l'emporte bien haut et bien loin. Si ce n'est là ce qu'on peut appeler l'émotion d'art, c'est mieux encore : une sorte de télépathie qui s'établit entre l'oeuvre et celui qui la contemple sans parti-pris, sans basse jalousie confraternelle sans rage impuissante de raté, sans amour propre de critique personnel et important qui veut rabaisser tout à son inférieur niveau. Et que veut-elle nous dire cette toile ? Je vais vous repéter ce que j'ai compris :
Lorsque vous approchez, une voix haute, douce et triste à la fois, descend sur vous avec des paroles de condoléance Yenitc ad me ommes... " Voyez, dit la voix, j'ai souffert plus que vous tous, moi qui était marqué par le Signe. J'ai supporté les pires injustices, on m'a ravalé au rang des plus vils, des gens sans aveu ; on m'a préféré Barrabas. On a suspecté toutes mes intentions. Ceux que j'aimais m'ont renié, ils ont rougi de moi, on m'a couvert d'outrages, puis trainé au calvaire ; j'ai été crucifié dans ma chair et dans mon Esprit, dans mes œuvres et dans mes affections. Et parce que j'ai beaucoup souffert, je vous aime vous tous qui souffrez, Venite ad me.
« Après dix-neuf siècles, tout est à recommencer : il n'y a point de Justice sur la terre ; les meilleurs souffrent tandis que les fourbes jouissent. Il suffirait d'une poignée d'hommes de bonne volonté, comme mes disciples, pour changer la face des choses, mais les hommes d'aujourd'hui sont faibles. Cependant je suis venu pour relever vos courages. Levez la tête vous que l'on dédaigne, que l'on rebute, que l'on bafoue, parce que vous êtes pauvres. Songez qu'il y a une tâche à l'origine de la plupart des fortunes et que c'est là dessus qu'elles se sont échafaudées,
" Vous êtes les forts, vous êtes les intellectuels, vous êtes la seule NOBLESSE, CELLE DU CERVEAU ; le rcstc, richcs et pauvres, c'est le peuple. Et je vous apporte une grande joie : le mépris du monde hypocrite, le dédain de son approbation ou de son improbation, de ses conventions menteuses. Oui, relevez le front. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n'êtes point du monde, c'est pour cela que le monde vous hait. Vous aurez beaucoup à souffrir dans le monde, mais ayez confiance, ego