CHAPITRE III
Mauvaises nouvelles de Belgique. —— Le général Lanrezac nous télégraphie : « Prenez toutes dispositions pour la défense de la place. » —- Apparition de la cavalerie allemande. —— Fugitifs belges. — Le général Valabrègue nous donne une joie de courte durée. — Maubeuge au jour de l'investissement, le 25 août. — Sa garnison, son artillerie. — Comment est répartie la défense. — Sorties de la garnison. -— Le prince de Saxe-Meiningen est tué par le cavalier Couillé. — Le siège. — Bombardement
. €ffrayant dès le premier jour, le 29 août. — Effets terribles de
l'artillerie allemande. — Le fort de Boussois rudement éprouvé.
— Premières angoisses. — Panique de courte durée. — Notre
artillerie est impuissante. :
Les nouvelles qui nous arrivaient du dehors n’étaient pas bonnes. De jour en jour, d’heure en heure, elles devenaient inquiétantes. Nous avons vécu des moments bien pénibles. Nous étions reliés avec plusieurs bureaux téléphoniques de Belgique. Ils nous donnaient des renseignements sur la marche des événements. Après la bataille de Charleroi, à chaque instant, à chaque minute pour ainsi dire, on nous téléphonait : « Le bureau téléphonique de X.. ne fonctionne plus, il est entre les mains des Allemands. — La ville de Z... est en flammes. — Les Prussiens très nombreux descendent vers la France. — Il n’y a plus aucun Français dans la région, ils sont partis. »
Lanrezac, sous les ordres duquel il avait été placé. Dans cette lettre, il lui demandait une brigade de réserve de renfort. Le commandant de la Ve armée ne répondit pas à cette demande, mais, peu après, nous reçûmes de lui le télégramme suivant :
Prenez toutes dispositions utiles pour la défense de la place.
La cavalerie allemande marchait rapidement, elle entourait le camp retranché; on la signala d’abord au nord, puis à l’est et à l’ouest. A ces nouvelles, le gouverneur nous dit :
— Demain nous serons complètement investis ; préparons-nous à les recevoir.
I1 fit prévenir la population que les derniers trains pour l’extérieur partiraient à 3 heures de après-midi; il donna l’ordre de diriger vers le sud les locomotives et le matériel roulant qui se trouvaient en dépôt à la gare de la ville. Puis il visita la ligne des forts, pressa les travaux en encourageant les travailleurs. Je laccompagnai. Quel spectacle nous y attendait |
Au loin, en dehors de l’enceinte des forts, des milliers et des milliers de fugitifs couraient les routes et les champs, précédés de troupeaux de bœufs et de moutons. Toute cette foule éperdue tourbillonnait sans savoir où elle allait, au milieu de cris, de gémissements, de piétinements de chevaux; elle essaya de rentrer à Maubeuge. L’ordre avait été donné de l’en empêcher. Je ne sais com-
nous, et qui fut une surprise pour nous tous. Il restait encore beaucoup à faire. Fort heureusement pour nous, le général Fournier avait, comme on le sait, commencé la mise en état de défense de la place, dès le premier jour, alors qu’aux termes du journal de mobilisation et des instructions ministérielles les travaux n’auraient dû commencer que le sixième jour de la mobilisation, c’est-à-dire le 7 août.
La garnison était nombreuse, près de 40.000 hommes, mais, disons-le tout de suite, composée en grande partie de territoriaux de quarante ans et plus, et d’auxiliaires de place forte. Ce n’étaient pas là de véritables combattants; ils n’étaient pas préparés à une guerre comme celle qu’ils allaient faire dans quelques jours; ils ne savaient pas se servir des mitrailleuses. Les territoriaux ont prouvé sur les champs de bataille leur courage, leur valeur et leur résistance, mais, au début, ils ont été surpris par la tragique nouveauté de la guerre; ils ne s’attendaient pas à se trouver en première ligne. On leur avait dit dès le temps de paix : Les territoriaux doivent rester en arrière. Contre toutes les prévisions, ce sont eux qui, à Maubeuge, ont subi le premier choc d’une armée conquérante, enivrée : de ses succès en Belgique, pourvue d’une artillerie formidable, à laquelle le camp retranché n’avait rien à opposer. Les cadres des régiments territoriaux laissaient en général quelque peu à désirer; ils n’étaient pas assez instruits au point de vue
taillon qui avait lâché pied, sauf une compagnie, et à force d’énergie lui redonna du courage et de la cohésion. Il le fit repartir à son poste et plaça en arrière de lui pour le soutenir un bataillon actif du 145° qui resta à Assevent. Néanmoins, ce bataillon, insuffisamment encadré, fut remplacé le len- “demain par un autre qui n’avait pas encore été éprouvé par le bombardement. La situation s’améliora rapidement, et, malgré l'artillerie ennemie qui ne cessait de tirer, on tint là sous le feu le plus intense, |
Ce qui nous désespérait, c’est que nous ne pouvions pas rendre les coups que nous recevions. L’artillerie allemande nous bombardait de trop loin. Nous n’avions pas de canons assez puissants pour riposter et l’attemdre. Nous gaspillions en vain nos munitions. C'était de la poudre aux moineaux.
alla visiter les remparts de la partie nord de la ville; il n’était plus en relation avec les secteurs, toutes les communications étaient coupées : il avait l’air préoccupé et se promenait fébrilement les mains derrière le dos, tantôt seul, tantôt avec son chef d’état-major, le commandant Lefebvre. Il avait établi provisoirement son poste de commandement dans l’atelier du cordonnier d’une caserne. Les nouvelles qu’il recevait étaient angoissantes; l’ennemi faisait de continuels progrès au nord du camp retranché; 1l était aux portes mêmes de la ville; la fusillade était engagée entre le noyau central et les Allemands.
« Toutes les troupes entrent pêle-mêle avec les habitants épouvantésdans le village d’Hautmont», voilà ce qu’on nous rapporta.
Je me dirigeai seul vers la Porte de Mons, je la franchis; au delà de 200 mètres, je ne vis plus aucun défenseur; mais à 500 mètres une ligne d'infanterie ennemie se dessinait.
Je revins au poste de commandement du gouverneur. Le bombardement de la ville faisait rage, Pincendie était partout. Sur une place derrière la cathédrale, deux chevaux, les entrailles ouvertes, se débattaiïent dans l’agonie au milieu d’une mare de sang, trois automobiles renversées étaient en feu; un cuisinier préparant Île repas de ses camarades à ciel ouvert est coupé en deux par un obus, la marmite vole en éclats.
Je vois descendre du talus des fortifications
un soldat, les yeux égarés, qui courait comme un jou.
— Où allez-vous? lui demandai-je.
— Je cherche le capitaine, les Allemands sont là.
— Eh bien! tirez; venez avec moi.
Je montai sur le chemin de ronde des fertifications et me dirigeai derrière le parapet faisant face à l’ennemi. Il était presque vide de défenseurs. Ceux qui restaient étaient accroupis, n’osant plus faire un mouvement; les autres avaient laissé là leurs armes et leurs munitions et s'étaient éparpillés dans tous les sens à la recherche d’un abri protecteur. La lutte atteignait son maximum ; les Allemands sentant notre fin proche ne nous laissaient aucun répit et concentraient tous leurs efforts sur le noyau central. Je pris un fusil et, m’adressant aux rares soldats qui étaient autour de moi, je leur dis :
— Faites comme moi, voyez, je prends la hausse de 500 mètres, je vise et je tire.
Je tirai en effet sur une ligne de tirailleurs ennemis qui s’avançaient. Mon exemple fut suivi par les défonseurs. Quelques instants après, les Allemands battaient en retraite. La tranchée fut de nouveau occupée et nous fûmes tranquilles de ce côté-là.
Le bombardement continuel et surtout l’action de nos mortiers de 42 et des batteries automobiles autrichiennes, di le rapport allemand relaté sur les Leipziger Neueste Nachrichten, du 6 février 1915, n° 37, réussit,
sÈes DR MAUBBUGS À