‹ La vérité sur les Arnauld (volume 2)Chapitre 27 sur 99 · SECTION · texte numérisé non relu

SECTION

HBimi AJUIAULD DE TRIB> ABBÉ DB SA0n>lfIC0I.A6 , ÉVfiQUB D'ANGEBS.

Henri Amauld, surnommé de Trie, fut d*abord destiné ati barreau ', quHllustrait son père Antoine Amauld, et dont son aïeul maternel, Simon Marion, avait été l'un des ornements. — Marion, simple avocat de Nevers, était

1 Cf. Mém, (PÀrn, d'Ànditty, part i, p. 65, et Mém^ de Cabbé Arnautd, part I, p. 167, 172, 174 ; et plas bas ckafu v, seeU Uif art, i. î Chap» VI, 3 Minu d^Ârn, ^AndlUjf, part i, P* 66»

252 LES PRfcRES D'ARNAULD D'ANDIUY.

devenu dans le parlement F un des membres les plus émi- Dents du parqueta — Antoine Arnauld, qui avait débuté par les fonctions de procureur général de Catherine de Médicis, s'était démis de toutes ses charges pour devenir simple avocat \ — La différence qui existait entre le caractère du beau-père et celui du gendre explique cette marche inverse de leur fortune. Aucun d'eux ne manquait d'ambition; mais celui-ci, ardent, passionné, avide d'influence et de gloire, avait besoin de luttes et de triomphes. Il trouvait tout cela dans la liberté de sa parole. Celui-là, plus mesuré, plus flegmatique', avût besoin d'ajouter un éclat extérieur au feu discret que chez lui la nature n'attisait qu'intérieurement. Cet éclat auquel il subordonnait celui de sa parole, il le trouvait dans les dignités.

Henri ressemblait à son aïeul. Il avait agi sagement en quittant le barreau pour la carrière qui devait le conduire à l'épiscopat. Son aîné, Robert, et son puîné, le docteur Antoine, avaient au contraire hérité des qualités de l'avocat leur père. Actifs, énergiques, dominateurs, leur famille, avant tout, subit leur action; et chacun d'eux exerça tour à tour une notable influence sur un frère moms ftgé de huit ans que le premier, mais plus âgé de quinze ans que le second. L'existence de Henri ne fut donc jamais, quoi qu'en aient dit les panégyristes de Port-Royal, qu'une existence secondaire, dont la première partie fut subordonnée à la direction de d' Andilly ,

1 Mém. d^Àrn. d^ Andilly, part i, p. 18.

3 IM., p. iS-81.

i • Les enftuis de M. [Antoine] Arnauld étoient partagés; les uns lai « ressemblant beaucoup dans son tempérament ardent, et les autres tenant t de la rroideur de M. Marion du côté de la mère. M. d*Andillj, Madame • le Maistre et la mère Angélique se rcssembloient d'un côté ; et M. d^Angers « et la mère Agnès de raatre.««»r^(^'K* àe la Af. Anf/éliq* t« ui, p. M40

CHAP. m, SECT. 1, ABT. J. 253

et la seconde à celle de rUlustre docteur. 11 est aisé d'ailleurs de reconnaître ces deux fortes impulsions» même à travers le maintien froid et réservé que Henri devait à son aïeul maternel.

ARTICLE I"

Henri diplomate.

Agé de vingtr-deux ans à la mort de son père, le jeune avocat laisse à Robert, devenu chef de la famiUe, le soin de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, et de nouer ceux qui devaient l'attacher à l'Église. C'est Robert qui renvoie, au nom de son frère, les brevets qu'avaient adressés à celui-ci les clients de leur père. C'est Robert qui l'attache au nonce Bentivoglio, devenu cardinal et retournant àRome^ Ce noviciat ecclésiastique, fait dans un voyage d'Italie, était en même temps une candidature aux faveurs prochaines soit du Saint-Siège, soit de la France. Aussi Robert obtint^l promptement pour son frère l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers, et l'offre d'une charge d'auditeur de rote qui devait le porter au cardinalat^. Robert poussait rapidement Henri dans la voie des honneurs. Mais l'affection de celui-ci pour sa famille lui rendait l'ambition sédentaire; il préféra se fixer en France ', et Robert n'insista pas pour en éloigner son

t Mém. d'Arn. d'AndiUy, part, i, p. 66. — Cf. OEuvrei du doeU Arnauldt t III, p. 580^ lettre dcccxcix, du 15 août 1692.

2 Ibid,, p. 68. c Le roy me donna pour lui Tabbaye de Saint-Nicolas t d'Angers..., et Sa Majesté Touloit aussi lui donner la charge d*auditeur • de Rote, qui Tauroit appareoimeiit porté au cardinalat...» etc. »

5 Ibid., p. 69.

35& LES FRÈRIS D'ARNAULD D'AHmiLY.

pupille. Les familles les mieux groupées sont les plus puissantes. Celle des Feuquiëres, dont c'était le principe, tenait de fort près, nous le savons, à celle des Amauld. Le marquis de Feuquières, qui était alors gouverneur de Toul ^ , comme il le fut plus tard de Verdun, flt donner un canonicat et la dignité d'archidiacre à Henri dans la première de ces villes^» de même qu'il flt depuis proposer un autre canonicat et la dignité de grand-chantre dans la seconde' à l'étudiant qui devait être le grand Arnauld [16M]. Celui^i refusa d'abord par motif de conscience ^ « trop éloigné, disait-il, de toutes les in- « trigoes du monde pour n'être pas fort inutOe au goutt vemeur ^ n Puis il accepta d'après l'avis de Saint- Gyrao^, afin de pouvoir résigner ce bteéfice à un

i Depttb 1681* M» Et Gallois, Lett. iniéU des FewpiUrei, 1. 1, Introd., Pi in.

2 Jbid,, 1 1, p. Sl«. Cf. p. SOO. — C'était là sans doote la consolatioo qa*a?ait demandée à d^Andilly, pour leurfirère, la mère Angélique dans sa lellrt d« 8 tènUr 4635 (t i, p. 56^ lettre ixxnii); t n ftint que rotre courage t aille j«4i]ii*4 censoler mon frère l*abbé de Saint-Nioelas, qié ae eoiMimera « de tristesse. » Cf. Ibid., p. 121, lettre lxtii, du 9 noyembre 1637.

» OBuvrei du doeU Avnauid, 1. 1, p. IS et 14, lettre y et n; Larrière, VU é^ÀmmUd. 1. 1, p. f 4 — Les éditeurs ont daté ces deux lettres de 16S5 ou de 1640 ; Larrière (ibid.) leur «uigne la date de 1639. Cf. les lettres qui se trouvent dans le tome premier des UtU inid. des Feuquiéres^ p. 329, 347, 336, a&4f 356; et Mém. de Lancelot, 1 1, p. 3S9.

4 U coMotooe du grand Amauld TunaU d'être tout léoenment édairée sur ce point par l'abbé de Saint-Cyran [1638. Mim. de Laneeht, U i, p. 318 et 829] ; car avant de connaître ce grand homme, ditFontaine [Mém.^ 1. 1, p. «28, a il avoJt des bénéfices considérables, et des dignités dans les t églises cathédrales. Il faisoit rouler le carrosse à Paris. Ses amis se conten- • toient... de gémir en eux-mêmes, de le voir entrer tête baissée dans la t voie large et commune.... «

» Œuvres du doeU Arnauld, t i, p. 15.

• Ibid,^ p. 24. — Cf. t^it, inid, des Feuquiéres, p. 380. En refusant d'être utile à sa famille, et de se mêler des intrigues du monde, le grand Amauld ne négligea rien de ce qui pouvait être utfle att Jansênisiiie^en se

CHAP. m^ SECT. I, ART. I. 255

adepte de Jansénius ^ Henri accepta pour don propre compte. Il fut en même temps chanoine,. archidiacre et doyen du chapitre de Toul ^ ; et Tévèque étant mort, il Yut élu par ses confrères pour lui succéder '. Mais soit oubli, soit affectation d'indépendance, les chanoines omirent d'en référer au roi. Louis XIII, c'est à dire Richelieu*, faillit en rendre victime le nouvel élu; heureusement Robert, qui n'était pas mal avec Richelieu, était assez bien avec le célèbre P. Joseph K Henri obtint son brevet du roi. Mais Rome, à son tour, prétmdit ses droits méconnus, et l'élu ne put obtenir ses bulles. Robert assure u que par suite de cette contestation entre le p(^ a et Sa Majesté, son frère ne voulut point prendre le titre « d'évéque, ni aucune part dans cette affaire ^. » Le Gallia christiana ' prouve que le siège de Toul fut vacant du lA septembre 16S7 jusqu'en avril 16il, et qu'après quatre années d'attente inutile Henri se retira. Ce fut

jetant dans des iotrigufis de sacristie; ear, sous la direcUoo de Saint*Gjraiit il flt ce qu*il put pour faire conférer le canooicat et la place de grand* chantre, qn*il ayahllni par accepter des Fenqulères, d gueiqu*un de la $ecie, coomie s'espriae Vvm des corrëspoodaAti de celle UÔMk (UtU inétU ëeê Feuquiérci, 1 1, p. 930. —Cf. Siém, de Ca^bé Arnauldf part, m» p. 152)^ et jeta ainsi ses parents dans de grands embarras. ( Letu inéd* des Feu" (fuiéra, t. i, p. 847, 850^ 854, 856. — Cf. Larrière, Vie d^Amauld, U i, p. 40.) Cela d^ailleurs lui Talnt le biftme du reconnaissant abbé de Saint- Nicolas : R 11 n*est pas croyable, dit le même correspondant des Feuquières, « comme M. l'abbé de Saint-]Nicolas désapprouve le procédé du petit on- If cle. u ( Cf. Mém, de Fontaine^ L i, p. 127.) Il est Trai qu*alors d^Andilly s'était prononcé contre le plus jeune de ses frèreSf (Lett* inéd^ de* FeuquiértSt t. i, p. 848.} 1 Voir YAppettdice, note K«

3 Besoigne, Vie$ des quatre évéq,, t« i, p. 286f S Utt, inéd, des Feuquières^ 1 1, p. SIO, S7S.

4 Mém» de la M. Angélique^ t ii, p« 810.

5 Voir plus haut, p. 11, n. 7.

6 Mém, d'Am, d^Andilly, part, i, p. 69. ? GalL christ,, t. xiii, col. 1054*

toutefois en 16&S seulement quil vint résider dans son abbaye d'Angers ^ Alors, on se le rappelle, Robert tentait un dernier effort pour ressaisir sa fortune à la cour % Deux ans après, le courtisan désappointé allait s'ensevelir dans la retraite, tandis que son frère l'abbé quittait sa retraite pour devenir diplomate ^ [fin de 16A5]. Etait-ce un dédommagement offert à la famille? et Robert servait-il plus efficacement son frère par sa disgrâce qu'il ne l'avait servi dans sa faveur 7 Nous l'ignorons. Mais le solitaire conservait encore bien des amis à la cour.

Henri retournait à Rome chargé de négociations importantes. Le fils aîné de Robert, qui embrassût alors l'état ecclésiastique, l'y suivit*. Personne mieux que son onde ne pouvait le former à cette sorte de noviciat. Henri déploya dans sa mission une rare habileté. Il en reste des traces incontestables dans cinq volumes ^ dont le manuscrit, comme nous le dirons plus tard^, a fait partie du dépôt sur lequel nous appelons l'attention du public. A son retour d'Italie, Henri alla jouir de ses succès diplomatiques près de Robert. Celui-ci devint, pendant les troubles de la Fronde, l'hôte de son frère àPort-Royal, et lui donna pour hôte à Paris cette famille Saint-Ange qui

< Mém, de Vabbé Amauldt part ii, p. S.

2 Voirplas haut, p. 18-36.

* Mém. de Vabbé Arnauld, part, ir, p. 1-144.

4 Jbid,, p. 6, et Mém. d'Arn. d*AndiUy, part, i, p. 70. — Avant d'entrer dans le clergé, le Ois atné de Robert, Antoine, éuit entré dans les Mousquetoires ; et, chose singulière, son oncle l'avait présenté à son régiment, comme plus tard il l'offrit à l'Église, f^i^m. de C abbé Arnauld, parL i, p. 30.)

8 Kéffociation$ à la cour de Rome, et en différente» coure d^ Italie, de Meêêire Henri Arnauld, abbé de Saint-ISicolae, depuis évéque d^Angere, $out le pontificat du pape Innocent X, pendant les années 1645, 1646, 1647, 1648.

^ Chap, V, tect, n, art» m.

CHAP. m, SECT, I, ART. IL 257

était toute puissante près de la reine-mère ^ .Au milieu des troubles mêmes, la régente déclara qu'elle choisissait Hemî pour évoque d'Angers 2. u Alors, dit un des pané- « gyristes les plus dévoués de celui-ci ', l'abbé de Saint- (1 Nicolas fut comme métamorphosé et devint tout ecclé" « siaslique, » Le nouvel évêque avait cinquante-trois ans; la vocation lui venait un peu tard, a Mais, continue le pa- (( négyriste enthousiaste , la consécration épiscopale « opéra sur lui ce que Tonction royale fit autrefois sur « le premier roi d'Israël, qui fut changé tout à coup, dit « l'Ecriture, en un autre homme, l'esprit de Dieu s' étant « emparé de lui. » — « Aussi, dit un témoin oculaire * qui (t n'en étoit pas moins enthousiaste, il parut un homme c( nouveau, selon les expressions de l'Apôtre. » — Le nou- •vel évêque, en effet touchait à cette crise où sa vie devait se scinder en deux, où la main de son frère le docteur allait se substituer brusquement à celle de leur frère l'homme de cour, et produire cette secousse qui du diplomate a détaché le Janséniste. *

ARTiaE II.

Henri^ père do tÈgiise.

Dix-huit mois s'écoulèrent entre la nomination de Henri et sa consécration ^. Ce temps, ille passa près des

f Menu de Vabbé Amauld, parU ii, p. iA7.

2 La cour était sortie de Paris le 6 janYÎer 1649. (Mém, d*Arn, d'Audilty,' part t, p. 73.) Henri fût nommé à l'épiscopat d* Angers le 8Û janvier suivant. {Gaii. chrht,, éd. de 1650, t. ii, p. iSO ; M'^* Poulain de Notent, Nouv, Hi$t, abr, de Vabb. de Port-Royal^ t. ii, p. 88.)

' Besoigoe, Viet des quatre évéq., 1. 1, p. 241.

i Eloge de M, Vévéque d'Angers^ par le P. de Bonrecucil, imprimé d..ns les Mém, de tittér, du P. Des Motets^ U m, part. ti, p. 373.

B U Ait consacré le 29 juin 16M; Besoigne, Vieê des quatre évéq», t. i, p. 242.

258 LES FHKRES DARNAILI) iVaNDILLY.

siens \ et l« sacre eut lieu à Port-UoNal, où résidaient alors ses deux frères \ Ce dénouement, et la longue initiation qui r avait précédé, ne rassuraient pas encore complètement les habitants de cette sainte retraite sur les dispositions du néophyte quinquagénaire ; car sa sœur, cette glorieuse mère des Sacy et des Lemaûstre, qui mourait sous le voile noir de Port-Royal Tannée qui suivit la consécration de son frère , lui fit dire, dans un dernier adieu, qu'elle allait prier au ciel pour lui, mais non de la manière qu'il le pensait^.

C'est que la transformation du diplomate en prélat était trop brusquée pour n'être pas suivie d'oscillations. Or le spectacle de ces oscillations, et des efforts par lesquels le docteur Arnauld parvient à les fixer, offre une étude doublement curieuse ; car d'un côté les regards s'y trou-, vent entraînés vers l'extrémité de ce plan secondaire où, selon nous, l'évêque d'Angers se trouve relégué derrière les principaux membres de sa famille; et de l'autre ils saisissent en plein relief une scène que nous avons esquissée par son côté extérieur dans la biographie de d'Andilly, mais dont il reste à indiquer le jeu intérieur: celle où la dictature de la république janséniste revient, au sein de Port-Royal même, des mains d'un courtisan à celles d'un théologien. On nous permettra d'observer avec quelque soin ces oscillations, qui touchent, si nous ne sommes dans l'erreur, à deux points jusqu'à présent indéterminés.

Après son sacre, le prélat métamorphosé donne d'a-

* Mém, de Vtibbé Arnauld, part, n, p. 160, et part, m, p. 4.

2 Larriùre, Vie du doci, Arnauld, t. i, p. 94 et 103. — Cf. Mém. de in M, Angélique, L i, |>. 250.

* Œuvres du doci. Arnauld, lettre xxii du 13 janvier 1G51, U i, p. 51.

CBâK m, 9ECT. 1, ABT. IL 259

bord quelques gages aux opinions de Port-Royal. L'un des premiers, il met sous la protection d'un: maDdement daté du là août 1655 * la mémoire de Jansénius, (fue les ennemis de ce novateur voulaient trouver personnellement désigné dans une bulle d'Innocent X [31 mai IftU], où il n'était question que de doctrines. Le frère puîné de Henri fortifiait chez lui ces b(mnes dispositions par me correspondance à laquelle se joignait, comme sopidè* ment, toute la ftolémique imprûnée ou manuscrite de Port* Royal. — Ainsi une seule épltre^ (toutes ne sont pas publiées) est acomipagnée de deux lettres apologétiques, écrites par le docteur pour sa défense devant la Sorbonne, 0 lettres qu'il tient secrètes de crainte d'irriter ses enne- (f mis, » et d'une dissertation latine en quatre parties sur la grâce efficace, « qu'il n'ose publier encore, ce qui n'em-* tt pèche pas qu'on peut la montrer à des personnes discrète tes. » Dans, cette même lettre le docteur remercie son frère d'un travail qu'il en a reçu sur les cragrégationa De Auxitiis; appelle son attention sur une levée de bonclierjs faite contre les Jésuites par le clergé d'Orléans, de Rouen et de Paris, c'est à dire des diocèses qui cernent celui d'Angers ; et lui apprend enfin que le 15 septembre 1656 on a préseùté les Provinciales à Christine, Tex-reine de Suède. — Quinze jours s^rès [30 septembre] une seconde lettre ^ annonce à l'évêque d'Angers que plusieurs livres de son frère sont mis à ïindex par le chef de la chrétienté ; mais qu'en revanche Christine approuve fort les Provinciales^ et prise très peu les Jé-

1 Bescq^ne, Vk$ dê$ quatre évêq., U i, p. 273.

> Œuvres du docU Àmauld, lettre lux du 17 spp». 46.*sa, 1. 1, p. 141*

s Jlfid,, lettre lxu da 80 septembrr 4050, 1. 1, p. i 4^*

260 LES FRÈBE8 D'ARNACLD D'ANNLLT.

suites. — Le docteur oublie de dire quelle est Topinion de Monaldèscbi '.

Hais pendant que s'écrivaient ces lettres on dressait à Rome la bulle d'Alexandre YII [16 octobre 1666] qui donnait gain de cause aux adversaires de Jansénius, et leur fournissait l'occasion de produire ce célèbre FonwMlaire par lequel tout le clergé de France devait déclarer, avec signature, l'ancien évêque d' Ypres personnellement hérétique. C'était blesser au vif Port-Royal. Or quelque temps après, le théologien le plus accrédité près du Sahit-Siége, le P. Hilarion Rancati, abbé de Sainte-Croix en Jérusalem, voulut tenter, sous un nom d'emprunt^, quelques démarches de conciliation envers le docteur déjà le plus accrédité de Port-Royal. Ce fut à l'évéque d'Angers que s'adressèrent ces tentatives, afin que celuici les appuyât près de son frère. Ce souvenir, venu de Rome, sembla ressusciter chez l'évëque de^ velléités diplomatiques. On le choisissait pour médiateur. Il s'émancipa jusqu'à prendre son rôle au sérieux envers celui qui depuis dix ans cherchait à diriger sa conduite. Ce retour à ses habitudes passées devait le rapprocher de son autre frère, l'ancien courtisan ; et Robert en eflet seconda

* Vers )a même époque, la mère Angélique (Leiirti^ t. m, p. 498, leUre DçcGYxxir du 24 mars 1056) s^entretient des ProvinciaUt avec une autre reine, celle de Pologne, dont le successeur de Christine ravageait alois les étaU. Malheureusement encore nous ignorons ce que pensait de celle correspondance le mari de la reine de Pologne, qui avait été cardinal et Jésuite. {Voir cependant Ultres de la M. Angélique, t m, p. 15, H et 44.) Mais ce qu'il y a de ccrUiin, c*est que, grûce à la famille Arnauld, les inimitiés politiques, voire même les antécédents jésuitiques, ne nuisaient pas au 80CCÔS des Provinciales,

2 Le nom de Créveus. (OEuvret du doeU Arnauld, U r, p. 189. n. — Voir loft loitres xcii, xciv et celle du 29 octobre 4661 , p. 280. — Cf. Larrit^rc, Vie d' Arnauld, Uup* ^^SJ

CHAP. lU, SECT. 1, ART. U. 261

Henri dans ses efforts conciliateurs ^ Il ne s'agissait que d'écrii-e au pape une lettre de soumission vague et banale. Mais le docteur ne voulait pas d'une formule ambiguë qui, outre Tinconvénient de se prêter aux interprétations, aurait eu celui d'admettre, sur des matières théologiques, l'initiative de ses deux frères à son égard. Son autorité triompha de cette velléité d'insurrection ; il en resta toutefois dans l'âme des deux anciens diplomates comme un ressentiment, et bientôt ils résistèrent au docteur sur le terrain même où celui-ci leur avait résisté. Ainsi, du moment où toute formule de soumission va^ gue était rejetéè, il fallait aborder de front la discussion du Formulaire hostile à Jansénius. Les doctrines signalées dans le Formulaire étaient condamnables, chacun en convenait; mais étaient-elles le fait de Jansénius? C'est sur ce dernier point que pesait toute la difficulté. «Je dece meure d'accord, écrit l'évêque d'Angers au docteur son « frère, que Ton ne peut avec justice obliger à signer pour « une question de fait. Néanmoins il faut tourner la mé- (( daille. Faut-il que pour une question de fait un évèque « s'expose & toutes les extrémités imaginables, et aban- (( donne tout un diocèse où Dieu lui fait la grâce de faire « quelque bien 2?» L'habile docteur comprend à cette lettre que la révolte n'est point teUement étouffée qu'elle ne puisse renaître. Il se contente donc d'exposer la ligne qu'il suivrait à la place de son frère; mais il déclare en même temps qu'il est loin de vouloir faire violence à ime conscience épiscopale ^. —^ Il avait moins de scrupule

1 Œuvre» du docU Àmauld, lettre cxxxv, de décembre 1661, 1. 1, p. 288, et lettre cmnii, dn Si mars 1663, p. 290. 3 Ibid., lettre du 20 décembre 1660, 1. 1, p. 224. ' Les édîtcars des OEuvrtê du doct, Arnauld (t. i, p, 224» u. • ii*oiit pu rc-

:X2 LE.< rtSbi;!^ D^ARNAILD D^AMINLLV.

sans doute envers les consciences capitulaires, car en même temps il presse le chapitre de Paris et les grudsvicaires qui gouvernaient le diocèse en Tabsence du cardinal de Retz, expatrié» de se déclarer contre le Formuiaire par une ordonnance ; et l'ordonnance, en eiSet, parut le 8 juin 1661 ^ — Dans cette occurrence, le plus adroit n'était point le prélat diplomate. — Soudain celui-ci, piqué au vif comme s'il eût craint d'être supplanté dans la cmfiance du docteur son frère, prit en mains la défense des grands-vicaires que menaçait le consdl d'état ; et, le premierd'aitrelesévèques, ilécrivit au roi pour les soutenir^. Cette démarche lui valut le blâme et les menaces de la cour. Port-^^fioyal dirigea vers lui un flot de bénédictions \ Le directeur, IL Sîn^n, lui écrit que sa lettre au roi le comble de gloire ; la mère Angélique s'arrache à son agonie pour s'écrier que cette lettre est un miracle, et d' Andilly surpris se trouve en aimer mille fois pluà son frère ^. Le docteur seul n'écrivit pas, mais il dut bien jouir. Le prélat, comblé d'éloges, adressa lettres sur lettres au roi, aux évèques, au pape ^. La mêlée devint générale.

Mais les courages factices se lassent vite à porter des coups infructueux. Après deux ans de lutte [fin de 1662], on parlût de conciliation^'; et soit encore réminisorace

Iwavcr, f ooifoe iapriméci» la lettre dam laqndie le dedeiir lépood à son rrère;m«8Besoign6endonneraiialj9e.fKtMi^j^N/ifréev<«f.,t. i, p. Î77.)

1 Lanière, Vie du doct. Amauid, L i, p. 203.

8 Œmres eu dort, Ârnamid, t xxii, p. 610.

' Besoigne, Vie$ des quatre évéq., 1 1, p. 277.

4 Otid., p. 278. — Cf. Les lettres de la M. Angélique de Saint-Jean, Actes, iMtreê, Relat,, t. i, n. 1, p. 49.

8 Basoigne, ibid,, p. 279-285. La plupart de ces lettres ftirecit rédigées par le docteur lui-même. Voir (Xnvret, U x», préface historique, $ xvn,

p. XXIVIII.

. ^ fieMNgnet ibid.t jfk 280.

CHAP. 111, SKCT. I, ART. H. 263

diplomatique, ou toujours ressentiment du jôug fraternel, l'évêque d'Angers inclinait à parlementer. Cette fois encore il retrouvait d'Andilly comme auxiliaire ^ On eût dit une ligue renouée contre leur cadet. L'instant était d'ailleurs parfaitement choisi. Le grand Arnauld se trouvait aux prises avec l'immortel Pascal 2. ' Celui-ci, dans son zèle emporté, trouvait la résistance du docteur trop timide ; et Ton pouvait croire que son illustre antagoniste, dans une lutte aussi formidable, soit qu'il fût entraîné en avant, soit qu'il se rejetât en arrière, perdrait l'équilibre. Le champ de bataille était toujours le Formulaire. Pascal voulait y proclamer nominativement l'orthodoxie de Jansénius. Le parti le plus modéré, à la tête duquel se trouvait M. de Choiseul, évêque de Comminges, ami prudent de Robert ' et de Henri, voulait substituer à^un nom propre une clause de soumission absolue aux doctrines orthodoxes, de soumission silencieuse sur le fait de l'évêque belge. Dans cette clause, le grand Amauld proposait d'introduire, mais seulement par une phrase incidente, le mot subji" dentés^. Ses deux frères consentaient à ce que la phrase ' d'incidente devînt principale^ et voulaient amener le docteur à capituler sur le mot subjicientes, en lui donnant cette forme 5M6;ïrfmî/5.'

Sur un point si délicat on ne put s'entendre. Les négociations durèrent plus d'une année ^ ; les conférences

i Lairière, Vie du doeU Amauid, 1. 1, p. 225.

2 Jbid., p. 207.

5 Voir plas haut, chap, ii, sect. ii, art, ii, $ 2, p. 110. — Cf. Mém, de d*ÀndiUy, part ii, p. 1^6.

4 Larrière^ 161^, p. 2^5. — Cf. Le Recueil in-12, p. 559.

^ Voir une partie de la correspondance qu'elles occasionnèrent. (Œuvres du doct. Amauld, 1. 1, p. 302-488, et t. \\i cl xxii en entier.)

se multiplièrent, l'aigreur s'en mêla et produisit une péripétie menaçante pour l'intrépide et inébranlable docteur. Abandonné d'abord par les siens, il le fut ensuite de tout Port-Royal. Achille se retira sous sa tente. Ses amis j'y suivirent pour l'accabler. Ce fut d'abord M. Le Nain, père du savant Tillemont, qui vint lui dire anathème. « Vous serez condamné, lui écrit-il, et devant « Dieu et devant les hommes, pour me servir des termes « d'un des premiers magistrats du royaume [le premier « président Lamoignon], si vous ne voulez pas croire un (( prélat aussi éclairé, aussi vertueux et aussi éloigué

« de tout soupçon qu'est M. de Commenges Et

(( quoique ma lettre soit signée de moi seul, regardez-la « comme celle de vos meilleurs amis qui m'ont chargé a de vous l'écrire en leur nom, et qui se servent de (( ma plume pour vous faire savoir les véritables sen- « timens qu'on a sur cette rupture ^ » L'inflexible docteur répond : « Je suis peu touché de ce que vous <( dites, que nous nous trouverons abandonnés de tout « le monde. L'état où nous sommes réduits depuis un c( assez long tems n'est pas fort différent de celui-là ; « et si Dieu nous y a bien soutenus, il le pourra faire « encore dans un abandonnement plus général ^. »

Mais voici venir un nom vénéré, celui qui d'ordinaire exerce un effet magique sur le disciple de Duvergier de Hauranne. L'abbé de Saint-Cyran, neveu et successeur de ce grand homme, déclare qu'il embrasse les ouvertures et les propositions que faitl'évêque de Comminges^. Mais

1 Œuvre» du doet. Àrnauldt leUrcdu 16 mars 1663, 1. 1, p. 310 cl 311. — Cf. LeUrecxLviii, du 23 mars 1663, p. 324, elleUrccLii, du 6 mat 1663, p.365.

2 Jbid., IcUre cxlix, da 1" avril 1603, l. i, p. 135. ^/6i</.,p. 3i0cl311.

CIIAP. lU, SECT. I, ART. U. 265

l'impassible docteur répond qu'en cela Tabbé de Saint- Cyran se contredit, et il fait un livre pour le démontrera

Cependant le directeur de Port-Royal intervient, celui auquel le grand Arnaidd a confié le soin de sa conscience. M. Singlin lui déclare qu'il est en danger de commettre un péché mortel s'il empêche la paix de l'Église par un attachement à son propre sens ^. u Mais, répond le pénia tent agenouillé et insoumis, comment veut-on que je « discerne si l'éloignement que j'ai de toutes ces voies (( obliques de duplicité et d'équivoques ne vient que u d'attachement à mon propre sens et non pas de la « lumière de 'la vérité? De raisons, on ne m'en apporte « point; d'autorités ou 4' exemples, aussi peu. Mais toute (( la preuve que je suis un entêté est, qu'ayant des amis « si éclairés, je ne me rende pas à leurs avis... C'est làci dessus qu'on soulève contre moi... jusques à mes pro- « près frères ! ^ »

Ses frères, en effet, venaient lui représenter à leur tour <( qu'après avoU* fort considéré cette affaire de- « vant Bien, ils ne voyoient pas qu'il pût refuser de

«passer ce mot de subjicimus Ne séparons non

« plus, lui disaient-ils, la vérité d'avec la p^ix, que la (( paix ne doit jamais être séparée de la vérité ^. » A cette exhortation évangélique et fraternelle le docteur faisait une réponse doublement habile. Au chaleureux Robert il

1 OEuvrtidu doct* AtTtauld, leltre cxLTni, du 26 mars 1063, 1. 1, p. 8SI« — Cr. L ixi, préface hisloriqae, p. lxxx.

« Ibid., l. I, p. 3ÎÎ.

^ Jbid.t lettre cxltiii, du 26 mars 1663, L i, p. 321. —Cf. La lettre du il juin 1663, p. 377; lettre cua, du 1*' septembre 1663, p. 404 ; lettre clxiii, du 13-22 septembre 1663, p. 416.

4 Jbid.,\ei\Te du 23 mars 1663, 1. 1, p. 326.— Cf. Lettre du 1 0 avril 1663, 1. 1, p. 351.

266 LES FBÈnES d'arnalld D*AND1LLY.

parlait le langage du cœur, au flegmatique évèque celui de la diplomatie. « L'amitié que vous avez pourTévêque « de Commenges, disait-il au premier, vous en fait con- « cevoir une si haute idée que vous n'avez plus d'yeux « pour rien voir qui vous le rabaisse au dessous de To- « pinion que vous vous en êtes formée. Mais est-il possicf ble, mon très cher frère, que l'amitié ne vous redonne « point les yeux que l'amitié semble vous avoir ôtez? « Est-ce donc que je n'ai plus de part dans votre cœur? « Est-ce que quelque estime que vous avez eue jusques ic ici pour moi s'est entièrement êflfacée de votre esprit? <( Faut-il donc que cette nouvelle union niine les plus « anciennes, et que vous soyez incapable de rien ap- « prouver de la part de ceux mènaes que vous n'avez que « ti-op estimés, aussitôt qu'ils ne se trouveront pas con- « formes aux lumières de cet ami, qui semble occuper « maintenant toute votre âme? Non, je ne puis croire que « cela dure. Dieu ne le souffrira jamais. Il réveillera « dans votre cœur le feu qu'il y avoit allumé pour ceux « que la nature et la grâce vous ont unis si étroitement. « 11 vous donnera la même créance pour ceux qui sont « toujours les mêmes et qui le seront jusques à la mort, « quelque ennemi de notre bonheur qui se soit efforcé « de troubler un si parfait accord de volontés et de sen^ « timens. Dieu ne nous a plus laissé que quatre au (( monde ! pourquoi faut-il que cette malheureuse affaire « nous soit venu diviser? Nous souffrions en paix et « avec joie notre commune persécution en la souffrant « d'un même accord : pourquoi faut-il que l'espérance « imî^naire d'une fausse paix, avec des ennemis sans « foi et sans conscience, nous ait jettes dans le trouble? u Non, non, mon très cher frère, encore une fois, un état

CHAP. III, SVÀ/i. J, ART. JJ. 267

(( si violent ne sauroit durer ' ! » llien de plus touchant à coup sûr que ces lignes; et quel beau langage !

Mais queUe adresse aussi dans cette réponse à Tévêque d'Angers, a Je suis assuré^ écrif le docteur à l'ancien « diplomate, que si vous aviez été en la place de M. de « Gommenges et avec tous les avantages que lui donnoit tt une négociation entreprise par Tordre du roi, nous «n'en serions pas où nous sommes. 1^ Dieu vous a « donné tant de fermeté et tant de courage^ pour soute- « nir la vérité et la justice..*, vous n'en auriez pas man- . n que pour représenter au roi qu'il n'y avoit plus de « sujet de se figurer une nouvelle secte d'hérétiques (( contre laquelle on dût armer l'Église et l'état.... • Le « crédit des Jésuites que voua avez si peu «^prébende « parmi les plus grandes menaces qu'on puisse faire à « un êvèque, ne vous auroit pas empêché, de lui rendre « ce témoignage sincère, en lui rendant compte de votre « négociation ; et cela seul auroit été plus capable de u rendre la paix à l'Église, que tous les petits moyens u qu'on a voulu employer.... Voilà ce qu'un grand évè- « que et un bon François auroit dû représenter à Sa u Majesté... Mais il est vrai que pour le tenter, il failoit ^ se résoudre à avoir les Jésuites pour partie, et entrece prendre de les confondre devant le roi même. Vous « avez assez témoigné par votre conduite que cela ne « vous aurmt pas arrêté. Mais qu'il y en a peu qui vous « ressemblent! et que la vraie gé&éro»té est une qualité a rare ^ I » Cette lettre éuit datée du 6 avril 1663. Quelques jours avaient dû s'écouler avant qu'elle parvînt à son adresse. Le 11 avril, Tévêque d'Angers écrivait à

1 Œuvres dudoeU ArnatUd, lettre cl, du S afrii i668, 1. 1| p> 940. > IM., lettre eu, du 0 an« 10«3, 1. 1, p. 349.

*i6H LES FBÈR£S O^ARMALLD D'AMDILLY.

celui de Comminges pour rétracter Tapprobation qu*il avait donnée aux démarches de ce prélat ^ et le 15 il adressait ces lignes à sa propre nièce, là mère Angélique de Saint-Jean : # Assurez M. Amauld que j'entre 0 dans toutes ses raisons, et que je suis si éloigné de « vouloir plus rien faire en faveur de M. de Commenges, « qu*il n'y a rien au monde que je ne voulusse faire pour « raccommoder ce que j'ai gâté. Il faut néanmoins que je « me ménage avec M. d'Andilly; mais ce ménagement tt n'ira pas à faire rien de plus pour M. de Commenges, « qui ne mérite en aucune façon du monde les éloges « qu'on lui donne ; car on peut dire qu'il a agi comme c( un esclave des Jésuites ^. »

Quant à d'Andilly, qui ignorait cette défection, il se rendait moins facilement, et s'appuyait sur l'autorité de l'évèque d'Angers : « Que si ce que je vous représente, (( écrivait-il au docteur, ne fait point d'impression dans (c votre esprit, à cause que vous ne me regardez que a comme un laïque ignorant, tel que je suis..., je pense

a qu'au moins les sentimens d'un homme tel que

(f M. l'évèque d'Angers, ne vous doivent pas être indifiëu rens..... Or vous n'ignorez pas quels ils sont, et il 0 m'écrit sur cela d'une manière qui augmente encore « ma douleur, par celle que me donne la sienne ; et la c( sienne et la mienne sont si grandes de voir l'horrible « persécution où cette rupture, si elle arrive, va exposer « une maison [Port-Royal] dans laquelle Dieu a rassem- « blé tant de personnes qui nous sont chères..., que je

1 Larri^rc, Vie du doet. Amauld, U i, p. 262. — CL OEuvres du diKU Arnautd^ I. i, p. Bbh, 3 Larrièrc, Vie du docteur Arnauldg U i, p. 262.

CRAP. III, SBCT. I9 ART. II. 269

tt ne saurais trop vous conjurer, mon très cher frère, « par la tendresse que vous avez pour elles, de ne les (( pas laisser tomber dans un tel malheur.... Quant à ce 0 que vous dites que vous n'avez jamais considéré cet a accommodement que comme une chimère, et le nomtt mez une misérable négociation, pardonnez-moi si je « vous réponds que j'ai le cœur percé de douleur de ce « qu'il n'est que trop vrai que, depuis le temps que l'on (( traite cette affaire, je vous ai toujours vu triste lorsqu'il « y avoit sujet d'espérer qu'elle réussiroit, et toujours « gai lorsqu'elle paroissoit être rompue ^ »

La réponse, du grand Ârnauld tient cette fois bien plus du logicien inflexible que du frère attendri. Il est victorieux d'un de ses deux plus chers antagonistes, et il écrit à l'autre : « J'sd beaucoup de respect pour les sentimens « de M. d'Angers; mais je suis résolu de ne prendre « pour ses véritables sentimens, que ce qu'il m'aura ré- « pondu, après avoir oui toutes mes raisons; et non pas « ce qu'il a pu dire ou écrire avant que d'être pleinece ment informé des choses.... Quant à ce que vous dites « que j'ai paru triste lorsqu'on m'a engagé, par empres* (( sèment et par importunité, en des propositions qui ne « me paraissoient pas assez conformes à la sincérité chré- (( tienne, et guai quand ces propositions n'ont point été (( acceptées : je ne dissimule point que je n'aie été en « cet état. Je l'ai déclaré à M. de Commenges; et je tt veux bien qu'il raontro à tout le monde la lettre que je « lui ai écrite 'sur ce sujet. Rien ne justifie davantage tt l'amour que j'ai eu pour la paix, que de ce que je me « suis rendu, queiqu'avec peine, à des propositions aux-

i OEMPrts du doct, Amauid, leUredu 10 avril 1063, t. f, p. 36} et 350.

370 IKS FRfcRVS D'aRNAILD D'AtflMKLY.

u quelles j'avois de moi-mèoie beaucoup de répugnance, tt Et la joie que j*ai ressentie quand elles ont été rett jettées, ne peut être attribuée avec justice qu'à l'amour tt que Dieu ni^a donné pour la vérité, qui me causoit de tt grands scrupules d'avoir passé des choses dont j'avois Il sujet d* appréhender qu'on n'abusât pour l'affoiblir.... « De sorte que s il me reste quelque peine d'esprit dans « cette affiûre, ce n'est pas d'avoir trop peu fait pour « la pûx, mais c'est d'en avoir trop fait ^ »

A ce passage sont jointes quatorze pages de démonstration, mais pas ime ligne sur l'exposé pathétique qu'a eût d'Andilly des dangers de Port-Royal. Ces dangers cependant n'étaient que trop réels ; d'Andilly, nous le savons \ allait l'éprouver bientôt. N'espérant phis garantir ce saint asile d'une ruine prochûne, il voulait du moins sauver à son ami, l'évêque de Conuninges, une avanie publique que lui ménageait l'intraitable docteur. |

11 mmace celui-ci de rompre avec lui s'il exécute son projet. Mais il était seul alors à s'opposer aux volontés du théologien courroucé, qui lui répond : « Je suis étrantt gement choqué de certaines lettres où l'on ne craint « point de dire, que si on n'a plus de soin de ménager tt les amis d'un tel, il se tournera contre nous^ et que « nous nous trouverons par là dans le plus mauvais état « où nous ayions jamais été.... Toutes ces menaces ne « me touchent guë-e, pour ce qui me regarde. Je n'en « suis touché que pour celui qui les fait. J'ù le coeur « percé de douleur de le voir dans une telle disposition ; « et je prie Dieu qu'il ne lui impute pas d'avoir eu seu-

i Ob'uvrM dudoi;/. iirnavMJeUre cui, du6inali669,U i| 11.865 etS69. s Voir plus haut, p. Si S.

CHAP. m, SECT. I, ART. IL yii

(( lement la pensée d*un dessein si étrange, et si peu « digne d'une pei*sonne à qui Dieu a fait connoitre et (c aimer la vérité. Cela me fait voir que c'est souvent un « grand malheur à des personnes qui ont de la piété, « mais qui ne connoissent pas l'esprit et la conduite de « rÉglise, de se mêler des affaires qui la regardent, « quoiqu'ils ne s'y engagent d'abord qu'avec un bon « dessein. Ils veulent que tout s'y conduise par les règles « d'une politique humaine, et souvent même par des ima- (( ginations toutes contraires à toute véritable prudence : « et lorsqu'ils voient que des théologiens ne sont pas de « leur avis, ils pensent les avoir bien réfutés quand ils « ont dit qu'ils savent la théologie; mais que ce sont les c( plus mécham négociateurs qui soient au mondée Les <c événemens même ne sont pas capables de les détrom- « per, et de leur faire reconnoître que ceux qu'ils avoient a tant méprisés ont vu plus clair qu eux, et que pour (( avoir aimé la simplicité de la colombe, ils n'en ont « pas moins eu la prudence du serpent'. »

On s'en apercevrait, même sans l'aveu du docteur, i ces nobles lignes où brille à la fin de sa lettre autant d'habile conciliation que d'affection fraternelle et de simplicité chrétienne : « Ce qui me reste est de recommander

1 (le n'étail pas la première fois qae d'Andiily reoeralt ces reprocbei et subissait ce jugement de la part des chefo da parti. VingtHfaatrc ans au* paravant [1640] Saint-Cyrau lui avait écrit : « Je tous avoue que vos « langages et vos tempéraments que vous donnei aux paroles, je dis les » académi$te», ne s*accordent point bien arec râoqueiice des pensées, des « actions et des mouvements que donne la vérité divine à celui qui la Cl coiinoit et qui Taime. Les raisonnements et les trop grandes mesures de

paroles n'appartiennent qu'aux phUo$ophe$ et aux eourtiêotu^ etc. » (Mém. de Lanceiot, U i; p. 169.) Ces représentations de Saint-Cyran avaieut si peu corrigé d'Andilly, que celui-ci, en publiant les lettres de celui-là, y mit la dédicace que nous savons. (Voir plus haut, p. 30.)

^ OEup. du doct. Àmautd, leUre ci.xxi, du 94 avril 1664, t. h V* 494 et 4S3.

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