LES nkKES D'ARNAI-LI> D'ANDaLT
(( à Dieu celui qui me menace de la plus étrange division « que Ton se puisse imaginer^ et de faire une protestation u toute contraire ; qui est que rien ne sera jamais capable « de me désunir d'avec lui, et de rompre de ma paît une « amitié que je suis résolu de conserver autant que ma tt vie '. » En même temps, il est vrai, le docteur conservait ses intentions contre Tévêque de Comminges. Mais soit que ses dernières paroles eussent subjugué le cœur de Robert, soit que la conscience de l'ancien courtisan lui eût fait Taveu de son incapacité tbéologique ^, à dater de ce moment, laissant à son frère la direction des doctrines de la famille, il se borna à en administrer les aflau-es temporelles ; nous verrons bientôt avec quelle ardeur.
1 Œuvre» du doet, Arnauld, t t, p. 483.
2 D^ADdilly avait pris tellement au sérieux ce rôle de chef de secte que lui reconnaissait Mazarin (voir plus baot^ p. 23, n. 3), que par inslaut il s'en était cru théologien. (Voir plus haut, p. 44-21 2t et plus bas, chap. xv, êeei, u, S 3 ; même ehap,^ uct, iv, art, ii, $ 2, à la fin. ) Port-Royal avait partagé cette illusion, ou du moins Tavail ménagée, jusque vers le moment où la mort de Singlin [ 17 avril 1664 ] , et Tautorilé que donnait au docteur Arnauld le Ulent joint à Ténergie, firent pencher, comme nous venons de le voir, la balance en faveur de celui-ci. Avant toutefois que celte révolution intérieure f&t consommée, et durant la transition qui la préparait, Port-Royal commençait à plaisanter avec les intimes et à les détromper sur le rôle de d'Andilly : a Je vous avoue^ Madame^ écrivait le 28 juin 4659 la m M. Angélique à la coadjutrioe de Xainles (voir plus bas« ckap. vi, $ecL i, a art» II, Si}, que j*ai eu envie de rire de ce que vous vous êtes adressée ff à mon frère d'Andilly pour les dispositions du baptême. Vous le prenez, ff Madame, pour un théologien, ce qu'il ne fut jamais. Tout son talent est « de traduire. » (Lettres de la M, Angélique, t. m, p. 460, lettre dccccxci.) — Huit ans auparavant une autre religieuse, amie de Port-Royal, s^était également méprise sur le rôle de d'Aqdilly, à ce point qu'elle le croyait sur les rangs pour ètra évéqne. Ceci méritait bien autant le rire de la M. Angélique que la consultation de madame de Xaintes ; mais elle se contenta de détromper gravement sa correspondante. «Ce n'est pas mon fr^rc d'Andilly « qui est évéque d'Angers, lui dit-elle; c'est M. [l'abbé] de Saint-Nicolas « [mon second frère]. v> (Ibid,, 1. 1, p. 531, lettre cccxxr, de 1650.)
CHAP. m, S£GT. I, ART. If. 273
Mais pendant qu'il s'humiliait ainsi pour toujours dans sa défaite devant le génie de son frère, leur autre frère, Févêque d'Angers, comme tous les esprits secondaires et vacillants, en était revenu à hésiter, à douter ; et le docteur le surprit se demandant encore une fois, en présence d'une nouvelle bulle qui exigeait définitivement la signature du Formulaire, s'il ne valait pas mieux que sa main ' signât, au lieu d'avoir continuellement à raffermir la mitre sur sa tête ? — Le temps de la diplomatie était passé, comme celui de la tendresse. — Non seulement d'Andilly, mais Port-Royal tout entier, subjugués par l'intrépide I persévérance du grand Arnauld, s'étaient ralliés à son opinion, et se pressaient autour de lui à l'approche de l'orage : « Nous nous imaginons être nécessaires à Dieu, « écrit le docteur au prélat ; il n'a que faire de nous, et « il tirera plus de gloire de notre accablement, si c'est « sa volonté que nous demeurions écrasés sous le poids « de la persécution... , que de toutes les peines que nous (( nous donnons, sansqu'il en résulte presqu'aucun bien. . . ' « S. Chrysostôme dit qu'on ne sauroit être bon évêque, « sans être toujours prêt à être déposé.... ' » Puis il lui demande en quoi, lui qui paraît tenir à Tépiscopat, il s'en est montré digne depuis quinze ans qu'il en est investi? La réponse que fait le docteur lui-même à la question qu'il s'est posée est foudroyante. — Henri^en demeura terrassé à tout jamais sous la main de son frère.
Depuis ce moment jusqu'à sa mort [1665-1692] vingtsept ans s'écoulèrent sans qu'il osât soulever de sa poitrine cette main puissante ; et tandis que d'Andilly ensevelissait dans les jardins de Pomponne les soupirs que lui ar-
^ Œuvre» du docU Arnauld, lettre CLXXivn, d'avril 1665, L i, p. 526 u 18
21h LES frëhes d'arnaild d*anôilly.
radiait la dispersion de Port-Royal, l'évêque d'Angers lit constamment partie de ces quatre prélats opposants qui, d'après les instructions du docteur, a témoignèrent une «fermeté de pilier (fermeté réelle ou factice, n'im- « porte ' ), en se moquant de toutes les menaces qu'on « leur fit, et demeurant dans une pure négative, sans tf répondre autre chose sinon que cette introduction de « signatures étoit une nouveauté qui leur paroissoit dann gereuse, et qu'ils ne vouloient point autoriser par leur « exemple, ni rien faire qui pût donner sujet de croire a que les évêques de cour eussent rien à leur comman- « der 2.» — L'évêque d'Angers, désormais fidèle à ce rôle, parut désormais au docteur digne de l'épiscopat
Les luttes ardentes, opiniâtres, dans lesquelles les deux frères s'appuyèrent publiquement Ttm sur l'autre
1 Celte Ceimeté éUU réeUe chei le docteur Arould, fMlioe ou vkiV5t empruntée chez révê<[uc d^Angen, pour qui son frère et Nicole rédigeaient le plus souvent les pièces où elle se montre davantage. ( Voir, entre autres preuves, celles ^e contient la J^ie de Nicole, par Goujet, p. lii, HZ, 120, 122, 194i etc.) «M. Amauld [OEuvr., L xuii] a fait la troisième partiede « V Apologie des religieuses de Port-Royal, c'est à dire les lettres de M. d'An- « gers. » (Racine, GEttvr., t* vi, p. 295.) Auadrien de surprenant dans les éloges que donne le docteur aux écrits de soo frère ; < car, dit RadueT^réftoe de la deuxième lettre à Nicole, Œuvr., t. vi, p. 84), « ce n*est pas leur coutume « [des Jansénistes] de laisser rien imprimer pour eux, qu'ils n'y mettent a quelque chose du leun On les a vos pins d'une fois porter aux doctenrs « les approbations toutes dressées : la louange de leurs livres est une chose r( trop précieuse. Ils ne s'en fient pas à la louange de la Sorbonne; les » avis de l'imprimeur sont d'ordinaire des éloges qu'ils se donnent à eux- « mêmes ; et l'on soeUeroit k la chancellerie des privilèges fort éloquents, ff si leurs livres s'imprimoient avec privilège, n (Voir plus haot^ p. 28, n. 3.) Et ailleurs : » Surtout louez vos Messieurs, et ne les louez pas avec retenue, ff Vous les placez justement après David et Salomon. Ce n'est pas assex. 0 Mcltcz-les devant. Vous ferez un peu souffrir leur humilité; maisite crai- « gnez rien : ils sont nccoutumés à bénir tous ceux qui les font souffrir. » (Ibid,, p. 88.)
> Œuvres du dort, Amauld, lettre clxvi, de 1664» t. i, p. 464.
C«AP« m, SfiCT. I, AIT. III. 275
jusqu'à la mort u'ont laissé aucune trace dans notre dépôt, qui renferme surtout, nous F avons vu, des papiers relatifs à la vie privée de .la famille ArnaijdiL Le cano* tère de ces papiers, dont notre but principal est de rendre compte, nous oblige à étudier surtoui les ra{H ports intimes et la biographie personnelle des meoibneB de cette illustre famille. Les excursions que nous nous permettons hors de notre dépôt, lorsqu'il n'oi&?e pas ces renseignements, ne peuvent avoir pour bmi que û'em réunir d'analogues. C'est ainsi que nous venons d'être conduit à constater, par des documents demUaUes aux nôtres, quelle avait été la position de Henri & l'égard de ses deux frères, avant d'indiquer, dans notre dépdt même, les documents qui se rattachent aux pruniers, et les complètent en nous montrant l'évèque d'Angers, ncm plus dans sa vie relative et subordonnée, mais dans une partie de son existence plus isdée et plus libre.
ARTICLE III
Henri, dans l'intérieur de son diocèse.
Les papiers qui nous restait de Févéque d'Angers se ; rapportent tous àsaconduite dans l'intérieur de son dio* ' cèse. Ils sont nombreux, mais en général ils offrent plus d'édification à la piété que de satisfaction à la curiosité. Ce sont des mandements, des lettres pastorales, des sermons, des instructions synodales, des exhortations, des oraisons funèbres, quelques factums aussi relatifs aux procès que le prélat eut à soutenir contre son clergé. Le nombre de ces pièces témoigne d'une assez grande activité ; leur contenu, d'une conscience éclairée et d'un talent vulgaire. Les productions épiscopales de Henri sont loin de valoir sa correspondance diplomatique. Mais en revanche
276 l.E% FRÈRES D'ARNAULD D'ANDILLY.
la vie du prélat est plus édifiante que celle du négociateur. Sa biographie ' et son éloge ^, qui se trouvent parmi ses papiers, ne laissent Aucun doute à ce sujet. ^ — Comme pour expier son noviciat nomade, il se condamne à une*résidence non interrompue de quarante-trois ans au sein de son bercail. Cette résidence, il l'exige de tous ceux qui avec lui contribuent à en diriger les ouailles. Tout ecclésiastique pourvu de plusieurs bénéfices entrsdnant charge d*âmes est obligé d'opter pour un seul. Il poursuit ceux qui s'y refusent jusqiies au parlement, dont un arrêt sanctionne cette louable réforme. — Les situations régularisées, il régularise les mœurs. Son clergé s'adonnait à d'assez grands désordres, dont Je principal théâtre était le cabaret ; le zélé prélat veut rappeler ses clercs du cabaret au sanctuaire, et les clercs s'insur« gent. Les moines leur viennent en aide : ils absolvent, sous les yeux de l'évêque, ceux qui transgressent ses ordres; et l'évêque est obligé de mettre la fréquentation des lieux de débauche au nombre des cas réservés. Les moines crient à la violation de leurs privilèges, au mépris des pouvoirs qu'ils tiennent du pape. Après avoir intenté un procès en parlement, Henri se vit intenter un procès en cour de Rome. Sa cause y demeura victorieuse, et sa charité guérit les blessures qu'avadt faites son triomphe. — Cette charité, il l'étendait à tout ce qui
^ La biographie noas parait écrite par l'abbé Arnauld, neten et commensal de Térèque d'Angers. La plupart des faits y sont relatés avec les mêmes termes où ils se trouvent rapportés dans les Mémoires de Tabbé.
- Cet éloge, prononcé par l'abbé Pelletier, le i6 novembre 1692, devant Tacadémie d'Angers, a été imprimé en 1712 ù la suite des quatre lettres théologîqiics contre un mandement de M. de Bissy. — Cf. Mém. de Du Fonsé, p. 430.
3 Cf. Besoigne, Vies des quatre ét*éq., t. i, p. 258-272.
CUAP. Ul; 8£CT. i, ART. 111. 277
souffre. Il la rendait prodigue, ingénieuse, inépuisable ^ et de son vivant elle lui fit aux yeux des pauvres une auréole que plusieurs à sa mort voulurent transformer en nimbe. Ses vêtements furent disputés comme des reliques, et ses reliques engendrèrent des miracles. — C'est du moins ce qu'affirment la biographie et le panégyrique qui font partie de ses papiers, d'accord en cela avec les écrivains de Port-Royal. L'undeceux-ci^, empruntant de ce panégyrique même un passage où il est dit que les témoignages de la douleur du peuple allaient au-delà du respect et de la vénération, s'écrie : «Que peut-il y avoir « au-delà de ces deux choses, si ce n'est l'invocation? » Qn sait la tendance qu'avait le Jansénisme, même avant l'époque du diacre Paris, à canoniser les siens. Si l'hum* ble degré du seuil au bas duquel l'évêque d'Angers voulut être enseveli dans sa cathédrale ^ se fût trouvé dans le voisinage de Saint-Médard, les convulsions auraient pu commencer trente ans plus tôt.
Et cependant, à dire vrai, il n'y avait pas de quoi, L'évêque d'Angers, nous venons de lui rendre cet hommage, était un vertueux prélat; mais autour de lui ta faiblesse humaine a jeté des voiles trop peu diaphanes pour se prêter à une transfiguration. — Ainsi ses bio-
1 Les détails les plus drconstanciés sur la vie du saint prélat se trouvent dans un manuscrit de la biblioUièque royale. {Oratoire S06, In-folio.) On y lit que pendant une inondaUon il allait en bateau par les rues, préparant luimême de la bouillie pour les tout petits enfants et des tartines de beurre pour les plus grands. (Cf. Mém» sur la vie et iur la mort tV Henri Àrnauldt etc., [par le P. de Bonrecueil, de TOratoire], dans Des Molels, Menu de litt,, t. III, p. 369, et dans le Journal lUs savante, table, t* Arnautd (Henri) et texte, i737,p.433.)
3 Besdgne, Vies des qtuitre évéq., \» i, p. 803* — t Henri Amauld ■ mourut le S juin 1693 en odeur de sainteté... U étoit Tun des quaUe V éréqucs, etc. » (Mém^ de Lancelot, 1. 1, p. 55.)
^ Besoigoe, ibid.
278 LES rRklIKS D'ARNAVLU D'ANDILLY.
grapbeSt ses amis, sa famille ^ louent à Tenvi, et avec rûsoD, cette résidence non interrompue dont s'affrancUasaieDt trop souvent les évèques de cour. Mais dans les lettres du grand Amauld lui-même on trouve quelques traces d'infractions faites par son frère à cette résidence^. U est vrai que c'était en faveur non de la cour, mais de Pwt-Royal.
Le vigilant évêque avait à juste titre interdit à son clergé la pluralité des bénéfices ; mais lui-même cumulût l'abbaye de Saint-Nicolas avec l'épiscopat \ et pernettait le cumul à son neveu, au fils aîné de Robert, qui ne l'avait pas quitté depuis le voyage de Rome. Ce cumul, il est vrai, ne portait pas sur des bénéfices à charge d'âmes, et n'était alors incompatible qu'aux, yeux de Port-Royal et de l'austère docteur, qui écrit, en parlant de son frère, à propos de leur neveu : « II afsût une grande u faute de charger de bénéfices* une personne qui en a <( toujours été très indigne, n'ayant jamais eu la moindre
1 (JEuvreê du docf. Amauld, t. n, p. 754* lettre dciv, de renier 1087 ; Mém, de tabéé Amauld, part, m, p, 2.
a ObKvrcj d^AmmUd, L i, p. i37, lettre lxvi« da S8 juia 1956: « L'éréqnc « d*Angers mon frtVc \om aura dit fft la mère Angélique de Saint-Jean) « tout ce qtrt regarde rassemblée. /Voies n*en avons rien appris depuis qu'il • r«l parti,
s Gallia ekrist., édit. de 1656, t. n, p. 150, et t. m, p. 691; Mcm. de tabbé Amauld^ part, or, p. 135.
4 De ces béiié6ces dont Tabbé Arnairld aurait été chargé par son oncte, nous m eonnaltsons «fue le prieuré du Plessis-aux-Moincs, ponr lequel le bénéftcWsff ftit en proc^ avecTallemaiit des Réaux. (Œuvres de Patru, t, n, p. 1 ; M. de Monmerqné, Notice! sur Taltemant, t fi, p. xxTin.) Lt» docicttr hii-«iémeii*indiqueqtteoe prieuré, outre l*abbaye de Chaume, que Pompomie procura à Mn flirère en i91h. (Ct GaU. ChrUU» t. m. col. 187;, dans une lettre où, pariant de son neveu, il dît : « [ Pourquoi î garder le prieuré «r de SOOO Hvres, outre son abbaye? >• [ilEnvreê du docU Arntrmld, t. iiif pk 609, tettra dcgggxci, da T? novembre i69lk) Voir plus bas, rhap, ir, Mcf.iii, art i,'S 1«
CHAP. III, 8ECT. i, ART. UJ. 279
« marque de Tesprit ecclésiastique, et d'avoir par là « scandalisé beaucoup de gens qui ont trouvé fort à rea dire qu'un prélat, qui vivoit d'ailleurs fort exemplaic( rement, donnât ce méchant exemple à ceux qui regartt dent la ebair et le sang dans la distribution des biens
tt de l'Eglise* C'est par le même principe de com-
« plaisance envers ses amis qu'il a fait des fautes sema blables ; comme d'avoir procuré, étant abbé de Saint- « Nicolas et à Rome, qu'un homme très charnel et très « vicieux résignât une abbaye, retentis fructibus^ à son tt neveu, qui n'a jamais été qu'un libertin, et qui tient fc présentement encore, tous les Carêmes, une table servie « de viandes \ »
Mais si jadis Henri avait eu trop de complaisance pour ceux de ses amis qui faisaient gras pendant le Carême, il le réparait bien en interdisant toute l'année le cabaret à ses clercs. Et cependant il paraît que ceux-ci échappaient à son influence toutes les fois qu'ils n'étaient pas obligés de la subir par sentence ; car son frère l'engage à considérer « le peu de solidité du fruit qu'il a fait dans
1 « M. Benri Ârnauld, éréqne d*Angen, a toujours consenré une tendresse « un peu humaine envers ses parents, qui lui fait faire quelquefois des « fautes. » (Lancelot, Voyage fait d ÀUt, dans ses Mém,^ U u, p« 428«)
3 Œuvres dudoct, Amanldy lettre d^arril 1665, 1. 1, p. 525. — Tous les amis d' Arnauld n*eussent pas été au^sl sérères que lui sur ce point; « M. d*Aleth demanda à M. Arnauld un rituel ; mais celui-ci n*étant pas « préparé sur cette matière» M. Nicole persuada à M. d'Aleth de s'adresser ' « à M. de Saittt-Cyran [Barcos], et de lui écrire pour cela une lettre pleine « d^estime. M. de Saint-Cyran prit cette lettre pour une Toeation, et fit le « livre. M. Arnauld le revit avec M. Nicole, et adoucit plusieurs choses qui « auroient paru excessives; entre antres M. de Saint-Cyran avoîl écrit un « peu librement sur Tabstinence de la viande pendant le Carême» et pré-
tendoit que TËglisc ne pouvoit pas foire des règles qui obligeassent sous
peine de péché mortel. » (Racine, Fragments sur Port-Royal, Œuvres, t. VI, p. 29Â.)
280 UJS FRÈRES D^ARMAtU) ii'AMDlLLY.
« son diocèse ; ce qu'on peut reconnoltre au peu de pera sonnes qu'il a fait entrer dans une vie vraiment chré- (c tienne, au peu de prêtres qu'on puisse s'assurer avoir u été bien appelles, au peu de curés qui fassent leur « charge comme il faut. Presque tout son clergé n'a-t-il «pas apostasie; et sUr une appréhension même mal u fondée de perdre leurs bénéfices, ne sont-ils pas allés jtt signer devant les juges séculiers un Formulaire qu'ils a savoient bien être rejeté par leur évêque ' ? » sans parler de la chute même de leur propre neveu, qui, manquant non seulement aux traditions de sa famille, mais aux convenances que lui imposait le titre de commensal de son oncle, avait, à ce qu'il paraît, signé \e Formulaire jusque dans le palais épiscopal 2,— Aussi est-ce à cette époque que le grand Amauld engage son frère à se représenter « quelle a été son entrée dans l'épiscopat, les 0 personnes qui y ont contribué, les motifs tout humaûns « qu'ont eu généralement tous ceux qui l'ont élevé à a cette dignité ', » à laquelle il devrait renoncer.
Enfin à ces considérations rétrospectives le rigide docteur ajoutant une appréciation de la charité actuelle de son frère, lui rappelle « l'usage qu'il fait des biens de l'É- « glise, les embarras où il s'est jeté pour ne les avoir pas « assez bien ménagés, et l'impuissance où il a été réduit (( par là de faire un séminaire, qui est presque le seul bien « solide qu'un évêque puisse faire en ce tems-ci ^. »
Depuis lors, il est vrai, vingt-sept ans s'écoulèrent, durant lesquels l'épiscopat de Henri fut plus utile, m^s non pas exempt de tout blâme aux yeux même du docteur,
^ Œuvres du docU Amauld, ibid, 3 Ibid,
3 md., p. 524.
4 lhid,f p. 525.
CMAP. m, SJ-CT. I, ART. 111. 281
qui pouvait le mieux en apprécier T utilité. — yVinsi celui des quatre évoques opposants que sa longévité réserva le plus longtemps pour protester contre le Formulaire mourut sans s'être démenti, mais dans les bras d'un neveu qui l'avait signé. — Le réformateur du clergé angevin avait conservé jusqu'à la fin pour commensal ce neveu qui, si Ton en croit le docteur, « n'avoit rendu à l'Église « aucun service, et menoit au plus la vie d'un honnête « homme ^ » Le docteur, nous le verrons bientôt, était trop sévère pour le commensal de son frère ; mais il ne l'était guère moins pour son frère lui-même.
D'après les renseignements que fournit sa correspondance, la charité si vantée du prélat eût puisé ses principales ressources dans l'incurie et dans un désordre de gestion financière. — Le frère puîné avait prêté à son aîné une somme dont la rente s'élevoit à deux cent trentedeux livres ^ ; et pendant vingt-neuf ans, que la crainte de la Bastille réduisit le créancier à vivre caché, le débiteur profita dé cette absence pour laisser accumuler les intérêts de sa dette '. Lassé d'attendre, et d'ailleurs pressé par les besoins de l'exil, qu'il avait préféré à une captivité volontaire, le docteur obtint avec beaucoup de peine que les rentes courantes lui fussent servies *, et se fit faire un billet pour les arrérages. Mais de ce billet il n'osait
1 Œuvre» du docU AmauU, lettre dccccxci, du 27 nofembre 1693, t m, p. 699.
3 IbidU, t« m, p. iS7, lettre dcgui, da 4 avril 1689 \perptram 1688 J.
s Ibid,^ lettre -vi, twppU du 9 octobre 1681, t iv, p. 139. c Est-ce donc « quMl faut se résoudre à perdre le courant de ma reote^ après eu avi^r a perdu vingt-huit ou vingt-oeuf années, pendant tout le temps que je suis « demeuré caché? Et cependant je suis accablé de dettes. Peut-on. en « conscience, agir de la sorte? Tal honte de lui en écrire.... »
^ Ibid,, lettre n, iuppL du 15 novembre 1682, t. i?, p. 146. « J*ai un a peu honte de parler si souvent de Talbire... Mais que faire quand ou c est pressé de pajrer sei dettes» et que ceux qui nous doivent ne nous
382 L£8 FRÈIŒS ly^RNALLD D'AMULLY.
parler à l'évêque : «Cela, écrivait^il, lui donneroit « une peine incroyable» et seroit capable de le faire « malade K » Et ailleurs : « Ce seroit causer une doua leur mortelle à H. d* Angers que de le poursuivre en « justice pour lui faire payer cette dette de 6,000 livres, a qui ne provient que d'arrérages échus pendant vingttt huit ou vingt-neuf ans, qui n'ont point été demandés a dans le teras porté par l'ordonnance ; et je me soua viens que je n'ai tiré de lui cette déclaration, qu'en lui tt promettant de ne lui en rien demander pendant sa vie. u Je doute aussi qu'on en puisse rien avoir après sa a mort ^.» Ainsi cette manière posthume d'acquitter une dette ne laisse de scrupule qu'au créancier ; mais eUe témoigne, il faut bien l'avouer, plus d'amour du repos chez le débiteur que de sollicitude pour les besoins d'un
« pdyenl pas ? Je ne sais comment on Tentend ; mais je sais bien qne, dans a les règles, on ne devroit pas donner Tabsolution à des débitears qui pertt sisteroient depuis plus de quatre ans dans une injoslice si manifeste. Rsl- 8 ce que ceux qui sont obligés de donner ces règles aux antres, se penveat 0 dispenser euxHQoèmes de les obserrer?» — Cf. Lettre x, MwppL du 12 janvier 4683, t. iv, p. 148.
1 Ibid., lettre mccix, du 30 juillet 1691, t. m, p. 358.— Outre son affection, le docteur avait un intérêt plus puissant que celui de sa créance pour ménager la santé de son frère*' «Je vous dirai franchement, écrit-il Icosqu*!! f Ta perdu, que ce qui m'a le plus touché dans la triste nouvelle que « vous m*avei annoncée, n*est pas une mort prédense devant Dieu, que « Ton dcvoil bien croire n'être pas fort éloignée dans un ftge si avancé [de ■ quatre-vingt-quinie ans]; mais ça été la mène vne qui faisoH dire aux « disciples de S. Martin : Cur nos, pater, déserts ? oui oui nos éesotûtos « reiinqui»? invadentenimgregem iwum lujri rapaces^w (Lettre Mcei.xxxv, du 91 juin i692, t. m, p. 497.) Le P. Quesnd, compagnon d^exil du grand Arnauld, écrit le même jour : « C'est une perte bien grande que la mort « d'un saint évoque; mais ils seraient bien malheureux s'ils étoient con* • damnés à ne pas monrir... Ce qni est plus Iteheux, c'est qu'on mettra « en sa place quelqu'un qu'U n'auroit peut-être paa dkaià lai-nême. • (Ibid., \u ^9fL)
a Iltid., teUrc xux, du 13 juin 1684» U xui, amppL, p» 4).
CHAP. m, SECT. 1, ART. III. 283
frère octogénaire et proscrit. — La charité qui commence par soi-même n'est pas la plus évangélique.
Le docteur, la trouvant seule chez le prélat, cherchait à provoquer chez son neveu un autre sentiment: «On pour- « roit représenter à Tabbé, écrit-il, qu'à considérer les « choses devant Dieu et selon la justice, il seroit obligé (( de prendre sur lui les six mille livres qui me sont dus « par son oncle, pour ne m' avoir pas payé pendant plus « de vingt-neuf ans les arrérages de la rente qu'il me « devoit ; car je me souviens que lui en ayant écrit dans « ce tems-là, afin qu'il m'en fit payer, il me répondit « que son oncle n'étoit pas en état de me payer. Et cece pendant j'ai su depuis, ce que je ne savois pas alors, « qu'il ne payoit, ni pour lui, ni pour ses gens, aucunepen- « sion à son oncle ; laquelle, s'il l'eût payée, il lui auroit « été bien facile de me payer mes arrérages, qui n'étoient « pas le quart de ce que cette pension auroit dû être. Ne (f seroit-il donc pas juste qu'il s'imputât ce défaut de « payement, et qu'il déchargeât la succession de son « oncle de cette dette de six mille livres, en me les « payant en un tems où j'en auroîs besoin pour rétablir « mes affaires?.... Il doit aussi considérer que n'ayant « qu'un seul héritier, qui est son frère [le marquis de « Pomponne], à qui Dieu a fait avoir de si grands biens, « par la bonté que son prince a pour lui, il peut et il « doit employer ce qu'il a de bien en bonnes œuvres, u plutôt que de le lui laisser ^ »
Nous ne savons si le frère de l'abbé eût été de cet avis ; l'abbé n'en fut point pour le moment. Mais s'il ne soulageait pa$ la détresse d'un de ses oncles^i il soula-
^ Ibid,, lettre dcccxlvi, du 28 janvier 1693, U m, p. 433*
'i8/| LES FftËRKS D'ARKAULD D'âMDILLY.
geait du moins la conscience de Tautre. On lit dans la biographie manuscrite de Tévêque d'Angers ^ : « Un de 0 ses plus grands soins fut que ses dettes fussent payées. « U demanda à M. son neveu, qui depuis quelque temps (I avoit pris soin de ses affaires ^, en quel estât estoit « celle-là? Et lui ayant respondu qu'il ne s'en mit point « en peine, et que personne ne perdroit rien ; il lui dit : « Dieu soit loué! Et tout consolé, il ne pensa plus après « cela qu'à sa dernière heure, qui ne tarda pas longce tems. » Le vieillard expira tranquille. [8 juin 1692.] Sa dette envers son frère ne fut jamds acquittée.
Cela n'empêcha pas le miséricordieux docteur d'écrire à l'un des correspondants qu'il avoit à Rome : « On nous (( a mandé la mort de M. d'Angers... C'est le dernier des « quatre évêques ; et il lui est arrivé la même chose « qu'aux trois autres, qui ont été canonisés par la voix a du peuple, qui a souvent été regardée dans ces ren- <( contres comme la voix de Dieu. Il est important, ce (c me semble, de bien faire remarquer cela au lieu oii (c vous êtes 5.» —Ainsi, pour peu que Rome s'y fût prêtée, la générosité de Port-Royal en eût tempéré le rigorisme jusqu'à faire un bienheureux d'un débiteur insolvable ^
2 Ce nereu prenait auasi soin de la penonne du piélat, et en disposait si «ouTerainement que le digne évêqae,roa]ant aooomiÀr, quoique malade, une aune de diarilé, non teulement Ait obligé de w cadierde son neveu, mais de faire jurer a? ec serment à ses domestiques quHIs ne trahiraient point près de lui ses Intentions. — Des Molets, Menu de liiiér», t. m. part, n, p. S77.
^ Œuvres du doet, ÀrtunUd, lettre ncccxci, du 4 juillet 1692, t xu, p. 515. — Cf. Uttreê de Nicole, t. ui, p. S04, lettre du i6 juin 1692.
4 C'eftt été sans doute aussi TaTis de la M* Angélique de Saiul-Jcan, qui, dans une lettre du 5 novembre 166i« place son oncle côte à o6te du grand S. UUaire. (Ui9t. des Per$écui., p. 52.J
GHAP. m, SECT. U, ART. I. 285