II
166 I£S FUS D'ABNAULD D'AIiDILLY.
ce rappel était le proscrit lui-même; et que les indiscrétions d'un zèle trop bruyant étaient plus à redouter qae les secrètes suggestions du confessionnal. Aussi luttant à la fois contre ces deux influences, tachant de déjouer celle-ci et de prévenir celle-là, accusé d'un côté d'empressement intempestif, de l'autre de lenteur impardonnable, et par chacun de trahison ; n'ayant que soi pour confident, et d'appui que dans sa conscience, Pomponne épiait de sang -froid l'instant favorable, et mettait toute son habileté à le faire naître. — Enfin après deux ans d'efforts, de calculs et d'attente, le grand roi lui demanda comment son oncle se portait Soudain cette question s'envola jusqu'en Hollande ^
C'était évidemment le préliminaire d'une amnistie^ nous nous trompons, d'\u\ traité entre deux despotes dont le moins altier n'était pas l'exilé. Celui-ci ce^Bdamt fut d'abord tout entier à l'espoir si doux de retrouver une patrie qu'il aimait. L^ patrie alors était inséparable du monarque, et l'exilé écrit avec trop de joie pour y naettre de la malice : u Tous ceux qui me connoissent savent « que j'ai UQ amo^r pour ma patrie et pour mon roi que « beaucoup de gens trouvent excessif^.., ; je crois même
docteur et les amis de croire iiuMl suffisait de parler à Ponpoone de Pexilé pour le refroidir dans les alTaires où il paraissait le mieux dî^iosé, {€Bmr, dM doct, Amauld, t. m, p. 612, lettre dccccilii, du il mars 1693.— CC p. 631.)
1 Elle s^j envola même sans attendre la réponse que dut y faire Pobk ponne. (Ibid,, t. m, p. 705, lettre dccccxctx, du 16 décembre 1693 ; p* 719, lettre mit, du 8 janvier 1694*)
3 Jbid,, t ui, p. 456, lettre acccLin, du 5!4 loars 1692. — Bt aiUciirs : • Il y a une chose qui seroit assez à propos que le roi sût, qui est que dec puis douxe ans que je suis sorti du rojaume, j^ai rencontré partout beau- I coup d*amis qui m^ont toiyours témoigné être fort oenteDls de moi, han I un seul point, qui est que j'étoisi à ce qu'il leur sembloit, trop pasûaané < pour mon roi. i {ibid,^ p, S79, lettre doclXi du 5 mari 1690.— CC p>» kS%
GHÂP. IV^ 8ECT. H, AKT. U, S I>* ^^'^
(( que le désir d'aller fmir mes jours dans le royaume où (( j'ai eu le bonheur de naître, fait partie de l'estime et (( de la vénération que je dois avoir et que j'ai toujours « eue pour mon roi ^ » Ce roi d'ailleurs, il en était fier jusqu'à trouver impertinent que le prince d'Orange eût donné à Louis ]^1V, dans une âéclai*ation de guerre, le nom de roi des. Français au lieu du titre de roi àt France \ Enfin il n'avait pas oublié ^ fapille« A l'hymne que lui fait entonner dans udq df ses lettres l'espérance du retour U ajoute un fiost-^eripium par lequel il assure Pomponne qu'il serait heureux de l'embrasser avant de mourir '.
Mais après ce premier élan le chef du Jansénisme se met à songer aux protocoles qu U était de s^ dignitéi d'insérer dans les négociations qui allaient s'ouvrir. Alors commence un spectacle curieux, celui d'un duel dîplo-*
lettre dccclxii, du 24 mars 1092, et p. 730, lettre mu, dn 26 janvier 1694.) Sam doute parmi les amis d'Amauld, qui trouvaient à redire à son afllBCtioo pour le mi, fie trowaîwt cm gouforseon 4bs Pays^naa espag^ola (tta marquis de Grana et de Castaoaga)» qui lui aecordaiem de wcreU mvf^ conduits pouf Te mettre à Tabrî des poursuites de Louis XIV, et à qui en < reranehe il coBsaH»ii|«(it les PwewineMéê et tons le» Kvres jansénistes qui* étaient à Vitkdç» daat la oeuf ««tiagnete,. (Ci; Lanitoe» Fff ^JkfmfMj. u II, p. 199, 290, etc. ; Œuvrea du doct. Ârnauld, t. m, p« 194, 196, 900, lettre nccn, vccrit, nccx, du 29 arril et du 9 mai 1(87, etc. 7
i CVv». 4» <<^^ inMMM; k nu p. TOT, lettse ncccûMYitr «a SS déaapbre 1693.— Cf. Racine, HUt, de P, H^ p. 171.
2 Ibid,f t. m, p. 207, lettre nccxiv, du 2 juin 1689. — Lej^andAmauM ; ne Bi4f0]wl pat i^ awecès q»*aiirair en ITtll eeiie impertatlen dVratr&- Maaclw« AumI tMIève-t^Q ploa d'uM (bia eMrtve de» kabilndes qui ressemblent singulièrement à celles du système anglo-politique. Dans une de ses lettre*, pat esemplei U Ivaile tùM crtaMnl de fèou ub oandMat élîgible qui s'éUit donné sa pvopce voix* (OSawrêtt, t. n,p. 5St, lettre ainr, d'avril 1085.)
^ « Je reptieds la pSiune, Montieu]: men très eber neveu, pour vous • asaurer... we i'wroîi ub9 g^nde jpia de voua embrasser eeeoie avant « que de mourir... f (Ibid., t m, p. 708, lettre nccecicvii, du 20 décembre 1693.)
matique dans lequel des champions habiles, souples, déliés, dirigent, détournent ou amortissent respectueusement et en silence les coups qu'ils se portent au nom de ces deux royautés hautaines qui ne pourraÎGQt s'approcher sans se heurter, et dont l'une, malgré tous les efforts de ses mandataires, finit même par se précipiter dans l'arène. — D'un côté c'est Pomponne soutenu de presque tout le Qiinistère ' ; de l'autre l'archevêque de Paris soutenu du confesseur K Le docteur janséniste avait pris pour devise :
Qui timide rogat
Docetnegare. '
Une demande timide appelle un refus. — Ses demandes n'étaient pas timides. — Il fallait d'abord que le roi ne parlât de ce qui se traitait a ni à son archevêque ni k son confesseur^. » L'affsdre conclue, il fallaût qu'au retour de l'exilé on n'obligeât celui-ci à les visiter ni l'un ni Vautre, (c car que dire à des gens que je ne puis douter qui ne me « haïssent, et qui croient avoir grand sujet de se plaindre a de moi ; au lieu que c'est moi qui prétends en avoir a beaucoup plus de me plaindre d'eux. . . ; et d'ailleurs ces (( visites seroient prises pour une espèce de satisfaction a que je leur ferois ^.. Enfin, ajoute-t-il, je souhaiterois
i Voir, QEttv. du éoeU ArtunUd, t. m, p. 48S, la lettre dccclzxti, de mki 1692. — Cf. Mém. de Cabbé Àmouid, part, m, p. 76 ; U Clerc, Kîe» édif. de P. R., L IV, p. 55.
2 Voir pins haut, t u, p. 162 lea notes 8 et 9 ; p. 16S, n. 1; p. 164, n. S ; p. 165, n. 1, et toute la correspondance d*Amauld, pasMinu
A Œuv, du docU Àmauld, t m, p. 764, lettre inimi, du 1*' avril 1694.
A Ibid,^ L III, p. 526, lettre dcccxcVi du 29 juillet 1692. Voir aussi, p. 45S, lettre Dccctxin, du 25 mars 1692.
6 Ibid, p. 458.
CHAP. IV9 SECT. n, ART, U^ S ^^' ^^^
« n'avoir obligation de cette grâce qu'au roi seul, et que « Sa Majesté eût la bonté de m'en faire encore une autre, (( en voulant bien que ce fût à elle seule que je rendisse u compte de ma conduite par l'entremise d'un de ses « ministres ^ » — Ce ministre l'eût été par indivis entre le docteur et Louis XIV.
Et cependant, chose étrange ! le confesseur et l'archevêque, si l'on n'avait pas acquiescé en ce qui les concerne, et cela est probable, au premier article d'un semblable ultimatum, ne semblent pas détourner le roi d'accepter les derniers ; car on offre à l'exilé son neveu pour intermédiaire, et l'hûtel de celui-ci ou la terre de Pomponne pour retraite. Mais le docteur se récrie : « Je ne puis me « soumettre à ce qui feroit dire à mes ennemis, que tout « ce que la faveur de l'un de mes proches a pu obtenir « de Sa Majesté, est que l'on me traiteroit comme un (( coupable, à qui l'on feroit grâce pour le passé, et de « qui on se seroit assuré pour l'avenir... Ce seroit d'une « part une honnête prison, et de l'autre une recohnois- (( sance que, n'ayant rien fait qui vaille par le passé, on « ne me l'a pardonné, à cause de lïion grand âge, qu'à « condition que je n'y retoumerois plus 2... Il ne faut « donc point s'attendre que je me résolve jamais à dece meurer à la campagne, ou à la maison de Paris de « votre ami. Ma raison principale est que je veux être en « liberté et vivre à ma guise ^. »
Puis il lui vient en pensée, à lui qui, simple prêtre, frappe son archevêque d'interdiction en ce qui concerne
1 CËuv, du doct, Amauld, L iii> p. 708, lettre dgcccxcvh, du 20 décembre 1693.
2 Ibid,, t. III, p. 455, lettre dcgclzii, du 24 mars 1692.
3 Ibid., t m, p. 709, lettre dcgccxcviii, du 20 décembre 1693.
170 LBS FtLS D'ARNAULD D'ANDItXT.
866 affaires, que Ton pourrait tout confier à réponse douteuse de son royal adversaire ; et c'est rintermédiaii^ quelque peu profane de Racine ' qu'il choisit pour enlever madame de Maintenon au parti du confesseur '. Mais madame de Maintenon (Racine ne l'éprouva que trop pour lui-même) était un allié peu sûr ; et le confesseur était bien he^ile. — On parut vouloir accorder au docteur tout ce qu'il demandait t'H se rèsigrwit à m fytuê écrire* — « Je serols donc \)ien mal avisé, répond-îl (t à madame de Fontpertuis, si ayant vécu sans reproche a jusqu^à un âge si avancé, et ayant présentement tant « de préjugés pour moi, je me desbonoroîs moi-xnémer « par une promesse de ne plus écrire, semblable à celle « qu'on fait faire aux mauvais plaideurs de ne plus plal- « der, pour passer le peu de temps qiù me reste k vivre « avec plus de repos et plus de satisfaction *. » — Mais si on lui demandait seulement de ne plus écrire contre les Jésuites ? — « Je pourrai bien ne le pas faire, dit-il, a mais je ne puis pas le promettre» parceque j'y pourroîs
1 Louis Raciuc a imprimé dans les Mémoires êur ta Vie de Jean Racine t. Il, p. 141* uiKî lettre écrite en Juillet 1692 ifue les éditeurs des Œuvre» d'Amauld ont oublié de reproduire. Bile est d« dooteur «u poète. Le pr^am nV mëna^ pas PoropoDiie. Il dit eu parlant de son eul et de Louis XIV : • Il faudi-oit avoir dissipé un nuage que j^ose dire être une tache dans le « soleil. Ce ne seroit pas utie chose difficile, si ceai qui le pourroleot Ihîrt, « avoienl assez de générosité pour renu^prendre* >
2 • Il me vient présentement une pensée ; c'est quil seroit bon de bhhh i trer la lettre et le mémoire à Ttiitclen voisin de la sœur Claude [Racioe]..., « outre qu'il pourroit peui<étre en parler à la dame Ide Maintenoft]... « ( Œuv. du doct. Àrnauldt t. iii, p. 709.) — Le grand Arnauid, pour rainer M"* de Maintenon de son parti contre le confesseur, comptait sans doute sur le souvenir de Tapprobatlon que jadis lui-môme avait donnée au coofesscur lorsque celui-ci s'était prôlé au mariage de M"* de Maintenon. (Jbid., t. III, p. 100, lettre dclxvii, du 3 juin 168«.)
5 Jbid., t. tu, p. 767, lettre Mxxix, du 5 avril 1094.
CHAP. IV, SECT. n, ART. H, § IV. 17 1
a être obligé pour le bien de la vérité et de l'Église qui « me soHt plus chères que toutes choses ; outre qu'il ne (( seroit pas raisonnable que je m'engageasse à ne plus « écrire contr'eux, à moins qu'ils ne s'engageassent aussi « à ne plus écrire contre moi ^.. » Gela semblerait assez juste en effet. — Ainsi il accepterait sans doute une clause de silence réciproque ? — Oh ! que non pas, « car ses en- « nemis en tireroîent un grand avantage ; et bien loin de « souhaiter leur silence il voudroit qu'on leur ordonnât (c de lui répondre. Le silence où ils sont réduits depuis « plus de quatre ans fait assez voir qu'ils ne le sauce roient rompre qu'à leur confusion ; au lieu que si on (( leur avoit fait cette défense, ils ne manqueroient pas « de dire qu'ils étoient prêts de mettre en poudre tout ce ' « qu'il a écrit contre eux ; mais que le respect qu'ils ont « pour tous les ordres de Sa Majesté les a seul arrêtés ^» Ceci est sa réponse officielle libellée dans une lettre patente.
Quant à son tnotif véritable, il lui échappe dans un appendice secret, précédé de ces mots à l'adresse de madame de Fontpertuis : tibi solL — « Je ne puis promettre « de ne plus écrire. Il y a surtout un huitième volume « qu'il faut absolument qui passe ^. » Voyer la bonne foi I C'était le huitième volume de la Morale pratique des Jésuites, le plus violent plaidoyer qu'on eût fait contre ceuxci depuis les Provinciales. « Si ces huit volumes étoient « achevés, dît-il ailleurs, je pourrois laisser les Jésuites
1 Œuv. du doct, Arnauld, t, m, p. 456, lettre dccclxu, du24 mars 1694 ; p. 712, lettre dcccgxcviu, du 20 déc^bre 1693.
2 Ibid,, p. 768, lettre mulu, du 5 ayril 1694i et p, 720, lettre mit, du 8 janvier 1694*
3 IbkL, p. 768, lettre mux, do 5 ovril 1694.
172 US FILS D'AKNACLD D^ANDILLYr
I « en repos — pourvu qu'ils ne me dissent plus rien ^ » Voyez la générosité ! Aussi son infatigable correspondante, madame de Fontpertuis, lui écrit qu'il est un lion, et les Jésuites des renards qui ont juré de T exterminer. « C'est, dit-il, une fort bonne nouvelle,... car il n*est « pas vraisemblable que les lions se Isdssent accabler « sans se défendre. •• On ne manqueroit pas de pièces « pour faire le procès à ces méchantes bètes. Mais il fau- « droit bien se garder de se tenir sur la défensive ; ce « seroit perdre tout son avantage \ » Voyez la charité !
Que pouvait faire le pieux et prudent Pomponne contre ces emportements d'un âpre génie qui semblait parfois s'inspirer de l'exemple de Bossuet, son contemporain, mais parfois aussi préparer les voies de Woltsire^ cet octogénaire futur dont la naissance, par un singulier rapprochement, eut lieu l'année même où s' éteignit l'irascible vieillard [1694] ? — Pomponne perdait toute espérance sinon toute patience, et prenait en dégoût jus* qu'au pouvoir que lui rendait inutile l'impétueux jouteur. « Il a peu d'attachement, écrivait à l'oncle madame de c( Fontpertuis en parlant du neveu ; il a peu d' attachece ment pour le poste où il est, et on peut dire même que (( le désir qu'il a de son salut le lui i*end insupportable. » — « Cela, répondait le caustique docteur, cela me donne « plus d'espérance que je n'en avois encore eu ; car je « savois bien qu'il étoit fort dévot, mais je ne le croyois « pas si détaché'. »
Pour lui, à mesure que s'animsdt le combat, il se
1 OEuv. du doeU Aruamid, |i. 587, leUre dccccit, do 5 septembre I69Î.
2 Jbid., p. 744f lettre vxt, du 18 rérrier 4694* ' Ibid.^ p. 721, lettre MIT, da 8 janvier 1694«
CHAP. IV, 8ECT. n^ ABT. U, % m. 17S
sentait plus détaché ; car sa vieillesse lui disait que la délivrance était proche, et son ardeur qu'il mourrait indompté. Les glaces de l'âge, fondues par la lutte, diminuaient d'autant les glaces prochaines du trépas; et toujours plus opiniâtre à mesure qu'approchait l'instant suprême, il poursuivait son combat en s' écriant :
Fortem facit vicina libertas
La liberté qai Tient rend sa force an vieiUard t
La liberté vint^ et le trouva debout, multipliant les coups non plus en faveur de son retour, il y avait renoncé; non plus seulement en faveur de ses idées, qu'il croyait impérissables ; mais aussi en faveur de la forme qui devait hâter leur triomphe, défendant la Satyre en la personne de Boileau, et recommandant la lecture des Provinciales au fils de Pomponne. — Les dernières lettres qu'il écrit^ sont donc uniquement consacrées à la glorification de ses doctrines, des procédés sous lesquels il aimait à les produire, et des maîtres qui avaient le mieux usé de ces procédés. — La dernière qu'il reçoit ' lui ap- : porte un exemple de conciliation donné par Racine, un blâme théologique de la part de Bossuet et un conseil de modération sorti de Port-Royal même. Heureux du moins d'entendre sdnsi murmurer à son oreille affaiblie, au lieu
* c Procès en calomnie ao sujet du placard intitulé : Jaritênismuê omnem
■ deMtruen$ nligionem, » t* partie, publiée en mai 1694 f Œuv. du docU Àmauld, u xxt, p. 251} : c Enfin V^ge où je suis ne me laisse guère lieu
■ de m*inqu!éter de Tayenir. Fortem facit, etc. >
ï Jbid,, t iT, p. 71, lettres MLXiT et hlxv, du 27 et du 80 juillet 1694.
& Ibid., p. 73, lettre mliti, du 6 août 1694* — 1\ mourut le 8 août t deux « jours, disent ses éditeurs (ibid,, p. 74), après la date de cette lettre qui c lui auroit donné beaucoup de joie, i
)7& ute rîLS b^AiNÂUtb b'âiiDiLtlr.
des bourdonntstnents de la mort.lesnoms les plus glorieux,
les plus vénérés et les plus chers de la patrie absente !
Quant à Pomponne, ne pouvant plus rien dans cette patrie en faveur de son oncle, il avait du tnoins cette fois pourvu aux derniers besoins du vieillard dans l'exil ^ Bien plus, ce qu'il fa* avait pas fait du vivant de celui-ci, il le fit après sa mort. Pour accomplir ses dernières volontés, il hasarda la disgrâce du maître. — Le docteur, on se le rappellei avait spéculé bot l'Ile de Nordstrand*; et le secret de cette spéculation que n'avait pas encore pénétré Louis XIV, Pomponne, on se le rappelle aussi % en avait été dépositaire. Quelque temps avant sa mort, le spéculateur s'était flatté de recouvrer une partie des sommes engagées dans cette affaire, celles-là même dont le débiteur était le duc de Holstein; et fl avait écrit à Famié dévouée qui lui servait d'intermédiaire près de
bon neveu t « Ûl nous avons besoin d'une personne à
« qui nous pouvons bien nous fier, il y a en ce pàys-là « M. Tabbé Bidal, docteur de Sorbonne, et agent du rot^ « qui est présentement en une Ville dU royaume de Dacc nemarc, qui est tout à fait de nos amis, entre les mains « de qui nous pourrons remettre toutes nos affaires.. .* » Amauld, qui dans ce moment même exigeait, on l'a vu,
1. c Si cda continue de la sorte, de quoi pourrai-je subsister, que de c [1500 liv. de pension] qu'on [M. de Pomponne] a promis d*une ma- • nière si obligeante? » (Œuv. du docU ArnauUA- m, p. 759, lettre sxxi, du iO mars 1694.) — La promesse dut se réaliser promptement, ou le vieillard ne put en ressentir refficacilé. — Voir aussi lettre dccccluxvii, du 18 novembre 1693, t. iii, p. 695; lettre dcccclxuii, du 24 novembre 1693, p. 697, et lettre mxxx, du 8 mars 1694, p« 751*
3 Voir plus baut, 1. 1, p. 399.
' Voir V Appendice^ 1. 1, note N.
A OEuvru dudoct, Aruauldf U tu, p. 446, lettre occcLViii, du 8 mars i 692.
CÉkh iV, SECT, it ART. II. § IV. 175
que Louis XIV mit un ministre en commun avec lui, pouvait bien faire demander à un ministre de charger en Commun des affaires du Jansénisme et de celles du roi un agent diplomatique de la F'rance.
Pomponne savait mieux que personne combien et pourquoi Tabbé Bidal, son subordonné, était dévoué aux intérêts de sa famille, car au moment de sa disgrâce il avait reçu du père de cet abbé^ la lettre suivante : a Mon- « seigneur, je ne puis exprimer par mes parolles l'excès « de la douleur que j'ay ressentie de me voir privé de « l'avantage que j'avois de travailler sous votre con- (( duite; elle a esté pour moy si remplie de bontés qu'il « me sera toujours impossible d'en avoir autant de re- (( connoissance que je dois. Ce n'est pas pourtant là, « Monseigneur, où se terminent les obligations dont je (( suis redevable à vôtre grandeur. Elle m'a honoré de (( sa protection dans un tems où elle étoit toute ma reste source, et je sçais, Monseigneur, que c'est par votre a moyen que j*ay esté rétably dans tous mes biens dont « j'avois esté entièrement dépouillé ; ce qui m*obligera « toute ma vie à faire des Vœux au ciel pour qu*il ré- « pande sur vous ses faveurs les plus précieuses, et qu'il « soit la récompense de votre vertu pour laquelle j'ay « toute la vénération que doit celuy qui est avec un pro- 0 fond respect. Monseigneur, de vostre grandeur, vostre « très humble, tout obéissant et tout obligé serviteur. « — filDAL. T- Hambourg, ce premier décembre 1679. »
1 Pierre Bidal, baron d*Asfeld, résident à Hambourg pour Lonîe XIV, eut pour fils, outre !e maréchal d^Asfeld, et I*abbé de La Vieuville xélé Janséniste, Etienne to!dà1,abbé de N. D. de l'Escal-Dieu, résident dès i682Î puis cUToyé extraordinaire t Uanibourg, puis i*un des plus fermes soutiens de la bulle Unigenitus, ( LëU, tnéd, des Feu^uiérea, passim ; Cerveau, NecroL, t. j, p. 74; t. II, p. 102, etc.
176 I£S FUS D*ARNACLD D'âNDUXT.
Pomponne, on le voit, devait compter sur mi dévouement complet de la part de Tabbé Bidal en chargeant celui-ci de veiller aux intérêts des anciens spéculateurs de Nordstrand; et cependant il ne les lui confia, comme nous l'avons dit, gu' après la mort de son oncle ; c'est du moins ce que semblent prouver les deux lettres suivantes: « Monseigneur, j'ay creu qu'une de mes princi- « pales obligations, à mon arivée en ces quartiers, êtoit « de vous rendre de très humbles grâces des bontés ex- « traordinaires que vous m'avés toujours témoigné, et « à ma famille, que je vous prie très instament de me « vouloir acctrder. — Je n'ay encore pu rien faire pour « l'affaire dont votre grandeur m'a chai^, tiîe ne pou- « rai apparament y travailler avec succès qu'après que « M. le duc de Holstein ^ sera revenu de Suède, où \\ doit (( aller incessament pour épouser la princesse. 3e ne në~ « gligerai rien alors pour le porter à rendre la justice « qu'il doit ; et cependant je tâcherai d'en toucher quel- (( que chose à ses ministres. Je suis, etc. — Hambourg, « le 7 mars 1698. »
c( Monseigneur, je n'ay pas oublié la part que vous « m'avez tesmoigné prendre à l'affaire de Nordstrand, et « je n'ay perdu aucune occasion d'en parler aux minis- « très de M. le duc d' Holstein. J'ay même redoublé mes (( instances sur la fin de l'année dernière, afin de vous « pouvoir mander au commencement de celle-cy quel- « que chose qui vous pust contenter. Je n'en ay pu tirer
1 Frédéric, qui arait succédé à son ptTC Cliristian-Albert en 1695, et qui devait épouser la sœur de Cliarles XII, dont il fut un des plus fennes appuis. —On sait que Frédéric, tué à Clissow en 1602, est TaXeulde Pierre III, cet époux inrortoné de Catherine qui fit asseoir sa maiaon sur le trône de
tssie.
CHAP. IV, SECT. n, ART. U, S IV. 177
« jusques à présent que des paroles, et ils remettent au « mois de février d'entrer en négoliatîon sur cela, vou- « lant auparavant terminer plusieurs payemens qu'ils « sont engagez de faire à la foire de Kiel qui se tient « dans quinze jours. — Considérant cette affaire comme « un moyen de vous pouvoir faire connoistre la recon- « noissance que j'ay des obligations dont je vous suis « redevable, je ne néglige rien pour y pouvoir réussir. « En attendant je feray des vœux pour la continuation « de vostre santé pendant la présente année, etc. — Ham- « bourg, ce 2 janvier 1699. »
Il y avait, selon nous, un assez grand péril à provoquer et à recevoir ces lettres; elles ne pouvaient sans doute constituer un crime de lèse-majesté, quoique Louis XIV fût assez enclin à transformer en crime tout ce qui choquait sa volonté. Mais à coup sûr le correspondant de l'abbé Bidal a fait sagement de classer les dépêches qu'il en recevait au nombre de ses papiers personnels. Quels motifs avaient donc entraîné cette fois Pomponne à négliger les conseils de son extrême prudence? — Il ne s'agissait plus de gratitude à témoigner pour la mémoire d'un bienfaiteur; la famille de Lionne n'avait aucun intérêt dans l'Ile de Nordstrand. — Il ne s'agissait plus de la fortune des proches ou des alliés du ministre; le grand Arnauld n'avait fait qu'un seul legs dans sa famille, et ce legs, destiné à son filleul, ce fils de Madame de Bosroger à qui M. de Prétot avait servi de père, consistait en une Bible latine couverte de chagrin noir ^ —
1 Testamenl temporel du grand Arnauld dans Larrière. (Vie d^ Arnauld^ t. II, p. 445.) ~ Comme d'Andilly, son frère, le docteur avait un crucifix de bronxe (Ilnd.^ p. 444. —Voir plus haut, t ii, p. 17.) Celui-ci épargnait-il oette fins les allasioiis ft sa familiet en léguant ce syndMle d*un
178 tSS FUS D'âMAULP D*Aia>ILLT,
Enfin il pe s'agissait plus d'arracher à Texil, au besoin, un oncle persécuté ; et liquider les affaires de Nordstrand était plus périlleux que de recevoir les rentes de rhôtel-de-ville. -^ Encore une fois quels motifs entraînaient Pomponne ?
Le grand Arnauld avait légué vingt mille livres à Port- Royal ^ et un passage de ses lettres prouve que cette somme devait être prise en partie sur les vingt mille livres qu'il avait jadis placées à Nordstrand^. Pomponne, chez qui la crainte d'emportements indiscrets ne paralyssùt plus le zèle, obéissait à une triple impulsion de sa oature logiquet affectueuse» persévérante» ^ en poursuivant jusqu'à sa dernière solution un projet auquel les lettres d'Antoinette Bourignon prouvent qu'il s'était employé dès le principe ^, — en accomplissant le vœu d'uu parent vénéré au profit de l'asile g\or\cux e\ çetsfecuxè de sa famille, — en se laissant enfin dominer par cette tendance dont Louis XIV lui faisait uu troisième défa^ut, l'opiniâtreté I
Cette opiniâtreté d'ailleurs fut couronnée de succès; mais Pomponne avait mis tant de prudence à s'y abandonner que le succès n'eut lieu qu'après sa mort. Peutêtre même le retard eq fut-i] calculé de manière à ce qu'une heureuse conclusion ne prévint pas l'instant où l'habile ministre n'9,urait plus rien & en redouter. En effet.
déTooemenl lapérissable an coongeiix wcrétaire qui derant Namnr araîl alfrûnM la «olère du obnl^nseurf — (ter Guelfe, foir, autre lea Xéep^L, les Mém. de Laneeloi, i, ii, p. hhht les lettres d' Arnauld, poMsim, Raôue, Fragm, $ur P, R., OEut., t. ti, p. 300.)
* Larrière, Vie ti^Amautd, t. ii, p. 448.
' 6Suv. du doct, Amauid, t. xlii, p. 42 du SUppI*» lettre du iSjuin 1 6^4^
> Voir plus haut, t. t, p, 8SÎ, 882.
le résultat connu, Louis XIV fut loin de s'en montrer Wtisfait. Les fonds remboursés sur Nordstrand dureut être arrêtés par ses ordres entre les mains des notaires ^ Mais lorsque ceux-ci furent prévenus de la vojonté suprême, il se trouva que, la veille même» le remboursement avait été effectué au profit de Port-Royal, r- Quel-. ques mois écoulés, Port-Royal n'ejustait plus,
SECTION m.
HBNRI DB ECSANOT.'
€elui des membres de la femille AmauM dont le dévouement pour l'illustre maison qui profita si peu des eflféts posthumes de la bienveillance de Pomponne s^était consommé avec le moins d'éclat, et par conséquent avec le plus de désintéressement, est le frère puîné du prudent ministre, Charles-Henri Araauld, écuyer, sieur de Lusancy '• Le troisième fils d'AmauId d*Andilly avait, comme ses deux aînés, suivi plutôt la volonté paternelle
^ Guilbert, Mém, ekran., L ▼, p. 546-551 ; le Recueil ïnAi^ p. 586, n.
2 Le compte rendu par d^AndUly à lea enfeiU^» Je 23 décôlibre l65»Jr, indique d'où Tenait à ton troisième fih le lurnom de Luiancy : « Toutes i les i^quiiitîons que j'aj... fiiites à Pompenne, y compris eelie de$ boU (k c Luzan$!f^ le liastiment et toutes les clostnres de Bellerene,.., la maison de c 9fdair que j*ai fait bâtir à Pomponne...» etc. > — On sait que ce si|rnooft du troisième fils de d'AndiUy fut usurpé par le Mard de VacUioe Bei^udi^tean, Jésuite renégat, qui suscita un violent ori^ ep AiogletçrFQ contre les Catholiques, et que le grand Ârnauld apprécia sévèrement dans son Apologie pour (es CaikoUfueê, -<- Cf. Goiûet, Vie ile NieoUt part u, p. 38.
^ s C'est le titre qui lui est donné dans le testament de Simon Boa (i3oc« tobre 165S; voir plus bas, p. 183], où U ^t d^teigaé wmm nécqtemr t#i toiMoUirç*
180 UCS FILS D'aMAUIJD I>*AllDnXT.
que sa propre vocation dans le choix d'une carrière ; et Robert, dont l'ambition s'efforçait d'échelonner les siens sur toutes les avenues du trône, l'avait placé comme page chez le cardinal de Richelieu ^ Haisi le jeune page n'avût rien de ce qu'il fallait pour réussir près du grand ministre. Il était d'une capacité contestable, d'une ignorance incontestée*, et manqusdt surtout de la qualité que possédsdent jusqu'aux femmes de sa famille, l'énergie. En même temps, il avait des siens l'inquiétude et l'opiniâtreté ; et comme les siens aussi, il laissait ce double défaut influencer ses impressions, qui tournaient à des méfiances invincibles ou inclinsdent à des dévouements absolus. — Toutes ces tendances aspiraient à un appuL — Robert l'avait cherché pour son fils au fatte du pouvoir; Luzancy ne le trouva que dans h dottre et dans la prison. Au lieu de briguer les {aveurs du p\ùasant cardinal, il implora les conseils de son captif, V abbé de Saint-Cyran ', qui du fond des cachots de Vincennes eut pour interprète et pour auxiliaire une jeune novice, Catherine de Swite-Agnès, la sœur aînée du page K Celui-ci, rendant au ministre une enseigne qu'il
i Mém, de d^AndiUy Jiir Saini-^yran; Le Clere. Fiej édif, de P, K, 1 1» p. 41 ; Biém, de Lancelot, t i, p. 838. « Il avoit été mb page Uwt c Jeane chei M. le cardinal de Richelieu, chez qui ces plaoes-là étoiest i alors extrêmement briguées... • (Mim, de Fontaine, t. i, p. iSS.)
s • On le mit a?ec M. de Saci pour lui apprendre le latin... Mais, à la ff première Icntalife, on reconnut aisément qu^entre tant de talens qae c Dieu lui donnoit, il n^aTOît pas reçu celui des sciences. > (Mém. de Faittaine, L i, p. 125.)
S Lettre» de Saint^Cyran, du 16 mars 4641 et du 15 nofembre 1041, t I, p. 88 et 122 ; Mém» de Fontaine^ 1 1, p. 128; Mém, de LanceloU !• >• p. 389. — Cf. rindication des personnes à qui sont adressées les lettres de Saint-Cyrao, Becmeit in-12, p. 150.
4 Catherine de Sainte-Agnès* (D. QéDeDoet, HUt. de P, Ai u vm,
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en avait reçue ' et qu'il desservait dans les douceurs d'une garnison, fut, à dix-neuf ans [16A2], s'abriter aux murs de Port-Royal 2. — Il y trouva son véritable peint d'appui. Pendant quarante-deux années que vécut encore ce pieux transfuge des camps [168A], activité, désirs, élans de l'âme, affections de famille, tout se concentra pour lui dans cette vallée des champs où son cœur pouvait n'obéir qu'à sa meilleure impulsion, le dévouement. En dehors, au contraire, tout redevenait pour lui inquiétude et méfiance^, même parmi les siens. Trois fois la persécution le chassa de cet Eden, où sa véritable vie s'était éveillée, et le renvoya sous les frais ombrages de Pomponne^. Là il retrouvait la solitude, la prière, une partie de sa famille ^, et, dans sa famille même, des exilés comme lui. Mais son esprit agité ne pouvait s'y prendre à aucune consolation ; et trois fois on le vit, entraînant avec lui ceux qu'il aimait le mieux, ses compagnons d'exil.
p. 82 ; Mém, de Laneelot, t. ii, p. 178.) Elle avait été Dovice ao Saint- Sacrement; mais elle n*y était plus, comme le dit Besolgne. {Hiêt, de P, R,, U nr, p. 4. — tif* NêcroL de P. A., p. 71 et 491, et D. Glémencet, t. iv, p. 852.) M"* Poulain de Nogeot (Hkt. abrt.g, deP.R., t. ii, p. 81 j confond ' Catherine de Sainte-Agnès avec Angélique de Saint-Jean. ^ Catherine, fille aillée de d'Andilly, mourut à Port-Royal de Paris, à Tâge de vingtneuf ans, le 28 décembre 1648. « Elleavoil presque perdu la vue, pour avoir f
• transcrit la plus grande parUe des lettres de M. de Saint-Cyran [Imprimées
• par d*Andilly, son père], qui élolent mal écrites, et quelques-unes seulec ment en crayon. » (Recueil {n-i2, p. 161.)
1 Afe'm. de Du Foêsé, p. 75; Néerol, de P.R,, p. 73, et Mém. de Fontaine, 1. 1, p. 128 ; D. Glémencet, HisU de P. A., t. viii, p. 85.
2 Voir plus haut, t. ii, p. 17, p. 20 et p. 121.
s Voir plus haut, t. ii, p. 120, lettre de M**« de Pomponne.
4 En mars 1 656. (Mim. de d^Andilly, part, ii, p. 189-148 ; le RacueU im-1 2, p. 281.)— Le 9 septembre 1664. {Ibid,, p. 158.)— EnHn en 1679, {Mém, de Du Foêté, p. 851 ; Le Clerc, Vie$ édif., t. iv, p. 56-59 ; Guilbert, AUm. ckron,, t. Il, p. 574.— Cf. Néerot, de P. R., p. 74, etc. )
6 D*Andilly, Ôaey, Pomponne et ses enfanu.