H LA FAMILLE NI LA PERSONNE DU SIEUR ABBÉ DE POMPONNE. A
ce regard des sentimens de M. Amauld^ il n'est nullement <c question de les justifier ; et comme si l'on vouloit même a donner au P. Pichon gain de cause sur ce point, l'on rapfc pelle la censure toujours subsistante (dit-on) , de la Fa* c< culte de théologie contre ce célèbre docteur; censure c( qui n'a rien de commun avec le sujet du livre du Jésuite ; « censure aujourd'hui si décriée parmi tous les gens insa truits; censure (pour le dire ici en passant), sur laquelle a il est aisé de se mettre au fait par la lecture de la troi- « siëmel^r^r^ provinciale ^; et dont on peut voir aussi ' (( une relation succincte, mais exacte, dans Y Abrégé de n f histoire de Port-Royal, par feu M. Racine ; censure « enfin qui, n'ayant aucun trait à la matière du livre du « P. Pichon, ne fait pas que le livre de la Fréquente tt communion de M. Amauld soit digne (comme ce Je- « suite le dit), de toutes les censures de l'Église et de tt toute l'horreur des Chrétiens. On a fait entendre au roi tt (sebn la dernière phrase du préambule de cet arrêt) , « quç: tt ceux qui ont fait imprimer l'acte de dépôt fait tt par M. de Pomponne, n'avoient eu en vue que de troutt hier DE NOUVEAU la paix de l'Église. Cet exposé fait voir tt combien on en impose au roi sur le véritable état de tt l'Église, et sur ceux qui y causent réellement le trouble tt ou la paix. Et quelle autre vue auroient pu avoir ceux tt qui ont fait imprimer cet acte, sinon de rendre du « moins la foible et très foible réparation faite à M. Artt nauld aussi publique que le livre abominable où il est
1 Cf. Suppiim. aux Nouv, eecU:, du S9 octobre 1748, p. 175.
tït LES PCÎITS-MLS D'ARKAmB D'AKDILLT.
« si indignemeiit calomnié F n Ymlà ce que pensait k parti janséniste de la réparation obtenue par l'abbé de Pomponne.
Voici comment ses chefs agissaient quand ils étai^t animés de Tesprit du grand Amauld. — Lorsque Tévëque d' Au terre avait vu le petit'^neveu de son héros battre en retraite devant un seul Jésuite, renfermant son dédain en lui-même, il s'étidt précipité seul contre toas les Jé^ suites à la fois \ et pour attaquer le corps sur lequel d'après la logique constante du parti il voulût faire tcxnber le blime mérité par un de ses membres, il avait choiM le premier prétexte qui s'était offert, un mandement star Tusi^ dés œufs durant le carême de l'année 1 750 '. Dans ce mandement, il se posait cette question : « D'où vient « donc que nos disputes ne finissent point? n Et il répondait : « Cela vient surtout d'une société d'hommes (( dans l'Église qui ne voudroient les voir fmies que par (f rétablissement paisible des nouveautés profanes et des Il erreurs pernicieuses qu'ils ont introduites et qu'ils ence seignent ; et par la proscription d'une doctrine toujouis Q l'évérée dans l'Église, et de vérités très importantes (c appuyées sur le fondement inébranlable de l'Écriture <x et de la tradition... Avec de tels hommes, et à de telles « conditions, il est impossible d'avoir une paix solide et « durable ; parceque la paix véritable ne peut être fondée (( que sur la vérité *. »
Cette attaque ne pouvait rester sans réponse. Le chef et l'antagoniste de M. Caylus^ qui avait hésité à soutenir un lésttite seul, descendit plus vaillamment dans la lice
1 C*e8t le n* 87 da recaeil de M. Delan, Appendice, note R.
pour les soutenir tous. Le métropolitain écrit au suffragant { <( C'est une injure que vous nom faites à nous tous « que rinvective violente (/ne vous faites [ceci est le style « d'un membre de l' Acad^ie françasse]> contre une so» « ciété qui, sous nos ordres^ rend des sauces utiles aux « peuples qui nous sont confiés... Par ce seul trait vous « faites du Saint-Siège et de tous les évèques du monde «des {MÎévaricateurs ou par indolence, ou par maliu gnité. . . ' » A ces reproches assez vifs succèdent bientôt, sous la plume toujours un peu hésitante du prélat, de tondres prières. Il ne croit pas, lui> que la paix soit incompatible avec l'existence de la Société de Jésus, et il dit à son subordonné : «Tout supérieur que nous sommes, (( prostenié à vos genoux, nous vous la demandons cette <( paix au nom de Jésus-Christ, notre père et notre juge ; (( notre père en ce jour pour réunir à la famille l'enfant « qui s'en est égaré, et bientôt peut-^tre notre juge * 1 »
(( Relevez-vous, Monseigneur, lui répond l'ëvèque <( d' Auxerre, car je ne dois pas laisser à mes genoux mon « métropolitain et mon supérieur; une posture si humi- (( liante ne vous convient pas... Il vous étoit réservé de « fouler aux pieds toutes les bienséances, de me calomnier, « de m' outrager, sans que j'y aye donné lieu et de vous « prosterner à mes genoux pour me comparer à l'enfant (( prodigue... Quand vous parlez ainsi, on croit entendre, « non un archevêque qui écrit à l'ancien de sa pro- (( vince et du royaume, mais un Jésuite en colère gui se « tâche, sous un nom respectable, pour exhaler sa bile'^.n
Ce langage à coup sûr est plus grossier qu'il n'est
* Dcltcy, Vie de Cayluê, U ii, p. 319, 3 Jbid,, p. 333.
8 Ibid.
272 LES PEUTS-niS d'àbhauid d'andilly.
apostolique ; mais dans sa brutale véhémence n'appartient'il point à Técole qui démontrait géomètriqueroeiL' la manière de dire des injures ' plutôt qu'à celle où ïcz suppliait le roi d'anéantir Port-Royal dans le souvenir à: la famille Amauld, et de ne laisser subsister pour oelle-ci aucun vestige de son dernier triomphe ? — ^Triomphe épbe mëre qui du huis-clos était passé sans transition soos les fourches caudines ! Triomphe flétrissant qui avait amené un vieillard septuagénaire à voir renouveler, par le conseil dont il était doyen, et consigner dans un arrêt, en présence du roi, cette censure presque oubliée de la Sorbonne contre son grand-oncle, à laquelle dans sa Jeunesse il avait dû éviter de souscrire pour échapper au d^bonneur-. — Et cependant cette épreuve n'était ni /a dernière ni la plus humiliante de celles que \a fortune rései-vait à son triste courage.
Tout le temps qu'avait vécu son frère aîné, c'était à celui-ci que l'abbé de Pomponne avait laissé le sob d'oublier pendant quinze ans dans un caveau les restas exhumés de leur famille, puis de les enfouir entre quelques planches, avec des inscriptions de parcheminé Maintenant que ce frère était mort, c'était à Fabbé luimême qu'il eût surtout appartenu de prendre quelques mesures plus efficaces pour la conservation de cet illustre dépôt. « On avoit pensé dès 1725, dit Guilbert avec son
* Voir plus l^aut, L iî, p. 16i, n. 2.— L'évéque d'Auxerre n*était pas d'aiV leurs le seul prélat janséDÎste chez qui les démonstrations du grand Arnanlé eussent produit la conviction, et entraîné la pratique. L*éréque de Montpellier ne parlait jamais des ennemis du Jansénisme autrement qu^en les désignant comme de puani$ MoUnistes* (Collet, Lettres critiq, sur difér, pointa tthiât,, p. 3.}
^ Voir plus haut, t. n, p. 235.
' Voir plus haut, t. ii, p. 232.
CHAP. y, SEGT. n^ ART. IV. 275
a exactitude janséniste ', que cette bière de chêne et (( ces étiquettes de parchemiu ne pourroient résister à (( l'humidité d'une chapelle souterraine, surtout étant K enfermées dans la terre ou le sable. Il fallut se con- (( tenter alors de ce que M. de Pomponne voulut faire, (( sauf à réparer ui) jour ce qu'on voyoit être mal fait. » Dans cette prévision, on avait pris et soigneusement conservé le plan de la bière et de la place qu'y occupait chacune des précieuses dépouilles K
Vingt-trois ans s'étaient écoulés [1 726-1748]. La veuve du marquis de Pomponne, Constance de Harville, existait encore ^, mais elle était âgée de soixante-seize ans ; sa fille unique, Constance-Emilie, qui avait dû porter la terre de Palaiseau au marquis de Gamache, était morte [19 mars 17â5] ^, et le curé de Palaiseau, si favorable aux idées jansénistes, était atteint d'une maladie mortelle K Les conjonctures prévues jadis par le ministie Le Blanc ^ étaient sur le pointée se rencontrer, et personne n'y avait pourvu. Cependant, dit Guilbert^ « quelle ques personnes de piété étoient toujours inquiètes sur « cet article» et pressoient pour qu'on mît ce précieux « dépôt plus sûrement. » Mais on avait attendu sans doute jusqu'au dernier moment que la famille Arnauld, près de qui devaient avoir lieu ces instances, prit l'initiative. Vaine attente I « Cette translation, poursuit Guil-
^ Mém* chronoL, L ti, p. 295.
^Ibid.,p. 296.
* Elle ne mourut que le A juillet i'?56. (Journal de Verdun^ août 4756, p. 158.) 4 Journal de Verdun, mai 1745, p. 899. 6 Guilbert, Mém, ckron,^ U ti, p. 295. ^ Voir plus haut, t. ii, p, 232.
? Mém. ehronçU, ibid.
21& LES PBnrs-nLS b'aknaum u'âmilly.
« bert ^ coiifititueU m frais ; peu ëe p^aonBes eussent « vouhi faire les dépenses conveiiables. Un gentiilhomme a vivement animé de Fesprit âe religion [qui n'avait « probablement ni bénéfices de trente mille Kyres de tt rente, ni fantaisie de quatre cent mille livres] , sans « s* embarrasser de œt obstacle, ne peasa qu'à l'exécn- <( tien d'un projet [trop] longtemps différé.... Tout étant tt disposé, tt procéda avec recueillement et respect, mais « sans aucune autre cérémonie, à cette œuvre de piété. » Le samedi 90 juillet 17^, après qu'un sarcopb^e de pierre eut été mystérieusement descendu dans 1^ cryptes de Palaiseau, ajH'ës que le bedeau et quatre prêtres s'y furent réunis, le gentilhomme y entra suivi de queJques ouvriers ^, et les portes durent se reiermer. L'un des assistants tenait une plume pour dresser procès-verbal de ce qui allait s'accomplir '.
Ce procès-verbal dont Guilbert avait eu communication, mais dont il n'avait publié le texte qu'en y supprfmant par prudence les noms du gentilhomme jusqu'à cette heure inconnu et de ses pieux complices, nous l'avons retrouvé, sur l'indication de notre coU^e, H. le comté de L'Escalopier, entre les mains si riches et si libérales de M. Feuillet de Gonches, qui a bien voulu nous le communiquer. En voici la copie :
« Aujourd'hui est comparu pardevant les conseiflers « du roy, notaires à Paris, soussignés, messire Gabriel- (( Etienne Rioult de Curzay *, cbevalKer, seigneur de
1 Mém. ehron,, L Ti, p. 295;
2 Ibid.
» Ibi<L, p. 397.
A La Chesnaj^e Desbois, Dict, de U nobkiêe, et le P. Ansdlne, GêméaLt ?• Cunay.
« Curzay, Forzon, Boismétais, La Roch^ et autres lieux, a demeurant à Paris, rue des Fossés-de^l'Estrapade, pa- (( roisse Saint-£tienne-du-Mont ; lequel a apporté à De* « langlard, notaire, l'un des soussignés, l'original en « parcheotin d'ua procès-verbal en forme de certifficat ce du changement de la caisse où étoient renfermées « différentes reliques en l'église de Palaiseau, en datte <( du 20 juillet 1748, contrôlé ii Paris par Lacroix, le 10 « avril dernier; requérant ledU Delanglard de le garder « au rang de ses minuttes, pour lui en délivrer les ex^ « péditions nécessaires, dont acte après qu'il a été dudit a sieur de Curzay signé et paraffé en préseqce des no* (( taires soussignés. Fait et passé à Paris, es études, Taa « 1749, le 2 may. £t a signé la miautte des présentes, « demeurée audit maître Delanglard.
« Ensuit la teneur audit certificat.
0 No^ soussignés certifions à qui il appartiendra que « le samedi vingtième juillet 17A8, par respect pour les « saintes reliques de Port^Reyal enfermées dans la chaii pelle basse de l'église de Palaiseau, et pour la conser- « vation d'icelles; lesdites reliques, ayant été tirées de la tt caisse et grande boéte de bois preaqu'entië^ement « pourie où elles étoient déposées, ont été remises dans le « même ordre, et en observant les mêmes numéros, dans « des boêtes de plomb chargées chacune d^une étiquette a de cuivre sur laquelle a été gravée )a même inscription tt que portoit la précédente étiquette de parchemin ' ; le « tout renfermé dans une grande auge de pierre enfoncée « en terre au même lieu et en la même place où étoH
< • Les étiquettes de pardiemin étoient si gâtées par Tliuiiiidité qu*on n'eq • |HUliie(in*iUK8CQfe.B (GiiUbert,JIMpi««Ar(mo(.^ t vj,p.2M.}
376 UBS PETrrS-PILS d'arnaiild d*andillt.
« cy-devant la susdite caisse de bois; après quoi ladite « auge a été couverte d'une dalle de pierre pardessus « laquelle a été remis l'ancien carreau de ladite chapelle (( au même état où il étoit auparavant. En foy de quoi tt nous avons signé le présent acte, et fait double. — (( Signé Dumont, prêtre chanoine dePalaiseau ; De Guertt ville, chapelain de Palaiseau ; N. Levasseur, cbanoioe « et chapelain de Palaiseau; Blacourt, ancien domesti- « que de M. l'abbé Lambert, prieur de Palaiseau ; Pierre- « Alexandre Danjan , architecte, comme ayant conduit « le susdit ouvrage ; François Leclair, masson, qui a fait « ledit ouvrage ; Etienne Plet, bedeau de ladite paroisse ; « Bance, prêtre doyen des chanoines, et vicaire.
« A côté est écrit : Controllé à Paris le 19 avril 1 7à9. « Reçu 12 s. Signé Lacroix. Au do% e%t encore écrit : « Signé et paraffé au désir de l'acte de dépôt passé de- (( vaut les notaires soussignés cejourd'huy 2 may 17&9. tt Signé Rioult de Gurzay.
tt Est l'original des présentes demeuré annexé à la tt minute de l'acte de dépôt dont expédition est ey-dessos tt et de l'autre part, le tout demeuré audit maître De- « langlard, notaire. — En marge : Scelé ledit jour, xvi s. tt — Signé Duchêne (?)*, Delanglard. »
Ainsi, un pauvre gentilhomme que la découverte de son nom laisse tout aussi inconnu que le silence de Guilbert, quelques prêtres ignoi'és comme lui, un architecte, un maçon, un ancien valet et le bedeau de la paroisse, voilà le dernier cortège de ces noms qui ont ému le siècle de Louis XIV et dont les héritiers resplendissent à la cour de Louis XV ! C'est pour ceux-là seulement à qui elles ne sont rien que les dépouilles de la famille Amauld deviennent de saintes reliques, A moins que derrière ces
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personnages obscurs on ne soupçonne quelque bras plus puissant qui les fait agir ; un courtisan qui, pour en finir avec d'incommodes aïeux, vient, fidèle à ses habitudes, sceller leur dernière tombe incognito, sous la responsabilité du pauvre gentilhomme? Mais, si cela est, que ' penser du courage, et^ si cela n'est pas, que penser du cœur de l'abbé de Pomponne? — Pour l'avoir été moins spontanément, ne finit-il point par être plus honteusement servile que son frère?
Celui-ci n'avait plongé dans l'oubli que des cendres ; celui-là n'avait ravivé la mémoire des siens que pour la laisser plus profondément flétrir. L'un s'était laissé remontrer son devoir par un ministre, puis il l'avait accompli sinon tout entier, du moins en personne ; l'autre s'était laissé devancer ou représenter par un bedeau. — Le premier, après tout, n'était pas théologien; le Jansénisme n'était dans sa vie que ce qu'y avsût été son ambassade, un accident dû à ses antécédents de famille. En le défendant il eût encore accompli une nûssion extraordinaire. Et puis sa carrière était entravée, et lorsqu'il cherchait à en tourner les obstacles il avait deux fils presque adolescents dont il ne prévoyait pas la mort prochaine ^ — Mais l'abbé de Pomponne , qu'avait-il donc à redouter? lui le dernier des siens 1 lui au comble des honneurs ! lui prêt à descendre dans la tombe ! — Docteur en droit comme son bisaïeul Antoine, conseiller d'état comme l'avait été d'Andilly^ son aïeul, ambassadeur comme l'avait été son père le marquis de Pomponne, prélat plus riche, sinon de même ordre, que l'évêque d'Angers, prêtre ainsi que le grand Amauld, commandeur
f Voir pla9 huât, t. ii, p. 217, n, 6, et p. S29, n. 3.