II
jeune Antoine cependant annonçait d'heureuses dispositions ; et ses Mémoires, qui ont été publiés en 1756, prouvent quel parti l'on aurait pu tirer de son esprit. Confié, avec le second de ses frères, Simon de Briottes, à l'abbé de Barcos l [1622-1631], neveu et successeur de Saint-Cyran, son enfance se façonna même à l'austérité de son précepteur 2, mais ne put se ployer aux rudes exigences de son père 3. L'élève se rebuta de ses études, et Robert de l'héritier de son nom. Celui-ci d'ailleurs,, il faut bien l'avouer, annonçait un esprit fougueux et léger à la fois, et ses dispositions semblaient tendre à l'épicurien plus qu'au Janséniste4. Cela lui coûta son droit d'aînesse. Ce droit, Robert le transféra dans son cœur d'abord, et plus tard dans sa fortune, au puîné, le sage et judicieux Simon, qui fut le marquis de Pomponne, et dont Louis XIV fit le collègue de Louvois et de Colbert. Au moment même où les tendances d'Antoine faisaient augurer qu'il ne serait pas assez régulier dans le monde pour y réussir, son père le destinait au sanctuaire 5. La famille Arnauld avait introduit déjà, ou de-
1 Mém. de Lancelot, 1. 1, p. 364-368.
2 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. A.
3 « C'est le plus ardent et le plus brusque des humains. » (Tallemant, t. ii, p. 313.) — «La sage conduite [de Barcos] étoitbien nécessaire pour « tempérer un peu l'humeur ardente de mon père, qui pour vouloir nous « rendre trop sçavans, en nous tenant continuellement attachés à l'élude, « nous en auroit bien pu rebuter.» (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. l\. )
4 C'est ce que lui-même appelait avoir un heureux tempérament. (Mém., part, ii, p. 64.)
5 « Mon fils, lui disait sa mère, vous sçavez les pensées que votre père « a toujours eues sur vous, et qu'il ne désespéreroit pas de vous obtenir « quelque abbaye..." (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 17.) Son père n'avait pas désespéré non plus, dans le principe, d'en faire un partisan du Jansénisme, si c'est lui dont Robert se faisait accompagner dans ses visites à Saint-Cyran, détenu au bois de Vincennes. { Mém, de Lancelot, t. i,
CHAP. IV, SECT. ls ART. I. 3
vait introduire bientôt, dans l'Église trop de membres destinés à la régénérer, pour que d'Andilly ne se crût pas autorisé à y aventurer un sujet douteux. Et puis, qui peut répondre des effets de la grâce? Les deux illustres sœurs de Robert , Angélique et Agnès , ces gloires de Port-Royal, n'étaient-elles pas entrées dans le cloître, qu'elles devaient réformer, l'une à sept ans, l'autre à cinq1? N'y étaient-elles point entrées à la faveur d'un faux2, pour y recevoir en morale les traditions
p. 68.) Mais Lancelot doit se tromper. (Cf. Menu de d'Andilly sur Saint- Cyran ; Vies édif. de P. R.} par Le Clerc, t. i, p. 34.)
1 Voir les Mém. delà M. AngèL, 1. 1, p. 8-23, 263-285; t. n, p. 247-255, etc.
2 « Il y avoit trois abus dans mon établissement en qualité d'abbessede « Port-Royal. Le premier l'ambition de M. Marion, mon grand-père, d'avoir « deux de ses filles abbesses. Le second de m'avoir fait faire des vœux à « neuf ans, et bénir à onze, contre toutes les loix de l'Église. Le troisième « d'avoir fait un mensonge au pape pour avoir des bulles; car on exposa « que j'avois dix-sept ans, ce qui étoit très faux.... » (Mém. de la M. Angélique, t. ii, p. 262.) « Les bulles ayant été d'abord refusées à Rome « parceque la suppliante n'éloit que novice; on en redemanda d'autres « après sa profession, sous un autre nom, sçavoir sous le nom d'Angélique, « qu'on lui avoit fait prendre dans la confirmation, au lieu de celui de « Jacqueline qu'elle avoit dans la première supplique. » (Besoigne, Ilist. de P. R., t. i, p. 5.)« Quand j'eus plus de quinze ans, feu mon père me fit un a tour d'adresse qui me causa un extrême dépit... Il écrivit, comme je le « jugeai par une ligne que j'en lus, une ratification de mes vœux, me la « présenta, sans m'en avoir parlé, et me dit sur-le-champ : Ma fille, signez « ce papier. Cela étoit assez mal écrit, et je crois qu'il l'avoitfaità dessein, « afin que je n'eusse pas le tems ni le moyen de le lire. Je n'osai lui dece mander ce que c'étoit tant je lui porlois de révérence... Je signai cet acte « crevant de dépit en moi-même... » (Mém. de la M. Angélique, t. n, p. 259.) « Lorsque j'eus dix-sept ans, qui est l'âge qu'on avoit dit à Rome « que j'avois pour obtenir mes bulles, quoique je n'en eusse que neuf, « mon père y renvoya pour dire la vérité, en demandant pardon du men-
« songe, et obtint de nouvelles bulles » (Mém. de la M. Angélique,
t. i, p. 326.) « On voit que les Jésuites... auraient pu rétorquer avec lé- « gitimes représailles sur les ruses et accommodements de conscience dont « MM. Amauld et Marion ne se firent pas faute dans toute celte atfaire. » (M, Sainte-Beuve, Port-Royal , t. i, p. 80.) — Un rapprochement qu'a
k LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.
de Gabrielle d'Estrées *, en religion les seuls enseignements de leur cordonnier2? Angélique n' avait-elle pas
oublié M. Sainte-Beuve est celui-ci : Antoine Arnauld, qui a subtilisé à Rome des bulles pour ses filles, à ses filles des signatures pour se mettre en règle avec Rome, est le célèbre avocat qui en 1594 avait plaidé pour faire chasser de France les Jésuites (voir plus haut, p. 38, n. 3), et qui en 1603, écrivit son Franc et véritable discours au Roy, pour les empêcher d'y rentrer, les accusant d'avoir renarde et épié en France le moment de s'y établir à la faveur des recommandations qu'ils obtenaient de Rome ; de capter la jeunesse et de circonvenir les âmes faibles pour se faire signer des testaments. (Mém. de la Ligue, t. n, p. 146 et 157)... Mutato nomine de te, etc. Il est vrai que le nom est beaucoup dans ces sortes d'affaires ; car il en est de l'opinion comme de la chancellerie romaine : le nom changé, ses jugements peuvent changer.
1 On sait de quelle manière Henri IV introduisit Gabrielle d'Estrées à Maubuisson. (M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. i, p. 82.) Il y avait un an qu'elle y était enterrée (10 avril 1599. — Gallia christ., vin, p. 936) lorsque Jacqueline y entra comme novice (25 juin 1600. — Guilbert, Mém. kist. et chron., t. i, p. 255). L'abbesse à qui on la confiait était Angélique d'Estrées, sœur de Gabrielle, et tellement dissolue que celle-ci cherchait à lui en faire honte (ibid., p. 259. — Cf. Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 110, 130), et que le roi fut obligé en 1618 delà faire enfermer aux filles pénitentes de Saint-Magloire. (Ibid., t. n, p. 65-69.) Aussi l'historien janséniste s'écrie-t-il dans son aigre bonne foi : « Les réflexions du lecteur me prête viendront sans doute... Henri IV installe là une intruse qu'un crime de « parenté protège, et que son dérangement particulier met au dessus des « règles... Et les évêques se taisent, parecqu' aucun intérêt pécuniaire ne les « mouvoit...z (Il y a loin de cette réflexion à la préface que d'Andilly adresse aux évêques gallicans, plus haut, p. 30; mais elle se rapporte assez à la remarque que faisait Lancelot en rendant compte à Sacy de l'éducation des fils du prince de Gonti : « Pour les valets de pied, j'ai vu plus d'une fois son « altesse apporter plus de précaution pour en donner àMesseigneurs... que « beaucoup d'évêques n'en apportent pour donner un prêtre à l'Église. » (Mém. de Fontaine, t. n, p. 486)... « Cette abbesse mondaine est amie du « roi, et l'est conséquemment de M. Mari on, selon l'usage des favoris. « Celui-ci la charge de l'éducation et du noviciat d1 Angélique, sa petite- « fille [car Jacqueline à sa confirmation avait quitté le nom de sa patronne « pour prendre celui de l'abbesse....] Cette abbesse pour la préparer à la « chasteté la mène... où la fameuse Gabrielle se trouve avec le roi... » (Guilbert, t. i, p. 258.) Sur ce dernier point Guilbert se trompe; comme nous l'avons dit, Gabrielle était morte.
2 « Elle fit sa première communion sans avoir reçu aucune instruction
hésité dans les premières fougues de sa jeunesse à fuir les murs de son couvent pour se jeter dans un asile calviniste l ? C était du haut de ces murs cependant, et lorsque la jeune fille les mesurait de l'œil pour les franchir, que la grâce était descendue. — Antoine fut donc destiné à l'Église.
Mais ce n'est point chez les mères que l'amour se méprend sur les désirs d'un fils, ou les violente2: celle du clerc prédestiné obtint de son mari qu'il en fit un soldat [1635] 5. Pauvre mère, qui était réduite à réclamer comme une faveur pour son premier-né les périls des camps en échange des dégoûts du cloître ! — Antoine fut
« convenable. 11 arriva seulement par hazard qu'un pauvre savetier, voisin « du couvent [et qui raccommodoit les souliers des religieuses, — Guilbert, « ibid., t. i, p. 280J, lui donna un petit livre de prières, qu'elle se mit à « lire tout le temps qui précéda sa communion. » (Besoigne, Hist. de P. R., t. i, p. 6. ) — « Tout scmbloit conspirer à la perte de cet enfant, et la « conduire peu à peu à être une victime d'iniquité. La grâce la délivrera « cependant... » (Guilbert, ibid., t. i, p. 259.) — Il est vrai qu'à Port-Royal les cordonniers étaient parfois des gentilsbommes (Let très de la M. Angélique, t. ii, p. 01, lettre ccccv, mars 1652; Cf. ibid., p. 89, et le Recueil i7i-12, p. 217), et que l'on y avait des princes pour savetiers. (Mém. de Lancelot, t. i, p. 38; Goujet, Vie de Nicole, part, n, p, 38 ; Hist. des Persécuta p. 123 et 30/j.) 11 en était de même des menuisiers. (Menu de Fontaine, t. n, p. 352.)
1 « Je ne pouvois plus souffrir la religion [la vie du cloître] que je n'avois « jamais regardée que comme un joug insupportable..; et ayant inclination « pour la vie d'une honnête femme mariée, je délibérai en moi-même de c quitter Port-Royal, sans en avertir mon père et manière..., et me marier « quelque part. Je crus alors qu'au pis aller je scrois en sûreté à La Ro- « chelle, quoique je fusse bonne catholique... » (Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 2G8, et t. n, p. 255.)
2 « On a raison de dire qu'il n'y a rien de comparable à la tendresse « d'une bonne mère. La mienne me reçut entre ses bras...; je fus près «d'être étouffé par ses embrassemens. » ( Mém. de l'abbé Arnauld , part, i, p. G3.)
3 Ibid., p. 11,
un brillant mousquetaire1. — Mais la mort de sa mère suivit de près son éloignement [1637] 2. La froideur 3 et la parcimonie de son père à son égard le dégoûtaient du service 4. Il crut rendre celui-ci plus affectueux et plus libéral en consentant à la spoliation de sa fortune à venir. Robert, soit pour favoriser Simon, soit pour être plus facilement généreux envers Port-Royal 5, voulait se défaire de sa propriété d'Andilly. Le consentement de
1 « Il fallut se résoudre à commencer comme les autres, par porter le « mousquet. » (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 30.)
2 « Il ne pouvoit rien m 'arriver de pis ; et je puis dire que je perdis tout, « en la perdant. C'étoit toujours une médiatrice puissante auprès de mon « père. » (Ibid., p. 102.)
3 « Je seray très aise que mon fils [Antoine] ne vienne pas icy [à Paris] « avec vous, si ce n'est en cas que vous veniez pour quinze jours ou trois « semaines seulement ; et à condition de ne manquer à s'en retourner avec « vous; car ce n'est que du temps perdu, et j'aurois honte qu'il s'en revinst « à Paris lorsque tous ceux de sa profession en partent. » (Lettre de d'Andilly à M. de Feuquières, gouverneur de Verdun, en date du 4 février 1642 ; Lett. inéd. des Feuquières, t. i, p. 288.) Isaac de Feuquières, sous qui servait Antoine, savait sans doute aussi bien que d'Andilly ce qu'exigeait le service. Mais il ignorait peut-être de combien peu pouvait se satisfaire la tendresse paternelle de son correspondant, quoique son propre père Manassès de Feuquières eût pu l'édifier à cet égard : « car, dit l'abbé dans «ses Mémoires (part, i, p. 92), me parlant de beaucoup de choses, « M. [Manassès] de Feuquières vint à tomber sur mon père, et sur le peu « qu'il faisoit pour moi. Il blâmoit en cela sa conduite, et me dit ces paît rôles : Pour moi, je ne prétends point agir ahisi avec mes enfans, etc. » — Il faut reconnaître toutefois que d'Andilly était aussi jaloux de l'emploi du temps que le témoigne sa lettre du 4 février 1642 ; car on peut voir un peu plus bas, p. 7, n. 1, comment il employa cette année même, et probablement dans ce même voyage qu'il abrégeait à l'avance, et son temps et celui de son fils.
4 Ibid., part, i, p. 56, 92, 101, 212, 230, part, n, p. 2. — Il faut avouer cependant que la parcimonie de Robert se portait plutôt sur ses propres deniers que sur ceux de l'état : « M. Bouthillier, surintendant, écrit Antoine « (ibid., part, i, p. 140), me fit payer grassement [pour un voyage fait en « cour] par M. Fieubet, tous deux étant amis de mon père. »
s Voir Lettres de la if/. Angélique, t. ni, p. 114? lettre dcclxxxvi, du 9 décembre 1655,
l'aîné de ses fils lui était nécessaire; et pour l'obtenir il multipliait les promesses. « Je fus trouver mon père à « Paris, portent les Mémoires d'Antoine; il me confirma « ses promesses, et m'obligea de ratifier le contrat,., qui « étoit le plus grand tort qu'il pût me faire 1. 11 me donna a cent pistoles, et je n'en ai jamais eu davantage 2. »
Ces cent pistoles furent le plat de lentilles de cet autre Esaù ; bientôt il reconnut que c'en était fait de son droit d'aînesse. Et cependant s'il n'avait pas hérité de l'affection de son père, il en avait reçu une dose d'ambition qui, pour n'être pas identique à celle qu'aurait dû lui transmettre le sang, n'en eut pas moins de semblables résultats. L'année même où Robert, voyant la régente ajourner l'exécution de ses promesses, annonçait le projet de se retirer du monde [1643], Antoine, à qui la régence refusait un brevet d'aide-de-camp 5, prit le parti de remplacer sur ses épaules l'aiguillette par le petit collet. — Cela ne lui rendit point les bonnes grâces de son père.
Alors il s'exila de lui-même à l'abbaye de Saint-
1 Une note qui se trouve dans les papiers de d'Andilly prouve que la terre dont il portait le nom avait été vendue par contrat du 21 février 1643. D'après les Mémoires de son fils il paraîtrait qu'on avait persuadé à celuici que l'aliénation était consommée dès 1642. (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 230.)
2 « Ce n'étoit pas qu'il fût avare ; on pouvoit l'accuser au contraire « d'être libéral et même prodigue. Mais par malheur pour ses enfans, il « ne l'étoit que pour lui-même, et pour ses nouvelles amitiés, qu'en un « autre homme que lui, on auroit pu nommer amours, avec assez de raison. » ( lbid., part, i, p. 63.)
3 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 262. — Ce n'était pas l'éloignement du mariage qui avait fait la vocation d'Antoine. '< J'ai toujours cru, « écrivait -il à l'âge de soixante ans [1677], que s'il y avoit une vie heureuse « sur la terre, ce doit être celle de deux personnes qu'un parfait rapport « d'esprits et d'humeurs unit pour toute la vie par ce saint lien. Mais « enfin je ne devois pas être de ces heureux, (lbid,, p. 129.)
Nicolas d'Angers, où menait alors une vie assez dissipée l celui de ses oncles qui en était pourvu, et qui depuis, évêque d'Angers même, fut, ainsi que nous l'avons vu, l'un des quatre prélats les plus opiniâtrement dévoués à la cause du Jansénisme 2. L'ancien mousquetaire avait sans doute rêvé un cloître joyeux. Il s'éveilla au bout de cinq ans sous la crosse d'un sectaire. Ce réveil inattendu laissa sur sa physionomie quelque chose d'étrange et d'indécis, une sorte d'étonnement mêlé d'insouciance, et de joyeuseté tiraillée par le rigorisme; le tout, empreint dans ses Mémoires, y produit les contrastes les plus piquants. A tout instant le Janséniste improvisé se trompe de langage et de chemin. Il n'arrive jusqu'à son oncle qu'en traversant les ruelles, et c'est toujours par quelques madrigaux que commencent ses actes de contrition 5.
Un instant toutefois la tristesse, une tristesse profonde, prévaut dans cette nature composite, et tout d'un coup le madrigal éclate en pleurs. Madame de Sévigné vient d'apparaître pour la première fois au semi-janséniste, « arrivant dans le fond de son carrosse tout ou- « vert, au milieu de Monsieur son fils et de Mademoiselle
1 Mém. de l'abbé Arnauld, part, il, p. 3. « Nous passions une vie fort « douce [dans l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers]. » (Voir plus haut, t. i, p. 257.) Cependant l'abbé de Saint-Nicolas avait eu d'abord la velléité de réformer ses religieux, et avait appelé pour cela Saint-Cyran à Angers, où celui-ci : « en une assemblée de plusieurs ecclésiastiques et religieux, fut le « seul d'avis [sans doute avec l'abbé qui l'avait fait venir] d'introduire les réformés. » (Recueil in-12, p. 88.)
2 Mém. de V abbé Arnauld, part, ni, p. 79.
'à Mém. de Vabbé Arnauld; Cf. part, t, p. 89, 183, 212, 232; part, n, p. 23, 88; part, ni, p. 148, etc.; et part, i, p. 236; part, n, p. 133; part, m, p. 79, 100, etc. — Cf. Lett. inéd. des Feuquiéres, par M. Et. Gallois, t. i, p. 178 et 211.
sa fille, tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane; tant il éclattoit d'agrément et de beauté dans la mère et dans les enfans ! Dès lors, continue le mythologique abbé, elle me fit l'honneur de me promettre de l'amitié ; et je me tiens fort glorieux d'avoir conservé jusqu'à cette heure un don si cher et si précieux. Mais aussi je dois dire, à la louange du sexe, que j'ai trouvé beaucoup plus de fidélité clans mes amies que dans mes amis, ayant été souvent trompé par ceux-ci et ne l'ayant jamais été par les premières. C'est même ce qui m'obligera de passer légèrement sur ce que j'aurois encore à dire de ce qui me regarde, ne pouvant me ressouvenir, sans un renouvellement de douleur, des mortels déplaisirs que j'ai reçus de quelques-uns dont je le devois le moins attendre ; et qui m' ayant gâté l'esprit et l'humeur, m'ont rendu vieux avant le tems, malgré un assez heureux tempérament qui sembloit me promettre toute autre chose. — Il n'est pas nécessaire de fatiguer mes lecteurs par le reste d'une vie malheureuse, traversée de mille ennuis secrets que de justes considérations m'obligent plutôt de taire que de publier, et que Dieu a sans doute permis pour me détacher des amitiés du monde, auxquelles, par mon inclination naturelle, je ne m'attachois que trop fortement. J'en ai donné assez de preuves en ma vie, et à mon frère [Simon] plus qu'à personne, en lui donnant presque tout mon bien pour le marier K M. Fou-
1 « Ce ne fut pas sans douleur [qu'au sortir de mes études] il fallut me « résoudre à être séparé de mon frère [Simon]. Nous avions toujours été « élevés ensemble ; et comme je n'avais que deux ans plus que lui, nous « avions presque toujours été capables des mêmes exercices et des mêmes
« quet, procureur général et surintendant, dont il étoit « l'ami, avoit bien proposé son mariage à M. Ladvocat, « maître des comptes, lui témoignant même qu'il le « souhaitoit. Mais ce n' étoit pas assez pour un homme qui « pouvoit raisonnablement aspirer à de meilleurs partis « pour Mademoiselle sa fille, si je n'eusse assuré à mon a frère ce qu'on ne lui voyoit encore qu'en espérance. Je « ne me repens point de ce que j'ai fait; mais je ne le « conseillerai jamais à personne *. »
Antoine, après la mort de sa mère [1637] et d'un oncle maternel [1649] 2, avait hérité, comme aîné, et de la terre de Briottes, dont son frère portait le nom, et de celle de Pomponne, devenue pour son père une retraite de prédilection. Mais ce n'était pas assez que l'un lui dût son nom, l'autre son repos ; dépouillé de Briottes comme ill' avait été d'Andilly,il fallut encore qu'il se dessaisît de Pomponne pour doter l'heureux cadet, auquel il avait sauvé deux fois la vie dans leur enfance 3, et sur lequel reposaient maintenant, grâce à lui, les destinées de la famille. En revanche, huit ans après le mariage de Simon [1660-1668],
« divertissemens ; ce qui avoit fait une union entre nous telîe qu'elle de- « vroit toujours être entre des frères... Je puis dire que de mon côté je n'ai « point manqué à l'amitié que j'avois pour lui. On verra dans la suite les « marques que je lui en ai données, et s'il y a répondu comme il devoit. » (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 19.) * Jbid., part, m, p. 62.
2 lbid., part, n, p. 459. « Celte terre [d'Andilly] m'appartenoit à cause « de ma mère... Quant au bien de ma femme, voicy en quoy il consistoit : « Pomponne... Briottes... la ferme deChelles... la maison de la rue Geoffroy - « Lasnier, etc.. Je me servis de l'occasion favorable de M. d'Elbène qui, « à cause du voisinage de sa terre de Villeseau, désira d'acheter Briottes, « pour le vendre au denier trente... » (Compte-rendu de d'Andilly à ses enfants, 23 décembre 1652.)
3 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 7.
Antoine eut l'honneur, toujours un peu dispendieux, de tenir sur les fonts baptismaux l'une de ses nièces l. — La perte d'Andilly lui avait du moins rapporté cent pistoles. — Et cependant il devait savoir gré à son frère de cette onéreuse distinction. Elle ne lui avait pas été dévolue sans obstacles, sans combat même, du moins à en juger par un billet de Pomponne à son père, qui se trouve dans nos liasses sous la date du h septembre 1666, et qui fut écrit par conséquent deux années avant que s'accomplît le baptême où Antoine devait figurer comme parrain. « Mon frère m'a mandé qu'il faisoit état de venir cette « automne à Paris pour tenir Fanchon 2. J'ai à vous sup- « plier, en ce cas, de vouloir le traiter aussi bien que « vous auriez fait autrefois, et de ne lui rendre pas le
1 « II y avoit longtems qu'on me gardoit une de mes nièces pour la « nommer sur les fonts... Quand j'arrivai, je ne trouvai point mon frère... « Ma commère [belle-sœur de mon frère] étoit en Champagne... mais je « trouvai tout un monde nouveau pour moi : deux neveux et deux nièces que «je ne connaissois point... » {Mém. de l'abbé Arnauld, part, m, p. 98-103.) Celle de ses nièces que tint sur les fonts l'abbé Arnauld dut être Charlotte, plus tard religieuse professe de Malnoue, née en 1665. — Voir la note suivante.
2 M. de Monmerqué, Mém. de Coulanges, p. 413, n. 2, pense que l'enfant désigné ici sous le nom de Fanchon est Félicité, depuis mariée au marquis de Torcy. Mais le Journal de Verdun, mai 1755, p. 399 (Cf. la Gazette de France^ du 18 août 1696, p. 395), prouve que Félicité naquit en 1672, c'est à dire quatre ans après le baptême où l'abbé Arnauld figura comme parrain. Il ne peut être question dans la lettre de Pomponne à son père que de sa troisième fille (la première étant morte en 1662, et la seconde, Marie Emmanuelle, étant née en 1663. — Voir plus bas, chap. v, au commencement) ; cette troisième fille, née le 20 mars 1665, devait avoir pour marraine Mmc Hébert, l'une des sœurs de Mme de Pomponne, et dut porter d'abord le nom que lui destinait cette dame (Mém, de l'abbé Arnauld, part, ni, p. 99); maisMllc Chariot te Ladvocat, autre sœur deMmede Pomponne, ayant été substituée, comme nous venons de le dire, ù Mmc Hébert {ibid., p. 103 \ la jeune catéchumène dut recevoir le prénom de sa marraine véritable.
(( séjour de Pomponne désagréable, [de Pomponne dont « il s'était volontairement dépouillé ! ] comme il le trou- « vera sans doute si vous lui témoignez de la froideur. « Je souhaiterois qu'il se pût accommoder avec nous; « et au lieu de joie, il n'y trouveront que de la douleur, « si vous lui faisiez mauvais visage. Je vous supplie très « humblement, non pas tant de vous contraindre, que « d'agir naturellement en ne gardant rien sur le cœur r.» Mais l'inflexible vieillard garda toujours envers l'aîné de ses fils quelque chose sur le cœur ; et Briottes luimême, devenu, aux dépens de son frère, seigneur [1660], puis marquis [1682] 2 de Pomponne, et secrétaire d'état à l'aide de la fortune qu'il M devait [1671], laissa écouler trois ans sans faire tomber sur Antoine aucune des faveurs qu'il distribuait comme ministre \ Ce n'étaient cependant ni l'affection ni la bonne volonté qui manquaient au ministre ; la suite le prouva. C'était encore moins la puissance. Qu'était-ce donc? L'explication jaillirait-elle du rapprochement de deux dates ? — Robert mourut le 27 septembre 167A 4. Un mois après, Antoine fut abbé de Chaume 5. — Rien d'ailleurs ne contredit la
1 Mém. de Coulanges, p. 413, n. 2.
2 Voir La Chesnaye Desbois, Dictionn, de noblesse, v° Pomponne.
3 On sait que les secrétaires d'état avaient, outre leur département, certains mois affectés à chacun d'eux, pendant lesquels ils expédiaient tour à tour les lettres pour tous les bienfaits, dons et bénéfices que le roi accordait dans ces mois-là. Les mois du secrétaire d'état pour les affaires étrangères étaient mars, juillet, novembre. (Piganiol de La Force, Introd. à la description de la France, t. i, p. 571.)
A Mém. de l'abbé Arnauld, part, n, p. 210.
5 « Au mois de novembre 1674 le roi me donna l'abbaye de Chaumes, « plus considérable par le voisinage de Pomponne que par son revenu. » (Mém. de l'abbé Arnauld, part, ni, p. 175. ) Nous venons de dire que Pomponne signait les lettres de faveur en mars, en juillet, et en novembre.
triste interprétation qui naîtrait de ce rapprochement. Au contraire, la correspondance de Robert et de Pomponne ajoute aux présomptions qui en résultent un nouveau degré de probabilité.
Le solitaire de Port-Royal avait écrit, à la demande de son fils de prédilection, ces Mémoires dont plusieurs fois déjà nous nous sommes entretenus. Il les lui avait communiqués ainsi qu'àl'évêque d'Angers1. Ce dernier avait cru devoir adresser à son frère quelques observations sur le silence qu'il y gardait au sujet d'Antoine; et la lettre du prélat avait été envoyée à Simon. « Pour « la lettre de M. d'Angers, écrit Pomponne à son père « le 8 janvier 1667, je ne suis pas seulement de son avis « touchant mon frère, mais je vous en prie. Et tout ce « qu'Antoine a fait lorsqu'il portoit l'épée, et son chan-
D'Andilly était mort le 27 septembre ; Pomponne avait donc profité de son premier mois de grûces en faveur de son frère. Il fit venir ce dernier chez lui immédiatement après les rigueurs de l'hiver; et peut-être le plaisir qu'eut Pomponne à se réhabiliter près de son aîné, peut-être aussi le bonheur qu'éprouva Antoine à se voir réintégré dans sa famille, leur fit-il oublier trop promptement qu'ils venaient de perdre leur père ; car ce dernier était mort depuis dix mois seulement lorsque M,uc de Sévigné écrit à sa fille [26 juillet 1675] : « Croiriez-vous bien que je reviens de l'Opéra avec M. et « Mmc de Pomponne, et l'abbé Arnauld... ? La fête se faisoit pour l'abbé « Arnauld, qui n'en a pas vu depuis Urbain VIII, qu'il étoit à Rome avec « M. d'Angers. Il a été fort content. » On le voit, les querelles du Formitlaire n'avaient point éteint à Angers tous les souvenirs de Rome, non plus que la morale janséniste n'y avait neutralisé tous les souvenirs de l'Opéra. Après cet acquit de conscience, « sur la fin du mois d'août, dit l'abbé An- « toine, je fus passer huit jours à Chaume, où je n'avois point encore été. » (Mém., part m, p. 194.) L'Opéra avait eu le pas sur l'abbaye. L'abbé ne dit point qu'il fût allé visiter à Port-Royal le tombeau de son père (Voir cependant, ibid., p. 170: et dans Le Clerc, Vies édif. de P. /?., t. iv, p. 109, une lettre de l'abbé Arnauld en date du 11 janvier 168/j, d'après laquelle il semblerait que celui-ci eut un instant le projet de se retirer à Port-Royal. )
1 Mém. de Coulanges, p. l\\2.
(( gement de profession doit y être marqué ; comme il « est l'aîné de votre famille, il semble que ce soit aussi « celui dont vous devez parler davantage. Si vous des- « cendez jusqu'à nous en particulier dans ces Mémoires, « il auroit sujet de sentir vivement que vous l'eussiez « oublié. Ainsi non seulement je crois absolument né- « cessaire, mais je vous supplie encore très humble- « ment de parler de lui en une manière qui marque votre « amitié, et qui fasse voir un jour à vos petits-fils qu'une « des plus grandes bénédictions d'une famille, c'est lors- « qu'un père se loue de tous ses enfants. Avouez seulece ment qu'il y a en cela quelque ressentiment, car je « sais bien que vous conviendrez assez qu'il n'en faut « point avoir. Je vous serai infiniment redevable, si vous « voulez lui ôter ce déplaisir. »
Ce noble plaidoyer du frère préféré en faveur du frère méconnu, M. de Monmerqué l'a déjà emprunté à notre dépôt *, ainsi que les lignes suivantes, écrites par Pomponne le 15 janvier 1667 : « J'ai reçu, au sujet de vos « Mémoires, une lettre de mon frère qui les admire, et a qui loue fort la pensée que j'ai eue de vous supplier de « les écrire ; mais il me témoigne une sensible douleur « de l'oubli (qui est le mot dont il se sert, à ce qu'il dit, « pour ne rien dire de pis) , avec lequel vous l'y avez « traité, ayant parlé de tous nous autres, sans vous sou- « venir de lui. Il témoigne que cette affectation pourra « peut-être étonner tous ceux qui le connoissent ; et « comme il ne doute pas que ce ne soit le Fre [sic Formu- « laire?] qui en est cause, et qu'il a le cœur percé de « l'éloignement que vous faites paroître pour lui, il finit
1 Mèm. de Coulanges, p. £13.
u par ce vers, après avoir exagéré votre vertu et fait « voir votre colère :
« Tantame animis cœlestibus ira! 1
« En vérité, si je n'avois point déjà vu que vous l'avez
« fait2, et que j'espère que vous le ferez de même
« dans toutes les rencontres qui se présenteront de parler « de lui, je vous en supplierois encore. Rien ne seroit « d'un plus mauvais effet, non seulement à son égard, « mais aussi à celui de mes enfants, qui ne connoîtroient « pas assez à quel point il a plu à Dieu de vous bénir <( dans votre famille 3. »
Ces deux lettres ont un terrible commentaire dans les Mémoires d'Antoine: « Mon père, dit-il, étoit né avec « d'excellentes inclinations, et bien lui en prit ; car étant a fort ardent en toutes choses, si ses passions s'étoient « tournées au mal, il n'y auroit peut-être point eu
« d'homme qui s'y fût plus abandonné que lui ! Il
« aimoit extrêmement ses amis ; mais on peut dire que « les nouvelles amitiés avoient toujours en lui quelque « préférence sur les anciennes 4. Il est aisé de juger par
1 Pourquoi pas? N'est-il pas de saintes colères ? et même de saintes haines? La mère Angélique écrit à son frère d'Andilly : « Nos bons pères « ont toute l'espérance après Dieu, en vous. Les autres [les Jésuites?] « disent qu'ils vous craignent parcequ'ils ont appris que vous êtes de toute « la cour le plus assuré ami et le plus puissant ennemi. Ainsi soit-il; et « que ce soit toujours pour d'aussi justes causes. » (Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 24, lettre xv, du 15 août 1625.)
2 Voici l'indication des seuls passages où, à la prière de Simon, Robert a rétabli le souvenir d'Antoine : Mémoires d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 65, 70, 74; part, it, p. 401 et 158.
3 Mém. de Coulanges, p. 414*
4 Le frère de Robert, le grand Arnauld, lui écrivait à lui-même : « Est-ce « donc qu'on ne peut avoir qu'un seul ami, et qu'aussitôt qu'on en acquiert « un nouveau, il faut oublier tous les autres?... Que veut dire une si injuste « acception de personnes? En vérité elle m'épouvante!... » (OEuvrcs dv
(( là que ses en fans n'étoient pas ce qu'il aimoit le « plus... l. »
Ces plaintes de l'un des fils de Robert, rapprochées des touchantes supplications de l'autre, légitiment suffisamment, on le voit, l'explication que nous donnons à l'apparente ingratitude du généreux Pomponne. Celui-ci craignait de surexciter les rancunes du vieillard. Il ne voulait pas que le chevet du moribond fût confident d'une malédiction, ou d'un oubli, pour celui à qui il
doct. Arnauld, t. i, p. 482, lettre du 24 avril 1664.) Il faut lire toute cette curieuse épître et celles qui se trouvent p. 341 et p. 356 du même recueil, pour connaître l'opinion qu'avait de Robert le membre le plus éclairé de sa famille. — Voir aussi l'opinion du Mis de Feuquières, cousin germain de Robert. (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 93.)
1 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 2. — Celte dernière assertion se trouve confirmée et commentée par d'Andilly lui-même dans une de ses lettres à Mn,e de Sablé :
« N'avez-vous pas bien jugé... comme quoy vous pénétriez le fond de « mon cœur en exprimant mieux que je ne le pourrois faire de quelle sorte « je préfère comme vous les sentimens de la vertu à ceux du sang et de la « nature. Je sçay qu'il ne faut manquer à rien de ce qu'elle oblige de ren- « dre aux enfans : mais je confesse n'avoir jamais pu comprendre cet « aveuglement stupide qui oste la veue de leurs deffauts, et celte passion « brutale qui les fait aimer quoy qu'ils soient indignes de l'estre. Les vé- « ritabhs amis peuvent bien tenir lieu de tout : mais si les enfans n'ont « des qualitez qui leur fassent mériter d'estre considérez comme amy, ils « ne doivent tenir lieu que d'enfans; et qui dit enfant, ne dit pas tout. Je « passerois bien encore plus avant en faveur de l'amitié, si j'osois dire que « l'on peut douter si l'on aime moins un parfait amy qu'un enfant quoyque « nostre amy; tant l'union que la seule nature fait, me paroist estre au « dessous de celle que la seule vertu est capable de produire. Mais admirez, « je vous prie, comme quoy vous m'engagez insensiblement à parler de « choses que je n'avois jamais tant desmêlées dans mon esprit; me contenu tant d'en avoir l'impression dans le cœur... [4 février.] »
Cette étude de psychologie morale est accompagnée dans le recueil de Mme de Sablé d'un petit traité dont les copies sont répétées à profusion dans notre dépôt, et qui a pour titre : Que l'on doit préférer son amy à sa -patrie. D'Andilly faisait marcher de front dans ses affections la famille et la patrie. De quoi pouvaient se plaindre ses enfants ?
devait sa fortune ; et il ajournait sa reconnaissance. — Ce prudent et fraternel attermoiement l fut couronné de succès, de tout le succès, du moins, qu'il était permis d'en espérer. Nous avons sous les yeux les dernières volontés de Robert 2. — Il donne à Pomponne ses manuscrits (les nôtres maintenant)5 ; et ses livres, au fils de Pomponne. — A Luzancy, le troisième de ses enfants, il lègue tous ses meubles et même l'appartement qui les contient au château de Pomponne, appartement qu'il a rendu, dit-il, fort commode pour y passer une vie retirée. (Luzancy était son compagnon de solitude.) — Quant à Antoine, voici l'article qui le concerne :
« Comme il ne me reste, grâces à Dieu, rien de consi- « dérable dont je puisse disposer, outre les legs que j'ay « faits, et ne pouvois ne point faire, et à quoy tout ce que « j'ay de vaisselle d'argent sera employé, avec ce que je « laisseray en argent, que je ne garde que pour cela ; il <( ne me reste qu'à dire
« Que je donne à mon fils aisné mon crucifix de bronze, »
Son crucifix de bronze ! dernier souvenir qui re nfermait tout un symbole, incohérent en apparence, et tel qu'avait dû l'enfanter le cerveau d'un moribond; mais véridique et terrible, car la miséricorde y était sans entrailles. — Effrayant aveu, ou scrupule cruel, qui croyait devoir, par une compensation suprême, faire le pardon de bronze comme l'avaient été les ressentiments!
1 Antoine semble n'en avoir pas suffisamment apprécié les motifs lorsqu'il écrit dans ses Mémoires (part, i, p. 19) le passage que nous avons transcrit plus haut, t. n, p. 9, n. 1.
2 En date du 8 avril 1667 avec un codicille du 30 janvier 1669; voir aussi les quatre legs datés tous quatre du A juin 167/j.
3 Voir dans Y Appendice, note Q.
Et toutefois la haine d'un père, une haine qui dure plus d'un demi-siècle, nous semblerait quelque chose de tellement impossible, si elle était spontanée, qu'un grief même personnel et persistant ne suffirait pas, selon nous, à la provoquer et à l'entretenir. Il faudrait encore, à notre avis, qu'elle fût attisée par une main intéressée h Or cette main, hâtons-nous de le faire remarquer à la décharge de d'Andilly, cette main inflexible qui trace au milieu des plaisirs du pauvre abbé les mots de sa condamnation, il ne serait peut-être pas impossible, sinon de la surprendre, du moins de la soupçonner mystérieusement agissante.
Dans une des lettres que le généreux Pomponne écrit à d'Andilly en faveur d'Antoine : Mon frère, dit-il, ne doute pas que ce ne soit le F[ormulai]re2 qui est cause de t oubli où vous le laissez. — Une dissidence d'opinion et de con-
1 En effet la correspondance de d'Andilly avec Fabert, si l'amour-propre de celui-là n'a point voulu donner le change à celui-ci, semble témoigner d'une intermittence dans les rancunes de d'Andilly contre Antoine. Dès le 18 novembre 1655 le solitaire écrit au futur maréchal : « De quatre fils « que Dieu m'a donnez, il y en a trois dont je ne sçaurois estre plus satisfait « que je le suis. » (Voir plus haut, t. 1, p. 51.) Antoine était l'un des trois qui faisaient la satisfaction de leur père. Dans une autre lettre du 5Î8 février 1656, où il est question de celui de ses fils qu'il avait confié à Fabert et dont il n'était pas satisfait (nous verrons bientôt pourquoi), d'Andilly écrit : « Il « faut pourtant que je me console en ce que tous les frères ne peuvent pas « se ressembler, vous pouvant dire, Monsieur, dans nostre entière confiance « que j'ay d'autres fils que vous jugeriez dignes, s'ils avoieut l'honneur « d'estre connus de vous, d'avoir part en vostre amitié. » Enfin dans une troisième lettre du 21 mai 1657, toujours eu parlant du pupille de Fabert: « Celuy-là estoit le seul de mes enfans dont j'estois en peine. » D'Andilly, il est vrai, ne s'était guère mis en peine d'Antoine que pour le dépouiller.
2 La lettre autographe de Pomponne porte : Le F™ et M. de Monmerqué a. reproduit cette abréviation, sans l'interpréter. (Mém. de Coulangest p. 415.) Mais nous pensons que la lettre du docteur Arnauld que nous avons indiquée précédemment (t. i, p. 280), et ce que nous avons dit dans l'article où nous l'indiquons, autorise à lire comme nous le faisons ici.
CHAP. IV, SECT. ï3 ART. I. 19
duite, au sujet du Formulaire^ entre l'abbé mondain et le rigorisme de Port-Royal, dissidence que nous avions déjà soupçonnée r, était donc venue s'ajouter aux anciens griefs de d'Àndilly, et redoubler les premières froideurs du père pour l'aîné de ses fils. — Mais le Formulaire avait, dans la famille Àrnauld, occasionné d'autres chutes que celle d'Antoine2. Deux sœurs de celui-ci, toutes deux religieuses à Port-Royal, avaient cru devoir signer ; et si leur père, dans un premier mouvement de dépit, les avait traitées de pauvres oisons 3j ces mots, d'abord, indiquaient plus de compassion que de colère ; puis les coupables avaient bientôt obtenu leur pardon. — Pourquoi denc Antoine ne fut-il jamais pardonné ? — Au sein de sa famille se serait-il trouvé quelque membre influent dont il eût encouru l'animadversion, et dont les dispositions, hostiles à son égard, auraient entretenu ou fait renaître l'éloignement que dès sa jeunesse il inspirait à son père? Cette supposition est la seule qui puisse pallier les torts de celui-ci. Sachons si elle aurait quelque fondement.
La famille Arnauld ne comptait alors que six membres tlont l'opinion fût de nature à influencer celle de d'Andilly : l'évêque d'Angers, le docteur Arnauld et leur sœur la mère Agnès ; Pomponne et Luzancy, frères d'Antoine, et leur sœur Angélique de Saint-Jean. — Agnès, témoin de la chute de ses deux nièces, en devint l'ange consolateur 4; car dans cette grande âme, nous le reconnaîtrons plus tard, le stoïcisme chrétien était aussi
1 Voir plus haut, t, i, p. 280.
2 Voir plus bas, chap. vi, sect. i, art. i, § i,
3 Lettres de madame de Sévigné, t. i, p. 71.
* Mém. de la M, Angélique, t, m, p. 591, et plus bas, les notes du chap, vi, secU i, art, i, S 1.
20 LES FILS d'aKNAULD D'ANDILLY.
indulgent qu'inébranlable. — Angélique de Saint-Jean, dont la persistance avait eu plus de faste, n'en eut pas moins de charité pour ses sœurs repentantes ; et cette même charité tenta d'attirer Antoine à Port-Royal *. — Pomponne et l'évêque d'Angers, nous le savons, intercèdent tous deux pour le proscrit. L'un lui donne un asile à son foyer, l'autre lui maintient sa place dans la famille. Ses secrets persécuteurs ne sauraient donc être que le docteur ouLuzancy. — Mais Luzancy, timide et bon, nous le verrons bientôt, est une des plus douces et des plus saintes figures de la famille Arnauld ! Il pêche plutôt par excès de méfiance que par défaut d'affection. Il craint l'attaque et la fuit. Il aime les siens et ne provoque personne. Ce n'est pas lui qui est l'agresseur de son frère. Son caractère du moins repousse ce soupçon, et rien ne le fait naître ni dans ses actes, ni dans ses papiers, ni dans ceux de sa famille. — Le docteur Arnauld, au contraire, mieux doué du côté de l'esprit, l'était moins bien par le cœur 2. On lui connaît plus d'antipathies que d'amitiés ; et pour savoir combien ses antipathies étaient violentes il suffit de rappeler ce qu'en dit un témoin . oculaire, le marquis de Louville. Cet honnête et habile négociateur rapporte qu'admis tout enfant dans l'intérieur d' Arnauld il était fort étonné, lorsque le docteur et ses amis se mettaient à parler des Jésuites, de voir soudain se gonfler les veines de leur cou \ Des hommes
1 Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. iv, p. 109.
2 Nous sommes fâché de nous trouver sur ce point en désaccord avec M. Crétineau Joly, Hist. de la Compagnie de Jésus, t. n, p. 518.
3 « M. Arnauld, qui, hors la théologie, avait la simplicité d'un enfant, « se mêlait volontiers aux jeux [de Louville], au point que la gravité de ces « savants personnages [Arnauld, Nicole, Desmarets] en était souvent cornet promise. C'était autant de pris sur des conversations la plupart du temps «pleines d'amertume et de malignité «car ces Messieurs, rapporte notre
CttAP. IV, SECT. ï, ART. II. 1\
de cette complexion et de ce caractère ne devaient pas épargner les leurs, lorsqu'ils croyaient ceux-ci contraires à leurs intérêts. Nous avons entrevu déjà, dans la biographie de l'évêque d'Angers, que le docteur crut ses intérêts lésés par l'abbé Arnauld, et qu'il ne l'épargna guère. Reprenons d'une manière plus suivie l'histoire des griefs de l'oncle contre le neveu, pour savoir quel membre de leur famille a dû le plus probablement exciter le père contre le fils.
ARTICLE II
Relations d'Antoine avec son oncle le docteur,
La première trace des relations du docteur avec l'abbé Antoine se trouve dans une lettre de l'oncle, écrite le 19 septembre 1640, à propos de la résolution que prenait alors le neveu de renoncer aux. armes pour entrer dans l'Eglise. « Vous avez eu raison de croire, dit Arnauld « à un correspondant inconnu, que rien ne nous pou voit a donner tant de joie que ce que M*** avoit à nous dire. u L'intérêt de la gloire de Dieu, et celui d'une personne « qui nous est si chère, se rencontrant ensemble, il est « impossible que nous ne soyons pas touchés sensibleu ment de voir que Dieu commence à arracher d'entre « les bras du monde le reste de notre famille pour la a consacrer à son service, Mais pour vous dire le vrai, <( comme on a de la peine à croire entièrement ce qu'on « désire le plus, nous attendons les suites de cette affaire
« auleur, parlaient toujours des Jésuites, et n'en parlaient jamais que la « gorge ne leur enflai, ce qui le frappait beaucoup. » (Mcm. secrets de houville, t. i, p. ,'î.)
22 LES FILS D'ARNALLD D ANDILLV.
(( pour en recevoir un parfait contentement ; parceque (( dans nos maximes nous n'estimons les meilleures ré- « solutions que par la persévérance et les œuvres. Nous « espérons néanmoins que Dieu achèvera par sa grâce ce « qu'il a commencé dans cette chère âme, et qu'il ne « laissera pas son ouvrage imparfait, pourvu qu'elle ait <( soin de se présenter à lui comme un vaisseau vuide « qui n'attend que la rosée de sa grâce1... » Cette rosée de la grâce était sans doute celle que le docteur distillait, à l'instant même où il écrivait cette lettre, dans son traité de la Fréquente communion; et ce vaisseau vide, il espérait bien l'en emplir. La conversion du jeune abbé semblait promettre un nouvel auxiliaire au docteur dans sa famille même. Aussi, sauf un peu de doute où se révèle une arrière-méfiance, d'ailleurs fort concevable, la lettre du docteur est pleine de bienveillance.
Mais cette bienveillance dut n'être pas de longue durée ; car après la lettre qui la révèle il s'écoule quarante années [16A3-1682] sans que la moindre allusion soit faite à l'existence de l'abbé Arnauld dans les quarante-deux volumes des OEuvres du docteur. Nous nous trompons; il s'y trouve sur Antoine un passage, un seul 2 ; et ce passage, on peut se le rappeler, car nous
1 OEuvres du doci. Arnauld, t. i, p. 35, lettre xv. — Cette lettre, datée du 19 septembre 1643, mais où ne se trouve pas nommée la personne dont il y est question, ne peut se rapporter qu'à la conversion de d'Andilly ou a celle d'Antoine, son fds aîné, qui eurent lieu toutes deux en 1643. {Mém. de d'Andilly, part, n, p. 124 et 128 ; Màn. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 260) ; mais celle de d'Andilly n'ayant eu lieu qu'après la mort de Saint-Cyran, qui arriva le 11 octobre de cette année (ibid. et tous les Nccrologes), la lettre du 19 septembre ne peut se rapporter qu'a son fds.
2 OEuvres du doct, Arnauld, t. i, p. 525, lettre clxxxvii, du 15 février 1665,
l'avons déjà cité l, exprime un blâme plein d'aigreur sur sa conduite à propos de ce même Formulaire, qui, d'après Pomponne, lui aurait une seconde fois aliéné d'Andilly. Le même fait avait donc rompu le silence glacial de l'oncle, et déterminé chez le père une recrudescence de froideur ; double incident dans lequel on peut croire que les dispositions de l'un ont réagi sur l'esprit de l'autre. Ce fait expliquerait même, si l'on veut, l'oubli affecté du docteur pour son neveu après 1665, époque où celui-ci avait encouru le blâme de celui-là; mais, d'un côté, c'est précisément après cette époque que se rouvre la correspondance de ces deux personnages [1682]; de l'autre, c'est antérieurement à cette époque, et pendant vingt-deux ans [de 1643 à 1665], que le silence du grand Arnauld est le plus absolu et demeure par conséquent le plus inexplicable. — Durant ces vingt-deux années cependant, celui-ci entretenait une correspondance fort active avec d'Andilly et l'évêque d'Angers, dont l'un, en qualité de père naturel, dont l'autre, à titre de père adoptif, devaient exercer une si grande influence sur le mousquetaire converti. — Mais si le nom d'Antoine est absent de la correspondance des trois frères, cela ne proviendraitil pas de ce qu'une correspondance directe s'est établie entre l'oncle et le neveu? Si cette correspondance eût été satisfaisante pour les deux parties, d'abord elle se fût très probablement conservée. L'amour-propre de la famille et le zèle de ses partisans ne l'eussent pas laissée périr. Et puis lorsque le docteur entretient une correspondance, son habitude n'est pas d'y concentrer exclusivement les faits qui la provoquent. Ces faits suintent
i Voir plus haut, 1. 1, p, 280,
1k LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.
pour ainsi dire, et pénètrent dans ses autres correspondances. Ce qu'il eût écrit à l'abbé Arnauld, il n'eût pas manqué de le répéter en partie à l'évêque d'Angers et à d'Andilly, soit pour en être secondé, soit pour en être approuvé. Nous verrons tout à l'heure que quand ses relations recommencent avec son neveu elles ont un écho dans plus d'un recoin de ses autres relations.— Peut-être aussi ce silence si profond et si persévérant n'est-il qu'une marque d'indifférence. Des bonnes dispositions que manifestait la lettre du 19 septembre 16Z|3, le docteur serait donc passé à un oubli immédiat? Lui qui recrute des auxiliaires sur tous les points de l'Europe, il aurait négligé ceux que lui offrait la nature? Gela est peu probable. — Mais s'il avait échoué à discipliner les siens, son humeur était-elle de recevoir un semblable échec sans en éprouver du ressentiment? Et, ce ressentiment conçu, était-il dans sa nature de ne point chercher à le communiquer l ? Ce que nous en connaissons ne le ferait pas présumer ; mais comme ce point doit être mis hors de doute, si nous voulons atténuer l'odieux de la conduite de d'Andilly envers son fils, puisque nous ne pouvons le faire qu'en attribuant la persévérance de ses rigueurs aux dispositions de son
1 « On vous a vu de tout temps louer ou blâmer le même homme, selon « que vous étiez content ou non satisfait de lui... On a loué Desmarets « dans les Provinciales. D'abord l'auteur en avoit parlé avec mépris sur le « bruit qui couroit qu'il travailloit aux apologies des Jésuites. Il vous fit « savoir [à Port-Royal] qu'il n'y avoit point de part. Aussitôt il fut loué « comme un homme d'honneur et comme un homme d'esprit. — Tout de « bon ne vous semble-l-il pas qu'on pourroit faire sur ce procédé les mêmes « réflexions que vous avez faites tant de fois sur le procédé des Jésuites? « Vous les accusez de n'envisager dans les personnes que la haine ou l'art mour qu'on avoit pour leur Compagnie : vous deviez éviter de leur « ressembler. » (Racine, Lciircs à Nicole, QExivrcs, t, m, p, 20.)
frère pour ce dernier, voyons quelles lumières peut nous donner à ce sujet ce qui reste de la correspondance de l'oncle et du neveu. Et d'abord sachons à quelle occasion elle se renoue.
§ I. Le docteur Arnauld créancier sur titre.
Vers 1641, époque de la mort de leur mère1 (leur père était mort en 1619) 2, l'évêque d'Angers avait reçu du docteur, à titre de prêt, nous l'avons déjà dit, une somme pour les intérêts de laquelle celui-ci devait percevoir chaque année deux cent trente-deux livres 3. En 1643, le docteur s'était cru obligé de se dérober aux poursuites du pouvoir, et s'était ménagé en France une retraite d'où il ne sortit qu'au bout de vingt-cinq ans, lors de la paix de 1668 4. Durant ce laps de temps, et même quelques années après, l'abbé de Saint-Nicolas, devenu successivement ambassadeur [1645], puis évêque [1649], avait, en soignant ses intérêts, ceux de son prince, et son troupeau, perdu de vue cette misérable rente de deux cent trente-deux livres 5 dont son frère ne
1 Le 28 février 1641. Mém. de la M. Angélique, Relation de la vie et des vertus de madame Arnauld, t. ni, p. 305.
2 Mém. de d'Andilly, part, i, p. 28.
3 Voir plus haut, 1. 1, p. 281.
4 Quesnel, Vie d' Arnauld, p. 119; Lanière, Vie d' Arnauld, t. i, p. 65, 163, etc.; Mém. de Fontaine, t. ir, p. 112, etc. Elait-ce Arnauld que Racine avait en vue dans sa seconde Lettre àNicolc ? (Œuvres, t. vi, p. 88.) « Commencez a faire les importants ; mettez-vous dans la tête que l'on ne « parle que de vous, et que l'on vous cherche partout pour vous arrêter. « Délogez souvent; changez de nom, etc.... »
5 «.... Six mille livres me sont dus... pour n'avoir pas été payé pen- « dant plus de vingt-neuf ans des arrérages de ma rente. » (Œuvres du doit. Arnauld, t. ni, p. £23, lettre dcccxlvi, du 28 janvier 1692.) Voir plus haut, t., i, p. 28J, u. 3 et l\.
pouvait d'ailleurs avoir grand besoin dans une captivité économique. Mais la liberté est dispendieuse, et le docteur, délivré, dut songer à l'arriéré de ses rentes. Au moment où il y songea [1671] r, la vingt-neuvième année courait, emportant son revenu comme lès vingt-huit précédentes ; et ce revenu seul, à n'en pas calculer les intérêts, s'élevait à la somme de six mille sept cent vingt-huit livres2. Le bruit public lui apprenait d'ailleurs que si son frère d'Angers s'était condamné à la résidence stricte clés évêques de la primitive Église, il ne s'était pas condamné à leur frugalité. Pour n'être pas à la cour, le prélat résident ne s'en nourrissait pas moins bien en province5; et son neveu l'aidait à faire largement les honneurs d'une table4 qui absorbait non seulement les rentes du docteur, mais un peu plus que les revenus de l'évêché. Le prélat, dont plus tard Rome aurait dû préconiser les vertus, sur l'information de son frère 5, se trouvait dès lors passablement endetté. Il est vrai qu'il n'avait pas signé le Formulaire. Mais le docteur était
1 Cf. Guelfe, Retraite d'Arnauld, p. 65; Larrière, Vie d'Arnauld, t. ir, p. 33 ; OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 139, lettre vi, du 9 octobre 1681 ; p. 146, lettre ix, du 15 novembre 1682 ; p. 148, lettre x, du 12 janvier 1683 ; t. xlii, suppL, p. 42, lettre xxix du 13 juin 1684, etc., etc.
2 Le 13 juin 1684, le docteur dit que son frère lui a fait une obligation de plus de 6,000 livres (ibid.) ; le 14 niai 1691, il dit que sa dette doit s'élever de 5,000 à 6,000 livres (ibid., t. ni, p. 347) ; le 28 janvier 1692, il dit qu'elle est de 6,000 {ibid,, t. m, p. 423) ; le 23 octobre, le 18 et le 27 novembre 1693, la detle est de 6,700 et tant de livres [ibid., p. 684, 695 et 699). La mémoire revenait au docteur à mesure qu'il avançait en âge. En effet 332 livres pendant vingt-neuf ans, font 6,728 livres, et même, il faut le remarquer, sans compter les intérêts des intérêts.
3 Larrière, Vie d'Arnauld, t. n, p. 33.
4 Ibid., p. 33 et 34 ; OEuvres du doct. Arnauld, t. ni, p. 187, lettre dcciii, du 4 avril 1689 [perperam 1688].
5 Voir plus haut, t. i, p. 284.
décidé à lui faire signer un billet de six mille sept cent vingt-huit livres pour les arrérages de ses rentes. Dans cette vue, le créancier eut recours au neveu qu'il oubliait depuis si longtemps, et lui écrivit une lettre qui ne nous est point parvenue, mais dont il est question dans d'autres lettres de cette correspondance1. Le neveu répondit à l'un de ses oncles que l'autre était pour le moment insolvable 2. D'après cette réponse, au mois de septembre 1671, le grand Arnauld partit pour Angers. Des relations officielles ont été publiées de ce voyage qui en font une espèce d'ovation de la part des fidèles de l'Eglise janséniste 5. Or il en existait une histoire manuscrite, dont les éditeurs si féconds des documents favorables au parti ne nous donnent qu'une analyse4, et dont le texte nous semble avoir dû indiquer le budget du triomphe. Mais tout ce que nous savons de ce budget, c'est que l'évêque d'Angers y contribua pour le billet de ses arrérages seulement 5. En échange, il reçut une semonce sur sa table, dont il essaya d'excuser la friandise en disant que c'était pour lui le moyen le plus efficace d'agir sur l'esprit des Angevins G. 11 dut faire valoir aussi, comme compensation, la sobriété qu'il exigeait du bas clergé.
1 Cf. OEuvres du doct. Arnauld, t. ir, p. 145, lettre ccclxxiv, du 28 mai 1682, et lettre dcciii déjà indiquée.
2 Ibid., t. m, p. A23, lettre dcccxlvi, du 28 janvier 1692.
3 Lanière et Guelfe, loc. cit. ; Cf. Besoigne, Vies des quatre ccèq., t. i, p. 299 ; Goujel, Vie de Nicole, part, n, p. 67, etc.
A Relation manuscrite du voyage d'Angers, indiquée par Lanière, Vie d' Arnauld, t. n, p. 31, 32, etc.
5 Voir les notes précédentes.
6 Larrière, Vie d' Arnauld, t. n, p. 33 : « Ce prélat très sobre... avoit « néanmoins une assez bonne table, pareequ'il croyoit, disoil-il, dans les «. commencements devoir se servir de ce moyen pour connoitre et gagner « Messieurs les Angevins.
S'il tenait table ouverte, n'avait-il point fermé les cabarets 1 ? Le docteur partit indemnisé, mais laissa impénitents son neveu et son frère. Tout le temps que ses rentes furent ponctuellement servies, il paraît ne s'en être plus inquiété.
En 1679, la paix rompue, le grand Arnauld crut devoir s'expatrier2. Dans son exil, par surcroît de précautions, il jugea prudent de se cacher 3. Retombé dans la retraite, ses rentes lui devenaient moins nécessaires ; tel parut être du moins l'avis de son frère d'Angers, car dès le 9 octobre 1681 le docteur écrit à un abbé Jannin : « Est-ce donc qu'il faut se résoudre à perdre le couce rant de ma rente, après en avoir perdu vingt-huit ou « vingt -neuf années, pendant tout le tems que je suis « demeuré caché ? Et cependant je suis accablé de dettes. « Peut-on, en conscience, agir de la sorte? J'ai honte « d'en écrire à M. l'évêque d'Angers. Mais il me semble « que ce seroit une charité, autant pour lui que pour a moi, si quelqu'un vouloit bien lui représenter l'obliga- « tion qu'il a de ne me pas faire perdre mon bien. Car u ce ne seroit pas seulement un délai, ce seroit une perte (( entière de toutes ces années-ci, si elles n'étoient point « payées quand Dieu l'appellera à lui 4. »
Ainsi, en 1681, l'évêque d'Angers devait déjà de nouveaux arrérages pour plusieurs années, et son frère
1 Voir plus haut, t. i, p. 276.
- Mcm. de Fontaine, t. n, p. 406, et la plupart des Mémoires jansénistes, dont quelques-uns, comme ceux de Fontaine, exagèrent ou supposent des périls que ne courait pas le docteur. Voir ce qu'il dit lui-même des motifs de sa retraite dans les lettres qu'il adresse à sa famille, au roi, à son archevêque, au chancelier. (OEuvres, t. ir, p. 37-52. — Cf. Quesnel, Vie d'Arnauld, p. l/»6.)
3 Guelfe, Retraite d' Arnauld, passim.
4 Œuvres du doct, Arnauld, t. îv, p. 139.
n'en comptait encore que deux d'exil *. Ces arrérages devaient dater de l'année même où avait commencé l'exil ; c'est du moins ce qui semble résulter de la lettre suivante, écrite le 15 octobre 1682 par le docteur à Madame de Fontpertuis, son alliée et sa plus fidèle correspondante2 : « J'ai un peu honte de parler si souvent « de l' affaire. . . [Le proverbe est contre les honteux.] Mais « que faire quand on est pressé de payer ses dettes, et « que ceux qui nous doivent ne nous payent pas ? Je ne « sais comment on l'entend; mais je sais bien que, dans « les règles, on ne devroit pas donner l'absolution à des « débiteurs qui persisteroient depuis plus de quatre ans a dans une injustice si manifeste. Est-ce que ceux qui « sont obligés de donner ces règles aux autres se peu- « vent dispenser eux-mêmes de les observer 3 ? » — Surtout si pour l'avenir ils ont quelque chance d'être canonisés!— Cependant le futur bienheureux avait, à ce qu'il semble, versé un à-compte; car le 12 janvier 1683 son frère écrit à la même dame : « Comment faire si on ne « me paye pas ce qu'on me doit?... Cela m'a fait résou- « dre enfin d'écrire au débiteur [d'Angers], et de le prier
1 C'était le 17 juin 1679 que le grand Arnauld avait quille Paris. (Guelfe, Retraite d' Arnauld, p. 7.)
2 Lanière, Vie d' Arnauld, t. n, p. 36 et 42. — Cf. Goujet, Vie de Nicole, part, i, p.. 67; Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 544. — « Madame de « Fonspertuis.... bonne femme, bonne amie, mais un peu portée à Tin- « trigue, et ne haïssant pas à se faire de fêle surtout avec les grands sei- « gneurs. » (Racine, Fragments sur P. li.j Œuvres, t. vi, p. 299.)
3 OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 146. — Il faut le dire à la louange de Robert, il fit beaucoup moins de bruit d'une somme plus considérable que lui devait son frère d'Angers, sur laquelle nous ne trouvons de renseignements que la note suivante : « M. d'Angers me doit 12,000 livres. » (Compte-rendu de Robert à ses enfants, 23 décembre 1652.) Sans doule celui-ci considéra ces douze mille livres comme un dédommagement des frais occasionnés par le séjour de son fils près de son frère, à Angers ; mais alors le docteur aurait dû être moins insistant à l'égard d'Antoine.
30 LES FILS D'ARNAULD d'ANDILLY.
« très humblement de me payer trois années, dont la (( dernière écherra au dernier de mars prochain. Je verrai k ce que cela produira1. »
$ II. Le docteur Arnauld créancier par induction.
Cette lettre est la dernière où le docteur se montre pressant à l'égard de l'évêque. Ses insistances prennent tout à coup une autre direction. 11 a tout récemment appris2, ce qu'il ignorait complètement, que son neveu, d'ailleurs bénéficier assez mince vers cette époque3, était gratuitement hébergé par son débiteur. Soudain de sa propre autorité, substituant à ce débiteur âgé de quatrevingt-cinq ans, le commensal plus jeune qui aidait celui-ci à s'endetter, il rend le neveu solidaire des créances de l'oncle; et durant les premiers mois de 1682, sous prétexte de ramener ce nouveau débiteur aux règles de l'Evangile, que sa sollicitude'jugeait inutile de lui rappeler depuis quarante ans, le docteur lui signifie qu'il se constitue son créancier 4.
Cette ouverture dut être assez mal accueillie, car le docteur dit, le 28 mai 1682, à la mère Angélique de Saint-Jean, sœur d'Antoine : a Depuis ma lettre écrite, «j'en ai reçu une de M. l'abbé Arnauld dont je ne me « plains point, pareeque je pouvois lui en avoir donné a sujet par des remontrances que je lui avois faites, « peut-être mal à propos. Je viens de lui faire réponse,
1 Œuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 148#
2 Ibid., t. m, p. 187, lettre dcciii, du l\ avril 1688 [1689],
3 Voir plus haut, 1. 1, p. 278, n. !\ .
4 Cf. OEuv. d' Arnauld, t. n, p. 145, lettre cgclxxiv, du 28 mai 1682, que nous allons transcrire en partie, et l. m, p. 187, lettre dcciii déjà indiquée.
«et je suis bien incorrigible; car je n'ai pu encore « m' empêcher de le prêcher, quoique je craigne bien a qu'il ne soit guère en état de profiter de mes sermons, a Mais n'y a-t-il point lieu d'appréhender que Dieu ne « nous demande compte d'un talent que nous aurons « manqué de faire profiter, [ le docteur en savait faire « profiter tant d'autres!] si étant de quelque degré au « dessus de nos amis, nous laissons passer les occasions « qui se présentent de les avertir du danger qu'ils cou- « rent de se perdre, lorsque se contentant de mener une « vie honnête et réglée selon le monde, ils ne pensent « point à satisfaire aux devoirs essentiels de leur condi- « tion, selon les règles de l'Évangile lt »
Ici, on le voit, l'abbé Arnauld est encore un honnête homme selon le monde. C'est même un homme délicat; car lui, pauvre bénéficier, a cru devoir répondre pour le riche prélat des dettes auxquelles sa qualité de commensal ne l'avait fait qu'accessoirement participer. «Je ne « sais, écrit le docteur à Madame de Fontpertuis le « 16 mars 1689 , où sont les papiers qui prouvent « que les vieux arrérages [de 6,728 livres ] n'ont « point été acquittés. Mais M. l'abbé Àrnauld , qui « sera comme je le crois le principal créancier du bon <( prélat, parcequ'il avoit répondu pour lui2, sait fort a bien que je n'en ai point été payé; et il a trop d'hon- « neur pour s'en vouloir tirer par une fin de non recea voir, parcequ'ils n'ont pas été demandés à tems. Pour « moi, s'il y avoit quelques formalités à faire, je serois « bien aise qu'on les fasse; mais je ne pourrois pas me
1 Œuvres du doct. Arnauld, t. n, p. 145.
2 Cet engagement contracté par l'abbé Arnauld ne concernait point les arrérages réclamés par le docteur, comme va le prouver la suite de leur correspondance.
(( résoudre à plaider1.» Quinze jours après [!i avril 1689]2, le docteur craint sans doute que ses réclamations ne paraissent pas suffisamment motivées à sa correspondante, car il ajoute : « Je ne sais si je vous ai dit autrefois ce u qu'il y avoit à considérer pour la dette d'Angers. C'est « que l'abbé Arnauld, qui sera apparemment le princi- « pal créancier du débiteur, ne peut refuser de la payer a sans une très mauvaise foi. Car je lui ai fait autrefois « remarquer, par une lettre assez forte,, qu'il étoit cause « que le débiteur ne me payoit pas, parcequ'il étoit chez « lui avec un valet de chambre, deux laquais, un cocher « et deux chevaux, sans payer aucune pension ; laquelle, « s'il l' avoit payée, il auroit été bien facile au débiteur « de me payer par an 232 livres. Cela lui pourroit être « représenté d'une manière douce, et sans se servir d'au- <( cun terme dur, et en le prenant par la conscience et (( par l'honneur, plutôt que par toute autre voie. On pour- <( roit néanmoins, sans plaider, lui proposer de mettre « ce différent à juger à des arbitres. »
C'est d'ailleurs bien son neveu qui, aux yeux du grand Arnauld, est désormais son véritable débiteur. « Quand « je vous ai écrit, dit-il à Madame de Fontpertuis le u 20 mai 1689, pour ce qu'on me doit encore à Angers, « ce n'a été que sur ce que vous m'avez mandé que le a prélat étoit bien malade, et que l'on craignoit qu'il ne «mourût; car je ne souhaite pas qu'on lui demande a rien tant qu'il vivra; mais seulement que l'on veille à a ce qui se pourra recevoir de cette dette après sa mort. « C'est ce que je m'en vas mander à M. Frameri3,qui
1 OEiwvcs du doct. Arnauld^ t. ni, p. 175, lettre dcxcviu.
2 Dans L'imprimé, t. m, p. 187, datée de 1688.
3 Voir plus bas, même chap., sect. n, art. i, § l\, n.
a m'a écrit pour me témoigner que vous l'aviez prié d'é- « crire de cette affaire à l'abbé Arnauld1.)) — C'est ici que viennent chronologiquement se placer les trois lettres que nous avons déjà citées dans l'un des articles consacrés à l'évêque d'Angers; lettres par lesquelles le docteur, durant le sursis qu'il octroie à la vieillesse d'un frère, insiste pour qu'on amène l'abbé à se regarder après la mort de son oncle comme l'héritier de ses dettes2.
Cet oncle mort, le docteur se trouve définitivement en
face du débiteur qu'il lui a prudemment substitué. Mais
le débiteur se prétend créancier lui-même. — C'est le
8 juin 1692 que l'évêque a rendu le dernier soupir. 3
Le 2 juillet suivant, le docteur, qui est caché dans les
Pays-Bas à Bruxelles 4, a déjà reçu cette nouvelle, a
écrit en conséquence à l'abbé, et reçoit une réponse dont
il transmet le résultat à Madame de Fontpertuis : « J'ai
( à vous dire un mot du billet de l'abbé. Il est bien à
( craindre que les réparations n'absorbent tout ce que
( le prélat a laissé en meubles et en arrérages qui lui
< peuvent être dus de ses revenus. Je cours donc fortune ( de n'avoir rien des six mille [728] livres qui me sont
< dus, à moins que l'abbé ne considère ce que je vous ai
< représenté, qu'il a été cause, en ne payant point de ( pension à son oncle, qu'il n'a pu me payer les arrérages ( de ma rente; et qu'ainsi c'est à lui à réparer ce dom- ( mage. Mais loin de cela, il semble qu'il prétende être <payé de ses quinze mille livres, [l'abbé était donc ( créancier de 15,000 livres], avant que je reçoive rien
1 OEnvres du doct. Arnauld, t. m, p. 206, lettre dccxiii.
2 Voir plus haut, t. i, p. 281-28/j.
5 Tous les Nécrologes ; Vies des quatre cvêq., t. i, p. 303. 4 Guelfe, Retraite a" Arnauld, p. 57; Larrière, Vie WArnauld, t. n, p. 298. — Cf. Quesnel, Vie d' Arnauld, p. 6 et 222, Anatomic, p. 168, etc.
« de ce qui m'est dû. Ce qui néanmoins ne peut pas être; « car le prélat, n'ayant point laissé de bien en fond, « mais seulement des effets mobiliers, tous ses créanciers « doivent être payés au sol la livre, s'il n'y a pas de a quoi les satisfaire tous. Et par conséquent, il ne peut « recevoir cinq sols que je n'en reçoive deux si ma dette « est de six mille livres. De sorte que si, les réparations « faites, et de certaines dettes privilégiées acquittées, il « restoit quinze mille livres, il faudroit qu'il m'en donnât « h, 285 et quelques sols, sans qu'il me donnât rien du « sien *. »
Le docteur, comme on le voit, calculait fort bien. Il le devait sans doute à ses spéculations de Nordstrand. Son neveu cependant, sans sortir d'Angers, ne calculait pas moins bien. Mais chez ce dernier cela ne pouvait provenir que d'égoïsme : ail y a longtems, dit le docteur à Madame « de Fontpertuis le 8 octobre 1692, il y a longtems que « j'ai reconnu par expérience que celui dont vous n'êtes « pas plus satisfaite que moi, s'aime beaucoup lui-même, a et rien autre chose2. » Et cependant le 13 janvier \ 693 ce même docteur écrit de son neveu : « On dit qu'il a « toujours fait beaucoup d'aumônes, et que cela le fait « regretter au lieu où il étoit [l'abbé Arnauld avait quitté « Angers pour se fixer à Paris]. Cela est bon; mais ce « n'est pas tout. Car quelque grandes qu'aient été ses « aumônes, si ce n'a été que le tiers ou le quart de ce « qu'il en devoit faire selon l'esprit de l'Église, il a volé « ces deux tiers ou ces trois quarts. Durits est hic sermo. « Cependant s'il est vrai, que deviendra-t-on 3 ? »
J OEnvrcs du doct. Arnauld, t. m, p. 514» lettre dcccxc, du 2 juillet 1692.
2 Ibid., p. 545, lettre dccccix.
3 Ibid,, p. 584. lettre Dccccxxrx,
Ce n'était donc pas tout à fait l'égoïsme qui fermait le cœur de l'abbé aux réclamations du docteur. N'étaientce pas plutôt quelques griefs secrètement accumulés entre celui-ci et tous les membres de sa famille qu'il n'avait pu entraîner clans ses luttes acharnées? Le correspondant de Madame de Fontpertuis nous le ferait croire lorsqu'il lui dit : a Vous ayant fait connoître diver- « ses choses qui rendoient M. Prunsterer [gentilhomme « livonien persécuté pour la religion] digne qu'on lui fît « du bien, et vous ayant même fait remarquer qu'il au- « roit apparemment besoin d'une prompte assistance, je « m'étois attendu que vous porteriez votre ami [le mar- « quia de Pomponne] , et son frère aîné [l'abbé Arnauld] , à « l'assister, en ma considération, avant même que d'avoir « considéré ses mérites personnels. Et vous m'apprenez « que de ce qu'il ne s'est pu tenir de leur parler de moi, « cela les a tellement refroidis que vous me faites quasi « comprendre qu'il n'y a plus guère à espérer de ce « côté-là r. »
Cette froideur rallume et fait flamboyer plus que jamais le zèle du docteur pour le salut si longtemps négligé de son neveu. Le 27 novembre suivant, il écrit à sa correspondante habituelle : « Je ne puis m' empêcher de « vous parler encore de l'ancien abbé. J'ai une extrême « peine de ce qu'il ne me paroît dans sa conduite au-, <( cune marque d'une véritable conversion... [Car] il n'y « a point de vraie conversion sans un regret sincère de
« ses péchés, et une ferme résolution de les expier
a Or, ce qu'il y a de plus criminel dans sa vie, est l'abus (( qu'il a fait des biens de l'Église, qu'il ne devoit point
1 OEuv, du doct. Arnauld, t, m p. 612, lettre dccgcxu, du 11 mars 1693,
< avoir, n'ayant rendu aucun service à l'Église, et mené
< au plus la vie d'un honnête homme selon le monde.
< C est aussi l'avidité qu'il a eue à se faire donner plu- I sieurs bénéfices, jusques à y employer de mauvaises t voies, dont je sais que ceux dont on s'est servi ont eu i beaucoup de scrupule l. C'est donc de cela qu'on de- ( vroit voir présentement qu'il a beaucoup de regret, et t ce qu'il devroit réparer de tout son pouvoir. Loin d'a-
< voir ces pensées, il se croit en droit de vivre en grand
< seigneur, sur le patrimoine de Jésus-Christ, avoir une
< maison de 1,200 livres, lorsqu'il peut loger chez son frère [c'est ce qu'il avait fait chez son oncle], et un carrosse à quatre chevaux, lorsqu'il ne sort point. Dans la cherté où sont toutes choses en ce tems-ci, la clé-
< pense de carrosse, chevaux, cocher et palefrenier va ( pour le moins à 2,000 livres. On n'a donc qu'à la re- ( trancher, ce que l'on peut faire sans aucune incommo- ( dite, pour s'ôter tout prétexte de garder le prieuré de ( 2,000 livres, outre son abbaye. [Ainsi cette multitude
< de bénéfices se réduit à deux, dont l'un ne date que ( de 167/i.] Pourroit-on être bien converti, et ne pas voir ( des choses si claires? Cela ne se peut; car il n'y a que ( la cupidité dominante dans le cœur qui répande sur ( l'esprit de si épaisses ténèbres2. »
1 Ceci regarde évidemment Pomponne; or on se rappelle que les scrupules de celui-ci s'étaient évanouis le lendemain de la mort de son père. Mais le blâme du grand Arnauld était plus tenace ; et ce blâme, exprimé vingt ans après l'octroi du bénéfice [1674-1693], permet de supposer que si la présence de d'Andilly avait entretenu les scrupules de Pomponne, les dispositions du docteur n'avaient pas été sans influence sur celles de son frère. Cela indiquerait aussi, il est vrai, que Pomponne avait plus de respect pour les volontés de son père que pour celles de son oncle ; et c'est ce qu'en effet nous prouverons amplement par la suite.
2 OEuvra du doct. Arnauld, t. m, , p. 699, lett. dccccxci.
CHAP. IV, SECT. I, ART. II, § I. Zl
Le secret de cette violente sortie que le docteur a mis quarante ans à improviser, et qui depuis dix n'avait pas encore atteint ce degré de paroxisme, ne se trahirait-il pas dans ce Post-script um : « Quant aux six mille sept « cent et tant de livres, on sera content pourvu que celui « à qui vous en devez parler veuille bien déclarer, ou (( par un acte particulier, ou par son testament, que sa « volonté est qu'elles soient payées sur ce qu'on lui doit « de sa pension viagère ; [faite par le marquis de Pom- « ponne, à qui il a cédé son patrimoine?] quand même « il ajouterait qu'il laisse à la conscience du débiteur de « cette pension de payer cette somme quand il le pourra «faire, sans trop s'incommoder1. » C'eût été, pour la seconde fois, substituer un débiteur plus jeune à un débiteur plus âgé. Mais il paraît que l'abbé récalcitrant n'avait voulu s'y prêter, ni par acte particulier, ni par testament ; car le 17 juillet lQ9h son créancier aux abois se réfugie dans un superbe dédain : « Le vieil abbé, dit- « il, me fait grand' pitié ; car il ne paroît guère se mettre « en peine du compte qu'il aura à rendre à Dieu 2.» Vingtdeux jours après cette lettre écrite, le grand Arnauld lui-même était allé rendre ses comptes devant Dieu [8 août 1694 ]3. Son neveu lui survécut près de quatre années [février 1698] 4.
Or voici ce que nous apprend Saint-Simon à propos de la mort d'Antoine : « M. de Pomponne perdit l'abbé « Arnauld, son frère. C'étoit un homme fort retiré, et « grand homme de bien, qui navoit jamais fait parler
1 OEuv. du duel. Arnauld, t. ni, p. 700. f'ibid., t. iv, p. 70.
3 Tous les Nécrolofjes et toutes les Vies du «lecteur,
4 Mcm. de l'abbé Arnauldt Avis, p. vin.
« de lui dans les affaires du fameux Arnauld, son « oncle1, »
ARTICLE III
Conclusion.
Nous souhaitons, dans l'intérêt de la mémoire du grand Arnauld, que la dernière ligne de Saint-Simon révèle les motifs de l'aigreur avec laquelle ce Père de l'Église janséniste parle de son neveu, quand il en parle; et les motifs de son silence, lorsqu'il se tait. Car du moment où il est certain que le neveu ne partageait pas les opinions de l'oncle, s'il se trouvait que celui-ci se fût tu sans ces motifs, il faudrait lui en supposer d'autres quand il parle ; et avouer qu'indifférent lorsque ses proches ne partagent pas ses doctrines il ne se montre hostile envers eux qu'au moment où ils refusent de lui faire partager leur fortune. C'est donc à l'éloignement de l'abbé Arnauld pour les inspirations du docteur que nous préférons attribuer à la fois le mutisme de celui-ci pendant quarante ans, et l'espèce d'acharnement dont il fait preuve, douze ans durant, dans les répétitions de deniers qu'il exerce.— Mais si son silence est un symptôme de mécontentement, pourquoi ce mécontentement n'éclate-t-il que si tard et à propos d'intérêts si secondaires? — Ici notre dilemme trouve une nouvelle application. Ou il faut avouer que dans la dernière partie de son existence le célèbre docteur n'agissait que par cupidité, ou il faut reconnaître que dans la première il se reposait sur un tiers du soin de gourmander la rébellion de son neveu.
1 Mém,} t. iv, p. 47.
Et quel autre eût pu la gourmander à plus juste titre que le père de ce dernier, dont l'autorité dévouée s'exerçait alors au profit de Port-Royal durant Y intérim de deux dictatures théologiques? Comme père et comme dictateur, d'Andilly, sauf l'effusion de sang (il ne fut pas toujours si heureux)1, tranchait donc du Manlius Torquatus envers son fils à l'instigation d'un tiers; en attendant que ce tiers, Gracchus janséniste2, mît les biens du proscrit au régime du partage. — Ainsi Robert était, selon nous, un père très peu tendre et un dictateur trop docile. Il subordonnait ses droits, et abandonnait son fils, à la vindicte du membre le plus éminent de sa famille.— Cette explication est la seule que nous ayons pu trouver pour décharger, en partie, la mémoire du père des rigueurs dont se plaint l'un de ses fils, et que l'autre cherche à
1 Voir la sert, iv du chap. iv, consacré au quatrième fils de d'Andilly, Jules de Villeneuve.
2 Qu'on nous pardonne ces réminiscences romaines, que nous n'eussions pas hasardées si les Jansénistes ne nous en eussent donné l'exemple en appliquant au grand Arnauld et à Pascal, dont l'autorité avait fait supprimer les portraits dans la collection des hommes illustres de Perrault (Perrault ne s'occupait pas toujours de Peau d'une), le passage suivant de Tacite : Prœfulgcbant Cassius atque Brutus co ipso quod effigies eorum non visebantur. [Biogr. univ. \° Perraul, Charles.) — « Je m'en vais imiter M. Pe- « lisson, écrit Nicole auP.Quesnel, (Lettres, t. in, p. 200, du 5 avril 1692), « qui se vante de s'être créé un office de dictateur perpétuel... Je ne puis « m'empêcher de vous dire [à propos du livre de Rancé sur les études mo- « nastiqucs],,. qu'il y aura bien du sang échauffé dans les congrégations mo- « nastiques, etc. » — Mais d'ailleurs qu'avons-nous besoin de ces autorités? M. Villemain, cet esprit éminent, dont la moindre qualité est le goût exquis auquel il doit des à-propos toujours heureux, n'a-t-il pas tout récemment encore comparé la famille Arnauld à la tribu Claudienne ? — « A Port-Royal, « dit-il, se trouvait presque toute réunie, comme une tribu antique, cette fa- « mille Arnauld, étonnante par la variété des talents et l'élévation uniforme (( des caractères. Si la différence des mœurs permettait ce singulier parallèle, « on dirait les Appius de Rome, tous ardents, habiles, opiniâtres. » (Mélanges, p. 353; De Pascal.)
ZjO LES FILS D' ARNAULD D'AINDILLY.
conjurer. Si on l'admet, la responsabilité de ces rigueurs pèse en partie sur le grand Arnauld ; si on la rejette, elle retombe sur le seul d'Àndilly. Le blâme peut être partagé entre les deux frères ; mais il est impossible qu'il n'atteigne pas l'un ou l'autre.
Les lettres qui nous paraissent le faire retomber sur tous deux, le testament que nous en avons rapproché joint à une lettre de d'Andilly qu'a publiée M. de Monmerqué *, et à une autre de Pomponne que renferment nos papiers2, sont d'ailleurs les seuls documents qui concernent Antoine dans la collection que Robert a formée pour la léguer à son fils de prédilection. Il n'y existe que deux lettres de l'abbé proscrit. Dans l'une, il donne à Pomponne des renseignements sur des démarches que nécessite la nouvelle position de celui-ci comme secrétaire d'état [16 septembre 1671] ; dans l'autre, il hâte la solution d'un compte qui intéresse leur troisième frère, de Luzancy. La première a dû être amnistiée par suite de l'avènement de la famille au ministère3; la seconde a été protégée par les factures des fournisseurs qui l'escortent. Toutes les autres ont disparu. — En revanche, la plus grande partie de la correspondance dont il nous reste à parler émane du marquis de Pomponne, ou se rapporte à ses intérêts.
1 Mém. de Coulanges, p. 369.
2 Voir plus bas, p. 50.
3 « Mon frère entra clans l'exercice de sa charge vers le commencement « de Tannée 1G72... Je demeurai tout Tété à Paris et à Pomponne, où étoit o mon père, prenant part aux bonnes nouvelles qu'on y recevoit par tous « les courriers. >j ( Mém. de l'abbé Arnauld, part, ni, p. 134 et 136.)
SECTION IL