‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 2 sur 28 · SIMON DE RRIOTTES, PREMIER MARQUIS DE POMPONNE · texte numérisé non relu

SIMON DE RRIOTTES, PREMIER MARQUIS DE POMPONNE

Simon de Briottes, le second des fils de Robert, la plus grande notabilité politique de sa famille, est, de tous les Arnauld qui se sont illustrés, celui dont la biographie laisse le plus à désirer. Avant M. de Monmerqué, elle n'existait pas l ; après lui, il reste à en compléter les parties secondaires. C'est à notre dépôt que ce savant magistrat a emprunté ses meilleurs documents : c'est là qu'à sa suite nous glanerons les nôtres.

ARTICLE Ier.

Pomponne , du vivant de son père, $ I. Papiers de Pomponne.

Simon aurait dérogé dans sa famille s'il n'eût pas écrit des Mémoires. D'Andilly en avait laissé pour édifier ses descendants sur ses vertus 2 ; Antoine pour nous édifier sur ses plaisirs 3 ; l'évêque d'Angers, pour ne pas

* Lettres de madame de Sévigné, t. ï, p. 78 de la notice, n° xiv; et Biogr. univers. — Voir cependant d'Auvigny, Vies des hommes illust., t. vi, p. 272. — Et Mademoiselle Poulain de Nogent, Nouv. hist. abrég. de P. R., t. il, p. 211.

2 « Je n'ai pu résister aux instances si pressantes que me fait mon fils de « Pomponne d'écrire quelque chose [de mes Mémoires} qui puisse servir « à mes en fans pour les exciter à la vertu par des exemples domestiques. » [Mém. d'Arn. d'Andilly, part. ï, p. 2.)

3 « Comme je n'ai point eu d'autre but que celui de me divertir dans « une espèce de solitude où je passe la meilleure partie de ma vie, j'aurois « gagné au-delà de nus souhaits, si mes Mémoires pouvoient en divertir « d'autres. « (Mém. de l'abbé Arnauld, part. ï, avertiss., p. vi.)

kl LES FILS D'ARNAULI) D'ANDILLY.

laisser ignorer son habileté diplomatique1; la première Angélique, pour préluder à la canonisation que le Jansénisme espérait lui faire décerner après sa mort 2 ; l'autre Angélique, pour constater son martyre3. Toute cette famille enfin, que Tallemant des Piéaux accusait d'avoir du vent 4, et dans laquelle Péréfixe recon-

1 Voir Mém, d'Arn, d'Andilly, part, i, p. 70.

2 « Durant la dernière moitié de la vie d'Angélique, on la traitait déjà « comme une sainte, de qui il faudrait faire le procès un jour pour la canote niser; on lui faisait en un mot son dossier de sainte de son vivant.» (M. Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. 1, p. 93 ; Cf. Mém. de la M. Angélique, t. ii, p. 179-246.) « Il fallut user d'un petit stratagème pour la décider à « écrire la relation qu'on a d'elle.» (M. Sainte-Beuve, ibid., p. 94, n. — Cf. Racine, deuxième lettre à Nicole, Œuvres, t. vi, p. 95.)

3 Relation de la captivité de la M. Angélique de Saint-Jean, n. 5, dans le recueil des Act., lelt., relat. — Il est juste toutefois de remarquer qu'Angélique se montrait fort discrète à l'endroit de ce premier martyre qui aurait pu être suivi d'un second. (Voir OEuvres du doct. Arnauld, 1. 1, p. 641.) — Et puis c'était une fille d'un grand sens : « Nous avions toutes souhaité, « écrit-elle au grand Arnauld vers 1665, que l'on nous gardât le secret « [ sur les relations que chacune de nous a faites de sa captivité]. Mille rai- « sons le rendent nécessaire. Il y en a de tout humaines qui ne laissent « pas d'être considérables, comme le mépris que font la plupart des perce sonnes qui ne nous affectionnent pas, de la facilité]qu'on a entre nous de •I produire tout ce que l'on fait, et à se donner des louanges.... » [Actes, lett., relat., t. i, n. 5, p. 2.)

4 Mém., t. ii, p. 308. Outre ses prédispositions satiriques, Tallemant avait quelques motifs personnels d'être peu bienveillant pour la famille Arnauld. Il avait eu à soutenir un procès (OEuvres de Patru, t. n, p. 1) contre un abbé Antoine Arnauld que M. de Monmerqué croit être le célèbre docteur. (Notice sur Tallemant, Mém., t. vi, p. xxvm. ) La partie de Tallemant ne serait-elle pas plutôt le fils aîné d' Arnauld d'Andilly? Dans le procès, Antoine Arnauld est qualifié prieur commendataire du Plessis-aux-Moines. Le Plessis-aux-Moines était situé dans l'Anjou, province où résidait le fils d' Arnauld d'Andilly, près de son oncle, évêque d'Angers ; le grand Arnauld blâmait trop vivement l'abus des commendes pour accepter celle du Plessis. Voir d'ailleurs la lettre de celui-ci à son neveu, qu'il blâme de la pluralité de ses bénéfices. {OEuvres. t. m, p. 423, 584, 593, etc., et p. 698, où il parle d'un riche prieuré de ce dernier ; et plus haut, t. ii, p. 36.)

naissait la pureté des anges alliée à l'orgueil des démons1, s'était drapée sous la cape et dans la toge, avec la mitre et sous la bure; c'était bien le moins qu'elle laissât flotter vers l'avenir un pan de son manteau de velours. — Et cette fois il y avait justice. — Après trois ambassades fructueuses, après huit années d'un ministère qui avait préparé et consommé la paix de Nimègue, beaucoup d'amour-propre eût été légitime ; Pomponne ne montra que de la modestie. Dans le volume qu'il consacre à ses premières négociations en Suède [1665-1668], auquel il faut en rattacher deux, de pièces justificatives; dans celui qui, avec deux appendices de pièces semblables, est relatif à ses négociations en Hollande [1669-1671]; sous les deux liasses où il a réuni la correspondance relative à sa seconde ambassade dans la péninsule Scandinave [1671]; enfin durant le cours des trois volumes où il a rassemblé les pièces relatives au traité de Nimègue [1676-1679], l'homme s'efface presque toujours derrière l'homme d'état. L'amour-propre y tient moins de place que les affaires.

Aussi ces Mémoires sont-ils les seuls de la famille qui n'aient pas trouvé d'éditeurs 2. Ils gisent méconnus sur les tablettes de nos manuscrits, Cependant notre catalogue, ainsi que nous l'avons dit 5, les signale au public, et M. Haenel 4, en l'imprimant, ne l'a point trop surchargé de fautes à leur endroit. Mais par une espèce de

1 Irailh, Querelles littéraires, t. m, p. 305 ; D. Gerberon, Hist, du Jansén., t. m, p. 123; Racine, Hist, de P. R., p. 311 et 351; Hist. des Persécuta p. 294, 309, etc.

2 Voir cependant ce que nous disons dans Y Appendice, note Q.

3 Voir plus haut, 1. 1, p. 1-3.

4 Cataloyi lib, mss. edili a G, Haenel, col. 298-380.

kh LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

fatalité, il suffit que ces Mémoires soient inscrits à ce catalogue pour que nous n'ayons pas à nous en entretenir; car notre but, on se le rappelle, est de mettre principalement en relief les parties de notre dépôt qui sont en dehors du classement fait par nos devanciers. Or en ce qui concerne la famille Arnauld, le journal de Robert, sa correspondance privée, les papiers personnels de Pomponne se trouvent seuls dans ce cas ; et c'est à l'occasion seulement, et surtout avec le secours de ces documents, que nous entrons dans quelques détails complémentaires sur la biographie intime de cette famille. — Les renseignements que nous y puisons se complètent non seulement par ceux que M. de Monmerqué a extraits des Mémoires de Robert et d'Antoine, mais par une indication que son savoir a trop modestement reléguée dans une note *. Cette indication, empruntée à la célèbre guirlande de Julie, pour être accessoire, n'en est pas moins curieuse; et comme elle ne nous semble pas suffisamment développée, nous croyons pouvoir y revenir,

§ 2. Brioltes à l'hôtel Rambouillet.

La guirlande de Julie, on le sait, est l'hommage galant, artistique et littéraire du duc de Montausier à cette illustre héritière de l'hôtel Rambouillet, Julie d'Àngennes, qu'il supplia pendant douze ans2 de s'associer au nom le plus

1 Biogr. univ., t. xxxv, p. 320.

2 « Monsieur de Sales [depuis duc de Montausier] étoit amoureux de u M1 lc de Rambouillet, qui est movle duchesse de Montausier et gouvernante « des enfans de France. Il fut longtemps sans oser prétendre à sa possession : « il ne l'obtint que lorsque par la mort du marquis de Montausier, son frère, u il fut devenu héritier de son nom et de ses biens... et qu'il eut abandonné « la fausse religion dans laquelle il avoit été nourri. >• (Mcm. de l'abbé Arnauld, part, m, p. 157.)

pur dont puisse s'enorgueillir le siècle de Louis XIV. Chaque fleur de cette guirlande, peinte par Nicolas Robert, avait enfanté une foule de madrigaux transcrits par la plume irréprochable de Jarry, et composés par les habitués de l'hôtel r. Au nombre de ceux-ci, parmi les plus assidus se trouvait cl'Andilly, alors aussi passionné pour le monde 2 qu'il le fut depuis pour la solitude, et dont la vie, pour nous servir d'un langage qui aurait eu du succès dans son cercle, gravitant toujours sur l'axe du bel esprit, devait toucher par l'un de ses pôles à l'hôtel Rambouillet, et par l'autre à Port-Royal. La ferveur de son zèle littéraire entraînait à cette époque ses deux fils aînés aux dissipations du siècle, comme la ferveur d'un autre zèle devait bientôt lui faire suivre Luzancy, leur puîné, vers la retraite des champs. 3

La guirlande de Julie date de 16M. Elle contient un madrigal de Robert, deux d'Antoine, trois de Briottes; et, chose étrange î l'ambition du premier, les tristesses du second, les hautes destinées du dernier semblent symbolisées dans le choix des fleurs que chacun d'eux a voulu célébrer.

C'était alors que Robert rêvait l'éducation du Dauphin. La fleur qu'il chante est le lis ; voici comment il en parle :

De la reyne de l'air je suis la fleur divine; Ma blancheur de son lait tire son origine.

1 Voir la notice de Gaignières, Cat. des livres de M. de LaValliëre, suppl., p. 57, belles leltres, n° 3247; Notices hist. et critiq. de deux manuscrits uniques, etc., par l'abbé Rive; la Guirlande, etc., édit. de 1784; l'abbé Goujet, Bibliot. françoisc, t. xvr, p. 79, etc.

2 «L'hôtel de Rembouillet fournissoit à mon père les plus purs et les plus «grands plaisirs... Ce n'étoit tous les jours que jeux d'esprit, et parties « galantes. » ( Mém. de l'abbé Arnauld, part. î, p. 13.)

3 Mém, de d'Andilly, part, n, p. 128 et 158; Mém. de Fontaine, t. î, p. 262, lettre de d'Andilly à LeMaistre, etc.

Et je veux de ma gloire enrichir ta beauté ; En vain toutes les fleurs, dans leur pompe suprême, Se vantent de t' orner d'un royal diadème ; Leur plus superbe éclat n'a point de majesté.

Nul autre que le lys sans audace n'aspire À te rendre un honneur qui soit digne de toy; Elles parent ton front, et je t'offre un empire, Puisqu'en te couronnant je t'égale à mon roy l !

Assurément la belle Julie eût pu renvoyer à Pollux le Simonide de ce madrigal; et peut-être le perspicace Montausier eût-il dû soupçonner qu'il avait dans le même homme deux rivaux, l'un qui lui disputait en galanterie, l'autre tout disposé à lui disputer l'éducation des Dauphins.

Les dispositions intérieures d'Antoine ne se révèlent pas moins et dans les sujets qu'il choisit et par la manière dont il les traite. C'est le thym et le souci que célèbre cet esprit tourné à l'idylle2 et déjà flottant vers la tristesse. Voici quelques-uns des vers, je veux dire des lignes, qu'il consacre à la première de ces fleurs :

Sans beauté, sans grandeur, sans éclat et sans grâce, Je nays, par un arrêt de mon injuste sort,

Incapable d'un bel effort

Pour acquérir l'illustre place Où mon ambition m'ose faire aspirer 3....

De semblables vers eussent sans doute excusé la raa-

1 La Guirlande, p. 27.

2 « On peut ne pas traiter toujours des royaumes et des empires, dit-il « pour s'excuser d'avoir écrit ses Mémoires (avertiss., p. ix) ; et même... des « bergers trouvent agréablement leur place parmi de grands seigneurs et (( des princes. »

3 Ibid., p. 22 et 52.

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lédiction paternelle aux yeux du Misanthrope *. Mais une oreille compatissante y distingue seulement le sanglot qu'étouffe leur pesante allégorie, et cet écho détourné où le fils semble reproduire avec amertume l'opinion du père à son égard.

Simon, ce beau-fils que Robert destine au monde, choisit pour sa fleur le muguet, auquel il fait dire :

J'abandonne les bois dont les feuillages sombres Conservent ma fraîcheur sous leurs épaisses ombres... 2

Il chante ensuite le perceneige, lui qui doit fondre les glaces de Louis XIV pour sa famille 3. Enfin le futur ministre du monarque dont l'emblème était le soleil prête ce langage à la grenade :

D'un pinceau lumineux l'astre de la lumière

Anime mes vives couleurs; Et régnant sur l'Olympe en sa vaste carrière,

Il me fait régner sur les fleurs... *

Si dans les trois premiers madrigaux nous voyons une préméditation, dans ces trois derniers, à coup sûr, l'hôtel

1 II en étoit sans cloute des vers d'Antoine comme de sa prose : « Mon « style, écrit-il lui-même, est sans étude et sans art, ne m1 étant jamais « appliqué aux règles. » (Mém., avertiss., p. x.) Il est vrai qu'à cinq pages de là (ibid., p. xv) Antoine établit une discussion grammaticale sur l'emploi qu'il a fait du pronom sien, sienne. — Quoi qu'il en soit, ses vers ne sont pas encore les plus mauvais de ceux qu'a produits sa famille, puisqu'il paraît que c'est à Sacy, et non pas à Lancelot, qu'il faut attribuer les rimes du Jardin des Racines grecques. (Mém. de Lancelot, vie, t, i, p. xvin.) Enfin comme disciple de S. Augustin, Sacy lui-même ne devait pas se croire le pire |de tous les poètes, puisqu'il rappelait, comme nous l'avons vu (plus haut, p. 5, n. 1), que ce père de l'église encourageait à la versification un poète qui mettait sept pieds à ses hexamètres.

2 La Guirlande, p. 60.

3 lbid., p. 66 : «Sous un voile d'argent, la terre ensevelie, etc. * lbid., p. 62.

Rambouillet, s'il eût pénétré l'avenir, aurait vu de la prédestination. C'était le siècle où Louis XIII devait son surnom à son étoile1, où l'histoire était obligée de compter avec l'horoscope2, où pour la famille Arnauld même3, et jusqu'au sein de Port-Royal, la réalité s'augurait parfois d'après des pronostics.

Pour nous ces rapprochements singuliers ne sont plus que des curiosités sur lesquelles nous nous serions gardé d'appeler l'attention si d'un côté elles ne résumaient, par hasard sans doute, mais avec justesse, ce que nous avons dit et ce qui nous reste à dire sur d'Andilly et sur ceux de ses fils auxquels il avait ouvert l'hôtel Rambouillet4, et si, d'un autre côté, le précieux manuscrit de la Guirlande à Julie n'appartenait, du moins par le souvenir 5, à notre bibliothèque, dont il a fait partie, et

1 Louis-le-Juste.

2 Voir : « L'horoscope du roi, par lequel la ville de Lyon prétend qu'ayant « eu l'honneur de la conception du roi Louis XIII, elle est sa vraie patrie, par « Goujon frère, avocat.» L'auteur établit que le signe du Capricorne ayant présidé à la conception du roi, et celui de la Balance à sa nativité, il ne peut manquer d'être heureux et juste, etc. — Delphini [Ludov. XIV] horoscopus auctore, F. Vavasseur. Recueil de pièces sur la naissance de Louis XIV, etc.

3 Voir tout ce que l'abbé Arnauld rapporte dans ses Mémoires (part, i, p. 130 et 193, et part.- n, p. 169) de l'habileté d'Isaac Arnauld en chiromancie, en divination, par pirouettes, etc. Voir aussi V Appendice, note 0.

4 Un quatrième personnage de la famille Arnauld, Isaac, dont nous parlons dans la note précédente, fréquentait également l'hôtel Rambouillet. (Voir Tallemant, Historiettes, t. n, p. 298.) C'est à lui que la guirlande doit l'éloge de la tulipe. (Guirlande, p. 38.)

5 La bibliothèque du duc de La Vallière se composait de deux parties dont Nyon et Debure ont fait le catalogue en neuf volumes. M. de Paulmy acheta en bloc toute la partie cataloguée dans les six volumes de Nyon. Mais sa fortune mit des bornes à sa noble prodigalité. Il ne put acheter le fonds auquel se rapportaient les trois volumes de Debure. Les enchères le firent monter à 464,677 liv. 8 sous. La Guirlande seule fut adjugée à Peyne, libraire de Londres, au prix de 14,510 liv. — Voir la notice de Debure,

où le remplace encore une copie assez riche de variantes inédites !, On pardonnera cette digression, qui tient trop aux regrets et aux jouissances du bibliophile, pour n'a\ oir point entraîné le biographe à son insu. Nous revenons aux richesses actuelles et plus réelles de notre dépôt.

§ III. Briottes sous la direction de d'Andilly.

Quelques mois après l'hommage de la Guirlande, Briottes, âgé de vingt-quatre ans [Î642], était intendant du corps d'armée qui occupait Cazal2. Deux ans après [17 janvier 16M], le roi le créait conseiller d'état 3. Il débutait ainsi par les fonctions les plus relevées qu'eût remplies son père; et, pour mieux l'y soutenir, celui-ci se dépouillait d'une partie de ses pensions en faveur de ce fils bien aimé 4, qui lui écrit le 3 mars 16M : « Quand je « n'aurois point d'autres marques de l'affection que vous « avez pour moy, les peines continuelles que vous vous « donnez pour mon establissement m'en seroient une « preuve assez certaine. Je vous avoue que vostre bonté « me donne de la confusion, et que je suis honteux de (( voir que vous travaillez avec plus de chaleur pour ma « fortune que vous n'avez jamais fait pour la vostre

« propre Dieu seul peut me rendre digne de ceste

« louable ambition que vous avez pour moy Vous

Catalogue de La Vallière, t. n, n° 3247, celles de l'abbé Rive, en tête de l'édition de 1784; Suppl. deDebure au catalogue de La Vallière, "prix des livres, p. 25 et 42.

1 Belles-lettres Fr., 145, in-f0., p. 1085, etc.

2 Voir l'Appendice, note 0.

3 Note de Pomponne dans nos papiers.

* Mém, de d'Andilly, part, n, p, 128, Voir l'Appendice, note 0 bis.

(( pouvez assez juger de la joie que me donnent les pen- « sions que vous avez fait mettre soubz mon nom. . . »

La correspondance d'où ce passage est extrait se poursuit entre le père et le fils pendant trente-deux ans [1642-1674], c'est à dire jusqu'à ce que la mort y mette un terme. Elle légitimerait d'ailleurs les prédilections de Robert si, chez ce dernier, il n'y avait eu que différence, et non pas absence, de tendresse pour d'autres de ses fils. Tout y concourt en effet à faire concevoir de Briottes la meilleure opinion. Justesse d'esprit, élégance de style, élévation de sentiments s'y unissent à ces déférences pleines d'affection et de respect qui fondaient jadis dans les familles l'orgueil des pères sur ce qui faisait la joie des enfants1. Il est impossible de participer, sans en être ému, à ces épanchements où le cœur trouve toujours, sans les chercher, le mot et la pensée qui vont droit au cœur; où l'amour filial a ces mille prévenances, ces petits soins, ces recherches et jusqu'à ces désespoirs que ne connaît plus de nos jours, même un autre amour.

Ainsi le jeune intendant reçoit d'Antoine une lettre dans laquelle son aîné lui apprend qu'il renonce au siècle, et que leur père est sur le point d'y renoncer. « Mon très « cher frère, » répond [5 novembre 1643] Briottes heureux d'une démarche qui doit rendre au fils disgracié sa place dans l'affection paternelle, mais tout éperdu à l'idée de perdre dans le monde son principal appui ; « Mon très « cher frère, j'ay receu avec une extresme joie vostre « lettre du 21 d'octobre, et leu avec une satisfaction a estrange vos nouveaux sentimens 2. Ceux de mon père

1 Robert lui-même avait eu la plus vive tendresse pour son père et pour son beau-père. {Menu d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 27 et 102-1040

2 Voir plus haut, t, n, p. 7

(c que vous me mandez m'accablent tout à fait, et sy ce a coup-là arrive, je vous avoue que je ne me sens pas « assez fort pour y résister. Comme il ne porte plus à « cest heure que sur moy seul, je prévois aussy qu'il « m'escrasera ; et je vous avoue qu'après cela je ne crois « pas qu'il y ait au monde un plus malheureux homme « que moy. Lorsque je trouvois quelque ombre de bon- « heur au dehors, un malheur domestique me vient cherce cher, et renverse en un moment le peu d'espérances que « je commençois à fonder. Je tombe avec le seul appuy « que j'avois, et perds en mesme temps toutte sorte de « pensées de me relever. Ne croiez pas que la douleur « qui me fait dire touttes ces choses, me fasse condamner « des résolutions que je révéreray tousjours, comme je u dois, quelles qu'elles puissent estre. J'accuse ma mau- « vaise fortune sans en désapprouver la cause, et choi- « siray tousjours plustost d' estre le plus abandonné du « monde, comme je prévois que je le vas estre, que d'ace chepter mon repos au prix de celuy qui m'est et me « sera tousjours plus cher que le mien propre. En vain « tascherez-vous de destourner ce coup, sy celle qui l'a- « voit jusques icy arresté ne s'y oppose plus; vous n'y « avez plus d'intérest, et le mien seul n'en vaut pas la « peine. Adieu, mon cher frère, je ne sçay ce que je vous « escris. Ày niez -moy. »

Dans cette lettre, à travers la douleur poignante qu'elle révèle, on aura remarqué cette parenthèse qui est un trait de lumière jeté sur l'histoire de Robert : sy celle qui l'avoil jusqu'ici arresté ne s'y oppose plus. Ces mots ne sauraient se rapporter qu'à la reine1. Le 21 octobre 16A3

l Voir t; i, dans C Appendice, note H.

il y a cinq mois à peine que la reine est régente ; elle ne s'oppose plus à la retraite du précepteur que cinq mois auparavant elle désirait pour son fils. Cette retraite, elle en avait donc la confidence ; c'était bien d'elle que dépendait à ce sujet la décision de Robert ; et pour celui-ci la mort de Saint-Cyran [11 octobre] ne fut qu'un prétexte ou un à-propos. — Mais laissons le père pour revenir au fils.

La retraite de d'Andilly n'avait pas été aussi prompte que Briottes l'avait craint en octobre 1643. Plus d'une année après, le 3 novembre 16/i/i, son père lui transmet deux lettres de la cour qui lui octroient un congé. Il est tout à son impatience ; mais après le congé du roi il lui faut celui de son père, qui par un malentendu semble ajourner son retour. «Sans doutte queMuzac1 aura man- « que en escrivant soubz vous (l'idée ne lui vient même « pas que l'erreur provienne de son père) , puisque je vois « que vous me mandez que je me prépare pour arriver « à la fin de janvier. Je crois que vostre dessein aura esté « de mettre à la fin de décembre» Je vous demende en « grâce de me mander précisément lequel c'est des deux, « puisque quelque autre pensée que j'eusse, je veux ab- « solument me régler au temps que vous m'ordonnerez. « M. de Couvonge2 veut à toutte force que je parte dans « quinze jours ou trois semaines, parcequ'il importe pour « nos affaires que j'arrive dans le mois de décembre à « Paris, et que le plustost seroit le meilleur. Mais je tar- « deray autant que je pourray pour avoir de vos nou- « velles, ne sçachant sy vous le trouverez à propos. C'est

1 Voir plus haut, t. i, p. 22, n. 3.

2 Cf. Lettres de d'Andilly, p. 374> 414, 440, 498, 509, 529, et le P. Barre, Vie de Fabert^ U i, p. 443.

« pourquoy j'ose vous supplier de me faire sçavoir le plus- « tost que vous pourrez ce que vous voulez que je fasse. »

Puis, dans la joie enfantine que lui cause l'idée du retour, l'imagination transporte soudain le fils exilé près du foyer paternel. 11 recommence les causeries jadis interminables, lorsque Robert rapportait le soir à la famille réunie les plus beaux fruits de ses espaliers, racontai les prouesses de sa greffe et les victoires de son écusson. — Le vieillard craignait sans doute que ses vergers n'eussent baissé dans l'estime de son fils, après un séjour en Italie ; mais le fils le rassure. Pourrait-il y avoir au monde de plus beaux vergers que ceux de son père ? « Le Mont- « ferrât est trop peu de chose pour la gloire de Pom- « ponne. Il faut d'autres fruits que les siens pour le u disputer à ceux que vous avez eus cette année ; et sy « ses figues et ses melons ne le sauvent, le plus fertille u pais de l'Italie ne sera que stérile auprez de Belleveue. « La nature toute simple qui semble avoir voulu s'y « jouer n'y est pas sy belle qu'elle est dans vos plans, « où de son mariage avec l'art vous luy avez fait pro- « duire des choses dont elle estoit incapable toutte seule. « Enfin je pense que ceste fois vous aurez convaincu « nostre incrédulité de jadis, et que vous aurez eu moins « d'aurmoires que de fruit. »

L'ingénieux badinage qui révèle avec tant d'atticisme la coquetterie des déférences filiales, jusque dans les points les plus secondaires de la vie intérieure, fait pressentir avec quelle confiance absolue le jeune conseiller d'état doit abandonner sa vie publique à la direction paternelle. Ce que Robert n'avait pu réaliser pour luimême, il le rêvait pour son fils ; mais il le rêvait au profit de ses doctrines, L'éducation qui avait donné à celui-ci h. 5

5/l LES FILS D' ARNAULD D'ANDILLY.

toutes les prédilections de sa famille, n'avait pu le laisser indifférent à la fortune du Jansénisme l ni aux dispositions de Port-Royal envers la cour de Rome. Voici ce qu'il écrivait de Cazal le 8 juin 16M, c'est à dire au moment où venait de paraître ce célèbre ouvrage où le grand Arnauld, son oncle, à propos d'un premier scrupule de la princesse de Guémené, et sans doute pour l'encourager à en avoir 2, traitait de la fréquente comynunion 5.

a Je n'ay eu nulle peine à éviter l'escueil dont vous « me mandez que j'ay esté menacé : et je n'ay pas plus « de gloire à m'estre sauvé de ce nauffrage qu'en auroit « un vaisseau qui ne seroit jamais sorty du port. J'ay « vaincu sans peine des ennemis que je n'ay pas veus, et (( il ne m'a point fallu de courage pour m'eslever au « dessus des bassesses que vous croyez que l'affaire de a mon 0[ncle] l[e] D[octeur] auroit peu me faire naistre.4 « Je n'en ay envisagé pas une, et ne crois pas que lafoi-

1 Pendant la détention de Saint-Cyran à la Bastille, Robert menait Simon visiter le prisonnier. (Arnauld d'Andilly, Mém. sur Saint-Cyran, Vies édif. de P. B., t. i, p. 34 ; voir plus haut, t. n, p. 2, n. 5.)

2 Racine, Hist. ecclés., t. xn, p. 10 ; Mém. de Lancelot, 1. 1, p. 239, 328, 320, n. — Cf. Tallemant, t. n, p. 316, etc.

3 OEuvres du doct. Arnauld, t. xxvn, n° m. — On sait que Mrae de Guémené dut sa conversion à d'Andilly. ( Leit . de la M. Angélique, t. i, p. 155 et 213. — Cf. plus haut, 1. 1, p. 41» n. 1.) « Voilù comme vous [autres, « Jansénistes]... avez toujours traité tout le monde. Qu'une femme fût dans « le désordre, qu'un homme fût dans la débauche, s'ils se disoient de vos « amis, vous espériez toujours de leur salut ; s'ils vous étoient peu favora- « blés, quelque vertueux qu'ils fussent, vous appréhendiez toujours le jute gement de Dieu pour eux. La science éloit traitée comme la vertu : ce « n'étoit pas assez, pour être savant, d'avoir étudié toute sa vie, d'avoir lu « tous les auteurs. Il falloit avoir lu Jansénius, et n'y avoir point lu les pro- « positions. » (Racine, Lettre à Nicole, OEuvres, t. vi, p. 23.)

A Sur le mouvement que Robert, à propos du livre de la Fréquente communion, se donna en 1643, 1644 et 1645 ; Voir Y Appendice du vol. xxvm des OEuvres du doct. Arnauld.

« blesse et la fortune puissent aller jusques au point de « faire craindre ce que V honneur cl la conscience con- « seillenl l. Je me trouve un peu offensé que vous ayez a peu en avoir la moindre appréhension pour moy, puisce qu'il faut que vous ne vous soiez pas souvenu que je a ne suis pas tout à fait indigne d'estre, Monsieur mon <( père, votre très humble et très obéissant fils et service viteur. S. Arnauld. »

Deux ans après [30 septembre 16â6], Briottes écrivait

de Rome, toujours à son père : «Que vous dirès-je de cette

t célèbre ville ? Il est vray que ses ruines respirent encores

t quelque chose de la grandeur des premiers hommes du

< monde. . . Mais autant que j'ay de vénération pour ce que eje ne vois pas, autant en ais-je peu pour ce que je vois ; ( et l'estime que j'ay pour les premiers Romains neconti-

< nue pas jusques à leurs neveux. La grimace, la céré-

< monie et la fénéantise font icy la meilleure partie de la c vie : et le mal est que le premier siège de l'Église, des ( lieux saints par tant de martirs, et tant de marques de t la ferveur et de la pureté des premiers Crestiens, ny

font ny plus de doctes, ny plus de gens de biens. Enfin

j'ay beaucoup plus cherché dans Rome, l'antique, que

la nouvelle 2. . . »

Dans ces deux lettres, il est impossible de ne pas reconnaître les mêmes influences que dans les précédentes, mais agissant cette fois en matière beaucoup plus grave. Briottes défendrait la théologie de sa famille, comme il en a défendu l'horticulture ; et ses secrètes sympathies le rendent aussi sévère pour les mœurs de Rome qu'envers

1 Voir plus bas, même chap., même sect., art. n, § l\.

2 Cf. la lellre du h juin 1G67. [Mém, de Coulanges, p. 42G.

56 LES FILS D' ARNAULD d'ANDILLY.

les fruits du Montferrat. — Robert du moins avait été indulgent pour la poésie ultramontaine1.

Ainsi le père, en se retirant de la lice, y voyait descendre son fds pour y combattre le même combat. Il aurait dû suffire à l'inflexible vieillard de le lui faire recommencer au profit des mêmes idées; mais il voulut encore, tant il avait de confiance en soi ! qu'il le recommençât avec des armes auxquelles il s'était blessé lui-même, et d'après la même tactique qui lui avait si mal réussi. Et Simon, tant il avait de confiance en son père ! manœuvra selon cette stratégie.

Depuis la retraite de Robert à Port-Royal, de nouvelles fortunes politiques avaient surgi dans la Fronde. Les plus voisines du pouvoir étaient celles du prince de Conclé, qui croyait sa place marquée au timon de l'état, et celle du cardinal de Retz2, qui prétendait l'arracher à Mazarin. — Le serviteur le plus dévoué du prince était un membre de la famille Arnauld3, cousin germain de Robert4 et protecteur de ses fils 5. — L'un des partisans les plus déclarés du turbulent cardinal était son allié, le chevalier de Sévigné, plus tard solitaire à Port-Royal [1659] G, alors capitaine du régiment de Gorinthe, à la tête duquel les troupes du roi lui donnèrent cette leçon

1 Voir plus haut, t. i, p. 29.

2 Relz n'était encore que coadjuteur ; c'est par anticipation que nous lui donnons le titre de cardinal.

3 Mém. de l'abbé Arnauld, part, il, p. 166-180.

4 « Il étoit cousin-germain de mon père, mais encore beaucoup plus uni « à lui par l'amitié que par le sang... » (Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 10.)

5 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 29, et toute la première partie passim ; voir aussi M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. n, p. 296, sur les relations de Port-Royal avec le Coadjuteur durant la Fronde.

6 Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 472, lettre cmxcix, du 5 janvier 1660.

qu'on appela la première aux Corinthiens l. Port-Royal lui-même favorisait le Coadjuteur2, qui s'était jadis lié avec le grand Arnauld sur les bancs de l'école 3 ; dont la tante, Madame Maignelai, était l'amie, dont la cousine germaine, Madame du Fargis, était alors l'un des membres, et devait être plus tard l'appui de cette sainte demeure 4, d'où l'on vit sortir le duc de Luynes pour siéger

1 Mém. de la duchesse de Nemours, p. 52 ; Mém. de Joly, t. i, p. 67, etc.

2 Port-Royal s'est récrié contre cette assertion, et ne s'en est que fort mal défendu, même avec la plume habile du docteur Arnauld [OEuvres, t. xxxv, p. 153.;, et de l'abbé Racine, (Hist. ecclés., t. x, p. 529.) — Voir Mém. de Joly, t. i, p. 451, 499, et t. n, p. 38, etc. « Port-Royal, àcemo- « ment... avec un archevêque et surtout un Goadjuteur ami... se trouvait « en assez bon état. » (M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. n, p. 298.) — Voir cependant ce que dit M. Sainte-Beuve {ibid, p. 309); il faut en rapprocher le passage des mémoires de la duchesse de Nemours, que nous citons note 1 de la page suivante; voir aussi Besoigne. (Hist. de P. R., t. i, p. 329, et plus haut, t. i, p. 40, n. 1.) Enfin la M. Angélique ellemême n'écrit-elle pas : « Nous avons beaucoup perdu à M?1' notre arche- « vêque [le cardinal de Retz] qui nous a toujours protégées... et nous « espérions bien la même protection de M. N. [le Coadjuteur son neveu] ; « mais vous savez tout ce qui se passe. »(Lettres, t. ir, p. 470 ; 2 avril 1654.) Le Coadjuteur était alors à Vincennes. — Cf. Mém. de Lancelot, t. t, p. 269 ; Racine, Hist. de P. R., p. 163; Goujet, Vie de Nicole, part, n, p. 107.— « Ces pieux solitaires sont les amis innocents, mais fidèles, de l'ambi- « tieux Coadjuteur de Paris. Port-Poyal a recueilli plus d'un noble débris « delà Fronde; et celte indépendance, à la fois violente et frivole, qui « avait agité l'état sans savoir le réformer, est venue chercher un asile dans « la religion. » (M. Villemain, Mélanges, p. 353, de Pascal.)

3 Larrière, Vie d"1 Arnauld, t. i, p. 14.

4 Sur Mmc de Maignelai, Cf. Lettres de la M. Angélique, 1. 1, p. 266, 298 ; t. ii, p. 324 et 475 ; Mém. de d'Andilly, part, n, p. 2 ; Mém. de Lancelot, 1. 1, p. 381 ; t. n, p. 112 ; Mém. de la M. Angélique, 1. 1, p. 58, 303, 332, 403.

■ — Marie de Sainte-Madelaine d'Angennes du Fargis avait été élevée depuis l'âge de sept ans [1 623] par la mère Angélique. (Nécrol. de P. li., p. 216. — OEuvres du doct. Arnauld, t. xxv, p. 163, etc.) Elle avait fait profession en 1640. (Guilbert, Mém. ckronol., t. ni, p. 135 ; Cf. Nécrol. de P. R , \" Retz et Gondi ; Recueil in-12, p. 519 ; Racine, Hist, de P. R., p. 329, etc.) Voir cependant ce que dit Racine lui-même. (Frag. sur P.R., OEuv., t. vi,

dans le conseil supérieur de la Fronde I. Ces familles de Sévigné -, de Maignelai, du Fargis 3 constituaient dans l'intimité même du Coadjuteur autant d'organes dévoués aux Àrnauld. Le duc de Luynes, fils de celui qui avait le premier trompé les espérances de Robert dans le monde,4 s'était lié d'une étroite amitié avec le solitaire revenu des vanités du siècle 5. — Près du Coadjuteur, comme dans l'intimité du prince, Simon ne devait donc pas manquer d'appui.

Mais le Coadjuteur et le prince pouvaient succomber; il ne fallait point que le pupille de Robert manquât de soutien du côté de la cour. Mazarin y était d'autant plus puissant qu'il était plus menacé. C'était contre ses préventions qu'avait été se briser naguère la fortune de Robert. Celui-ci tenta une démarche hardie afin de les dissiper. Il donna son fils pour la rédemption de ses espérances. — Simon, dont la famille comptait tant d'amis dans la Fronde, fut intendant de l'armée du roi G.

1 « Le duc de Luynes [entra clans la Fronde] par une dévotion de Jan- « sénisnic ascez mal entendue. » (Mém. de la duchesse de Nemours, p. 49 ; Cf. Mcm. de l'abbé Arnauld, part, il, p. 155 ; Mcm. de Du Fosse, p. 113.)

2 Mém. de l'abbé Arnauld, part, in, p. 39 et 62. — Lettres de Mme de Se vigne s bassin).

3 Voir les Lettres inéd. de la mère Angéliq. de Saint-Jean et de d'Andilly, vers mars et avant le 23 avril 1669; Lctt. de la M. Angél., t. m, p. 374, 461, 484, 491, 525, 528, 530-534, etc.; Cf. Besoigne, Hist. de P. IL, t. n, p. 474 ; Nécrol. de P. 7?., p. 216 et 217, etc.

4 Voir plus haut, 1. 1, p. 10.

5 Mcm. d'Ara. d'Andilly, part, i, p. 457.

6 D'Auvigny, Vies des hommes illustres, t. vi, p. 273. — Robert lui-même, tandis que son intime ami, le duc de Luynes, était membre du conseil de la Fronde, se déclara pour le roi : « Mon amitié avec Mme Du Plessis [Gucu négaud] commença lors des guerres de Paris, où nous trouvant ensemble « à Port-Royal, aux sermons de M. Singlin, nous parlions aussi hautement « pour le service du roy que Ton pourroit faire aujourd'hui. » ( Mém. d'Arn. d'Andilly., part, n, p. 145.) Pendant que d'Andilly devisait ainsi

Ce n'était pas assez toutefois de se mettre en mesure avec le prince et les deux cardinaux ; entre eux, au-dessus d'eux, se trouvait toujours la régente ; au dessus de la régente, le roi; au dessus du roi, sa mère. Près de la reine-mère Robert avait conservé d'étroites intelligences. La plus dévouée était celle du trésorier général de cette princesse, Bartillat; incomparable ami, dont notre correspondance révèle l'action continuelle, ardente, infatigable en faveur du père et du fils, qu'il aide tour à tour de ses conseils, de son crédit et de sa bourse1. C'était Bartillat qui mettait toujours sous les yeux dÀnne d'Autriche 2 les lettres que continuait de lui adresser le solitaire ; et sans doute aussi les fruits de choix que celui-ci

aux sermons de Singlin en faveur du roi, sa sœur, la mère Angélique, faisait protéger son couvent par la livrée de M. le prince. [Mém. de la M. Angéliq.,\. il, p. Uk*) — Voir aussi Mém. de l'abbé Arnauld (part, n, p. 149-160). D'après ces Mémoires il paraîtrait que Pomponne a passé une partie des troubles de la Fronde à Port-Poyal, ainsi que l'abbé de Saint-Nicolas nommé à l'évêché d'Angers. (Mém. d'Arn, d'Andilly, part, i, p. 73.)

1 « Je ne vous puis rien dire de M. de Bertillac, tant il y en a de choses « à dire. C'est ce qui s'appelle au dernier point un honeste homme et un « véritable amy... » [Lettre inéd. de Pomponne A son père du 9 septembre 1664.) « La générosité avec laquelle vous avez travaillé à adoucir la « nouvelle disgrâce de mon père, et mes anciennes souffrances, en m'appe- « lant [de l'exil] à Pomponne, n'a que médiocrement d'exemples en ce « temps, et peu de gens entreprennent de combattre la mauvaise fortune de « leurs amis... Vous l'avez fait, Monsieur, et vous l'avez fait avec succès... « Je vous dois la douceur de ma maison, et, ce qui me touche davantage, « je vous dois la satisfaction d'y pouvoir soulager la proscription de mon « père, dont l'âge et les desplaisirs demandent plus que jamais tous mes « devoirs. » (Lettre inéd. de Pomponne à Bartillat, le 16 septembre 166/i.) C'est Bartillat qui fournit une partie des sommes nécessaires pour acquérir la charge de secrétaire d'état [projet de contrat en 1672, dans nos papiers), etc. D'Andilly était aussi débiteur de la famille Saint-Ange ( Compterendu à ses enfants, le 23 décembre 1652.) C'était une manière assez habile d'intéresser ses protecteurs à sa fortune.

2 Voir plus haut, t. i, p. 1S.

60 LES FILS D'ARNALLD D'AINDILLY.

envoyait du désert et que cette reine faisait servir sur sa table, sous le nom de fruits bénis1. C'était par Bartillat que la reine de son côté faisait passer à Port-Royal les avis qui intéressaient le solitaire 2.

De l'ancienne cour, restait encore le duc d'Orléans, frère de Louis XIII. Simon touchait toujours la pension de mille écus que jadis ce prince avait allouée à son père3. Celui-ci ne demanda rien de plus à l'ancien ami d'Ornano, redevenu le sien depuis la naissance du dauphin 4. Que lui demander en effet? Gaston vivait dans la disgrâce et dans la retraite. Il n'avait pas de fils, et il avait deux neveux. L'un de ceux-ci régnait; l'autre, Philippe duc d'Anjou, devait un jour remplacer son oncle comme duc d'Orléans. Il l'avait déjà remplacé comme héritier présomptif; et même la couronne avait failli tout récemment lui échoir par deux fois, à la suite de deux maladies de Louis XIV [1655 et 1658], dont la seconde surtout avait paru désespérée 5. — Ce fut près du duc d'Anjou crue Robert marqua la place de Simon.

Le duc d'Anjou, né le 21 septembre 16â0, avait atteint dix-huit ans; son éducation n'était plus à faire6; mais sa jeunesse était à diriger. La charge qui près de lui devait en faciliter les moyens se trouvait être celle de

1 Mém. de Lancelot, t. i, p. 127.

2 « La reine-mère me fit écrire par M. de Bartillat ce qui avoit été ré- « solu [contre Port-Royal]. » (Mém, de d'Andilhj, part, ri, p. 140. — Cf. Recueil in-12, p. 230.)

3 Mém. de d'Andilly, part, n, p. 118.

A Voir plus haut, t. i, p. 6, 10, 1.3.

5 Mém. de Madctnoisetle, t. iv, p. 205.

6 Elle avait été faite par Lamolhe Le Vayer, ce concurrent deux fois heureux de d'Andilly. (Voir plus haut, p. 23, n. 1.)

CHAP. IV; SECT. H, ART. h § III. 61

chancelier I. — Ce fut sur cette charge que Robert jeta son dévolu [1658].

Au moment où l'ambition de celui-ci se dédommageait de n'avoir pu former un roi, par l'espérance de ménager à son fils la direction de l'héritier le plus proche de la couronne, les dernières agitations de la Fronde récemment calmées avaient laissé la cour triomphante. L'avenir appartenait bien au roi ou à son frère ; le présent à la reine et à Mazarin. La volonté de ces quatre personnages, celle des deux derniers surtout, devait disposer souverainement des nouvelles espérances de Robert. La reine, un instant surprise par les ennemis du solitaire 2, mais toujours environnée par ses amis, était évidemment son principal appui. Mazarin devait lui être reconquis ; mais rien encore ne l'avait prouvé, et du ministre pouvait venir le principal obstacle. Les deux jeunes princes n'avaient pas connu d'Andilly ; ils étaient indifférents à ses intérêts. Les faire pencher en sa faveur eût été, il l'espérait du moins, y faire pencher la balance ; et de ce côté il semblait avoir les espérances les mieux fondées. Une mère dispose plus facilement du cœur de ses fils qu'un ministre ne dispose de leur esprit.

Tout en courtisant les volontés du ministre, ce fut donc surtout aux affections de la mère que s'adressa Robert. Sa correspondance autrefois si magistrale 3 se remplit des plus tendres sollicitudes. « Je n'entreprens « pas de vous dire, avait-il écrit à l'incomparable Bar- « tillat le l/i octobre 1655, après la première maladie du « roi, jusques à quel point j'ay esté touché de la maladie

1 Mém, de Coulangcsy p. 374 ; D. Gcrbcron, Hist. du Jans.,t. n, p.421-443.

2 Mém. de d'Andilly, part n, p. 120, et plus haut, t. i, p. 10. 8 Voir plus haut, t. i, p. 18.

a du roy, et quelle est ma joye d'apprendre que grâces « à Dieu il se porte beaucoup mieux, et qu'il n'y a plus « rien à craindre ; car en vérité cela ne se peut : parce- « qu'outre ma passion pour sa personne sacrée et pour «les intérests de Testât, ce que vous sçavez que je a dois aux extrêmes bontez de la reyne, et qui va si fort « au-delà de toutes paroles, a fait une telle impression « en mon esprit, dans la veue des peines incroyables « où je suis asseuré que Sa Majesté a esté, que si vous (( connoissiez moins que vous ne le faites le fond de « mon cœur, vous n'en pourriez comprendre qu'une a partie. Nous ne sç aurions , Monsieur , assez remer- (( cier Dieu de ce qu'il a exaucé les prières de Sa Ma- « jesté et donné une marque de sa protection pour la a France, en rendant la santé à celuy qui n'en est pas (t seulement le roy, mais aussi le père ; [Louis XIV avait « alors dix-sept ans]. Que si j'osois vous supplier de « prendre cette liberté pour moy auprès de la reyne, (( vous m'obligeriez extrêmement de tesmoigner à Sa Ma- « jesté mes sentimens en cette rencontre. Et j'ose espérer (( qu'elle voudra bien adjouster à tant de faveurs dont « je luy suis desjà redevable, celle de ne s'en tenir point « importunée. » Bartillat se conforma aux intentions de son ami, car celui-ci a écrit au revers de cette lettre, dont la copie reste dans nos papiers : A M. de Bartillat, touchant la maladie du roy. Il fit veoir ce billet à la reyne. Mais bientôt le roi est frappé de nouveau par cette maladie désespérée de laquelle put le tirer seulement le savoir ou l'audace d'un empirique l. La sollicitude de

1 Du Sausoi d'Abbeville, qui, à ce qu'il paraît, administra au roi du vin émétique dont la préparation était alors peu connue. (Le P. Barre, Vie de Fabert, t. n, p. 166.) .

d'Andilly est trop pleine d'émotions pour emprunter cette fois un intermédiaire. C'est à la reine qu'il en adresse directement l'expression : a Madame, lui écrit -il « le ilx juillet 1658, quoyque ce soit possible estre trop « hardy que d'oser prendre la liberté de m'adclresser à « Vostre Majesté mesme pour luy tesmoigner mon exce trême joye de ce qu'il a pieu à Dieu de luy conserver « l'un des meilleurs fils, et à la France l'un des meilleurs « roys, qui fut jamais, j'espère de la bonté de Vostre Ma- « jesté que si elle trouve que c'est une faute, elle la para donnera au zèle d'un des plus fidelles sujets, et des « plus passionnez serviteurs que Vos Maj estez auront « jamais. Car comme je puis dire avec vérité, Madame, « que personne n'a plus ressenty que moy la douleur « également juste et violente de Vostre Majesté dans la « plus grande de toutes les appréhensions imaginables, « ma joye du sujet de sa joye présente ne seroit pas telle « qu'elle est, si j'estois capable de la retenir en n'osant « en parler à Vostre Majesté. Je ne doute point, Madame, « que Dieu vous donnant comme une seconde fois un si « grand prince, il ne vous accorde cette grâce non seu- « lement pour vostre consolation, mais pour en tirer sa « propre gloire. Et quand, au plus fort de mes craintes, « je tremblois dans la veue de la perte que Vostre Majesté « et Testât estoient sur le point de pouvoir faire, j'avoue « que j'avois peine à croire que Dieu voulust si tost terce miner la vie de celuy qui ayant par son assistance, « avec un zèle et une fermeté sans exemple, sauvé la vie « de tant de gentilshommes [par les édits contre les « duels]1, luy avoit en mesme temps conservé les âmes

1 Voir t. i, dans V Appendice, noie G.

(< qu'ils auroient sacrifiées au démon dans ces combats « abominables. Je ne sçaurois, après cela, ne point esa pérer, Madame, qu'il exaucera mes vœux en continuant « à combler Vos Maj estez de ses plus saintes bénédic- « tions... »

Ces bénédictions, la reine et son fils les devront en partie à d'Andilly, car on se rappelle le zèle infatigable que celui-ci a déployé contre les duels l ; zèle qui, pour le dire en passant, avait été couronné dans sa famille des plus heureux résultats : car, en un an [1642-1643] 2, des réflexions inspirées par deux duels manques 3 avaient converti deux de ses fils, faisant de l'un un abbé, et de l'autre un solitaire de Port- Royal. Tant de respect chez ses enfants pour les édits du roi méritait bien à l'un d'eux une place chez le duc d'Anjou. Le roi d'ailleurs et le duc d'Anjou avaient eu le temps d'être suffisamment renseignés par leur mère sur l'intérêt que portait d'Andilly à la santé des princes ; et le 17 octobre 1658 celui-ci adressait à Louis XIV convalescent, et à son jeune frère brillant de santé, les lettres suivantes :

(( Au roi. — Sire, si j'avois l'honneur d'estre aussi « particulièrement connu de Vostre Majesté que je l'estois

1 Voir plus haut, t. i, p. 19.

2 Anloine s'était converti vers la fin d'août ou vers le commencement de septembre 1643. (Voir plus haut, t. n p. 22, n. l.)Luzanci avait remis son enseigne à Richelieu en 4 642 (Cf. Mém. de Lancelot, t. i, p. 337, et D. Clémencet, llist. de P. II., t. vin, p. 35); et en mars 1642 (Mém. de Lancelot, t. i, p. 339, n.), ou plutôt le 22 mai 1642 (Origine des solitaires, p. 6\ Luzanci était entré à Port -Royal. Cependant le duel, cause de la con- ^ersion de ce dernier, l'avait menacé en 1640. (Cf. D. Clémencet, ibid., p. 33, et Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 104, lettre cxvn, de novembre 1640.)

3 Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 260 ; D. Clémencet, Hist. de P. /?., t. vin, p. 33.

« du roy vostre père, j'oserois espérer de vostre bonté « qu'elle m'accorderoit avec joye la grâce que je luy « demande très humblement, qui est, Sire, de me perce mettre de récompenser une charge pour mon fils ; puisce que Sa Majesté tesmoignoit tant de satisfaction de mes « services, qu'après la mort de M. des Sceaux, secrétaire « d' estât, elle me fit l'honneur de me faire offrir sa « charge en donnant cent mil écus de récompence à ses «héritiers1. Mais, Sire, quoyqu'en perdant ce grand « prince j'aye perdu mon maistre, comme il est encore « vivant en la personne de Vostre Majesté, qui n'est pas « moins qu'il estoit mon roy et mon maistre : et que de a mesme que je l'ay servy, mon fils a servy Vostre Ma- « jesté avec la fidélité et la passion qui luy sont hérédi- « taires, et dont, sans parler de plusieurs autres de mes « proches qui ont perdu la vie pour son service et pour « le vostre, celuy de mes oncles qui estoit maistre de « camp du régiment de Champagne et gouverneur du « Fort-Louis 2, en a rendu des preuves si signalées que « Vostre Majesté n'ignore pas sans doute qu'il a esté « l'une des causes qui ont autant contribué à ce grand « ouvrage de la prise de La Rochelle : comment pource rois-je craindre, Sire, que Dieu ayant favorisé Vostre ce Majesté d'une bonté toute extraordinaire, elle ne vou- « lust pas me permettre d'employer mon bien pour ce donner moyen à mon fils de luy continuer ses services « en récompensant une charge, puisque j'oserois mesme « espérer que, s'il en vaquoit quelqu'une, elle la luy

1 Cf. Mém, de d'Andilty, part. I, p. 161 ; Mém. de Cabbé Arnauld, part, m, p. 128.

2 Mém. de d'Andilly, part, i, p. 40. — Cf. Tallemant, Historiettes, t. n, p. 306, et plus bas, chap, v, sect. m, art, î.

« donneroit sans récompence. [D'Andilly, on le voit, n'a a rien perdu de ses prédilections pour les charges grâce tuites l ; mais comme cette prédilection a été malheua reuse, elle n'est plus exclusive.] Ainsi je me promets, « Sire, de la bonté de Vostre Majesté que, lorsqu' après a avoir renoncé au monde, j' employé le reste de ma vie « dans la retraite à demander à Dieu qu'il continue à (( combler Vostre Majesté de ses plus saintes bénédic- <( tions, elle n'aura pas désagréable que mon fils employé « la sienne à la servir. Etpermettez-moy, s'il vous plaist, <( Sire, de prendre la liberté de dire à Vostre Majesté « qu'elle ne seroit pas seulement comme elle est, le plus a grand roy qui soit sous le ciel, mais qu'elle seroit le « plus puissant de tous les monarques, si tous ses sujets (( avoient autant d'ardeur pour son service qu'en aura « jusqu'à la mort, avec le plus profond respect que l'on a vit jamais, Sire, de Vostre Majesté, le très humble, (( très obéissant, et très fidelle sujet et serviteur,

« Arnauld d'Andilly. »

« Monseigneur, si j'avois l'honneur d'estre aussi parce ticulièrement connu de vous que je l'estois du roy « vostre père, j'oserois me promettre que vous ne rece- « vriez pas seulement mon fils, clans C honneur de vostre (( service avec vostre bonté accoustumée; mais avec quelce que satisfaction d'y voir entrer un homme, qui ne sçaua roit m' avoir pour père, sans estre attaché à son devoir a d'une manière peu commune. Il faudroit, Monseia gneur, qu'il changeast de nom pour ne vous pas servir u non seulement avec une inviolable fidélité, mais avec

i Mcm. de d'Andilly, part, i, p. 163 ; et plus haut, t. i, p. 11.

un zèle digne d'un aussi grand prince que vous estes ; et je le désavouerois pour mon fils s'il se conduisent d'une autre sorte. Que si mes prières méritaient d'estre exaucées, j'aurois, Monseigneur, sujet de croire qu'encore que je ne sois plus du monde, je ne vous serois pas entièrement inutile, puisqu'il ne se passe point de jour que je n'en fasse pour vous dans ma retraite, et que plus vostre condition est élevée, plus vous avez besoin que Dieu vous favorise de ses grâces, au milieu de tant de périls dans lesquels vostre vie se passe, estant sans cesse environné comme vous Testes de tous les honneurs, de toute la pompe et de tous les plaisirs du siècle. J'espère, Monseigneur, que vous me pardonnerez cette liberté, puisqu' estant aussi judicieux que vous Testes, vous n'avez garde de trouver estrange que chacun parle son langage, et que celuy du dézert ne doit pas estre celuy de la cour. J'ose mesme me promettre de vostre bonté que cette sincérité vous persuadera beaucoup mieux que tout autre chose ne le pourroit faire, quel est le profond respect et l'ardente passion pour vostre service avec lesquels je me tiens si honoré d'estre, etc. »

Ces deux lettres sont les ballons d'essai de ce nouveau oyage que d'Andilly veut tenter pour son fils dans les régions orageuses de la cour. Toutes deux rappellent cette retraite qui a scellé dans une déception du courtisan les liens qui attachent désormais le solitaire à Port- Royal. Mais avec quelle adresse il en parle ! Du principal obstacle qui s'est opposé à sa fortune il fait un appui à la fortune de son fils. Tandis que celui-ci servira de son mieux la cour près du prince, son père le secondera dans la solitude près de Dieu. Les orages de Port-Royal, dissi-

pés par un retour de faveur, se résoudront en prières. — Robert d'ailleurs se garde de révéler formellement ce qu'il désire. Dans sa première lettre, il indique d'une manière vague une charge qui permette à son fds de servir le roi. Dans la seconde, il demande au duc d'Anjou pour son iils l'honneur d'entrer au service de ce prince. 11 fallait voir comment seraient accueillies ces modestes ouvertures avant de déceler des prétentions plus élevées. Sept mois s'écoulent durant lesquels d'Andilly a dû s'assurer que les dispositions de la cour ne semblent point de prime-abord défavorables à ses projets ; car le 29 mai 1659 il se décide, au milieu d'un calme apparent, à lancer toutes ses espérances, mais lestées des plus sages précautions, dans la lettre suivante : « Mate dame, écrit-il à la reine, le désir de voir mon fils en a estât de continuer à rendre ses très humbles services a à vos maj estez, me faisant entrer avec joye dans le « dessein qu'il a de récompenser une charge, j'ay trop u receu de marques de la bienveillance dont V. M. m'ho- « nore, et mon fils a le bonheur d'estre assez particuliè- « rement connu d'elle, pour craindre qu'elle ne l'ait pas « agréable. J'espère au contraire, Madame, que V. M., « considérant en luy la fidellité qui luy est héréditaire, (( elle prendra plaisir à luy voir remplir une charge où « j'ay sujet de croire qu'il sera assez heureux pour res- « pondre, par ses actions, à la grâce qu'il aura receue « de V. M. Ce sera, Madame, l'accomplissement de mon « dernier souhait dans le monde, où rien désormais n'est a capable de me toucher, que de pouvoir, par mon fils, « m'acquiter en quelque sorte des obligations dont je a suis redevable à V. M. [ Comment refuser près de sa « tombe un vieillard si peu peu offensif et si reconnais-

a sant?] J'ay prié M. Bartillat [inappréciable amiî] de a luy dire [à V. M.], en luy présentant cette lettre, quelle « est la charge dont mon fils a la pensée de traiter, et a j'ose me promettre, Madame, de l'extrême bonté de « V. M. que, n'ayant l'honneur d'estre connu du roy que « par les tesmoignages si favorables qu'il a pieu à V. M. o de luy rendre de moy en plusieurs rencontres [les let- « très de d'Àndilly étaient parvenues à leur adresse], elle « ne me refusera pas la grâce de luy parler de cette af- « faire ; dans laquelle je ne doute point que son Éminence « ne daigne bien tant obliger mon fils, que d'asseurer Vos « Maj estez qu'elle a esté satisfaite de sa conduite, dans « les divers employs où il a eu l'honneur de les servir « sous ses ordres [il faudrait jouer de malheur pour que « le jeune intendant de l'armée Mazarine fut oublié du « ministre] ; et qu'il seroit difficile qu'elles jettassent les « yeux sur une personne qui s'acquitast plus fidellement « de la charge pour laquelle je demande très humblement a l'agréement de Vos Majestez. Je le leur demande, « Madame, avec d'autant plus de hardiesse, que je ne « puis appréhender que mon fils manque jamais à aucun a de ses devoirs, puisqu'il faudroit qu'il cessast d'estre « mon fils pour n'estre pas avec autant de passion et un « aussi profond respect que je le suis, etc. J »

1 Cette lettre, les précédentes et celles qui vont suivre prouvent avec la

dernière évidence que c'est bien Robert lui-même qui révèle a la cour les

prétentions de son fils. — Voici cependant comme les partis écrivent l'histoire.

D. Gerberon, à qui avait été communiquée, comme nous le verrons bientet

[p. 79, n. 2], la correspondance de Robert, nous apprend que : « La pré-

« vention où éloit la cour, et principalement la reyne-mère, contre Poit-

« Royal ne parut jamais davantage qu'à l'occasion de M. de Pomponne qui

o traitoit de la charge de chancelier de Monsieur, frère du roi. Les Jé-

« suites... l'ayant su, en donnèrent avis à la reyne-mère et au cardinal

Le frêle papier auquel d'Andilly confiait ainsi la fortune de son fils fut bientôt convoyé de deux lettres nouvelles qui, tout en félicitant la cour sur le traité des Pyrénées, devaient y protéger et y seconder l'effet produit par la première I. Toutes deux sont datées du 2 juin 1659. L'une est adressée à la reine. « Madame, écrit a d'Andilly à cette princesse, quand la solitude où je « suis venu finir ma vie me rendroit insensible à toutes « les choses de la terre, je ne sçaurois n'estre point « touché d'une aussi grande faveur du ciel qu'est celle « de l'heureuse paix qui arreste le cours de tant de ruis- « seaux de sang et de larmes ; et qui par la réconcilia- « tion de ces deux puissantes monarchies, dont le calme a peut rendre la tranquillité aux autres, changera la face « de toute l'Europe, et la restablira dans sa première (t félicité. Mais, Madame, lorsque je considère qu'après « Dieu c'est principalement aux vœux et aux soins de « Vostre Majesté qu'on doit le succez presque inespéré

« Mazarin, qui empêchèrent que M. de Pomponne eût cette charge... » (Ilist. du Janscn., t. n, p. £19.) — Voir cependant la lettre de Mazarin [du 25 août 4659] dont nous citerons plus bas quelques lignes, et qui, sans légitimer les personnalités de Gerberon, a pu le mettre sur la voie d'inductions qu'il aura transformées en assertions. — Ce n'est pas la seule fois d'ailleurs que les historiens de Port-Royal rivalisent avec leurs adversaires de facilité à décharger leur dossier, afin de mieux charger celui du prochain. Ainsi pour en ciler encore un exemple, toujours tiré de l'histoire de la famille Arnauld, lorsqu' Antoine, père de Robert, sollicite à Rome des bulles pour sa fille Angélique, à qui il a fait changer de nom et d'âge, pareeque sous son premier nom et avec son âge véritable la jeune abbesse de Port-Royal avait déjà essuyé un refus, (Voir plus haut, t. n, p. 3, n. 2) la demande subreptice éprouve quelque retard. Evidemment si la cour de Rome eût été avertie, elle eût de nouveau refusé les bulles ; ses retards ne viennent donc que de sa lenteur ou de ses soupçons. Pas du tout ; ils viennent des machinations des Jésuites. (Guilbert, Mcm. kist. et chron. sur P. /?., t. i, p. 266.) De quelles machinations et de quels Jésuites a voulu parler Guilbert? 1 Cf. D. Gerberon, Hist. du Janscn., t. n, p. /|07.

CHAP. IV, SECT. II, ART. I, g Uï. 71

(( d'un si grand ouvrage, pourrois-je estre attaché par a autant de nœuds que je le suis à tout ce qui regarde le « service et la gloire de Vostre Majesté, et ne rendre pas à « Dieu des actions infinies de grâces de ce qu'il vous fait « estre non seulement la plus grande reyne du monde et « mère du plus grand de tous les roys, mais la véritable a mère de la France par cet heureux repos que vous avez u tant contribué à luy procurer. Et comme il ne pourrait « estre qu'imparfait s'il n'estoit durable, il faut avouer, « Madame, que vous estes merveilleusement obligée à son « éternelle Majesté de ce qu'en mesme temps qu'il exauce « vos prières en finissant une guerre si sanglante, par une « paix si glorieuse, il y ajoute l'accomplissement de vos a souhaits en raffermissant par une alliance qui noyera « dans la joye publique de ces deux peuples le souvenir « de leurs inimitiez passées *, et sera le sacré lien qui les (t réunira pour jamais ensemble par une postérité non « moins illustre que le sont ces deux tiges si augustes « dont elle tirera son origine. Comme je suis asseuré, Ma- « dame, que Vostre Majesté ne désire rien dans le monde « avec tant d'ardeur, ce sera aussi désormais l'une des « choses dont je prieray Dieu le plus ardemment ; mais « après luy avoir auparavant demandé de couronner un « jour Vostre Majesté d'une couronne aussi éclatante et « aussi riche par dessus celle qu'il vous fait porter icya bas, comme il y a de différence entre les choses péris- « sables et les éternelles. Que si, Madame, l'on pouvoit « souhaiter quelque chose de plus grand pour Vostre Maa jesté, je ne doute point qu'elle ne me fasse l'honneur « de croire que je le souhaiterois de la mesme sorte,

1 Le mariage de Louis XIV.

72 LES FILS D'AIiNAULD D'ANDILLY.

a puisqu'il est impossible d'estre avec un plus profond « respect et une passion plus véritable que je le suis.... » Tout en souhaitant à la reine une couronne céleste, d'Andilly ne perd pas de vue le voisinage des couronnes terrestres qu'il ambitionne pour son fils; et il sait quel bras puissant l'en a lui-même écarté. Pour faire fléchir ce bras hostile, il fléchit lui-même devant Mazarin un genou humilié. « Monseigneur, écrit-il à l'homme qu'il « doit si cruellement maltraiter dans ses Mé?noires ÎJ « entre les louanges qui sont deues à Vostre Éminence « pour la plus grande action de nostre siècle, sa modestie « ne sçauroit rejetter avec justice celles qui ne peuvent « estre suspectes de flatterie : et ainsi j'ose espérer que a les miennes ne luy seront pas désagréables, puisque « je n'ay garde d'avoir appris dans ma retraite cette ma- « nière si peu sincère de parler aux grands à laquelle je « n'ay jamais pu m'accoustumer dans le monde, et au a milieu mesme de la cour. Mais pourrois-je, Monsei- (( gneur, estre aussi bon François que je le suis, et ne « pas tesmoigner à Vostre Éminence la part que je prens « à l'obligation dont toute la France luy est redevable de (( l'avoir délivrée des misères d'une très sanglante et très « longue guerre par une paix si glorieuse qu'elle est (( sans exemple dans nostre histoire ; non seulement à « cause des avantages qui nous en reviennent, mais par- « cequ'on n'a point encore veu une telle autorité et une

1 Menu de d'Andilly, part, u, p. 120 ; voir plus haut, t. i, p. 16. — Il existe dans les papiers de Robert une parodie satirique du testament de Mazarin, dont la minute est de la main de son secrétaire, mais corrigée de la sienne de manière à faire croire qu'il en est l'auteur. Il y reste également une copie, retouchée par d'Andilly, du pamphlet cause de la disgrâce et de l'exil de Saint-Evremont (lettre a M. de Créqui), pamphlet que l'on sait dirigé contre la paix dont Robert se déclare ici l'admirateur.

« telle capacité rassemblées en la personne d'un ministre, « qu'il ait pu, sans le conseil cl l'assistance de qui que ce « soit [tout à l'heure le succès était dû principalement « aux soins de la reine; telle est la sincérité que d'An- « dilly a emportée de la cour dans la solitude], desmesler u luy seul par la clarté de son esprit tant d'incroyables « difficultez, y trouver des expédiens par la force de son « jugement; surmonter, par une adresse admirable jointe « à une invincible fermeté, les obstacles qui s'opposoient « à ce grand dessein , et ajouter à cela ce secret inouy « qui a fermé la porte aux traverses qu'auroit pu rece- « voir une si importante négociation, si plusieurs perce sonnes y eussent eu part. Il me semble, Monseigneur, « que je ne sçaurois mieux faire connoistre à Vostre « Éminence quel est mon zèle pour son service, que par « les actions de grâces que je rens à Dieu de vous avoir « donné toutes les qualitez nécessaires pour accomplir o un si grand ouvrage, et qu'en le priant d'assister Vostre a Éminence dans le désir qu'elle a sans cloute de faire « par ses soins et ses conseils, que le roy rende la France « aussi heureuse qu'il l'a jusques icy, par son courage « et par les travaux et la conduite de Vostre Éminence, o rendue glorieuse et triomphante. Cela ne vous sera pas « difficile, Monseigneur, dans ce calme que vostre pru- « dence va faire succéder à. tant d'orages. Et qu'y a-t-il « de plus doux après avoir veu avec regret souffrir les a peuples dans une guerre que vous n'avez point com- « mencée, que de les soulager et les rendre heureux en a les faisant jouir des fruits d'une paix que vous leur « avez procurée ; que de restablir avec l'abondance l'or- « dre dans tous les ordres de ce royaume; et attirer a ainsi sur Vostre Éminence non seulement tant de

1k LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

« louanges, mais tant de bénédictions qu'elles montent (( jusques au trosne de la majesté de Dieu, afin qu'après a vous avoir comblé de ces honneurs fragiles et péris- « sables qui ne sont pas dignes de borner l'ambition des « ebrestiens, il vous en accorde qui dureront éternelle- « ment. Nulle autre récompense, Monseigneur, ne peut « égaller les services que vous continuerez de luy rendre « en travaillant à faire cesser ces funestes divisions qui a entretiennent encore la guerre dans le reste de l'Eua rope, et en donnant lieu à tous les peuples de la terre « d'envier aux sujets du roy la félicité dont ils jouiront a sous une domination aussi juste et aussi glorieuse que a sera la sienne. Ce sont les vœux que je fais dans ma a solitude pour Vostre Éminence, et j'espère qu'elle me (( fera l'honneur de les regarder comme la plus grande a preuve que je puisse luy donner de mon respect et de a la vérité avec laquelle je suis, etc. »

Mais en dépit des sages précautions qu'il avait accumulées, d'Àndilly vit soudain le souffle des partis entraîner dans un tourbillon ses lettres vers les orages. Le cri d'alarme qu'il en jeta retentit de Sedan à Yeretz, où se trouvaient alors, on se le rappelle, deux admirateurs de son Jansénisme aussi vertueux que désintéressé ; et le 8 juin 1659 il reçut de Fabert le billet suivant : « J'ay <( veu, Monsieur, la copie de la lettre que vous avez a escritte à la reine. Je serois afligé au dernier point sy (( cette affaire ne se faisoit point, et sy elle ne se faisoit <( point pour la raison qu'on vous a alléguée *. Je vous (( demande des nouvelles, s'il vous plait, de cella comme « d'une chose en laquelle il me semble que j'ay un bien

l Cette raison, nous allons le voir, était le Jansénisme.

« grand intérest. Celuy que j'ay à vostre satisfaction ne « me laissera pas en repos que je ne sache ce que la « reine vous aura respondu. Je sçay que vous aurez une « bien grande caballe contre vous; mais Dieu, s'il luy « plait, dissipera cella. Je vous comfesse, qu'après ce « qui vous conserne, qu'il me semble que nulle autre « concidération ne me tousche ; mais icy il n'en est pas « de mesme,parcequeje sens aussy pour monsieur vostre a fils beaucoup d'inquiétude qui durera jusques à ce que « Dieu l'aura tournée en joye, par le succez qu'il donci nera à son desseing. »

Pour seconder les desseins de Dieu et les diriger au succès, d'Àndilly était accouru de Port-Royal à Paris. « Il y a huict ou dix jours, lui écrit le 16 juin 1659 l'abbé « de Rancé, que je suis à Pony x... Je sceu le jour que « je partis de Paris que vous y estiès arrivé, et le suget « de vostre voïage. Je souhaiste que le succès en ait esté « tel qu'il a deu estre, avec plus de passion que je n'en a ay pour choze du monde; et je vous prie de croire que, a vostre considération à part, je suis infiniment sensible « à touts les intérests de monsieur vostre fils. »

L'apparition de d'Andilly à la cour avait eu les meilleurs résultats ; la reine était entièrement conquise aux intérêts de Pomponne 2, et d'Andilly n'avait plus que de vagues inquiétudes sur les dispositions de Mazarin, lors-

1 Château dans la Tou raine. (Lettre ined. de Rancé à d'Andilly, du U août 1659.) Il appartenait ù une dame amie de d'Andilly, de Rancé et de son oncle l'archevêque de Tours (ibid. et lettre du 16 juin 1659); nous pensons que cette dame est Mmc Le Bouthillier, veuve de Claude, surintendant des finances, belle-sœur de l'archevêque de Tours et tante de l'abbé de Rancé. — Voir plus haut, t. i, p. 158, n. 1.

2 Voir plus bas, môme §, la lettre de Fabert a d'Andilly, datée du 6 août 1659.

que le 28 juin 1659 Fabert lui écrit : « Le billet que vous « m'avez fait l'honneur de m'escrire le 21 me donne trop <( de joye pour ne vouslapastesmoigner. J'ay, Monsieur, a une impatience tout à fait grande de veoir achever « l'affaire à laquelle la reine a de sy bons et légitimes « sentimentz, et j'oze vous dire que je me sens autant son (( obligé de cella que sy c'estoit une affaire qui regar- « dast mon fils. Sy vous voiyez mon cœur, vous y verriez (( plus que ce que je vous dis. Après la responce de la « reine, je ne croy pas que vous deviez apréhender per- <( sonne, estant croyable qu'elle ne l'a pas faitte qu'après a avoir consultez S. E., qui ainsy vous aura desjà estez « favorable. De plus il vous avoit renvoyez à la reine. » L'opinion de Fabert semble si plausible à d'Andilly lui-même, que celui-ci prépare ses lettres de remerciement pour la reine et pour Mazarin : « Madame, dit-il à « la reine, puisque les faveurs ne se mesurent pas seu- « lement par elles-mesmes, mais aussi par la qualité des « personnes dont on les reçoit, et par la manière dont « on les fait, Vostre Majesté ne s'estonnera pas, s'il luy « plaist, de me voir dans l'impuissance d'égaller mes « très humbles remercimens au ressentiment que je con- « serveray à jamais de la grâce qu'elle vient de m'ac- « corder. Le seul intérest, Madame, qui me reste dans « le monde, estant renfermé en la personne de mon fils, a c'est sans doute une fort grande preuve de la bonté « dont Vostre Majesté m'honore, que d'avoir eu agréable « ma très humble supplication sur son sujet. Mais j'aa voue, Madame, que c'en est une autre incomparable- « ment plus grande, que d'avoir, par la confiance que (( Vostre Majesté a bien voulu prendre en sa sincérité, « surmonte une peine née dans l'esprit de Vostre Ma-

jesté, pour des considérations qui, encore quelles ne le regardent point en son particulier , le regardoient en quelque sorte à cause de moy. C'est là, Madame, cette obligation sans égalle que je ne sçaurois assez reconnoistre quand bien je l'aurois payée de ma propre vie, pareequ'il a fallu que Vostre Majesté se soit combattue elle-mesme en ma faveur et en faveur de mon fils. Mais afin qu'il n'en puisse pas rester à Vostre Majesté le moindre scrupule, /e luy proteste devant Dieu, sur mon honneur et sur mon salut, que rien n'est plus véritable que les asseurances que mon fils a fait donner sur cela à Vostre Majesté ; et j'ose dire sans crainte, qu'elle ne seroit pas moins contente de moy que de luy, si j'estois encore en estât d'avoir l'honneur de la pouvoir éclaircir de vive voix de tout ce qui peut à mon égard luy donner peine. Je ne veux pas, Madame, par respect, entrer plus avant dans ce discours de peur d'importuner Vostre Majesté. Mais j'espère qu'elle n'aura pas désagréable que je l'asseure qu'avec la grâce de Dieu, mon fils se conduira de telle sorte dans la charge qu'elle luy fait l'honneur de trouver bon qu'il remplisse, qu'elle ne remarquera nulle différence entre luy et moy dans l'inviolable fidélité et l'ardente passion qu'il doit avoir pour vostre service. Ce qui est, Madame, le plus que je sçaurois promettre pour luy, puisqu'il est impossible d'estre plus véritablement que je suis, etc. »

Deux choses surtout demeurent constatées par cette lettre ; la première, que le Jansénisme était redevenu un obstacle pour le fils sous la direction du père ; la seconde, que le père et le fils niaient à F envi le Jansénisme pour détourner l'obstacle. — 11 n'en coûte pas plus à leur gra-

titude pour se mettre à la discrétion de Mazarin : « Monseigneur, écrit d'Andilly à cette Éminence dont il rêve l'assentiment pour ses projets, comme après la grâce que Dieu m'a faite de venir finir mes jours dans cette heureuse et sainte retraite, il ne nie reste plus aucun intérest dans le monde que ceux de mon fils, je ne sçaurois trop tesmoigner à Vostre Éminence, par mes très humbles remercimens, combien je ressens l'extrême obligation dont nous luy sommes tous deux redevables. Vous l'avez tiré, Monseigneur, de l'inutilité qui luy faisoit tant de peine *, et où j'en avois tant de le voir, pour luy donner moyen de servir dans une charge où j'espère, avec l'assistance de Dieu, qu'il ne fera rien d'indigne de l'opinion si favorable qu'il a pieu à V. E. donner de luy à Leurs Maj estez, ny de la reconnoissance qu'il doit avoir des effets de la bonté dont V. E. l'honore. J'ose mesme me promettre, Monseigneur, que sans me flatter par l'affection qui me le fait encore plustost considérer comme mon amy que comme mon fils, plus il aura l'honneur d'estre connu de V. E. , et plus elle en sera satisfaite. Ce que je n'aurois garde de dire, à moins que de le connoistre moy-mesme autant que je fais. Mais je puis sans crainte respoudre à V. E. de sa gratitude, de sa fidellité et de sa passion pour son devoir : de mesme que je croy que V. E. me fait la justice d'estre persuadée de ma reconnoissance envers elle, de mon zèle pour le service de Leurs Maj estez, et de mon extrême désir de luy pouvoir tesmoigner par mes actions que l'on ne sçauroit estre plus véritablement que je suis... »

1 Voir l'Appendice, note 0 bis.

Après avoir parcouru ces lettres dans la copie qui nous en reste, on serait tout surpris, si on en tournait la dernière feuille, de lire au revers cette note autographe de Robert: Lettres touchant 921, qui n'ont de rien servi. 921, c'est le chiffre par lequel, d'après la méthode janséniste *, d'Andilly désigne ordinairement son cher et bien aimé Simon. Comment ces lettres, dressées pour Simon, n'avaient-elles de rien servi? C'est que, du rêve, d'Andilly était retombé brusquement à la réalité. Le coup qu'il avait prévu, mais qu'il pensait avoir détourné, et dont un machiavélisme ennemi lui avait dissimulé l'approche, l'éveillait en sursaut au moment où il croyait saisir sa chimère. C'était le Jansénisme qui, après l'avoir frappé une première fois d'incapacité, l'en frappait une seconde, et bien plus cruellement, dans la personne de son fils.

Ce coup surprit Robert comme s'il eût été inattendu, et l'exaspéra comme s'il eût été immérité. Il sentait que c'en était fait, sinon de l'avenir de son fils, du moins de ses plus prochaines espérances; et cependant, quoiqu'il les vît disparaître, il voulut les ressaisir par un effort désespéré où sa souplesse cette fois se concentra sous son énergie. Il écrivit de nouveau à la reine et à Mazarin [23 juin 1659] ; mais quelle différence de langage ! C'est tout au plus si le ressentiment s'y contient d'abord entre les parenthèses et les réserves qui l'empêchent de dégénérer en révolte2. « Madame, dans une douleur aussi sur-

1 Voir plus haut, t. i, p. 21, n. 1 ; et le Recueil wi-12, p. 300, n. Ce chiffre de 921, représentant le nom de Pomponne, nous donne la clef d'un passage de la lettre du 13 novembre 16G1 (Êist, des Pcvsécut., p. 53) où a M. Angélique de Saint-Jean se plaint de la tiédeur de son frère pour la cause de Port-Poyal.

2 Gerberon, Hist, du Janscn., t. il, p. 421.

(( prenante qu'est la mienne. . . j'espère que Votre Majesté « ne me refusera pas au moins la liberté de me plaindre

« de mon malheur A ce que je voi, Madame, quoi-

« que Votre Majesté fasse la faveur à mon fils de le juger « digne par lui-même, il est indigne par cette seule « considération qu'il est mon fils. Ainsi, Madame, je me « trouve sans y penser le plus criminel de votre royaume, <( puisque mon crime est si extraordinaire que contre « toutes les lois du royaume, et contre celles de Dieu u même, le châtiment en doit passer jusqu'à mon fils, u encore qu'il n'y ait aucune part. Mais, Madame, Dieu « vous ayant obligée en vous mettant la couronne sur la « tête, de rendre la justice à ceux qu'il a soumis à votre « pouvoir, Votre Majesté ne sauroit trouver mauvais « qu'un des plus fidelles sujets qu'elle aura jamais vous

(( la demande. Je vous la demande donc »

Cette première fougue de plaintes une fois satisfaite, Robert songe à plaider sa cause et celle de son fils. Les Jansénistes ont accusé leurs adversaires de renier leurs doctrines lorsqu'il y avait péril à les soutenir. Robert avait déjà nié son Jansénisme dans l'effusion de sa gratitude; il le nia une seconde fois, comme il venait de nier celui de son fils, dans l'accablement de ses revers, « Ce « crime, Madame, dont on m'accuse, est que je suis Jana séniste. Sur quoi, puisque la nécessité me contraint de <( dire à Votre Majesté, ce que mon extrême retenue m'a (( empêché jusques ici de lui dire en des termes si précis ; « je lui dirai sans crainte que ce prétendu Jansénisme « est une telle chimère que je puis, en la présence de u Dieu, protester à Votre Majesté, sur mon salut, qui « m'est plus cher que mille vies, que je ne sai du tout « ce que c'est. »

CHAP. IV, SECT. H, ART. I, g III. 81

Cette protestation, Robert se contente, dit-il dans sa lettre à Mazarin r, d'en envoyer copie à son Éminence, pour ne pas se répéter inutilement ; et cependant il la renouvelle bientôt en ces termes : «Que si le refus qu'on « oppose à mon fils est étrange, j'ose dire, Monseigneur, « qu'il ne l'est pas moins de voir qu'il n'ait autre fonde- « ment que ce prétendu Jansénisme dont mon fils n'a « garde d'être coupable; puisqu'on ne l'en accuse qu'à « cause de moy, et que non seulement j'en suis innocent, « mais que je ne sçaurois ne l'être pas; car comment « pourrois-je m' intéresser dans une opinion que je dé- « clare devant Dieu n'être qu'une pure chimère 2»

Ce qui était moins chimérique sans doute aux yeux de Robert, c'était la lettre que vingt-un jours auparavant [2-23 juin 1659], il avait écrite à Mazarin pour le proclamer le premier ministre quieiît réuni à la fois autant d'autorité et autant de capacité. Ici il n'y avait plus moyen de nier; se rétracter eût été ridicule. Le cas était embarrassant. Soudain l'homme irrité s'efface, et l'habile courtisan reparaît : « Voudriez-vous que je fusse le seul a qui se trouvât comblé de douleur au milieu des réjouissances publiques que produit cette paix si glo- « rieuse que vous venez de procurer à la France ? et de « me contraindre d'avoir regret de m'estre donné l'hon- « neur de vous en écrire de la sorte que fay fait puis « qu'encore qu'il n'y ait rien dans ma lettre qui ne soit « une effusion de mon cœur, je n'aurois pu sans lâcheté

1 Gerberon, Ilist. duJanscn., n, p. 425.

2 D'après cette troisième dénégation de d'Andilly, son fils Antoine n'aurait pu lui donner les mêmes éloges qu'il donne (Mém., part, ni, p. 171) au maréchal de La Ferté, dont la conduite inflexible n'avoit, disait-il, jamais fait chanter le coq de S. Pierre.

(( donner des louanges à votre Éminence, quoyqiï elles lui « soient justement dues, dans le temps même que j'au- « rois sujet de me plaindre à toute la terre, de l'injuste « traitement que je recevrois » Mazarin laissa Robert se plaindre à toute la terre, et se rendit à Bayonne, comme si rien ne l'eût menacé, pour de là parfaire la conclusion du traité des Pyrénées.

D'Andilly, en apprenant à Fabert, par un billet du 27 juin, ce résultat de ses démarches, laissait entrevoir sans doute que dans son opinion le maréchal aurait pu leur donner une meilleure issue, en usant cle son influence sur l'esprit de Mazarin ; car il reçoit de Sedan cette réponse, datée du 6 juillet 1659 : « J'avois leu avant hier « avec une satisfaction extrême les deux lettres que vous a avez escriptes à la reine et à S. Em. sur la paix !, lors- « que je tombay sur le billet que vous m'avez fait l'hon- « neur de m'escrire le 27 du passez. Je vous comfesse, « Monsieur, qu'il me touscha cruellement le cœur. Je « m'atendois à aprendre tout le contraire de ce que j'y « lus, et avois une telle impatience d'avoir de vos letu très, penssant y veoir la conclusion favorable de l'af- « faire de monsieur vostre fils, que je ne suis pas encor « remis de la surprise que j'eus. Non seulement, mon- « sieur, j'eusse parlez à S. Em., sy j'eusse estez à Paris « et que vous l'eussiez désirez, mais je prendrois de bon « cœur la poste, et irois la suivant à Bayonne pour avoir « l'honneur de luy dire ce que vous désireriez qu'il sceut « par ma bouche, sy je croyois que cella pust tant soit a peu servir à l'affaire. J'aurois tant de joye de pouvoir t( vous estre util , que je ne prendrois pas seulement

i D'Andilly faisait, de la plupart de ses lettres, des circulaires dont il adressait les copies à ses amis. Sa correspondance le prouve à tout instant.

CHAP. IV, SECT. II, ART. I, g III. 83

a vostre consentement pour le voyage ; mais j'espère, « aydant Dieu, que vos deux secondes lettres à la reine « et à S. Em. auront fait ce que je sçay que je ne saute rois faire. Après les raisons que vous y aportez et la « manière de les exprimer que vous y avez gardée, je ne « croy pas qu'elles n'emporte ce que vous désirez. Je « ne juge pas de cette affaire comme engagez dans vos « intérests, mais comme une personne libre, pesant les « raisons qui me semble sy grandes de vostre part que « je ne puis ne pas croire que vous n'ayez un entier con- « tentement de la chose dont je prie Dieu d'avoir des « nouvelles bientost. »

Rancé, qui n'était rien moins que le favori de Mazarin, n'avait aucune raison pour se tromper sur le compte du ministre, ni pour se faire illusion sur les chances qui restaient à d'Andilly : « J'attends toujours avec inquié- « tude, écrit-il à celui-ci le 12 juillet 1659, des nouvelles « de l'affaire de la personne dont vous me parlés dans « vostre lettre ; et quoique l'abbé F. *, qui a passé par ici, « nous ait assuré que touttesles difficultés estoient levées, « je n'ai pu me l'imaginer, conessant un peu le terrain de « ce pais là et la manière d'agir de ceux qui n'auront pas « manqué de lui faire naistre des traverses. Je souhaitte « passionnément que la choze réussisse; je m'en suis <( desjà expliqué dans une de mes lettres. Mais constan- « ment touttes les grandeurs et les establissemens du « monde n'en valent pas le détachement et le mespris;

l On ne démêle pas bien dans l'original si cette initiale est un T ou un F. Dans ce dernier cas, il pourrait être question de l'abbé de Fcuqnières, le parent et l'ami des Arnauld. — Cf. Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 194» et part, nr, p. 177; M. Et. Gallois, Lett. inéd, des Feuquières, passim, et t. m, introd., p. xxvi.

(( on est heureux quand on s'en aperçoit de bonne heure, « mais à mon sens le plus extresme de touts les maux (( est d'en estre persuadé et de vivre comme ceux qui ne (( le sont pas. Je ne dis pas cela sans faire de grandes « réflexions sur la vie extrordinaire que vous faites et « sur ma conduite présente, et je ne puis veoir sans « confusion que vous me mettiés au nombre de ceux qui « n'ont plus de sensibilité pour ce que vous et moy, a dites-vous, croions tout à fait mesprisablc. A pêne « ai-je fait les premiers pas. » — Nous ne savons si ces derniers mots cachent une légère ironie ; mais ceux qui les précèdent renfermaient une vérité cruelle dont une partie déjà s'était révélée à d'Andilly.

Dès le dernier juin 1659, la reine, répondant aux plaintes que celui-ci avait articulées six jours auparavant [23 juin], lui avait écrit : l « Monsieur d'Andilly, quelque « tendresse que vous ayez pour votre fils, j'ay de la peine « à croire que vous ayez ressenti autant de déplaisir que « vous en avez voulu faire paroître de n'avoir pu obtenir « l'agréement auprès de mon fils le duc d'Anjou. J'avois a cru que vous auriez préveu les obstacles qui pouvoient « traverser votre dessein, et suspendre les effets de ma « bonne volonté pour une autre occasion qui soit de « moindre conséquence pour moy et pour mon fils. Mais « quelques impressions que fissent sur moy les services « que vous et votre fils avez rendus, je ne puis me réa soudre à me relâcher en faveur de qui que ce soit du « soin et de l'exactitude avec laquelle je souhaite qu'il « soit entretenu dans la pureté de la religion et dans la « vraye foy et soumission chrétienne à l'Eglise. C'est

1 D. Gerberon, Hist, du Janséiu, t. n, p. 430.

cette raison, je vous l'avoue, qui m'oblige d'éloigner de lui les personnes qui peuvent par leur communication lui inspirer des sentimens contraires ; et je ne puis ne pas soubçonner votre fils, sachant clans quelles maximes il a été élevé, quel a été le lieu de son éducation, et la déférence et la soumission qu'il a pour tous

vos sentimens et pour toutes vos volontés Je sçais

bien, comme vous me le dites, que l'on ne vous impute de crime que celui du Jansénisme ; mais je ne croiray jamais comme vous que ce prétendu Jansénisme soit une chimère, ni que vous me parliez avec votre sincérité ordinaire quand vous me dites que vous ne sçavez ce que c'est. 11 faudroit, pour en être persuadée, que j'eusse moins de part aux affaires du monde, et que je fusse moins informée du lieu de votre séjour. Mais soit qu'il m' arrive de consulter l'opinion publique, ou de regarder seulement la datte de votre lettre, il m'est impossible de plus douter que vous ne soyez pleinement instruit de cette matière ; sçachant que vous êtes au milieu de tout ce qu'il y a de Jansénistes et de fau- ( teurs de cette hérésie en France, et comme à la source ( de cette pernicieuse erreur, d'où viennent tous les

< écrits qu'on a fait pour la fortifier et pour la défen-

< dre.... Que si, pour achever de vous éclaircir sur tout ( ce que vous me demandez, vous voulez que je vous die ( ce que c'est qu'un Janséniste, et que je vous le défi-

< nisse, je vous diray de même qu'à un évêque qui me ( fist une pareille question, que j'appelle Janséniste celui

< qui ne reçoit pas avec une humilité toute chrétienne et une soumission entière la décision du Saint-Siège sur cette matière, qui a été suivie de l'acceptation et du consentement universel de toute l'Eglise. »

Une autre lettre acheva de réaliser les pronostics de Rancé. Mazarin, en franchissant la Garonne, avait voulu mettre à jour son arriéré ministériel, et il avait trouvé le temps d'adresser au fils de d'Andilly ces lignes tracées h Cadillac, et datées du 16 juillet 1659 : « Monsieur, « vous vous feriez tort et à moy aussy, sy aprez vous « avoir tesmoigné autant d'estime et d'affection que j'ay a fait, vous croyez que je vous eusse abandonné dans la « poursuitte d'une affaire que vous aviez à cœur. Il est a inutile que je m'estende sur les raisons qui vous ont « empesché d'obtenir l'agréement que vous souhaittiez, « puisque vous les sçavez aussy bien que moy ; et je vous « avoue que j'y ay trouvé tant de fondement que je n'ay « peu les combattre, outre que je l'aurois entrepris inu- « tilement. Mais vous ne devez pas croire que cette ex- « clusion s'estende à tous les autres establissemens auxa quelz vous pourriez songer, et je vous assure que quand « il se présentera occasion de vous en procurer quelqu'un « plus considérable encores que celuy-là, pourveu qu'il a ne s'y rencontre pas des circonstances qui obligent à « avoir autant de circonspections, je l' embrasser ay avec « chaleur, et vous feray cognoistre à quel point je « suis, etc. T »

Des deux réponses faites aux plaintes de d'Andilly, la moins décourageante était évidemment celle du ministre, qu'il croyait son ennemi. La plus rude atteinte portée à ses espérances venait de la reine, qu'il savait circonvenue par ses amis. Il en conçut une dernière espérance. Eloigné de la reine, Mazarin semblait moins hostile.

1 Cette lettre a été publiée par M. de Monmerqué dans les Mém. de Coulangcs, p. 372.

Eloignée de Mazarin, la reine pouvait n'être pas inflexible. Deux résistances cèdent plus facilement isolées que coalisées. Ces résistances, Robert en avait d'ailleurs parfaitement reconnu le mobile. Chez la reine, l'une provenait de la religion alarmée l ; chez le ministre, l'autre avait sa source dans une méfiance inquiète2. D'Àndilly s'était réservé le soin de calmer les scrupules de la reine. Il confia au maréchal Fabert celui d'assoupir les craintes de Mazarin. Avant même d'avoir reçu la lettre officielle que ce dernier adressait de Cadillac à son fils, dès le G juillet 1659, Robert écrivait à la reine : « Madame, il « faudroit que rien au monde ne fût capable de me tou- '« cher, si ma douleur n'étoit aussi grande que je l'ai téa moignée à Votre Majesté. Elle ne pourroit, Madame, être « médiocre, quand je n'en aurois point d'autre sujet que « l'obstacle que Votre Majesté a trouvé dans son esprit à (t la très humble supplication que je lui ai faite. Mais de « voir que Votre Majesté semble commencer à douter de « ma sincérité, et que, pour comble d'affliction, elle me « déclare nettement d'avoir la pureté de ma foi suspecte, « c'est ce que j'avoue, Madame, n'avoir pas la force de « supporter ; et il n'en falloit pas tant pour me rendre la « vie ennuieuse, si Votre Majesté n'a la bonté de se « laisser persuader à la justice de mes raisons. Toute

1 Voir les Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 240, 251, 336, 35G, 359, 361, 367; t. n, p. 511, 589, 616; t. m, p. 206, 408. —Cf. D. Gcrhcron, Hist. du Jansén., t. u, p. 377 ; Hist. des Persécut., p. 253.

2 Voir plus haut, t. i, p. 16, n. 1. Mazarin était si indifférent sur le Jansénisme, qu'il lui promettait sa protection si Port-Royal le secondait pour faire épouser à son neveu la fille du duc de Liancourt, qui épousa le prince de Marsillac. (Lettres de la. M. Angélique, t. m, p. 514. — Cf. t. i, p. 361 ; t. ii, p. 479, 487, 507, 589, 616 ; Mém. de Lancelot, t. i, p. 269 ; Racine, Hist. de 1\ R, p. 121.)

« ma consolation, Madame, est que Votre Majesté ait (( bien voulu s'abbaisser jusques à daigner m' écrire ses « sentimens et me commander de lui faire savoir les « miens. J'ai sujet d'espérer qu'elle voudra bien aussi « reprendre pour moi cette ancienne confiance en la « sincérité de mes paroles dont elle m'avoit toujours ho- « noré, et dont j'aimerois mieux mourir que de me ren- « dre jamais indigne par la moindre dissimulation, ni « par le moindre déguisement. Je vas, Madame, vous « parler en la présence de Dieu, comme si je parlois à « lui-même; et je supplie très humblement Votre Majesté « de se dégager, s'il lui plaît, de toutes sortes de préven- « tions, afin de porter un jugement équitable et tel que » je le dois attendre de Votre Majesté, qui par sa qualité « de reyne, et de reyne très chrétienne, le représente « sur la terre l. »

A la suite de cet exorde solennel se trouvent sept pages de théologie, qui heureusement sont imprimées, ce qui nous dispense de les transcrire. Nous en laissons l'ennui aux lecteurs de Dom Gerberon et la gloire à d'Andilly, qui, on se le rappelle 2, était complètement dans le rôle qu'il remplissait en ce moment même, à la tête du Jansénisme, en exposant et en défendant les doctrines du parti. Depuis, il est vrai, son frère le força d'abdiquer comme théologien 3 ; mais alors le parti tout entier s'était groupé derrière sa plume pour endoctriner la reine. Celle-ci l'avait bien mérité : au lieu de repousser seulement comme reine et comme mère le Jansénisme du sein de la cour et de sa famille, elle l'avait

1 D. Gerberon, Hist. duJansèn., t. n, p. 434 et 441.

2 Voir plus haut, t. i, p. 43-219.

3 Voir plus haut, t. i, p. 257-275.

poursuivi jusque sur le terrain des discussions théologiques, dontPort-Royal ne pouvait évidemment se dispenser de lui faire les honneurs. D' Andilly usait donc de son droit en répondant par un duel courtois, mais souverainement ennuyeux, aux provocations de la reine ; comme nous usons du nôtre, en sous-entendant ses réponses, pour transcrire la lettre que Fabert adressait à Mazarin :

« Monseigneur, je ne croy pas blesser le respect que « je dois avoir toute ma vie pour Vostre Eminence, « en prenant la liberté de luy écrire sur une affaire « d'autruy. M. d' Andilly est mon amy depuis le voyage « de l'armée du roy nommé la retraite de Mayence1, « Feu Mfil le cardinal de Vallette, dont la mémoire me « doit estre si chère, me le donna pour tel, et moy à luy. « Sa mort nous lia encore plus étroitement par nostre « affliction commune et par la considération qu'il nous « avoit laissée l'un à l'autre. Les lettres soutiennent cette « amitié il y a vingt-quatre ans 2. Les dernières, Mon- « seigneur, que j'ay receues d'un si ancien amy m'ont « surpris. Je ne le croyois plus en estât d'avoir d'affaires « au monde, [Fabert à son tour mettrait-il, comme Rancé, « quelque peu d'ironie dans sa correspondance?] et il « m'escrit avec une douleur si grande qu'il y en a une « dans laquelle il croit avoir V. E. contraire, que je « croy, Monseigneur, que vous me blasmeriez si, dans a l'angoisse où il me tesmoigne estre, je luy refusois la « consolation qu'on doit à un amy, de prendre part à a son affliction, et d'agir tout autant que l'on peut pour «l'en sortir. J'avois creu, Monseigneur, V. E. satis-

1 Mém. de cT Andilly, part, h, p. 114, et plus haut, t. i, p. 44.

2 Cf. les lettres de Fabert rapportées plus haut, t. i, p. 45.

( faite des services rendus par M. d'Andilly fils, et qu'elle auroit plaisir, trouvant occasion de l'employer en choses considérables, de luy donner des marques de son estime pour luy, et de sa confiance. Je sçay que le père et le fils ont creu certainement cela ; et je sçay ce qu'on ne peut ignorer, qu'il vous est, Monseigneur, de la dernière importance aussi bien que[à] la France, [et au Jansénisme] d'avoir pour chancelier de Monsieur un homme asseuré. Exclure le fils de pouvoir avoir cette charge par l'argent qu'il prétend en donner, est le désespérer d'avoir jamais aucuns emplois, et le ren- ( dre inutile au monde. Mais, Monseigneur, charger le ( pauvre père de l'exclusion du fils, le faire en devenir

< la cause, et changer en luy la joye que les pères ont, ( contribuant à l'élévation de leurs enfans, en la détresse ( de leur estre un obstacle, est un état si déplorable c que je ne m'estonne point que M. d'Andilly, hors du

monde, ait esté blessé jusques dans le cœur par ce

< coup qui va à luy persuader que V. E. est très mal sa- ( tisfait de luy. Sur quoy j'oserois vous dire, Monseic gneur, que s'il ne m'avoit paru pour V. E. tel que

ceux qui s'intéressent au bien du royaume doivent ( estre *, que je serois bien moins intéressé pour luy que ( je ne suis. Je laisse le Jansénisme, dont de ma vie je ( n'ay ouy parler au fils ; et auquel, ayant esté asseuré i d'une manière qui ne me permet pas d' en douter, qu'il : n'a jamais pris et ne veut jamais prendre aucune part, : il serait bien malheur eu.v si ce lia seul estait cause de la

ruyne de sa fortune. Je finiray en suppliant encore très

1 Fabcrt ignorait, maisMazarin n'avait pas oublié, les anciennes relations de d'Andilly avec ses ennemis. — Voir plus liant, t. i, p. 16, n. 1.

« humblement V. E., avant de condamner ma liberté de <( luy écrire sur les choses d'un tiers, de considérer que « l'ancienne amitié de M. d'Andilly et de moy fait que « ses intérests me sont comme les miens, et que je ne « seray pas moins obligé à V. E, , que luy, des grâces « qu'elle luy accordera. C'est ce que je luy proteste, et a qu'homme du monde ne sera jamais avec plus de fidé- « lité que moy, etc. »

Cette lettre, ce n'était pas à Mazarin que Fabert l'avait directement adressée, mais à d'Andilly, qui la lui avait demandée et auquel il écrit en môme temps le 27 juillet 1659 : « Je ressus avant hier avec vos deux u billetz du 17, et un du 20, les copies des lettres escrip- « tes par vous à la reine, et par Sa Majesté à vous ; les- « quelles copies je vous renvoyé avec celles que vous « m'envoyastes il y a quelque temps, lesquelles je n'a- « vois gardées que par un scrupule, je ne sçay comment « venu, de vous les renvoyer. Il y a, Monsieur, tant à « aprendre en tout ce que vous faites, qu'on ne peut « sans profict lire ce qui vient de vous. Après ce que vous « escriviez à la reine, je ne puis n'estre pas convaincu « que, contre ce qu'on luy a dict, le Jansénisme ne soit « une chimère ; et je serez dans une impatience grande « jusques à ce que je sache ce que Sa Majesté vous aura « respondu à vostre dernière lettre, quoyqu'il semble <( qu'on ne puisse doubter qu'elle n'en demeure tout à a fait satisfaitte. — Je vous envoyé une lettre pour S. E. « que vous luy ferez tenir quand vous le jugerez à pro- « pos, et que vous aurez quelqu'un auprès d'elle pour (( faire la solicitation que vous estes résolu de faire faire, u dans le temps auquel il la recevra. L'on l'eust baillée « chez luy, à Paris, ou chez M. Colbert, pour luy faire

(( rendre, sy je n'eusse creu qu'il vous seroit plus agréable « de pouvoir luy faire mettre en main, lorsque quelqu'un « sera prest de luy parler sur le subjet pour lequel elle « a estez escripte. Je n'aurois pas, Monsieur, attendu que « vous me l'eussiez demandée, sy j'eusse creu qu'elle « eust pu vous estre utille. Je n'ay pas opinion d'estre (( plus concidérez de S. E. que vous, et ce qui ne se fera « pas pour vous, ne doibt pas estre fait à ma prière. Dieu « veuille qu'en nous joignans tous deux à ceux que vous « employerez encor, vous obteniez ce que vous désirez et « que je souhaitte aussy ardamant que s'il y alloit de ma « vie. Sy ma lettre pour S. E. n'est selon vostre grez, aje vous suplie, Monsieur, d'en faire une vous-mesme, « laquelle je transcrirez et signerez ensuitle; et faittes-la « parlant de vostre cœur, car vous pouvez estre certain « que le mien pour cecy est tel que le vostre, et qu'il « aura pareille joye ou douleur suivant que l'affaire ira « ou bien ou mal. J'espère néantmoins que Dieu nous « fera la grâce qu'elle réussira. »

D'Andilly usa de la permission que lui donnait Fabert à la fin de sa seconde lettre, et modifia le passage que nous avons souligné à la fin de la première. Dans ce passage, au lieu de la négation si formelle qui s'y trouve du Jansénisme de Pomponne, Fabert avait affirmé que d'Andilly venait d'innocenter le Jansénisme aux yeux de la reine, et qu'il se portait fort de l'innocenter près de Mazarin : « Je laisse, avait écrit le maréchal, je laisse le a Jansénisme dont de ma vie je n'ay ouy parler au fils, « et dont le père mescrit la reyne estre è clair cie, et « estre prest den éclaircir Vostre Eminence aussi, et « finira]} la suppliant très humblement encore avant de « condamner ma liberté, etc. » En annonçant un premier

triomphe de d' Andilly, en témoignant de sa part la présomption d'en obtenir un second, Fabert commettait une triple maladresse. D' Andilly, en effet, était trop courtisan pour n'avoir pas compris que Mazarin voulait le voir, non pas triomphant, mais humilié; il était trop habile pour donner à l'Italien l'éveil de ses démarches auprès de la reine, et trop instruit des susceptibilités du premier ministre pour lui laisser croire qu'on cherchait à lui imposer les royales convictions qu'eussent déterminées ces démarches. Après avoir corrigé la lettre de Fabert, son protégé la lui renvoya donc pour en faire disparaître l'interpolation dans une copie non raturée, se répandant d'ailleurs en excuses et en actions de grâce. Le 6 août 1659, Fabert lui renvoya sa mise au net accompagnée du billet suivant: « Vous m'escrivez d'une sy « estrange manière sur la lettre que j'ay faitte pour S. E. « quecella, Monsieur, me fait craindre que vous soyezbien « moins persuadez que vous ne le debvez estre des sen- « timents que mon cœur a pour vous. Pleust à Dieu avoir « quelque occasion de vous servir sy importante que par a elle je pusse vous descouvrir à net toute mon âme. « Vous verriez qu'avec joye je donnerois mon sang ; et « vous me faites des remerciements, comme de choses « importantes, pour un peu d'ancre prise dans mon cor- « net. Au nom de Dieu, Monsieur, banissons pour jamais « les compliments ; et croyez-moy de ceux qui sont dans « un regret extrême, ne pouvant estre utilz à leurs amis, « et qui sont dans une joye indicible lorsqu'ils trouvent « moyen de pouvoir les servir. Je n'en ay point qui passe « devant vous ; Dieu sçait cy je dis vray, et sy je ne co- « gnois pas bien qu'il ne faut pas le prendre faucement « à tesmoing. — Je croyois que vous aviez mandez à S. E.

<( l'esclaircissement que vous aviez donnez à la reyne, et « cella m'avoit fait faire la fautte que vous trouverez (( corrigée à la lettre que vous aurez pour S. E. avec ce (( billet. — Un homme qui a parlé à la reyne, m'a dict, « sans que je luy aye parlé de vostre affaire, qu'elle luy j( avoit paru fort esloingnée de mettre M. d'Àndilly près (( de Monsieur ; et comme il m'a paru me faire un récit « véritable, je ne croy pas que l'obstacle vienne entièrece ment de S. E. Je sçay que vous direz à cella qu'elle y « avoit donnez les mains; [ceci explique les lettres de « remerciement.] J'oubliois de vous dire que Sa Majesté « dit beaucoup de bien de M. vostre filz. » — Mauvais signe,— et qui avait dû contribuer à dissiper l'optimisme de Fabert.

Aussi d'Andilly dut n'être pas étonné de voir dans le billet suivant persévérer le pessimisme de Rancé : « Je « ne suis point surpris, lui écrivait celui-ci le h août 1659, « de ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander a sur le suget de M. V[ostre] F[ilz]. J'avois tousjours veu « la choze comme je la vois, et que les difficultés ne se « surmonteroient pas aizément ; ceux qui les faisoient (( naistre ne se lassant jamais de traverser les chozes les <( plus justes, par des passions et des intérêts qui ne le (( sont pas. Je ne m'explique pas davantage sur le dé- « plaisir que j'en ay I. Il est tel que je suis obligé de a l'avoir par la profession que je fais d'estre tout à vous, a Je ne puis vous rien dire qui exprime mieux ce que je « doibs et ce que je sens. »

Ce billet ne préparait que trop d'Andilly à celui que

l Manet alla mente repostum. Rancé ne peut oublier qu'il a cela de commun avec d'Andilly, que Mazarin est l'auteur de sa vocation pour la solitude (voir plus haut, t. i, p. 107 ; et plus bas, p. 100.)

lui écrivit Fabert le 10 septembre 1659 : « Je m'asseure que vous serez persuadez par l'opinion que vous avez des sentiments que j'ay pour ce qui vous regarde, que sa estez avec un extrême desplaisir que je leus avant hier la lettre cy jointte que S. E. ma escritte. Je n'avois pas présumé pouvoir rien changer à la résolution prise ( desjà à la cour, laquelle Ton vous avoit fait savoir ; je < ne suis pas sy vain que je puisse avoir la pencée qu'on donne à ma concidération ce que l'on n'accordera pas à la vostre. Mais avec tout cella, il y a je ne sçay quoy aux hommes, qui, sur les aparances convaincantes, ne laisse pas de leur faire attendre avec inquiétudes l'achèvement des choses dont ils n'espèrent quasy pas le succez. Je n'en ay pas estez de mesme en celle-cy. Je me flattois que, pour d'autres concidérations que la mienne, peut-estre changeroit-on à la cour la résolution prise sur vostre affaire *. J'ay, Monsieur, un extrême desplaisir que je sois obligé moy-mesme de vous signifier que cella n'est pas arrivé, et que n'ayant de ma vie eu moyen d'essayer de vous rendre quelque service, je l'aye entrepris sy inutillement en un rencontre sy concid érable pour vous. Je prie Dieu de tout mon cœur que la douleur que j'en soufre soit, par sa bonté, une diminution de la vostre ; ce me seroit une grande consolation de soufrir pour vostre soulagement. » Au billet de Fabert était jointe la lettre que lui écrivait Mazarin : « Monsieur, je vous ay desjà mandé plusieurs (( fois que non seulement je ne trouverois jamais mauvais a que vous me parlassiez des intérestz de vos amis; mais

1 Celte fois la perspicacité de Fabert avait été en défaut, malgré cette connaissance de l'avenu que, dans l'opinion du peuple, lui donnait quelque peu de sorcellerie (voir plus bas, chap, iv, sect. iv, art. n, $ I, noies).

a que cette qualité leur servirent tousjours d'une puisa santé recommandation auprès de moy, pareeque je « sçay que vous ne la donnez qu'à des personnes de méa rite. Après cela, je vous diray ingénuement sur le suce jet du sieur d'Andilly fils, que c'est une personne pour « qui j'ay de l'estime et de l' affection, et qu'il a grand « tort de croire que je luy aye esté contraire dans Tact gréement qu'il sollicitoit pour la charge de chancelier « de Monsieur, pareeque j'ay tasché de l'y servir. Mais j'y « ay rencontré une grande opposition dans l'esprit de la « reyne, à qui diverses personnes de piété, qui ont l'hon- « neur d'avoir quelqu'accez auprès d'elle, avoient re- (( présenté fortement l que quand ledit sieur d'Andilly « n'auroit aucune tinture des sentimens de M. Arnauld, a ce qui estoit problématique ; il n'estoit ny de la bience séance, ny de la délicatesse de la conscience de Sa Ma- « jesté, de souffrir qu'on establist dans une charge si cona sidérable, auprès d'un prince comme Monsieur, le fds (c d'un homme de la réputation dudit sieur Arnauld, que « tout le monde tenoit pour le chef d'une nouvelle secte ; « et je vous avoue que j'ay trouvé cette considération si a juste, que je n'ay pu me résoudre à la combattre avec a opiniastreté, outre que je sçay que je l'aurois fait muet tillement. Cependant elle ne donne pas au dit sieur « d'Andilly l'exclusion pour toute sorte d'employs, et « pourveu qu'il en désire d'autre nature, comme ceux

1 Ces paroles ont pu donner lieu aux accusations dont Gerberon s'est rendu l'écho (voir plus haut, t. h, p. 69, n. 4). Mais l'habile Mazarin était peu scrupuleux lorsqu'il s'agissait de faire peser sur d'autres la responsabilité de ses actes ; et le fait qu'il avance ici est formellement démenti par une lettre de la reine elle-même, lettre que Gerberon reproduit en entier (Ilist. du Jansên., t. n, p. 430), et dont nous allons citer bientôt quelques passages.

<( qu'il a desja eus, je suis asseuré que Leurs Majestés y « consentiront, et je m'employeray très volontiers auprès « d'elles pour les luy procurer; car pour celuy-cy il est « absolument impossible qu'il y réussisse. Et si M. Arec nauld a de la douleur de servir en cela d'obstacle à la « fortune et à la satisfaction de son fils, il ne s'en doit « prendre qu'à luy-mesme, d'avoir affecté d'estre à la « teste de ceux qui ont voulu introduire et soutenir une a opinion condamnée par le pape r, dont la constitution « a esté receue non seulement par le roy et l'assemblée « générale du clergé de France, mais de toute l'Église. « Je suis bien fasché de ne pouvoir faire en cela ce que « vous souhaitteriez, mais je m'asseure que vous ne m'en « croirez pas moins, Monsieur, vostre très affectionné « et très véritable serviteur. — Le Card. Mazarin. — A « Saint- Jean-de-Luz, le 25 août 1659 2. »

Sous le miel de cette lettre, suinte l'amertume. Dans la réponse que d'Andilly adresse à Fabert, le 20 septembre 1659, la dignité déguise mal le dépit: a Comme rien « ne pouvoit jamais m'estre plus sensible qu'une si es- « trange injustice, Dieu a permis sans doute que vous a m'ayez fait l'honneur d'agir en cette rencontre d'une « manière si extraordinairement obligeante ; puisque la « plus grande consolation que je pouvois espérer, est de

1 II s'agit sans doute ici d'Innocent X, dont la bulle contre les cinq propositions extraites de Jansénius fut donnée le 31 mai 1653, fut reçue par la faculté de théologie le 1er août de cette année, en 165/j par les évêques assemblés au Louvre sur la proposition de Mazarin ; et enfin corroborée par le Formulaire dressé dans l'assemblée générale du clergé en 1655. (Cf. Cerveau, Nécrol.y t. ni, table chronol., p. xx ; D. Gerberon, Hist. du Jansén.: toutes les Histoires du Formulaire [voir plus haut, t. i, p. 129, n. 3], les Histoires de P. R. ; le Journal de Saint-Amour, etc., passim.)

2 Cette lettre a été publiée par M, de Monmerqué dans les Mém, de Coulanges, p. 373.

« recevoir cette preuve de l'amitié de l'homme du « monde pour qui j'ay le plus de respect et d'estime <( tout ensemble, dans le mesme temps que j'en reçois « une de la mauvaise volonté d'un autre de qui je devois « attendre un traitement tout contraire à celuy que vous « voyez que je souffre. Mais comment est-il possible « qu'ayant autant d'esprit qu'il en a (car c'est ce qu'on a ne luy peut oster) , il ait bien voulu alléguer Une aussi « meschante raison l qu'est celle de me prendre pour (t chef, dans une chose de telle nature, qu'il est absolu- « ment impossible que j'en aye seulement l'ombre et « l'apparence. Il valoit beaucoup mieux dire franche- « ment qu'il ne vouloit pas la chose. Mais je me le tiens « assez pour dit, sans qu'il le dise ; et si la personne que <( cette affaire regarde autant que moy, estoit si heureuse « que d'estre dans mes sentimens, [tout le monde ne « trouve pas dans une disgrâce la vocation de la soli- « tude ] 2, nous serions tous deux si éloignez d'avoir « besoin de sa faveur, que nous nous estimerions mille (( fois plus heureux qu'elle ne sçauroit jamais le rendre. « Cependant, pour adoucir un peu mon desplaisir, je « me flatte de la créance que la personne à qui l'on « donne une si cruelle exclusion, ne l'auroit pas eue « si elle avoit moins de probité et de vertu ; et que Dieu, « qui est juste, luy tiendra compte de l'injustice qu'on (( luy fait. Je pense que vous jugerez que la meilleure

1 Non pas aussi méchante que veut bien le dire (TAndilîy dans cette lettre. — Voir ses Mémoires, part, u, p. 135 ; plus haut, t. i, p. 272, n. 2 ; et plus bas, chap. iv, sect. iv, art. n, § 2.

2 Pomponne avait cependant, pour seconder celte vocation, outre ses disgrâces et le désappointement de son père, les prières de sa tanle la mère Angélique. (Lettres de la M, Angélique, t. i, p. 506, lettre cccxir, du 1 1\ octobre 1650.)

CHAP. IV, SECT, II, ART. I, § m. 99

« responce que vous puissiez rendre, est de ne respondre «point du tout; puisqu' aussi bien, de la sorte que « l'on vous écrit, c'est une affaire étouffée et ruynée « sans ressource. Cependant je vous conjure de me faire « l'honneur de croire que quand elle auroit réussy par « vostre seule entremise, je ne ressentirois pas davantage « que je fais l'extrême obligation que je vous ay d'avoir « eu la bonté et la générosité de vous y employer, d'une « manière dont nul autre que vous n'estoit capable. « J'espère que Dieu vous en récompencera, puisque a vous avez agy en cela pour la justice. Et si les prières « que je luy fais pour vous, méritoient d'estre exaucées, « vous connoistriez, par des effets, quelle est ma recon- « noissance et ma gratitude. »

D'Andilly le disait avec autant de dépit que de vérité, la candidature de son fds à la direction des princes était une affaire ruinée sans ressource. L'infortuné Simon venait de faire une première chute sur recueil même où s'était échouée la fortune de son père. Mais de quel vertige avait donc été frappé l'œil de celui-ci, pour n'avoir pas reconnu l'obstacle? et de quelles illusions s'était-il rendu le jouet? — De celles que lui suggéraient sa vanité et ses désirs? — ou de celles qu'avait fait naître dans son esprit quelque abominable perfidie italienne, qui, sans respect pour un ennemi vaincu, l'avait tiré de la solitude où il cicatrisait ses blessures, pour les rouvrir plus cruelles, et les envenimer aux yeux de la cour en y versant le ridicule ? — Un passage du pamphlétaire qui déchira l'abbé de Rancé, et qui n'en fut pas moins comblé des bienfaits de la famille Arnauld, permet d'asseoir une présomption où l'on ne peut espérer d'établir une certitude. Ce qu'il rapporte des disgrâces mondaines du

réformateur de la Trappe, si au nom de Rancé on substitue celui de d'Andilly, s'applique exactement aux disgrâces de Robert. — Il pouvait y avoir confusion dans les souvenirs du satirique.

a Rien n'a esté si contraire à la fortune de l'abbé de la Trappe, dit La Roque, qu'une lettre circulaire qu'il composa sous le nom du cardinal de Retz..., dans laquelle il attaquoit non seulement le cardinal Mazarin, mais le roy mesme dont il blâmoit la conduite. C'est à cet ouvrage qu'il est redevable de sa conversion, du moins d'une partie... Le cardinal Mazarin, qui savoit que l'abbé aspiroit à estre coadjuteur de Tours afin de succéder à M. de Rancey, son oncle, qui en estoit archevesque, prit occasion de cette lettre de se venger des médisances que l'autheur avoit écrites et dites contre son ministère et contre sa personne. — Un jour donc que l'abbé vint le voir, car entre gens de cour la haine n'empêche point les visites, le cardinal, après avoir parlé de choses indifférentes, fit tomber insensiblement la conversation sur l'archevêché de Tours ; et insinua avec certain air de sincérité qu'il affectoit admirablement bien quand il vouloit, que M. de Tours estant vieux avoit besoin d'un coadjuteur, et qu'il seroit à souhaiter qu'il en eût un de sa famille. L'abbé, charmé de ce discours, dont il ne prévoioit pas la suite, en témoigna sur-le-champ une reconnoissance toute extraordinaire à l'Éminence, et luy promit un attache- ( ment inviolable à son service. Un Italien courtisan n' avoit garde de se laisser gagner par ces sortes de grimaces. Ainsi M. de Mazarin ne parut donner dans le panneau qu'autant qu'il le falloit pour réduire l'abbé aux termes où il le vouloit. Je suis persuadé, luy ré-

« pondit-il, de tout ce que vous me dites. Mon parti « étant celuy du roy, je vouscroy trop raisonnable pour « en prendre un autre. Mais comme Sa Majesté a esté « prévenue sur votre sujet, et qu'elle vous soubçonne « mesme d'être l'autheur d'une lettre qui court et qui a marque un esprit de rébellion, vous devez travailler à o efacer ces impressions de son esprit. Cette satyre, « dont vos ennemis vous font l'autheur, vous fournit une a belle occasion de désabuser le roy; car vous n'avez qu'à « me donner un désaveu signé de votre main, par lequel « vous témoigniez que vous n'avez jamais fait et ne ferez <( jamais rien en faveur du cardinal de Rets contre le « service du roy, et je vous réponds ensuite de sa bien- « veillance. L'abbé avoit trop d'esprit pour ne recon- « noître pas que c'estoit moins pour le remettre en grâce « que pour triompher de luy, que le cardinal le vouloit (( engager à se dédire par écrit. C'est pourquoy il le re- « fusa absolument, disant qu'il suffisoit à un homme « comme luy de désavouer de bouche une chose, pour « détromper ceux qui l'auroient crue sur de fausses ap- « parences. — Je suis fâché de ce refus, luy répartit le (( cardinal, il perd votre fortune, car vous croyez bien « que Sa Majesté ne donnera pas un archevêché à une « personne de qui la fidélité luy est suspecte, et qui ne « veut pas luy donner de preuves de son obéissance. — « L'abbé jugea sa fortune perdue après cette conversa- « tion, et ce fut alors qu'il reconnut combien la sagesse u et la prudence sont utiles, dans le monde, et surtout à « la cour ; mais c'étoit s'en aviser trop tard... Voilà une u des premières adversitez de notre saint... »

Malheureusement pour d'Àndilly, la sienne n'était pas la première, et plus malheureusement pour Simon ces

adversités répétées ne changèrent rien à la direction que son père imprimait à sa fortune. L'obstiné vieillard se mit à louvoyer en face de recueil, toujours en attendant l'occasion de le franchir. Seulement la dénégation qu'il avait faite de ses doctrines fut suivie d'une habile dérivation qu'il fit opérer à son fils au travers des courants politiques.

La santé du cardinal s'était affaiblie, et l'héritier que lui désignait alors l'opinion publique avait pris pour emblème le célèbre écureuil et la fameuse devise : « Où ne monterai-je pas? Quo non ascendam? » — La devise promettait. — D'ailleurs Fouquet, à qui la nécessité avait longtemps donné l'apparence de la faveur près de Mazarin, dont il facilitait les dilapidations f, Fouquet était dans le principe une créature de la reine-mère 2 ; et lors du mariage de Louis XIV il venait de rompre avec le cardinal 5. La famille Arnauld, qui avait eu déjà de puissants motifs pour s'attacher à Fouquet, se dévoua définitivement à la fortune de celui-ci après cette rupture, qui coïncidait avec l'échec de Simon.

Fouquet ne fut pas ingrat. Secondé par le désintéressement d'Antoine4, il put, dans un riche mariage, offrir une première compensation aux mécomptes de partisans si dévoués. Mais, hélas ! au déclin de la vie comme au début de la carrière de Mazarin 5, la perspicacité de Robert devait se trouver en défaut. Près du cardinal mourant, il n'avait pas su démêler le véritable héritier du

1 D'Auvigny, Vies des hommes illustres, t. v, p. 278.

2 Ibid., p. 261 ; Madame de Moi te ville, t. vi, p. 71, etc.

3 D'Auviguy, ibid., p. 402, carton à la feuille R vu.

4 Voir plus haut, t. n, p. 9.

5 Voir plus haut, t. i, p. 10.

pouvoir. L'œil toujours porté vers les cimes, il n'avait vu que la fortune agile escaladant les sommets, non la fortune souple qui rampait encore ; l'écureuil l'avait distrait de la couleuvre. — Celle-ci cependant se glissa jusqu'au faîte. — Les bonds hardis sont sujets aux chutes; Fouquet tomba. — La fortune des Arnauld en demeura meurtrie1 ; Pomponne fut exilé2. — Le succès de Colbert venait surtout de l'habileté qu'il avait déployée en servant d'intermédiaire entre la cour et Mazarin exilé 3. La disgrâce de Pomponne vint de l'opiniâtreté de son père à le faire servir d'émissaire entre Port-Royal et le surintendant. 4 Un exil de trois ans, dans lequel Simon atteignit sa quarante-septième année [1662-1665], lui ménagea assez de loisir pour bien méditer cette phrase de la lettre que jadis la reine avait écrite à son père : « Je ne puis (( ne pas soubçonner votre fils, sachant la déférence et « la soumission qu'il a pour tous vos sentimens et pour « toutes vos volontez. » — A dater de ce moment, un changement notable se fait remarquer dans la conduite de cet excellent fils ; changement plus superficiel toutefois que profond, et dans lequel le respect se borne à mettre en équilibre l'intérêt et le devoir. Sans varier d'opinion ni sur les hommes ni sur les choses, Pomponne inclina son esprit judicieux vers la réserve, son cœur ardent vers la modération, son Jansénisme vers la prudence. — Il ne conserva d'entier que sa vertu. — Un instant même,

1 « Mon frère eut sa part à la disgrâce de M. Fouquet; il fut relégué à « Verdun. » (Mém de l'abbé Arnauld, part, m, p. 73.)

2 « Ce fut pour mon frère un coup de tonnerre qui renversoit toutes ses « espérances. » (Ibid., p. 70.)

3 D'Auviguy, Vies des hommes illustres, t. v, p. 259. * Petitot, Mémoires, 2e série, t. xxxm, p. 1G0.

104 LES FILS D'ARNAULD d'ANDILLY.

il faut bien l'avouer, celle-ci sembla fléchir devant le péril, ou du moins se dissimula derrière la circonspection. De quatre amitiés que Fouquet avait compromises dans sa disgrâce, celle de Pomponne se montra la plus réservée. La Fontaine oublia sa fortune, que les traitants lui disputaient1, pour faire gémir sa plus noble poésie. L'éloquence de Pelisson oublia qu'elle était calviniste pour éclater à travers les murs de la Bastille. Madame de Sévigné oublia sa réputation qu'on attaquait 2 pour accourir à notre Arsenal, où siégeaient les juges, et rendit par un de ses regards 5le courage à l'accusé. — Pomponne parut oublier son protecteur. — Pas une ligne dans l'histoire n'atteste sa reconnaissance. Le poète, le sectaire, une femme ont élevé la voix ; le Jansénisme s'est tu.

Nous nous trompons, il éleva la voix par la bouche du grand Arnauld. Ce fut pour renier le ministre disgracié : uQuelle raison aurois-je, » écrit le célèbre docteur, qu'on accusait de faire pour l'ami de sa famille quelques-uns de ces éloquents factums que composait Pelisson derrière les guichets de la Bastille ; « Quelle raison « aurois-je de m'intéresser dans la cause d'un homme (( que je sais avoir plus contribué que personne à émit pêcher que le parlement ne me rendit justice dans « l'affaire de la censure 4? que je sais avoir pratiqué des « voix contre moi, par des gratifications qu'il a faites à « cette condition, et qui a été cause par là de ce qui me

1 Opuscule inédit de La Fontaine, Mém. de Coulanges, p. 451.

2 Mém. de Bussy-Rabutin, t. n, p. 53.

3 Lettres de madame de Sévigjié, t. i, p. 77. '| La censure de Sorbonne sur la seconde lettre à M. le duc deLiancourù

{Mém. de Fontaine, t. n, p. 27. — Cf. L arrière, Vied'Arnauld, t, i, p. 137, et plus haut, t. j, p. 53, n, 2.)

<( doit le plus affliger, qui est que tant de savans doc- « teurs sont, à mon occasion, exclus de la Sorbonne, où « ils pouvoient servir très utilement l'Église et l'État I. » Ainsi, chez ce frère de d'Andilly, les obligations de famille s'effaçaient devant les intérêts de secte. — Chez Pomponne, la crainte, sans étouffer la reconnaissance, semblait mettre celle-ci à la gêne. « Je vous écrirai mer- « credi » , lui disait madame de Sévigné dans une de ces admirables lettres où chaque soir elle consignait tout émue les bruits de la journée sur son cher prisonnier. « Au reste si vous continuez à me tant plaindre de la « peine que je prends à vous écrire, et à me prier de ne « point continuer, je croirai que c'est vous qui vous en- « nuyez de lire mes lettres, et que vous vous trouvez « fatigué d'y faire réponse. Mais sur cela je vous promets « encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis ; et je « vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime « encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense « pas que vous espériez d'empêcher le cours de mes ga- « zettes 2. » Et lorsqu' enfin Fouquet a la vie sauve : « Il « me semble par vos beaux remerciements que vous me (( donniez mon congé; mais je ne le prends pas encore. Je

<( prétends vous écrire quand il me plaira Notre cher

« ami est par les chemins [sur la route de Pignerol] ; il a a couru un bruit qu'il étoit bien malade. Tout le monde « disoit : Quoi! déjà •". »

1 OEuvrcs du doct. Arnauld, t. i, p. 300, lettre cxli, de 1662. La famille Fouquet répara d'ailleurs bien amplement, aux yeux même d'Arnauld, les torts que ce docteur attribuait au surintendant. Le frère de celui-ci, évoque d'Agde, et son fils le P. Fouquet, Oratorien, furent de fermes appuis pour le Jansénisme. (Cf. Cerveau, NécroL, t. i, p. 240, t. iv, p. 6 ; Nouv. ccclcs. du 25 juillet 1733 et du 6 octobre 1734, etc.)

2 Lettres de madame de Sévigné, t. i, p, 71.

3 lbid., p. 106.

L'ancien protégé de Fouquet pressentait-il donc que son sang s'allierait un jour avec celui de Colbert? Non sans doute ; mais il entrait dans la voie mesurée qui devait amener ce résultat. — Son rappel en fut la première récompense. — Accueilli par la reine à son retour, et présenté à cette princesse par l'incomparable Bartillat f, celui-ci niait devant elle que son protégé fût Janséniste (il l'était lui-même) : « Vous croyez bien, écrit Pom- « ponrie à son père, que j'ai assez de politique, et que a j'avois assez d'envie de ne me pas attirer une dispute, a pour ne pas le désavouer 2. » — Six mois après cette entrevue, Pomponne était ambassadeur 3.

§ IV. D'Andilly modéré par Pomponne.

Un changement si prompt dans la fortune du courtisan révélait celui qui s'était opéré dans la conduite du fils. L'œil d'un père d'ailleurs n'avait pu s'y tromper; et c'est ici que Robert termine sesMémoires, comme s'il sentait que sa propre carrière, prolongée de vingt ans sous un nom emprunté, vient de se clore par la détermination de Pomponne. Les lignes qui en forment les dernières pages semblent tracées sous cette impression, qui s'y révèle avec une légère amertume. « Je ne doute point « que si mon fils rencontroit pour sa fortune des occaa sions aussi favorables que celles que j'ai eues, il ne s'en

1 Voir plus haut, t. i, p. 18, et l. n, p. 59, 69, etc.

2 Mém. de Cou lange s, p. 388. — « C'étoit un si grand bonheur, et si « inespéré, de se voir rappelé dans les affaires, qu'on auroit accepté pour « cela des choses bien plus difficiles.... Le roifitconnoîtreàmonfrère qu'il « a voit oublié tous ses soupçons. « (Mém. de l'abbé Aruauld, part, m, p. 77.)

3 « I! y avoit six mois qu'il étoit à Pomponne,... quand M. de Lionne lui « écrivit de venir à Paris, où il lui dit :... Je vous salue, M. l'ambassadeur « de Suède... » (Ibid.. part, m, p. 73.)

« servît plus avantageusement que je n'ai fait. Mais il « faut que chacun combatte dans ses armes. Personne a n'a plus que lui de cette ambition qui ne néglige rien a pour s'élever sans bassesse, par tous les moyens légi- « times, ni ne s'accommode plus de toutes sortes d hu-

a meurs Je n'ai jamais eu au contraire aucune am-

« bition, parceque j'en avois trop; ne pouvant souffrir a cette dépendance qui resserre dans des bornes si » étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée a pour des choses grandes, glorieuses à l'Etat, et qui

« peuvent procurer la félicité des peuples ï »

Ce n'est pas notre faute si Robert, en parlant des autres, se laisse toujours aller à parler de lui-même ; mais cette fois il en parle si curieusement que nous ne pouvons tronquer notre citation. «En cela, continue-t-il, je n'ai « jamais envisagé mes intérêts particuliers, comme je l'ai « assez fait voir, lorsque m* étant vu aussi bien clans l'es- « prit de Monsieur, qu'on le peut être, dans un tems au- « quel 07i n'auroit pu s'imaginer qu'Une seroit point ar- « rivé [au trôné], il ne m'est jamais venu la moindre « pensée d'en tirer autre avantage que la satisfaction... « de contribuer. .. à le rendre l'un des plus grands princes « qui ait jamais gouverné cette monarchie. [Robert ne « pouvait se persuader qu'il n'eût pas fait l'éducation « d'un prince.] Ainsi je n'étois propre que pour un roi

«qui auroit régné par lui-même 2 » à condition

qu'il l'eût élevé. L'aveu est précieux. Après avoir façonné le frère de Louis XIII, Robert aurait consenti à en être le Richelieu; car il ne pouvoit souffrir cette dè-

1 Mém. d'Arn. d'Andilly, part, n, p. 154.

2 Mit., p. 155.

pendance qui resserroit dans des bornes étroites son inclination pour les choses glorieuses de l'Etat l. On com-

1 Robert avoue franchement dans ses Mémoires (part, n, p. 127) « que nulle « autre fortune ne peut rendre un homme véritablement heureux selon le « monde, que celle des souverains... » ; et dans une lettre inédite qu'il écrit le 26 juin 1664 à Mmc de Sablé: «Vous me pardonnerez, lui dit-il, la « pensée qui m'a toujours empesché de pouvoir comprendre qu'il y ait une « autre condition fort souhaitable selon le monde sinon celle d'estre roy... » (Bibliot. Royale,\<\yetle de Mme Sablé.) — Ne pouvant prétendre à en avoir la fortune, il se fait dire par Anne d'Autriche qu'il en a le cœur : «Que pour- « rois-je faire de mieux [me dit la reine-mère], que de mettre le roy entre « les mains d'un homme à qui Dieu a donné le cœur d'un roi? » {Mémoires, part, n, p. 119.) — Aussi toutes les fois que les affaires l'y appelaient, Robert s'efforçait-il dignement, selon son expression, « de induere personam princi- « pis (ibid., part. 1, p. 123); n'y ayant point, dit-il, en ces sortes de choses « de plus grand défaut que de manquer à faire parler le roy en roy. » — Il s'y efforçait donc de son mieux, mais il paraît que souvent il n'aboutissait à le faire parler qu'en Janséniste ; c'est du moins l'opinion qu'en aurait eue LouisXIV, s'il faut s'en rapporter aux Mém. deBrienne, (t. n, p. 300.) — Mais peut-être ce langage entrait-il dans les nécessités du rôle d'un roi, tel que l'eussent compris les Jansénistes; car sans cela on ne comprendrait pas trop ce que dit Saint-Cyran d'un de ses neveux, Arguibel, qu'il avait fait élever sous les yeux de Jansénius (Lettres de Jansénius, p. 3, 6, 13, 19, 21, 28, 30). « Jamais, disait de ce neveu le célèbre abbé, je n'ai connu une « personne plus capable de gouverner un empire. » (Mém. de Lancelot, t. i, p. 364.) — Ce génie supérieur est un de ceux qui, selon les ennemis de Saint-Cyran, avait été élevé par Jansénius avec l'argent du collège de Hollande. (Lettresde Jansénius, p. 3, 14, 22, etc. Cf. M. Sainte-Beuve, Port- Royal, t. i, p. 303. ) — Quant au cousin d' Arguibel, Barcos, autre neveu de Saint-Cyran, élevé de même près de Jansénius, on sait que loin de pouvoir gouverner un empire, il ne put même gouverner Port-Royal (voir plus haut, t. i, p. 154, n. 2). Aussi son oncle, qui l'avait d'abord traité en empereur (Mém. de Lanceloi, t. n, p. 317), se contentait ensuite de dire avec une parfaite modestie : « Mon neveu de Barcos est aussi savant que moi ; » ou bien : « Mon neveu mériteroit un évêché. » [Ibid., t. i, p. 367.) — Saint- Cyran s'était d'ailleurs partagé ses neveux avec d'Andilly. Il avait conservé près de soi celui qui était capable de gouverner un empire, et avait donné a son ami le courtisan, celui qui méritait d'être évêque. (Ibid., p. 364 et 368 ; voir p'us haut, t. n, p. 2.) — Dans l'octroi de cette dernière faveur, il paraît que d'Andilly avait eu le cardinal de Richelieu pour concurrent. (Ibid.) C'eût élé toutefois le cas ou jamais, pour Saint-Cyran, de faire apprendre a ses neveux comment on gouvernait les empires, quitte

prend dès lors que son jugement dérive un peu à l'épigramme lorsqu'il parle d'un fils pour qui il avait rêvé les mêmes destinées, mais qui s'accommode de toutes sortes d humeurs^ et borne son ambition à devenir le collègue de Colbert.

Et cependant, le jour où lui échut cette fortune, le cœur du vieillard se fondit en joie. On le vit reparaître à la cour, tomber aux pieds de Louis XIV et embrasser les genoux du monarque. Il faudrait lire dans nos papiers, si M. de Monmerqué ne l'avait publié r, le récit que l'heureux solitaire fait de sa visite au grand roi, qui, après avoir comblé le fils de faveurs, comble le père d'attentions, achevant les joies du portefeuille par les délices d'une corbeille de fruits envoyés de sa table,

à les leur faire gouverner plus tard au profit de ses idées. — Il est vrai qu'en cela l'abbé avait pu croire ses enseignements aussi efficaces, et plus sûrs, que ceux du cardinal. Simple clerc et prisonnier, il avait, sous les yeux mêmes de celui qui le tenait captif, constitué au sein de l'Église gallicane une république qui devait lui survivre ; tandis que son rival, ministre tout puissant et cardinal, n'avait pu, dans cette même Église, se constituer une monarchie qu'il eût gouvernée avec le titre de patriarche. (Cf. Hersent, Optaius Gallus, de cavendo schismate ; Dupin, Hist. ecclés. du dix-septième siècle, t. i, p. 624; Mém. de Lancelot, t. i, p. 76,157, 186, etc.) — Ilfaut avouer cependant que ce rivaly ce rebelle de Richelieu dans l'ombre, comme l'appelle M. Sainte-Beuve (Port-Royal, t. i, p. 301), ne parvint lui-même à réaliser qu'une partie des projets qu'il annonçait à d'Ândilly dans cette lettre confidentielle : « Je n'ai pas moins un esprit de principauté que « les plus grands potentats du monde... Dieu ayant proposé un royaume « en prix a tous les hommes, j'y prétends une part. Cela iroit bien loin s'il « n'étoit après dix heures de la nuit, et s\ je n'avois peur de parler en vain « en voulant inspirer par mes paroles un désir de royauté dans l'esprit d'un « ami que je ne puis bien aimer à ma mode, s'il n'a une ambition égale à « la mienne. » (Ibid,) — Le début de cette note prouve queSaint-Cyrann'rtvait point parlé en vain, et qu'il avait pu, en toute sécurité de conscience, aimer son ami à sa mode,

1 Mém. de Coulangcs, p. /\'Ô6. — Cf. Mém. de l'abbé Arnauld, part, m,

et présentés à Robert par La Quintinie. La Quintinie s'inclinant devant Robert! La Pomone l de Chantilly, de Vaux, de Rambouillet, de Versailles et de Sceaux rendant hommage au Vertumne de Pomponne I Quel instant pour celui-ci ! quel orgueil pour ses greffes ! et quel roi que Louis XIV ! 2

Le Janséniste faillit en oublier Port -Royal. C'était le 2 septembre 1664 qu'une lettre du roi l'en avait éloigné 3 ; depuis lors, cette sœur du grand Condé, la duchesse de Longueville4, qui transmettait maintenant aux moralistes austères les sympathies qu'elle accordait jadis au célèbre auteur des Maximes 5, avait obtenu pour le Jansénisme cet édit de pacification dont nous avons déjà parlé [23 octobre 1667]. Les solitudes de Port-Royal s'étaient repeuplées6. — Robert n'avait point quitté Pomponne 7. — A cette époque même [1668], son fils achevait de remplir avec bonheur sa première ambassade 8. On eût dit que ce succès avait converti le vieillard à la modéra-

1 « Pomona in agio Versaliensi, Quintinio regiorum kortorum culturœ « prœfecto. » (Poème de Sanleuil, en tète de l'édition de 1716, de l'Instruction pour les Jardins.)

2 Quel homme aussi que ce La Quintinie, qui en tète de son Instruction sur les jardins (préf. p. 8) met ces paroles : « Nous avons beaucoup d'oblia galion, non seulement à d'anciens auteurs,... mais encore à quelques « modernes... et surtout à quelque personne de qualité éminente [M. Arec nauld d'Andillv], qui sous le nom et sur les Mémoires du fameux curé « d'Enonville, ont si poliment écrit de la culture des arbres fruitiers. Ce « sont eux, dans la vérité, qui nous ont donné les premières vues des prin- « cipaux ornemens de nos jardins... »

3 Mém. de d'Andilly, part, n, p. 4 52 ; voir plus haut, t. i, p. 219.

4 Mém. de Fontaine, t. ïi, p. 376-386.

5 Tout le monde connaît les relations de Mme de Longueville et du duc de La Rochefoucauld.

6 JSécrol. de P. Il, préf., p. 46, etc.

7 D. Clémencet, Hisf. de P. R., t. vir, p. 155.

8 Voir Y Appendice, noie 0 bis.

tion, ou qu'au déclin de sa carrière, écarté de sa route, la sollicitude lui faisait suivre pas à pas celui auquel si longtemps il avait servi de guide.

Et puis, ne pouvant devenir l'instituteur des princes, il l'était devenu de ses petits-enfants1. Durant les absences du diplomate, c'était lui qui les surveillait, qui les dirigeait et qui frappait leurs tendres esprits de son empreinte. Par un charmant retour, le sien rajeunissait ta la leur. Les tendresses de son âme redevenaient pures d'ambition; ses tristesses aspiraient au ciel. — Rien n'y élève mieux les pensées que l'enfance, si ce n'est le malheur. — Une fois déjà lorsqu'un double désastre avait frappé le jeune ménage de son fils, qui, dans l'exil, perdait le premier fruit d'une récente union, il écrivait ces touchantes paroles : 2 « Que vous puis-je dire, touchant « nostre pauvre petite, que ce que vous me dites tous « deux, puisque tous nos sentimens sont les mesmes? « Mais en vérité, ma très chère fille, car c'est plustost à « vous qu'à mon fils que je dois m'addresser en cette « rencontre, quelque grande et quelque juste que soit « vostre douleur. . . . , une faveur de Dieu que vous ne « sçauriez trop reconnoistre, c'est qu'il ait voulu se sera vir de vous pour augmenter le nombre des anges. . . 5 » Avec quelle sollicitude le vieillard ne veillait-il pas sur les anges que Dieu lui avait laissés, et comme il abritait doucement sous leurs ailes ses derniers jours ! Les lettres de son fils sont pleines de réponses à ses joies. Tantôt c'est un dialogue entre l'aîné et M. Fra-

1 Le Clerc, Vie édif. de I\ ll.} t. i, p. 360.

2 Le 28 octobre 1662.

3 Cf. Le C!eic, Fies edif. de P. R., t. iv, p. 366.

mery l [30 juillet 1667], « dialogue qui marque quel- « que chose » ; tantôt c'est un jugement de M. de Sacy, « trop avantageux pour que l'amitié ne l'ait un peu es- « blouy » [16 juin 1668]. Le fils est obligé de tempérer les admirations de l'aïeul, comme il en a tempéré les ambitions. — Mais l'aïeul s'en dédommage en admirant son fils.

Il reste dans nos papiers un singulier témoignage de l'extase naïve et profonde où le vieillard tombait devant les productions de ce fils bien aimé. Ce sont plusieurs cahiers du genre de ceux qu'on appelle au collège cahiers d'expressions. Ils sont écrits de la main de Robert, qui leur a donné pour titre : Belles manières de parler tirées des relations de M. de Pomponne. — M. Sainte- Beuve avait rencontré juste quand il accusait Robert d'avoir la passion des phrases 2. — Les manières de parler que celui-ci trouvait si belles, il les destinait sans doute

1 [M. Wallon de Beaupuis, directeur des petites écoles de Port-Royal en 1647] « avoit avec lui M. Lancelot... et M. de Frameri qui fut d ins la « suite principal du collège desGrassins... » (Vie de Wallon de Beaupuis, p. 64, 89. — Cf. Le Clerc, Vies édif. de P. R„ t. iv, p. 124 ; OEuvres du doct. Arnauld, t. ni, p. 176, 206, 695.)

2 « Celte passion académique des phrases, qu'il partage avec MM. de Balzac « et de Vaugelas. » (Port-Royal, 1. 1, p, 300.) Et cependant Robert refusa deux fois, ace qu'il paraît, l'honneur d'entrer a l'Académie française! (M. Sainte- Beuve, Port-Royal, t. n, p.*267). Mais en revanche sa famille s'efforça de faire créer toute une académie, celle que l'on nomme maintenant des sciences morales et -politiques, et qui alors se fût appelée des sciences Ihcologiques. (Petitot, Mém., 2e série, t. xxxiii, p. 218. — Sans doute quela famille Arnauld avaitfini parméditeret par goûter ce passage d'une lettre deRacineà Nicole : « Oh ! que le Provincial [Pascal] étoit bien plus sage que vous! Voyez « comme il flatte l'Académie, dans le temps même qu'il persécute la Sor- « bonne. » (OEuvres, t. vi, p. 16. — Cf. plus haut, t. i, p. 5, n. 1, et p. 9G, n. 2.) Dès celte époque d'ailleurs l'Académie française aurait eu, dans la création projetée, un sujet d'émulation et l'espoir de recruter d'utiles auxiliaires. (Voir OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 125, lettre mxciv.)

à former le goût de ses élèves. En cela il se montrait conséquent; c'était le vrai moyen de leur donner le style de sa maison *. Pomponne, qui a conservé ces cahiers, sans doute par respect pour les admirations de son père, y met sa modestie à l'abri de cette note autographe qu'il ajoute au titre : Rien d'intéressant 2. Une semblable condescendance du diplomate pour les goûts de son père était d'ailleurs du nombre de celles qui ne pouvaient compromettre sa fortune.

Il en était de même des goûts du vieil horticulteur pour les jardins de Pomponne. — Après les petits enfants, les jardins occupent une grande place dans la correspondance privée du diplomate, les jardins et les constructions ; car l'architecte du roi s'était chargé de restaurer le château de l'ambassadeur, et M. de Monmerqué a déjà publié la lettre où Pomponne se félicite de voir le rival de La Quintinie entrer en collaboration avec Mansard :. C'était ne pas déroger.

Au milieu de ces douces occupations cependant, « le « fantôme du Jansénisme, à qui, selon les expressions u de Pxobert lui-même, rien n'est impénétrable, qui court « toutes les provinces, qui passe et repasse si souvent « les Alpes4,» ne manqua pas d'apparaître plus d'une fois jusque dans les vergers de Pomponne. Le vieillard et son fils lui firent un accueil toujours discret, et parfois public lorsqu'ils le purent sans danger. — Ainsi avant

1 Voir plus haut, t. i. p. 19, n. 4.

2 Son amour-propre d'ailleurs avait dû être agréablement surpris a ia vue de ces cahiers si sa modestie n'était pas feinte dans la lettre qu'il écrivit à son père, en lui envoyant la première des relations dont ils offraient l'extrait. (Mém. de Coulangcs, p. 417.)

3 Mém. de Coulanges, p. 406.

4 Mém, d'Arn, d'Andilly, part, n, p. 134t

iitl LES FILS D'ARNAILD D ANDILLY.

la pacification de 1668, leurs sympathies ne s'étaient guère épanchées que dans leur correspondance. La pacification consommée, Pomponne, revenu de sa première ambassade, présenta son cousin, le modeste et pacifique Sacy, à Louis XIV1 ; mais laissa son protecteur, le ministre Lionne, présenter seul au monarque son oncle, le bruyant et belliqueux docteur2. — Le diplomate garda près de lui ses fils, mais plaça ses filles entre les mains de leurs tantes à Port-Royal \ — Enfin, arrivé au ministère, il laissa même quelque influence aux membres les plus exaltés de sa famille dans le choix des personnes qui devaient Y environner; car à la suite d'une dépêche que lui adresse un certain Gaudon onze jours après sa nomination [18 septembre 1671], on trouve ce postscript iim : « Le P. Durandeau, grand amy de Monsei- (fgneur d'Angers, luy a escrit sur M. Parayre, qu'il ne

1 Mcm. de Fontaine, t. n, p. 383 ; Mcm. de Cabbé Arnauld, part, ni, p. 99 et 110. — On sait que pendant plus de deux ans [13 mai 1666-31 octobre 1668] Sacy avait gémi dans la Bastille. Le 6 août 1667, l'excellent Fontaine, son compagnon d'infortune, écrivait à l'un de ses amis : « Il y a du « plaisir a se considérer entre les mains de Dieu, et à ne voir aucun moyen « humain pour se tirer de l'état où l'on est. La bonne madame de Pom- « ponne, qui est l'unique qui pouvoil publiquement agir et prêter son nom « aux poursuites que faisoient les autres [amis de M. de Sacy], s'est dé- « clarée nettement qu'elle ne peut pas se mêler de notre affaire : elle a les « pensions de M. son mari à solliciter. Il faut pour cela quelque menace gement, et elle agit sans doute fort sagement ; nous serions très fâchés « qu'elle souffrît quelque mal pour le bien qu'elle nous procure, et nous « pouvons nous passer plus aisément des adoucissemens qu'elle prétendroit « de la cour pour nous, que M. de Pomponne ne peut se passer de sa pen- « sion en Suède. Dieu aura soin des pauvres, s'il lui plaît, et des pauvres « quibus non est adjutor, » (Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 304. — Cf. Goujct, Vie de Nicole, part, n, p. 9, où il y a une erreur.)

2 Larrière, Vie du doct. Arnauld, t. i, p. 362.

3 Lettres inéd, du 7 et du 14 mars 1669.

« devoit permettre que Vostre Excellence prist un es- « pion des Jésuites1. »

Un premier succès semblait avoir amorti l'ardeur du

1 L'accusation de Jésuitisme commençait à devenir d'une grande ressource pour les concurrents qui voulaient écarter leurs rivaux; c'était en effet une arme assez commode pour tuer un ennemi. On peut en juger par la lettre dont nous avons cilé le post-scriptum. Gaudon, qui l'écrit et que nous croyons être ce Silvain Gaudon, l'un des principaux disciples de Saint- Cyran, l'un des premiers solitaires de Port-Royal (Mcm. de Lancelot, t. i, p. 15, 35, etc.), et depuis abbé de Pleinpied, conseiller du roi, et mort en 4 682 {Gallia ckristiana, t. ir, col. 187), indique officieusement à Pomponne la manière dont il doit épurer les bureaux des affaires étrangères, où lui-même remplit des fonctions dont il parle en ces termes : « Il y a « le roolle que je faisois céans et que je vous offre de faire encore cbés « vous, sans vous estre à charge en aucune façon. Il consiste à expédier « dans vos trois mois (voir plus haut, t. il, p. 12, n. 3) toutes les grâces « que le roy faict, entre lesquelles sont les bénéfices ; et pour cela, aussi « bien que pour un grand nombre d'affaires ecclésiastiques qui se rappor- « tent à vous, à cause de Rome qui est de vostre département, il est très « bon que vous ayés un homme de la profession ; et je m'y offre encore « une fois, à la mesme condition de ne vous estre point à charge, comme je « ne l'estois plus il y a quelques années à cette maison [ de M. de Lionne], « que de mon logement, que Me1 de Lionne avoit désiré que je retinsse « tousjours; ce que je fais présentement d'autant plus volontiers que je « suis libre. » Ledit abbé s'était donc vu, et désirait se conserver, à la tête d'une feuille des bénéfices, et de toutes les relations avec Rome sur lesquelles un laique avait besoin des conseils d'un homme de sa robe. Mais dans ce ministère occulte, une influence occulte aussi contrariait la sienne ; c'était celle du P. Annat, Jésuite et confesseur de Louis XIV : « Vous serés « prié, continue l'habile Gaudon, si V. E. ne l'a esté desjà, de continuer à « M. Pachau et à M. Parayre leurs commissions. Il faut premièrement vous « persuader que vous n'avés pas besoin d'un si grand nombre de commis... « Je pense en second lieu que vous ne chasserés pas M. Rousseau et «M. Tourmont qui sont à vous depuis si lonlemps... pour prendre des « estrangers... ; [d'autant] que ceux-cy peuvent s'en tenir, s'ils ont de la « modération, à leur fortune, ayant chacun un bon carrosse..; ce que j'ay « creu que vous déviés sçavoir pour rendre à chacun justice... De plus « vous verres mesme entre vos enfans, ou vos parens, ceux qui sont en aage « et en estât... M. Parayre est le plus capable, il a du style et sçait assés « bien les formes. Il avoit travaillé plusieurs années sous M. de Brienne. « M. de Lionne ne vouloit point le prendre... à cause qu'il estoit blasmé o d'avoir un meschant esprit, capable de mettre de la division et du dé*

vieillard. Le triomphe la ralluma. Il rêva pour ses petitsfils le bonheur d'une éducation semblable à celle de leurs sœurs, et pour lui-même une tombe dans le lieu où il avait déposé le cœur de Saint-Cyran l. Après le triomphe, il lui fallait l'apothéose. Son retour à Port-Royal l'eût replacé parmi les saints, avec ses anges. Ses petits-fils, que le pouvoir n'eût osé lui arracher, eussent formé à Vaumurier les pierres d'attente d'une nouvelle école pour remplacer celle des Granges, qui, depuis seize ans [1656-1672] 2, avait été arrachée de la sainte solitude3. Un plan si habilement conçu n'était peut-être pas tout à fait improvisé. Ce soupçon nous est venu en lisant une

« sordre partout, à dessein de s'avancer aux dépens d'autruy ; en quoy il « peut y avoir quelque chose de vray... Mais le P. Annat, dont il estoit « parent, estant continuellement nécessaire àMs»" de Lionne, à cause [de la « feuille] des bénéfices ausquels il prétendoit, et pour lesquels il y avoit « tousjours quelque chose à faire, enfin M. de Lionne le receut. Il y a eu « grande jalousie, tousjours entre luy et M. Pachau... En voilà beau- « coup, monseigneur, pour aujourd'huy. J'auray l'honneur de vous escrire « chaque ordinaire, jusques à ce que vous soyés icy; et chaque fois je vous « donneray peut-estre denouvelles connoissances, toutes sans vouloir nuire « à personne (je suis amy de ces deux messieurs, et M. Pachau m'a esté «particulièrement officieux, comme à tout le monde); mais pour vous « informer de la vérité, sans laquelle vous ne pouvés que vous tromper, et « avec laquelle vous ne vous tromperés jamais. Je prie nostre Seigneur de « n'arrester jamais le cours de ses saintes bénédictions, etc.. » C'est à la suite de cette pieuse intercession que vient le Post-Scripium dirigé, non parGaudon (Dieu le préserve de vouloir nuire à -personne!), mais par le P. Durandeau contre ce Parayre, cet espion des Jésuites. — (Ne pas prendre le dernier mot du Post-Scriptum pour la signature de la lettre.) >— Cette lettre est du 18 septembre 1671. La première représentation du Tartuffe est du 5 août 1667 ; et si Molière n'en a trouvé le modèle ni à Port-Royal ni chez les Jésuites (voir plus haut, t. i, p. 182-2*1 2;, ne serait-on pas tenté de croire qu'il a été le chercher dans les bureaux tant soit peu jansénistes des affaires étrangères ?

1 Mém. de Lancelot, t. i, p. 256.

2 Mém. de Du Fossé, p. 169, c. xx ; Besoigne, Hist. de P, R., t/iv, p. 513.

3 Voir plus bas, même chap., sectt i\, art, i.

lettre charmante de madame de Pomponne à son mari, lorsqu'en revenant de Hollande elle lui rend compte de l'état où elle a trouvé ses chers enfants et leur instituteur : a Paris, ce 27 aoust 1671. Me voylà revenue de « Pomponne... et je suis sy plaine de la joye que j'ai « eu de voir nos anfans, que je doute sy je te pouré a bien expliquer comme ils sont. J'ay esté sy surprisse « de les voir sy jolis et sy embellis, que je ne les ay pas « reconus. Pomponne est fort creu ; mais Toinon l l'est a en un point que vous ne le sauriez croire. Nous eusmes atout le plaisir d'abord; car Lolotte 2, madame de a Monchi5 et moy, nous nous mismes tout d'un rang, « et mon père, et mon frère de Lusancy, leurs demandé - « rent à tous deux où estoit leur chère mère ? Il y avoit « deux jours que Toinon estoit fort en peine qui luy di- « roit qui j'estois, et comment il me conoisteroit. Pour « Pomponne, il disoit qu'il me conoisteroit bien. Après « avoir bien demandé à Toinon sy il ne me conoissoit « point, et, luy, avoir dit plusieurs fois que non ; Pontet ponne ne se pust plus tenir, et vint se jeter à mon cou, « en me disant : C'est vous qui estes ma chère mûre ! a Toinon en fit autant, et tu crois bien, mon cher amour, « avec quelle tandresse je les embrassai tous deux ; je u t'assure que jamais l'on n'a eu tant de plaisir que

* Antoine-Joseph, plus tard chevalier de Malte. — Voir plus bas, chap. v, sect. ht.

2 Mlle Charlotte Ladvocat, plus tard Mmc de Vins, sœur de Mme de Pomponne. (Lettres de madame de Sévigné, t. iv, p. G7, 88, 9/j, etc.)

Sans doute Marie Mole, mariée comme M,ue de Pomponne en 1660. Elle avait épousé Georges de Monchy, marquis d'Hocquincourt ; elle mourut en janvier 1694 (le P. Anselme, t. vi, p. 574), et fut mère de Geneviève de Monchy, qui épousa en janvier 1695 Antoine de Pas, marquis de Feuquières. (Ibid., t. vu, p. 558; Mém. de Fcuquières, t. i, vie, p. cxxxir.)

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