‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 11 sur 28 · C LA FAMILLE NI LA PERSONNE DU SIEUR ABBÉ DE POMPONNE. A · texte numérisé non relu

C LA FAMILLE NI LA PERSONNE DU SIEUR ABBÉ DE POMPONNE. A

: l'égard des sentimens de M. Arnauld, il n'est nullement question de les justifier ; et comme si l'on vouloit même donner au P. Pichon gain de cause sur ce point, l'on rappelle la censure toujours subsistante (dit-on) , de la Faculté de théologie contre ce célèbre docteur ; censure qui n'a rien de commun avec le sujet du livre du Jésuite ; censure aujourd'hui si décriée parmi tous les gens instruits ; censure (pour le dire ici en passant) , sur laquelle il est aisé de se mettre au fait par la lecture de la troisième Lettre provinciale l; et dont on peut voir aussi une relation succincte, mais exacte, dans Y Abrégé de C histoire de Port-Royal, par feu M. Racine ; censure enfin qui, n'ayant aucun trait à la matière du livre du P. Pichon, ne fait pas que le livre de la Fréquente communion de M. Arnauld soit digne (comme ce Jesuite le dit), de toutes les censures de l'Eglise et de toute l'horreur des Chrétiens. On a fait entendre au roi (selon la dernière phrase du préambule de cet arrêt) , que: «ceux qui ont fait imprimer l'acte de dépôt fait par M. de Pomponne, n'avoient eu en vue que de troubler de nouveau la paix de l'Église. Cet exposé fait voir combien on en impose au roi sur le véritable état de l'Église, et sur ceux qui y causent réellement le trouble ou la paix. Et quelle autre vue auroient pu avoir ceux qui ont fait imprimer cet acte, sinon de rendre du moins la foible et très foiblc réparation faite à M. Arnauld aussi publique que le livre abominable où il est

* Cf. Supplém, aux Nouv, ccclcs., du 29 octobre 1748, p. 175.

(( si indignement calomnié ? » Voilà ce que pensait le parti janséniste de la réparation obtenue par l'abbé de Pomponne.

Voici comment ses chefs agissaient quand ils étaient animés de l'esprit du grand Arnauld. — Lorsque l'évèque d'Auxerre avait vu le petit-neveu de son héros battre en retraite devant un seul Jésuite, renfermant son dédain en lui-même, il s'était précipité seul contre tous les Jésuites à la fois ; et pour attaquer le corps sur lequel d'après la logique constante du parti il voulait faire tomber le blâme mérité par un de ses membres, il avait choisi le premier prétexte qui s'était offert, un mandement sur l'usage des œufs durant le carême de l'année 1750 l. Dans ce mandement, il se posait cette question : « D'où vient « donc que nos disputes ne finissent point?» Et il répondait : « Gela vient surtout d'une société d'hommes a dans l'Église qui ne voudr oient les voir finies que par « l'établissement paisible des nouveautés profanes et des « erreurs pernicieuses qu'ils ont introduites et qu'ils en- « seignent ; et par la proscription d'une doctrine toujours a révérée dans l'Église, et de vérités très importantes « appuyées sur le fondement inébranlable de l'Écriture « et de la tradition... Avec de tels hommes, et à de telles a conditions, il est impossible d'avoir une paix solide et « durable ; parceque la paix véritable ne peut être fondée « que sur la vérité 2. »

Cette attaque ne pouvait rester sans réponse. Le chef et l'antagoniste de M. Caylus, qui avait hésité à soutenir un Jésuite seul, descendit plus vaillamment dans la lice

1 C'est le n° 37 du recueil de M. Delan, Appendice, note R.

2 Ibidt, p. 30, § xxxi.

pour les soutenir tous. Le métropolitain écrit au suiïragant : « C'est une injure que vous nous faites à nous tous « que l'invective violente que vous faites [ceci est le style « d'un membre de l'Académie française], contre une so- « ciété qui, sous nos ordres, rend des services utiles aux « peuples qui nous sont confiés. . . Par ce seul trait vous « faites du Saint-Siège et de tous les évoques du monde « des prévaricateurs ou par indolence, ou par malice gnité...1» A ces reproches assez vifs succèdent bientôt, sous la plume toujours un peu hésitante du prélat, de tendres prières. Il ne croit pas, lui, que la paix soit incompatible avec l'existence de la Société de Jésus, et il dit à son subordonné : «Tout supérieur que nous sommes, a prosterné à vos genoux, nous vous la demandons cette « paix au nom de Jésus-Christ, notre père et notre juge ; « notre père en ce jour pour réunir à la famille l'enfant a qui s'en est égaré, et bientôt peut-être notre juge 2 ! »

« Relevez-vous, Monseigneur, lui répond l'évoque « d'Auxerre, car je ne dois pas laisser à mes genoux mon « métropolitain et mon supérieur; une posture si humia liante ne vous convient pas. . . 11 vous étoit réservé de « fouler aux pieds toutes les bienséances, de me calomnier, « de m' outrager, sans que j'y aye donné lieu et de vous « prosterner à mes genoux pour me comparer à l'enfant a prodigue... Quand vous parlez ainsi, on croit entendre, « non un archevêque qui écrit à l'ancien de sa pro- « vince et du royaume, mais un Jésuite en colère qui se « lâche,, sous un nom respectable, pour exhaler sa bile*.»

Ce langage à coup sûr est plus grossier qu'il n'est

1 Dettey, Vie de Caylus, t. il, p. 319.

2 lbid., p. 322.

3 lbid.

apostolique ; mais dans sa brutale véhémence n'appartient-il point à l'école qui démontrait géométriquement la manière de dire des injures l plutôt qu'à celle où l'on suppliait le roi d'anéantir Port-Royal dans le souvenir de la famille Arnauld, et de ne laisser subsister pour celle-ci aucun vestige de son dernier triomphe ? — Triomphe éphémère qui du huis-clos était passé sans transition sous les fourches caudines ! Triomphe flétrissant qui avait amené un vieillard septuagénaire à voir renouveler, par le conseil dont il était doyen, et consigner dans un arrêt, en présence du roi, cette censure presque oubliée de la Sorbonne contre son grand-oncle, à laquelle dans sa jeunesse il avait dû éviter de souscrire pour échapper au déshonneur2. — Et cependant cette épreuve n'était ni la dernière ni la plus humiliante de celles que la fortune réservait à son triste courage.

Tout le temps qu'avait vécu son frère aîné, c'était à celui-ci que l'abbé de Pomponne avait laissé le soin d'oublier pendant quinze ans dans un caveau les restes exhumés de leur famille, puis de les enfouir entre quelques planches, avec des inscriptions de parchemin 3. Maintenant que ce frère était mort, c'était à l'abbé luimême qu'il eût surtout appartenu de prendre quelques mesures plus efficaces pour la conservation de cet illustre dépôt. « On avoit pensé dès 1725, dit Guilbert avec son

1 Voir plus haut, t. ir, p. 161, n. 2. — L'évêque d'Auxerre n'était pas d'ailleurs le seul prélat janséniste chez qui les démonstrations du grand Arnauld eussent produit la conviction, et entraîné la pratique. L'évêque de Montpellier ne parlait jamais des ennemis du Jansénisme autrement qu'en les désignant comme de puants Moiinistes. (Collet, Lettres critiq. sur différ. points d'hist.j p. 3.)

1 Voir plus haut, t. n, p. 235.

3 Voir plus haut, t. ir, p. 232.

« exactitude janséniste x, que cette bière de chêne et (( ces étiquettes de parchemin ne pourroient résister à « l'humidité d'une chapelle souterraine, surtout étant « enfermées dans la terre ou le sable. Il fallut se con- « tenter alors de ce que M. de Pomponne voulut faire, « sauf à réparer un jour ce qu'on voyoit être mal fait. » Dans cette prévision, on avait pris et soigneusement conservé le plan de la bière et de la place qu'y occupait chacune des précieuses dépouilles 2.

Vingt-trois ans s'étaient écoulés [i 725-1748]. La veuve du marquis de Pomponne, Constance de Harville, existait encore 5, mais elle était âgée de soixante-seize ans ; sa fille unique, Constance-Emilie, qui avait dû porter la terre de Palaiseau au marquis de Gamache, était morte [19 mars 17Zi5] 4, et le curé de Palaiseau, si favorable aux idées jansénistes, était atteint d'une maladie mortelle 5. Les conjonctures prévues jadis par le ministre Le Blanc 6 étaient sur le point de se rencontrer, et personne n'y avait pourvu. Cependant, dit Guilbert7, « quelce ques personnes de piété étoient toujours inquiètes sur u cet article, et pressoient pour qu'on mît ce précieux (( dépôt plus sûrement. » Mais on avait attendu sans doute jusqu'au dernier moment que la famille Arnauld, près de qui devaient avoir lieu ces instances, prît l'initiative. Vaine attente ! « Cette translation, poursuit Guil-

1 Mcm, chronol., t. vi, p. 295.

2 Ibid.,]). 296.

3 Elle ne mourut que le l\ juillet 1756. (Journal de Verdun, août 1756, , 458.)

4 Journal de Verdun, mai 17/j5, p. 399.

5 Guilbert, Mèm. c/iron., t. vi, p. 295.

6 Voir plus haut, t. n, p, 232.

1 Mém. chronol,, ibid.

27 h LES PETITS -FILS n'ARNAULD D'âNDILLY.

« bert *, constituoit en frais; peu de personnes eussent (( voulu faire les dépenses convenables. Un gentilhomme u vivement animé de l'esprit de religion [qui n'avait ce probablement ni bénéfices de trente mille livres de « rente, ni fantaisie de quatre cent mille livres] , sans (( s'embarrasser de cet obstacle, ne pensa qu'à l'exécu- « tion d'un projet [trop] longtemps différé.... Tout étant a disposé, il procéda avec recueillement et respect, mais (( sans aucune autre cérémonie, à cette œuvre de piété. » Le samedi 20 juillet 1748, après qu'un sarcophage de pierre eut été mystérieusement descendu dans les cryptes de Palaiseau, après que le bedeau et quatre prêtres s'y furent réunis, le gentilhomme y entra suivi de quelques ouvriers2, et les portes durent se refermer. L'un des assistants tenait une plume pour dresser procès-verbal de ce qui allait s'accomplir 3.

Ce procès-verbal dont Guilbert avait eu communication, mais dont il n'avait publié le texte qu'en y supprimant par prudence les noms du gentilhomme jusqu'à cette heure inconnu et de ses pieux complices, nous l'avons retrouvé, sur l'indication de notre collègue, M. le comte de L'Escalopier, entre les mains si riches et si libérales de M. Feuillet de Gonches, qui a bien voulu nous le communiquer. En voici la copie :

« Aujourd'hui est comparu pardevant les conseillers a du roy, notaires à Paris, soussignés, messire Gabrielce Etienne Rioult de Curzay 4, chevallier, seigneur de

1 Mêm, chron., t. VI, p. 295.

2 Ibid.

3 Ibid., p. 297.

4 La Chesnayc Desbois, Dict. de la noblesse, et le P. Anselme, Génial., v° Curzay.

(( Curzay, Forzon, Boismétais, La Roche et autres lieux, a demeurant à Paris, rue des Fossés-de-1' Estrapade, pa- « roisse Saint-Etienne-du-Mont ; lequel a apporté à De- « langlard, notaire, l'un des soussignés, l'original en « parchemin d'un procès-verbal en forme de certifficat ce du changement de la caisse où étoient renfermées « différentes reliques en l'église de Palaiseau, en datte « du 20 juillet 1748, contrôlé à Paris par Lacroix, le 19 (( avril dernier ; requérant ledit Delanglard de le garder (( au rang de ses minuttes, pour lui en délivrer les exce péditions nécessaires, dont acte après qu'il a été dudit c< sieur de Curzay signé et paraffé en présence des noct taires soussignés. Fait et passé à Paris, es études, l'an c< 17/i9, le 2 may. Et a signé la minutte des présentes, « demeurée audit maître Delanglard.

ce Ensuit la teneur dudit certificat.

ce Nous soussignés certiffions à qui il appartiendra que ce le samedi vingtième juillet 1748, par respect pour les c< saintes reliques de Port-Royal enfermées dans la chace pelle basse de l'église de Palaiseau, et pour la conser- « vation d'icelles; lesdites reliques, ayant été tirées de la ce caisse et grande boëte de bois presqu' entièrement ce pourie où elles étoient déposées, ont été remises dans le ce même ordre, et en observant les mêmes numéros, dans ce des boëtes de plomb chargées chacune d'une étiquette c< de cuivre sur laquelle a été gravée la même inscription c< que portoit la précédente étiquette de parchemin l ; le ce tout renfermé dans une grande auge de pierre enfoncée ce en terre au même lieu et en la même place où étoit

* « Les étiquettes de parchemin étoient si gâtées par l'humidité qu'on n'en « put lire qu'une seule. » (Guilbert, Mém. chronol,, t. vi, p. 296.)

cy-devant la susdite caisse de bois ; après quoi ladite auge a été couverte d'une dalle de pierre pardessus laquelle a été remis l'ancien carreau de ladite chapelle au même état où il étoit auparavant. En foy de quoi ( nous avons signé le présent acte, et fait double. — Signé Dumont, prêtre chanoine dePalaiseau ; De Guerville, chapelain de Palaiseau ; N. Levasseur, chanoine et chapelain de Palaiseau ; Blacourt, ancien domestique de M. l'abbé Lambert, prieur de Palaiseau ; Pierre- Alexandre Danjan, architecte, comme ayant conduit le susdit ouvrage ; François Leclair, masson, qui a fait ledit ouvrage ; Etienne Plet, bedeau de ladite paroisse ; Bance, prêtre doyen des chanoines, et vicaire. « A côté est écrit : Controllé à Paris le 19 avril 17£9. Reçu 12 s. Signé Lacroix. Au dos est encore écrit : Signé et paraffé au désir de l'acte de dépôt passé devant les notaires soussignés cejourd'huy 2 may 17A9. Signé Rioult de Curzay.

u Est l'original des présentes demeuré annexé à la minute de l'acte de dépôt dont expédition est cy-dessus et de l'autre part, le tout demeuré audit maître Delanglard, notaire. — En marge: Scelé ledit jour, xvi s. — Signé Duchêne (?) , Delanglard. »

Ainsi, un pauvre gentilhomme que la découverte de son nom laisse tout .aussi inconnu que le silence de Guilbert, quelques prêtres ignorés comme lui, un architecte, un maçon, un ancien valet et le bedeau de la paroisse, voilà le dernier cortège de ces noms qui ont ému le siècle de Louis XIV et dont les héritiers resplendissent à la cour de Louis XV ! C'est pour ceux-là seulement à qui elles ne sont rien que les dépouilles de la famille Arnauld deviennent de saintes reliques. A moins que derrière ces

personnages obscurs on ne soupçonne quelque bras plus puissant qui les fait agir; un courtisan qui, pour en finir avec d'incommodes aïeux, vient, fidèle à ses habitudes, sceller leur dernière tombe incognito, sous la responsabilité du pauvre gentilhomme? Mais, si cela est, que penser du courage, et, si cela n'est pas, que penser du cœur de l'abbé de Pomponne? — Pour l'avoir été moins spontanément, ne. finit-il point par être plus honteusement servile que son frère ?

Celui-ci n'avait plongé dans l'oubli que des cendres ; celui-là n'avait ravivé la mémoire des siens que pour la laisser plus profondément flétrir. L'un s'était laissé remontrer son devoir par un ministre, puis il l'avait accompli sinon tout entier, du moins en personne; l'autre s'était laissé devancer ou représenter par un bedeau. — Le premier, après tout, n'était pas théologien; le Jansénisme n'était dans sa vie que ce qu'y avait été son ambassade, un accident dû à ses antécédents de famille. En le défendant il 'eût encore accompli une mission extraordinaire. Et puis sa carrière était entravée, et lorsqu'il cherchait à en tourner les obstacles il avait deux fils presque adolescents dont il ne prévoyait pas la mort prochaine1. — Mais l'abbé de Pomponne, qu'avait-il donc à redouter ? lui le dernier des siens ! lui au comble des honneurs ! lui prêt à descendre dans la tombe ! — Docteur en droit comme son bisaïeul Antoine, conseiller d'état comme l'avait été d'Andilly, son aïeul, ambassadeur comme l'avait été son père le marquis de Pomponne, prélat plus riche, sinon de même ordre, que l'évêque d'Angers, prêtre ainsi que le grand Arnauld, commandeur

* Voir plus huât, t. n, p. 217, n. 6, cl p. 229, n. 3.

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