‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 10 sur 28 · NICOLAS- SIMON, DEUXIÈME MARQUIS DE POMPONNE · texte numérisé non relu

NICOLAS- SIMON, DEUXIÈME MARQUIS DE POMPONNE

Dans cette nouvelle génération, les affections de d' Andilly avaient coïncidé avec les droits de primogéniture ; elles reposaient de préférence sur l'aîné de ses petitsenfants, sans avoir cette fois pour les autres rien d'exclusif. Car soit que la fermeté du jugement eût décliné chez lui avec les années, soit plutôt qu'il se laissât entraîner à cette tendresse indulgente de tous les aïeux pour cette partie d'eux-mêmes dans laquelle ils bravent de plus loin la mort, jamais il n'avait rêvé pour sa famille de plus dignes héritiers que ses petits-fils ; mais parmi ses petits- fils aucun n'approchait de celui dont il devait diriger le plus longtemps l'éducation. « L'une des « principales choses à quoi je m'occupe maintenant , « écrivait-il à sa fille Angélique, religieuse de Port-Roy al, « c'est de tâcher de bien élever notre petit, dont il n'y a u point d'espérance que l'on n'ait sujet de concevoir, u tant il a plu à Dieu lui donner d'esprit, de jugement, a de mémoire et de docilité. Adieu, ma très chère fille ;

« je ne finirois point si je me croyois 1. » Malheureusement le pronostic du vieillard enthousiaste fut loin de se réaliser. Celui de ses petits-fils qu'il préférait en fut le moins capable. Enfant, la tendresse vaniteuse de son aïeul lui avait créé des qualités ; adolescent, le crédit de son père lui valut des charges. Abandonné à lui-même dans l'âge mûr, il ne sut ni prolonger l'illusion, ni soutenir sa fortune.

ARTICLE 1er.

Fortune empruntée du Marquis.

iNicolas-Simon était né dans le mois de mai 1662 2, durant la première disgrâce de son père. A dix-neuf ans, pendant la seconde* il entra comme lieutenant dans le régiment du roi [1681] 3. — Dix-huit mois après [7 janvier 1683] , il y obtint une compagnie, à la tête de laquelle il figura au siège de Courtray [1683], et dans l'armée de Flandre, qui couvrit le siège de Luxembourg [1684] 4. — La disgrâce de son père durait encore ; mais celui-ci avait à la cour d'excellents amis et la chance d'un rappel. Dix-huit autres mois écoulés, le jeune capitaine fut colonel d'un des régiments d'infanterie que le roi venait de former [h septembre 1684]. C'était celui d'Hainault5. — 11 le commanda pendant huit années [1684-1692] avec

1 Le Clerc, Vies édif. de P. li., t. i, p. 360, lettre du 23 janvier 1668.

2 Cf. Lettre médite du 28 octobre 1662, et OEuvres du doct. Arnauld, t. i, p. 297, lettre cxxxix, du 18 mai 1662. D'après cette dernière lettre il semble que Nicolas-Simon est né le 17 mai et qu'il a été baptisé le 18.

3 Pinard, Chronul. hist. milit., i. vm, p. 68. ■' lbid.

5 lbid.; Gazette de France du 9 septembre 168/i, p. 588; Mer cuve galant, septembre 1684, p. 232.

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quelque distinction, surtout dans les guerres d'Italie, où son parent le marquis de Feuquières sut le mettre en relief lors de cette attaque de Saluées par laquelle s'engagea la bataille de Staffarde [17 août 1690] K — Il obtint ensuite un nouveau brevet, celui d'un second régiment d'infanterie, du régiment d'Artois2 [8 septembre 1692]. Son père venait alors de rentrer aux affaires. — Le 31 mars 1693, il fut créé brigadier 5, et se trouva le 28 juillet suivant à la bataille de Nerwinde4, dont il fit une relation qui se trouve parmi nos papiers. Vers la même époque, il écrivit un mémoire sur la situation des affaires d'Italie après la Marsaille [4 octobre \ 693], mémoire qui fait également partie de notre collection. — Mais soit que les occasions ne se fussent point offertes, soit qu'il n'eût point su les saisir, il n'illustra pas plus le grade de brigadier qu'il n'avait illustré celui de colonel. Il se retira du service 5 après y avoir passé un peu plus de quinze années [1697], et sans en rapporter autre chose que des grades.

Depuis trois ans déjà il avait épousé Constance de Harville de Palaiseau [1694] 6 ; et depuis un an le marquis de Torcy, en épousant sa sœur, avait allié la fortune des Colbert à celle des Arnauld 7 ; le 10 mars 1697 il fut

1 De Quiucy, Hist. milit. du régne de Louis XIV, t. n, p. 296. — Cf. Eloge de l'abbé de Pomponne, par Dacier ; Mém. de l'acad, des Inscript., t. xxvn, p. 254.

2 Pinard, Chronol. hist. milit. , t. vin, p. 69.

s Gazette du 4 avril 1693, p. 168. Dans cette promotion, les parents et les amis de la famille Arnauld ne furent point oubliés. Le marquis de Feuquières, les marquis de Vins et de Bartillat furent créés lieulenants-généraux.

4 Pinard, Chronol. hist. milit., t. vin, p. 69.

5 Ibid.

6 Voir plus haut, t. u, p. 217, n. 5. — Cf. OEuvrcs dudoct, Arnauld, t. m, p. 750, lettre mxix, du o mars 169/j.

7 Voir plus haut, t. n, p. 125.

nommé lieutenant du roi au gouvernement de File de France l. Ses nouvelles fonctions et sa trente-cinquième année qu'il avait atteinte permettaient à son père de lui ouvrir enfin la carrière à laquelle il l'avait toujours destiné, celle de la diplomatie. Le moment d'ailleurs était choisi avec ce parfait sentiment de l'opportunité qui distinguait le marquis de Pomponne. C'était celui où s'élaborait entre tous les cabinets de l'Europe le démembrement de la monarchie espagnole. Un premier traité de partage avait été signé à La Haye le 11 octobre 1698. Mais le 6 février suivant le prince électoral de Bavière, auquel étaient dévolus les royaumes de la péninsule hispanique, expira avant d'avoir atteint sa huitième année. Le secrétaire d'état aux affaires étrangères fit désigner son fils aîné pour une mission extraordinaire 2 où il s'agissait d'aller complimenter au nom du roi l'électeur de Bavière, alors gouverneur des Pays-Bas espagnols. La tâche n'était pas si ardue qu'elle fût au dessus de la capacité de Nicolas-Simon. Aussi s'en acquitta-t-il avec convenance, comme le prouvent tous les documents relatifs à cette ambassade que renferme notre dépôt. Parmi ces documents se rencontre d'ailleurs une lettre de son père qui atteste toute la sollicitude avec laquelle le marquis de Pomponne et Torcy, gendre et collègue de ce dernier, avaient préparé et surveillaient ce succès de famille.

a A Versailles le 16 mars 1699. — J'avois receu, mon <( filz, il y a deux jours, vostre lettre du 10. Celle du 13 « me l'a esté [remise?] aujourd'huy. Monsieur de Torcy «et vostre frère [l'abbé de Pomponne] l'emportent à

» Pinard, Chron, hist. milit, p. 69 ; Journal de Verdun, mai 1737, p. 400. 2 Pinard, ibid., p. 69.

Marly pour leur curiosité seulement, car ce ne sera qu'aprez avoir receu vostre lettre que le roy sera informé de ce que vous avez fait à Brusselles. Sa Majesté a esté seulement instruitte de vostre arrivée par la première lettre que vous avez escritte à Monsieur de Torcy. — J'ay veu avec plaisir le conte que vous nous rendez de l'audiance que vous avez eue de Monsieur l'électeur de Bavière. Nous apprendrons bientost celle que vous aurez eu de Madame l'électrice. Vous ne devez pas ménager quelques jours plus ou moins pour rendre touttes les visites que vous avez receues, et pour profiter de l'honneur que Monsieur l'électeur vous a fait de vouloir que vous le suiviez à la chasse. Dans un voiage tel que le vostre, il faut se presser de porter le compliment ; celuy dont on est chargé en revenant ne demande pas tant de diligence. Ainsy vous pouvez prendre tout le temps qui vous est nécessaire pour vous acquitter de toutz vos devoirs. — Je ne doutte point que vous n'ayez prévenu ce que j'aurois peu vous mander de ma respectueuse recognoissance de l'honneur que Son Altesse Electorale m'a fait de vous parler de moy. Son envoie fait fort bien sa cour icy. Le Roy luy a encores parlé longtemps aujourd'huy à son disner. Sa Majesté l'avoit fait de mesme il y a quelques jours à un autre1. »

1 Voici la fin de cette lettre : « Il n'y a rien icy de nouveau depuis vostre « départ, sy ce n'est le pauvre Racine que je crois mort à ceste heure ; on « n'en espéroit rien ce matin. — M. le conte d'Auvergne part pour son ma- 6 riage en Hollande. Mlle sa fille est entrée dans les Carmélites. — Adieu, a mon filz ; nous avons icy vostre femme depuis vostre départ. Je voudrois « qu'elle y fust aussy contente de la fortune des as noirs que nous le « sommes de l'y avoir. Vostre mère vous embrasse et est toujours pour son « rhume au rnesuie estât que vous l'avez laissée. »

Le nouveau diplomate, ainsi renseigné, prévenu, conseillé, fit son compliment avec tout le succès possible. Malheureusement son père, qui avait si bien saisi l'àpropos de son début, si bien proportionné le début à ses forces, s'était fait illusion sur un seul point. Il avait compté sans doute sur une de ces longévités dont l'exemple était fréquent dans sa famille l. Il n'atteignit que sa quatre-vingt-unième année, et mourut six mois après la mission extraordinaire de son fils. Celui-ci n'avait alors que trente-sept ans [1662-1699] ; il devait en vivre le double [1662-1737] : mais la mort de son père coupa court à sa fortune. Depuis lors pas un emploi, pas une dignité, pas même une distinction ne vinrent compléter le brillant avenir que d'Andilly avait espéré, que Pomponne avait ébauché pour Nicolas-Simon 2. Et cependant son beau-frère, le marquis de Torcy, conserva le portefeuille des affaires étrangères tout le temps que vécut Louis XIV 5 ; et son frère, l'abbé de Pomponne, fut luimême, comme nous le dirons bientôt, chargé d'une ambassade à Venise.

1 Michel, l'aïeul de celui des Arnauld qui s'était établi à la cour, avait vécu cent quatre ans. (Mém. de d'Andilly, part, i, p. 3.) D'Andilly avait vécu quatre-vingt-cinq ans, de 1589 à 1674 (et non pas quatre-vingt-neuf, comme le dit Du Fossé, il/e'm., p. 351. — Cf. Nécrol. de P. P., p. 382; Guilbert, Mém. chron., t. vi, p. 292). Le docteur Arnauld vécut quatrevingt-trois ans, de 1612 à 1694. (Nccrol. de P. R., p. 314, et toutes les Vies de cet homme célèbre.] L'évêque d'Angers vécut quatre-vingt-quinze ans, de 1597 à 1692 (Mèm. de la M. Angélique, généal. p. xm), etc.

2 « L'aîné des fils de M. de Pomponne, épais, extraordinaire, avare, « obscur, quitta le service, devint apoplectique, et fut toute sa vie compté « pour rien, jusque dans sa famille. » (Mém. de Saint-Simon, t. îv, p. 169.)

z A la mort de Louis XIV si Torcy se démit de sa charge de secrétaire d'état (Mém. de Saint-Simon, t. xxv, p. 115), il conserva la direction des postes, la pension de ministre d'état, une place dans le conseil de régence et une grande influence. ( Mém. de Saint-Simon, ibid., p. 86 ; t. xxvi, p. 18; t, xxxin, p. 178, etc.)

ARTICLE II

Le Marquis au naturel.

Ce n'était pas toutefois que le nouveau marquis de Pomponne omît rien de ce qu'il fallait pour réussir à la cour. Il fit même dans ce but beaucoup plus que n'eût fait son père, beaucoup plus surtout que n'eût fait son aïeul. Jusqu'alors l'esprit de tous deux avait semblé diriger sa conduite. D'Andilly eût été satisfait de son ambition ; sa prudence n'était autre que celle de Pomponne. Mais dans la seconde période d'une existence désormais sans guide, il inclina de préférence vers les traditions paternelles. Il le fit sans mesure, comme peut-être aussi sans calcul. Sa prudence devint lâche ; sa fortune n'en recueillit aucun profit.

Port-Royal-des-Champs succombait alors [1709] sous une dernière persécution. La violence en avait dispersé les derniers habitants et confisqué les biens l. Il n'y restait plus que la population souterraine des morts et des bâtiments vides. Louis XIV avait secrètement résolu de disperser aussi les morts et d'anéantir les édifices. Il commença par ceux-ci2. Une bande de démolisseurs envahit et profana le pieux asile 3. Les cloîtres s'écrou-

1 Voir entre autres ouvrages Hist. abrég. de la dern. persécut. de P. /?. [par l'abbé Pinauld]; Mém. [de Fouillou] sur la destruction de P. R. ; le ve volume du Nécrologe de Cerveau ; les trois derniers de Guilbert, Mém. chron. ; les deux derniers de D. Clémencet, Hist, de P. R., etc.

2 Arrêt du conseil d'état, du 22 janvier 1710. (Guilbert, Mém. chron., t. vi, p. 262; Cerveau, Nécrol., t. v, p. 172; Pinauld, Hist abrég., t. ir, p. 385.)

3 Guilbert, Mém, chron., t. vi, p. 267.

228 LES PETITS-FILS D'ARNAl'LD D'ANDILLY.

lèrent sur les tombes qu'on leur avait confiées l. Les décombres recouvrirent de leurs débris ceux des cimetières 2 ; et les amis de Port-Royal en conçurent un dernier espoir. Les ruines devaient protéger les morts ; le saint édifice, en se renversant sur leurs cendres, les abritait d'un dernier rempart. Trois mille cadavres à peu près échapperaient sans doute ainsi à la profanation 3. Et puis parmi ces dépouilles il y en avait de royales 4 dont la présence était une autre garantie pour les dépouilles illustres qui elles-mêmes protégeaient 5 les sépultures vulgaires. Qui donc oserait rompre cette association de la mort ? Louis XIV viendrait-il le premier violer le tombeau de la sœur du grand Condé ou de la princesse de Conti? S'il ne donnait l'exemple, qui le donnerait? Et cependant pour que l'œuvre de destruction atteignît son but elle devait être complète.

Elle le fut; mais ce n'est pas Louis XIV qui en avait donné le signal. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris et confident du roi, avisa parmi les courtisans celui dont les antécédents et le caractère se prêteraient le mieux à cette démarche0. Il n'en trouva pas de plus propre que le marquis de Pomponne. — C'était sa famille qui avait créé Port-Royal; nul ne pouvait servir plus efïicacement à le détruire. — Bientôt le marquis remit au cardinal- archevêque un placet dans lequel il demandait

» Guilbert, Mèm. chron.> t. m, p. 2C8 et 27 'j.

2 Id., ibid., p. 268.

3 Jd.,ibid.,\\ 278.

A NècroL de P. II., p. 159, 231, 65, 438.

5 [Enlever ces dépouilles illustres] « c'étoit les séparer de beaucoup « d'autres moins recomuiandables aux yeux des hommes, que Ton exposoit « par conséquent à une plus facile profanation. » (Guilbert, ibid., p. 284.)

6 Guilbert, ibid.,?. 280.

au roi « de transporter soit à Saint-Merry de Paris, où étoit a la sépulture de ses ancêtres, soit à Pomponne, les corps « de ses parens qui avoient été ensevelis à Port-Royal, « afin que sa postérité perdît la mémoire qu'ils avoient « été enterrés dans un lieu qui avait eu le malheur de « déplaire à Sa Majesté l. » Dans sa vie de courtisan le cardinal de Noailles avait dû être témoin d'assez de lâchetés pour qu'elles le laissassent désormais impassible. Celle-ci le fit sourire 2. — Le petit-fils de d'Àndilly , le petitneveu du grand Arnauld demandant que leur postérité oubliât le nom de Port-Royal! — La Providence indignée fit plus. Pour mieux supprimer le souvenir, elle supprima la postérité. 3

Louis XIV, de son côté, seconda autant qu'il était en lui l'oubli dans lequel le marquis de Pomponne voulait plonger ses aïeux. Il leur interdit la sépulture de leur famille à Paris, et relégua leurs cendres à Pomponne, où il ne se trouvait pas même un caveau pour les recevoir 4.

* Guilbert, Mém. c/tron., t. vi, p. 280 ; D. Cléraencet, de Hist. P. R., t. x, p. 12.

2 « Cette flatterie fut jugée par le cardinal un moyen excellent pour « réussir, et mérita même son rire. » (Guilbert, ibid., p. 280.)

3 « Ce marquis [de Pomponne] racontoit avec complaisance ce tour de « subtilité ou d'adresse, employé pour obtenir l'effet de sa demande. Ses « amis gémissoient sur celte basse flatterie ; et tout à coup, ou plutôt onze « mois après, Dieu retira le jeune comte de Pomponne, fds aîné de ce mar- «« quis, et [dix-huit mois après] le chevalier de Pomponne. Il ne resla « d'autre postérité à ce marquis qu'une seule fille... » (Guilbert, ibid., p. 28/j. Cf. p. 283.) — Il n'est ici question que de la branche des Arnauld d'Auvergne, transportée à Paris dans le seizième siècle. Le tronc d'où était sortie cette branche, les Arnauld de Provence subsistent encore ; et nous sommes heureux de compter au nombre de nos amis l'un de leurs plus dignes représentants, M. le chevalier d'Arnauld, intendant de la 13e division militaire.

4 « Le roi ne fut que peu louché de la flatterie du marquis, et eut peine « a accorder cette permission [le bon Guilbert s'y est laissé tromper; voir

il. 16

On les déposa provisoirement sur des tréteaux, au fond des cryptes de Palaiseau. l

Cependant les tombes de Port-Royal n'étaient plus inviolables. Après celles des Arnauld, on ouvrit celles de madame de Longueville et de madame de Gonti 2; puis, à quelques jours de distance, celles de Le Maistre, de Sacy, de Racine et de tous ceux dont le nom rayonnait à travers les décombres 3. Puis vint le tour des morts vulgaires, des solitaires inconnus, des religieuses sans nom, des humbles serviteurs de l'abbaye [janvier 1712] 4. Alors ce fut un affreux assaut de profanations entre les fossoyeurs ivres 5 et les chiens du canton G. Ceux-là volaient leurs derniers linceuls aux cadavres que la

« ce qu'il dit lui-même, ibid., p. 299] dont la demande mérita cependant <■ les louanges de sa majesté. Le transport à Saint-Merry fut rejette comme « ne pouvant se faire assez secrètement... Ne forte tumultus fieret in populo. u Pomponne fut le lieu destiné pour ces sépultures, et la chapelle basse ou sou- " terraine des seigneurs de Palaiseau pour celui du dépôt, en attendant la « construction d'un caveau dans l'église de Pomponne. » (Guilbert, Mém. chron.y t. vi, p. 280.) — Sur la punition du roi et de ceux qui avaient participé à la destruction de Port-Royal, voir Guilbert (ibid., t. vu, p. 139, 164 ; Besoigne, Hist, de P. R., t. m, p. 222 ; D. Clémencet, Hist. de P. R., t. x, p. 36 ; le Recueil in-I2, p. 535.)

1 Guilbert, ibid., t. vi, p. 284.

2 D. Clémencet, Hist. de P. R., t. x, p. 17; l'abbé d'Ettemarre, Gémissent., etc., avertiss. du troisième gémiss., p. 104 ; Guilbert, ibid., I. vu, p. 406.

3 Guilbert, ibid., t. vu, p. 103.

4 Guilbert, ibid., t. vu, p. 133. — Cf. p. 84, et Pinauld, Hist. abrég. de la dernière persécut. de P. R., t. n, p. 392.

5 f< Les ouvriers chargez de l'exécution n'étoient guères en état d'écouter u ni la nature ni la raison, étant presque abbrutis par les excès de vin. » (L'abbé d'Ettemarre, IIIe Gémissent., p. 106.) « Ces ouvriers buvoient, « rioient, chantoienl et se mocquoient de ces personnes qu'ils trouvoient « ainsi en chair. » (Relation du 2 février 1712, Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. iv, p. 59.)

6 L'abbé d'Ettemarre, IIIe Gémissem., p. 105 ; Pinauld, Hist, abrég., t. n, p. 401 ; Giulbert, ibid., t. vu, p. 87-91.

tombe avait respectés1, et rendaient la mort impudique2; ceux-ci se disputaient les lambeaux de chair à demi consumés 3. Les uns, à travers un épouvantable ouragan qui déracinait les derniers arbres plantés par d'Àndilly4, hachaient à coups de bêche les membres raidis qui ne se ployaient pas au tombereau commun $ ;

1 k J'ai sçu que Ton avoit trouvé le corps du frère Laisné si entier, que « l'ouvrier qui le déterroit défit le drap dans lequel il étoit enseveli; puis, « ayant vu que la chemise étoit aussi très bonne, il dépouilla et laissa nud « ce corps, et emporta ce linge pour son usage... Les délerreurs le recon- « noissant, malgré leur yvresse, s'écrièrent : « Ah I te voilà donc, Laisné... î » (Guilbert, Mém. chron., t. vu, p. 89 et 94.)

2 a Ils entendirent ces hommes dire les sotises les plus infâmes à

« l'occasion de membres nuds qu'ils trouvoient.... L'indécence étoit portée « si loin qu'un viel habitant de Magny, encore vivant en 175/|, qui, étant « jeune dans le temps de cette exhumation avoit élé forcé d'y travailler, « déclaroit publiquement son horreur en disant que, s'il avoit voulu, il auroit « appris l'anatomie ; expressions qui ne désignent que trop la situation où « l'on laissoit des corps de filles exhumés et sans linceuil, ou qui étoient à « demi pourris.» (Guilbert, ibid., p. 87 et 89. — Cf. Le Clerc, Vies édif. de P.R.,t. îv, p. 59.)

3 « Ce qu'il y avoit de plus horrible, c'est qu'il y avoit des chiens (Le « Clerc, Vies édif,, t. iv, p. 59 ; dix chiens) dans l'église, occupés à manger <( les chairs qui restoient encore à ces membres séparés des corps ; et per- « sonne ne s'avisoit de les chasser... » (Guilbert, ibid., t. vu, p. 87.)

4 « C'étoit le jour de l'homme, mais non celui du Seigneur. Un ouragan « violent et furieux se fit sentir ce même jour par toute la France, et laissa « en tous lieux des marques de son passage... Les ravages furent si grands « à Port-Royal même, quoique [il fût situé] dans un fond, que tous les tf arbres fruitiers en furent arrachés. » (Guilbert, ibid., t. vu, p. 133.)

5 « On les met dans un tombereau, et, afin d'épargner les voitures, on « les charge tant qu'on peut. Ce qui est cause qu'à chaque cahot il tombe « dans le chemin quelquefois une tête, un bras ou un pied ; ce que les pas- « sans ramassent et enterrent sur le bord du chemin... » (Guilbert, ibid., t. vu, p. 88.) « Les fossoyeurs hachoient les corps... pour les faire tenir « dans des mannequins ou paniers..., sauf à laisser pendre un bras, une «jambe ou une tête... » {Ibid., p. 92.) « Les fossoieurs ne prennent pas « seulement la peine de lever un corps entier quand ils le trouvent, mais « ils le hachent à coups de bêche. » ( L'abbé d'Eltemarre, IIIe Gémissent., p. 105.)

les autres en recueillaient une affreuse curée d'entrailles '.

Nous avons dit que le marquis de Pomponne ne recueillit rien de sa complaisance ; et cependant il la porta jusqu'aux dernières limites. Tout le temps que vécut Louis XIV, les restes de sa famille demeurèrent sur leurs tréteaux, et le caveau qu'on lui avait permis ne s'ouvrit point à Pomponne. Peut-être aussi craignait-il d'introduire dans sa maison de plaisance des ombres vengeresses; car, dix ans après la mort du destructeur de Port- Royal, ceux qui en avaient fait la gloire gisaient toujours au fond des cryptes de Palaiseau 2. Il fallut qu'un visiteur étranger, auquel le marquis de Pomponne en avait ménagé le spectacle, lui fit observer que ces illustres débris couraient le risque d'être dispersés, ou même profanés, si une mutation remettait l'église de Palaiseau aux mains de quelque fauteur du Molinisme s. L'auteur de cette réflexion était l'un des secrétaires d'état de Louis XV, Le Blanc, ministre de la guerre. L'ancien brigadier, à qui elle n'était pas venue sans doute depuis quinze ans, la trouva judicieuse. Elle ensevelissait à la fois ses remords et ses hontes, et lui épargnait un caveau. 11 n'en économisa pas moins sur les bières, qu'il

1 « M. Blondel avance, dans son supplément manuscrit au Nécrologe de « Port-Royal, que les ouvriers dépouillèrent le corps d'un prêtre [inconnu], « le traînèrent par les pieds le long de l'église, jusqu'au monceau où étoient « les corps; que là, avec des pioches et autres outils, ils mirent en pièces « ce corps que la mort avait respecté, et que des chiens lui mangèrent les « entrailles. » (Guilbcrt, Mém. chron., t. vu, p. 94.)

2 Suppl. au Nécrol. de P. /?., p. 208 ; Guilbert, ibid., t. vx, p. 28G.

3 Guilbert, ibid. — Cf. Journal de Dorsanne, t. iv, p. 285. — Le curé de Palaiseau à cette époque était M. Aucler, qui mourut le 3 septembre 1748 (Guilbert, ibid., p. 295. —Cf. le Nécrol. de Cerveau, t. n, p. 181 ; la Vie de M. de Cayhis, évêque d'Auxerre [par Dettey], t. n, p. 87, etc.)

CHAP. V, SECT. il, ART. 1. 23 o

fit en simple bois, et sur les inscriptions qu'il y déposa en simple parchemin 1 ; mais du moins les corps ou les cœurs du grand Arnauld, de d'Andilly, de la Mère Angélique, de la Mère Agnès, ceux de Luzancy et de sa sœur Angélique de Saint- Jean, ceux de la fille de Simon-Nicolas lui-même et de deux de ses sœurs eurent une sépulture2.— Ils eurent même une épitaphe, au bas de laquelle l'entraînement d'une conscience soulagée avait involontairement glissé un reproche et un aveu dans ce souhait suprême : Tandem requiescant, qu'ils reposent enfin : ! — Enfin ! comme ce mot doublement acéré clouait au marbre la tyrannie et la servilité !

SECTION II

l'abbé de pomponne.

ARTICLE Ier.

Éducation de l'abbé de Pomponne.

L'abbé de Pomponne fut d'abord un peu moins et ensuite un peu plus servile que ne l'était son frère. Cependant une éducation commune, agissant sur des esprits de même trempe, aurait dû modifier uniformément les caractères. Mais, nous l'avons dit, cette éducation soumise à trois influences ne les subit point toutes dans les mêmes proportions. De là des nuances. Nicolas-Simon avait douze ans lorsque mourut d'Andilly [1662-167/1] ;

1 Guilbert, Mém. chron.y t. vi, p. 295. Cf. S, Simon, Mém., t. iv, j>, 109.

2 SuppL au Nécrol, de P. II., p. 211.

3 Guilbert, ibid., p. 294.

*2oU LES PETlTS-flLS D'AUNAULD D'ANDILLÏ.

Charles-Henri n'en avait que cinq [1669-1674]. Celui-ci en avait vingt-cinq lorsque mourut le grand Arnauld [1694]. Il devait le remplacer dans l'Église, comme son frère devait continuer dans le monde la fortune de sa famille. Pomponne, en communiquant à tous deux sa prudence, transmettait plus particulièrement à l'aîné les traditions de son père, et soumettait plus volontiers le puîné à la direction de son oncle ; de sorte que chez le premier ce fut principalement l'ambition qui se combina avec la prudence pour produire les résultats que nous avons vus, et que chez le second s'opéra le bizarre amalgame d'une réserve pusillanime et d'une invincible opiniâtreté pour amener les résultats que nous verrons.

C'est à la correspondance imprimée du grand Arnauld qu'il faut demander les preuves de sa sollicitude pour le jeune abbé dans lequel il voudrait se former un héritier. Du fond de l'exil il surveille son éducation, se met en correspondance avec l'abbé Ravechet l son précepteur,

1 Œuvres du doci. Arnauld, t. iv, p. 3, lettre mxxxvii, du 29 avril 1694 ; p. 47, lcltre mxlix, du 4 juin 1694, et p. 52. — Cf. Eloge de l'abbé de Pomponne, par Dacier, Mém. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 256. — Par un singulier hasard, l'abbé Ravechet, qu'avait choisi Mme de Fonlpertuis, cette amie commune de Pomponne et du grand Arnauld (OEuvres de celui-ci, t. iv, p. 52, lettre mlv, du 18 juin 1694), pour élever l'héritier de tous deux, se trouvait dans des conditions telles que le père et l'oncle de sou pupille pouvaient les souhaiter. Instruit par les Jésuites et partisan fougueux de leurs doctrines dans sa jeunesse, il se montrait alors l'un des défenseurs les plus opiniâtres et les plus emportés du Jansénisme; plus tard même, l'abbé de Pomponne, son é!ève, mais non son émule en courage, comme nous le verrons bientôt, fut obligé en ami plus politique que chrétien, dit le biographe janséniste de Ravechet (Nécrol. des appelans, p. 50 ; voir cependant Journal de Dorsanne, t. n, p. 565), d'enfermer chez soi ce dernier pour l'empêcher d'aller en Sorbonne, sous Louis XIV, prolester contre la bulle Uîiigenitus. Après la mort de Louis XIV, Ravechet fut élu syndic de 'a faculté de théologie, et accueillit en cette qualité le fameux appel <\c* quatre évêques(5 mars 1717). Les quatre évêques furent exilés, le

trace son plan d'études et choisit jusqu'à ses lectures ]. Il les lui choisit agréables : « 11 vaut mieux, écrit-il à « Ravechet, qu'il s'applique à étudier des choses qui lui a agréent, quoiqu'elles lui soient moins utiles, que de le a presser d'en étudier de plus importantes qui ne lui « agréeroient pas, ce qui le pourroit dégoûter des études a et le jeter dans la fainéantise2. » C'est d'après ce principe sans doute qu'au lieu de mettre Jansénius aux mains du jeune abbé il lui conseille les Provinciales 3 ,* mais ce ne saurait être d'après le même motif qu'il lui déconseille la Sorbonne. — Il en avait un plus grave.

Pomponne, alors dans la disgrâce, et louvoyant entre ses opinions et les intérêts de son avenir, avait pris pour son deuxième fils un de ces demi-termes dans lesquels son habileté s'était tant de fois réfugiée. Il l'avait placé à l'Oratoire4, mais en lui faisant suivre les cours de la Sorbonne. L'Oratoire était à demi Janséniste 5, la Sorbonne à demiMoliniste. Tout en poursuivant les Jésuites, celle-ci ne conférait ses grades théologiques qu'en faisant signer au récipiendaire une censure personnelle contre le grand Arnauld6. Au lieu de faire graduer en théologie son petit-neveu, le docteur voulait qu'on le fit graduer

notaire mis à la Bastille et le syndic expédié pour Saint-Brieux. En s'y rendant celui-ci mourut le 24 avril 1717 dans l'abbaye de Saint-Melaine de Rennes. (Nccrol. des appclans, p. 46 ; Nècrol. de Cerveau, 1. 1, p. 39; Supplém. aux Nom. ecclés., 4 mars 1748, p. 39; Suppl. au Nécrol, de P. 11., p. 579 ; Journal de Verdun, de février à juillet 1717 ; Gazette du 1er mai 1717, etc. ' OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 72, lettre mlxv, du 30 juillet 1694.

2 Ibid., p. 52, lettre mlv, du 18 juin 1694.

3 lbid., p. 72.

4 lbid., t. m, p. 355, lettre dcccvii, du 5 juin 1691.

5 Voir plus haut, t. i, p. 292. — Cf. Lanière, Vie d' Arnauld, t. n, p. 260, etc.

6 Voir OEuvres du doct. Arnauld, t. xix, préf. hist. et critique, p. xxxvn à lxvxiv ; la seconde moitié du t. xix, à dater de la p. 31 1, et tout le t. xx.

236 LES PETITS-FILS D'ARNALLO D'AINDILLY.

en droit canon : « Il y profiteroit pour le moins autant, « écrivait-il à madame de Fontpertuis, et on le mettroit « par là hors de danger d'être pressé de faire jamais ce « qu'on avoue qu'il ne pourroit faire sans se déshonorer ; « car si son père venoit à manquer, comme tout homme « est mortel, est-on assuré que sa mère, et ses parens de « ce côté-là auroient la même fermeté? De plus, si Dieu a lui faisoit la grâce de ne penser qu'à servir l'Église, « comme son état l'y oblige, il est quelquefois nécessaire « pour cela d'avoir des degrés. Or on n'en peut avoir en (( théologie, sans passer par où on ne voit pas qu'il puisse « passer avec honneur. Il faut donc se mettre en état d'en « avoir en droit canonique. Et si on [le roi] s'en étonnoit, « et qu'on en parlât au père, rien, ce me semble, ne seroit « plus honnête, et plus approuvé dans le monde, que d'en « dire la vraie raison. Car il est toujours demeuré un « certain sentiment d'humanité qui fait que ceux même a qui ont peu d'attention à ce qui est juste ou injuste « en soi, approuvent toujours qu'un honnête homme ait a égard à ce qui touche l'honneur ou le déshonneur de « sa famille. Peut-être même que ce lui seroit une occa- (( sion de parler au patron [au roi] ; et en lui disant bon- « nement ce qui l'empêche de faire étudier son fils en « théologie, faire tomber le discours sur l'oncle et lui « donner envie de voir un petit livre [le Phantosme du a Jansénisme]1, qui explique bien des choses, dont « peut-être Sa Majesté n'a jamais été bien informée. Il « pourroit aussi témoigner de la douleur de ce qu'étant <( si avancé en âge, il peut tomber malade dans un pays « éloigné où ses plus proches seront privés d'avoir la

I OLuvrcs du doct, Arnauld, l, xxv.

CHAP. V, SECT. il, ART. I. 237

a consolation de lui dire le dernier adieu ; que tout ce « qu'il souhaiteroit est qu'il plût à Sa Majesté de trouver « bon qu'il pût demeurer incognito avec deux ou trois « de ses amis, où il pourroit être vu de très peu de perce sonnes, qui n'auroient garde d'en faire du bruit. Je « crois bien que tout cela n'est qu'une vision ; mais m'é- « tant venu dans l'esprit en l'écrivant, j'ai laissé aller « ma plume 1. » Et nous aussi, nous avons laissé aller la nôtre à transcrire cette touchante vision de l'exilé ; plus touchante peut-être, si le fantôme du Jansénisme ne s'y agitait pas au premier plan, en reléguant au second les douces images de la famille : car, on le voit, à travers ses sollicitudes pour son petit-neveu, le grand Arnauld poursuit obstinément le triomphe de ses idées, comme Pomponne la restauration de sa fortune à travers l'éducation de son fils. — Le pouvoir est le but que leur coup d'œil vise par dessus la tête de l'enfant.

Mais l'enfant grandira ; il lui faudra viser le pouvoir à son tour. Le grand Arnauld ne demande pas mieux qu'on l'y instruise. Il applaudit à un voyage de Rome qui doit y aider. Il devance le voyageur de ses recommandations dans les abords du Vatican : « J'espère que « vous pourrez lui beaucoup servir, écrit-il à l'abbé du

« Vaucel, son principal agent près du Saint-Siège

« en l'exhortant de bien employer le tems, pendant qu'il a est jeune; parceque c'est alors que l'on se peut rendre « capable des emplois où on peut être engagé par la « providence de Dieu2...» Et ailleurs : « Il peut y avoir « quelque chose de trop humain dans le désir qu'a le

1 (JEuvrcs du doct. Arnauld, t. ni, p. 58, lettre dcxl, du 19 janvier 1G8S.

2 Ibid., t. iv, p. GO, lettre mlx, du 8 juillet 1694*

<( jeune abbé [de Pomponne] de s'instruire de l'état de la a cour de Rome, et de son gouvernement ecclésiastique a et civil. Mais la chose en soi est bonne1... »

ARTICLE II

L'abbé de Pomponne bénéficier et grand seigneur.

D'Andilly, qui de son côté trouvait la chose bonne en soi, et même avec ses accessoires, n'avait pas perdu de temps pour y songer. A peine Charles-Henri avait-il eu deux ans que son aïeul entretenait son père des bénéfices que l'on pourrait solliciter en sa faveur. « Ma femme., « lui écrit Pomponne le 19 septembre 1671, me mande « qu'elle vous a rendu conte de mille choses qui ne se « peuvent escrire. Je ne souhaitteray point de bénéfices à « mes enfans que je ne voie espérance qu'ilz se rendront « dignes de les posséder et d'en bien user. C'est touttes- « fois l'unique récompense que l'on remporte presque « aujourd'huy des services; mais .je la croirois donnée f( plustost pour la ruine que pour le soustien de ma faa mille, sy elle y passoit en des mains qui en fissent un « mauvais usage. .. » D'Andilly, tout émerveillé de ces sentiments, note pieusement la lettre où ils se manifestent de l'initiale G, qui signifie: à garder; et comme cette lettre embrasse une foule de sujets2, afin que l'on

1 OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 52, lettre ml v, du 18 juin 1694. — Cf. t. ni, p. 7(30, lettre mxxv, du 23 mars 1694, et t. iv, p. 3, lettre mxxxvii, du 29 avril 1694 ; p. 43, lettre mxlvii, du 28 mai 1694 ; p. 47, lettre mxlix, du 4 juin 1694; p. 49, lettre mliii, du 17 juin 1694; etc.

2 Voici le reste de celle lettre : « Stokolm, ce 19 septembre 1671. — c L 'extrême satisfaction que ma femme a remporté du voiage qu'elle veuoit

ne s'y trompe pas, il la résume sur le revers par ces deux mots : Touchant bénéfices. Mais son admiration faisait probablement les mêmes réserves que les scrupules de son fils ; car enfin celui-ci ne voulait pas se priver de l'unique récompense de ses services, et lorsque l'enfant eut atteint sa quinzième année , le trouvant

« de faire à Pomponne a passé jusques à moy par le conte qu'elle m'en a « rendu. La plus grande a esté de vous avoir Dieu raercy retrouvé en une « parfaitte santé, et ensuitte de n'avoir pas seulement trouvé celle de mes « enfans fort bonne, mais de les avoir trouvé avec touttes les qualités qui « peuvent en rendre plus content à leur âge. C'est un avantage que j'al- « tribue principalement à l'éducation qu'ilz reçoivent auprez de vous, et « dont je vous rends encores de nouvelles grâces d'avoir bien voulu ne leur & pas oster [voir plus haut, t. n, p. 11 9J. — Pour le reste de Pomponne, des « avenues et des plans, ma femme m'en fait un sy beau portrait qu'elle « augmenteroit encore l'envie que je n'ay déjà que trop forte de les revoir. « Mais il ne faut louttesfois pas se la mettre trop dans la teste, par le « chagrin que l'on auroit sy l'on la voioil long-temps sans succez. Je suis « trez aise de la satisfaction que M. de Sacy a tesmoigné des estudes de mon c fdz. Sy ceste malheureuse fièvre ne revient point cet hiver, j'espère qu'il o regagnera le temps perdu. Voicy bientost le tour de Thoinon [plus tard « chevalier de Malte] à commencer à apprendre. Pour les deux petitz hol- « landois, dont je suis bien aise de vous voir content, ilz demeureront long- « temps inutiles. Ma femme me mande, etc.. Lolotte [plus lard religieuse « à Gif, à Malnoue et à Chelles] a sans doutte proffité dans le voiage qu'elle « a fait en Hollande. Son esprit s'y est adoucy, et comme elle a nalurelle- « ment inclination pour lire et pour apprendre, elle s'y est inslruitle de « mille choses. Je crains seulement pour elle l'air de rudesse et de peu o d'honnestelé où elle reste, et qu'il ne la rejette dans une crierie et des « desmeslés peu honnestes qui y sont naturels. Je luy ay fort dit de s'en « préserver, et je crois qu'elle le fera. Elle a cognu une manière de vie « toutle opposée. — J'apprens que le mariage que M. de La Vénielle pro- « posoit, pourroit bien ne se pas faire ; mais'la difficulté semble venir des « parens qui l'en avoient chargé et qui changent peut-estre de pensée. Ainsy « cela n'importe. — Je ne puis encores voir du jour quand je sorliray d'icy. i< La longueur est fort naturelle en cette cour, et le roy et la reine qui son! « allés depuis huit jours à une chasse fort esloignée de ceste ville n'en reu viendront pas de quelques jours. — Je ne sçavois point l'accident de M. Ma- « rin. Je luy cscris, et à M. de La Rochefoucault » Au dos : « G. touchant « bénéfice, »

2^0 LES PETITS-FILS D' ARNAULD d'ANDILLY.

sans doute suffisamment digne d'un bénéfice, il lui fit conférer l'abbaye de Saint-Maixent, à Poitiers1, qui valait quatorze mille livres de rentes [ 8 septembre 1684 ]2.

Le nouvel abbé obtenait cette faveur en même temps que son frère, Nicolas-Simon, était créé colonel5, deux ans après que son père eut été créé marquis 4, au moment où les persécutions redoublaient contre le grand Arnauld, dont le roi voulait faire saisir la personne dans les Pays-Bas 5. Sans doute Pomponne n'avait pas eu as-

i Gazette de France du 30 septembre 1684, p. 668 ; Gall. christ., t. n, col. 1263.

2 La clef du grand Pouillé de France, t. I, p. 47.

3 Voir plus haut, t. u, p. 222, n. 5.

4 La Chesnaye Desbois, Dict. de noblesse, v° Pomponne.

5 OEuvres du doct. Arnauld, t. n, p. 466, lctt. ccccxci, du 9 octobre 1*384; p. 469, lett. ccccxciii, du 13 octobre 1684 ; P- 483, lett. ccccxcvn, du 28 novembre 1684. — « On engagea M. de Pomponne à demander directement au « roi le retour de son oncle, et la permission de le recevoir chez lui. Cette « démarche n'avoit rien qui pût compromettre celui qui la feroit ; le roi ne « pouvoit pas désapprouver que M. de Pomponne écoutant la voix du sang « réclamât la liberté d'un vieillard privé dans un pays étranger des secours « que son âge et ses infirmités lui rendoient nécessaires. M. de Pomponne à « qui la chose fut proposée répondit qu'il s'inléressoit vivement à la situation « de son oncle; mais qu'il n'étoit pas à portée de faire une pareille démarche, « ni d'obtenir ce qu'on désiroit qu'il demandât; que depuis sa retraite [du mice nistère en 1679] il n'avoit plus de considération à la cour.., » (Larrière, Vie d 'Arnauld, t. n, p. 208. Cf. p. 192-196 et p. 206-217.)— « Pour faire « voir que ce fut la seule mauvaise volonté des ennemis du ministre [ de a Pomponne] qui lui fit perdre sa charge, il suffit de remarquer, qu'ayant « eu ordre du roi de l'aller trouver quelques jours après, comme il voulut « témoigner à Sa Majesté qu'il étoit bien malheureux d'avoir encouru sa « disgrâce, quoique sa conscience ne lui pût rien reprocher; ce prince « l'arrêta tout court à ces mots, et lui dit qu'il n'éloit pas vrai qu'il eût « encouru sa disgrâce, et qu'il le lui feroit bien voir par la manière dont il « agiroil. — En effet il le fit coucher sur l'état comme ministre avec une pen-

« sion de vingt mille livres, et se souvint de ses enfans » ( Mém. de Du

Fosse, p. 400.)

sez de crédit pour obtenir quatre grâces à la fois *, et le docteur avait assez de résignation pour voir comment on escomptait aux siens sa disgrâce. — La seule chose qu'il ne leur eût point pardonnée, c'eût été de s'écarter de ses principes. Ils étaient, nous le savons2, d'une excessive rigueur en matière de bénéfices. Sa haute intégrité n'admettait point le cumul. Lorsque le jeune dignitaire eut atteint sa vingt-quatrième année, il obtint l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, en même temps que son frère aîné fut promu brigadier3. Mais il se démit de celle de Saint-Maixent 4. Le Mercure galant nous dit ce qu'il avait gagné au change : « L'abbaye de Saint-Médard « de Soissons [qui vaut trente mille livres de rentes]5 « est une des plus belles abbayes de France, et qui n'a « jamais esté possédée que par des princes et des cardi- « naux ou des évesques. Elle relève immédiatement du u Saint-Siège, partage les droits épiscopaux avec l'éves- « que de Soissons, et donne droit de séance au chapitre « de la cathédrale. Mais ce qu'il y a de plus agréable a pour M. l'abbé de Pomponne, c'est que la jurisdiction a et les terres de cette abbaye joignent celles de M. son « père à Pomponne. Ainsi elle approche un si digne fils

1 Tout ce que fit Pomponne en faveur de son oncle, ce fut de s'informer des projets hostiles du gouvernement contre la liberté de celui-ci, et de lui indiquer les lieux d'où il pourrait le mieux s'en garantir. (Œuvres du doct. Arnauld, t. n, p. 170, lettre du 12 novembre 1682.)

2 Voir plus haut, t. i, p. 254, 278, et t. ir, p. 35.

3 La nomination de l'un est du 31 mars, celle de l'autre du 1*' novembre 1693. (Gazette de France du 7 novembre 1693, p. 578 ; voir plus haut, t. il, p. 223; Gall. christ., t. ix, col. 422; Mercure galant de novembre et décembre 1693, etc.)

4 Eloge de l'abbé de Pomponne, Mcm. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 255.

5 La clef du grand P ouille de France, t. n, p. 99.

« d'un père illustre; au lieu qu'auparavant il estoit obligé <( de passer une bonne partie de sa vie dans le fond du « Poitou à Saint-Maixent, dont il estoit abbé, et dont il <( a remis l'abbaye, n'ayant jamais voulu posséder deux « bénéfices à la fois, par un principe de piété qui est hé- « réditaire à cette illustre maison1.» Le Mercure eût été plus exact, sans cesser d'être galant, s'il avait dit que ce principe de piété, que cette délicatesse de conscience étaient personnels au grand Àrnauld ; car après la mort de celui-ci et avant celle de Pomponne, l'abbé de Saint-Médard fut nommé aumônier du roi attaché au duc de Bourgogne, sans résigner cette fois son autre bénéfice [1698] 2.

La perte qu'il fit de son père l'année suivante ne fut point fatale à sa fortune comme à celle de son aîné. « Après la mort du marquis de Pomponne, le marquis « de Torci, son gendre, étoit devenu ministre et secré- « taire d'état pour les affaires étrangères. La bienveil- (( lance du prince prévint la recommandation du minis- «tre; le roi lui ordonna d'ouvrir ses bureaux à son « beau-frère, et de le former aux négociations. Il des- « cendit même, en faveur de l'abbé de Pomponne, à des « soins de détail ; il daigna jeter les yeux sur son tra- « vail... Le roi s'informoit de ses progrès ; il l'examina, « il l'interrogea lui-même, et, satisfait des lumières qu'il « avoit acquises en ce genre d'étude, il le nomma à « l'ambassade de Venise \ »

1 Mercure galant, décembre 1693, p. 36.

2 Gazette de France du 30 août 1698, p. 418 ; Eloge de l'abbé de Pomponne, Mém. de l'acad. des lnscript., t. xxvn, p. 256.

3 Eloge de l'abbé de Pomponne, Mém. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 256 ; Journal de Verdun, décembre 1704, p. 387, mars 1705, p. 172 ;

Dacier, à qui nous empruntons ce fragment d'un panégyrique de l'abbé de Pomponne, prétend que son héros s'acquitta de cette mission avec le plus grand succès1. Il paraît que Louis XIV lui dut la vie de dixneuf mille hommes, pour lesquels l'ambassadeur engagea sa fortune jusqu'à concurrence de quatre cent mille livres. Cependant la mission qu'il remplissait alors fut la seule dont ce prince le chargea; mais en revanche, il le créa conseiller d'état d'église [23 novembre 1711] 2.

juillet 1705, p. 32 ; janvier 1707, p. 29 ; mai 1710, p. 297 ; Gazette de France, 14 février 1704; 23 mai et 5 juin 1705, etc. — Après le panégyrique, l'histoire : « Depuis le retour de Charmont de Venise, le roi, mécon- « tent de cette république.... n'y avoit envoyé personne. Par force soute plesses... ils se raccommodèrent avec le roi. L'abbé de Pomponne vieilce lissoit dans la charge d'aumônier de quartier. Le roi s'étoit expliqué « avantageusement sur lui, mais que son nom d'Arnauld lui répugnoit « trop dans l'épiscopat pour l'y faire jamais monter. Il fallut donc se « tourner ailleurs. Il étoit beau-frère de Torcy. Pomponne, son père, lui « avoit fait mettre le nez dans ses papiers avec l'agrément du roi, et il con- « tinuoit de même avec Torcy; il avoit déjà été à Rome [on le voit, la « chose était bonne en soi] et en diverses cours d'Italie. Tout cela ensemble « le fit choisir pour l'ambassade de Venise, et il remit sa place d'aumônier. » [Nous la lui retrouverons dans la note suivante.] (Mém. de Saint-Simon, t. vm, p. 59.) — Pomponne sortit de Venise sans successeur, comme il y était entré sans prédécesseur immédiat. (Cf. Saint-Simon, t. xiv, p. 232.)

1 Mém. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 257.

2 Journal de Verdun, janvier 1712, p. 39 ; Gazette de France du 5 décembre 1711. — « L'abbé de Pomponne, revenu de son ambassade de « Venise et de ses négociations en Italie, vieillissoit tristement dans le se- « cond ordre, aumônier du roi. Cela étoit fâcheux à un fils et à un beau- « frère de ministres, qui n'y étoient pas accoutumés, et qui croyoient, par « les mauvais exemples récents, les premières places de l'Eglise faites pour « eux. Torcy, tout timide qu'il étoit, ne le put digérer plus longtemps. Il (f n'y avoit rien à reprendre aux mœurs ni à la conduite de son beau-frère; « mais le roi ne lui avoit pas caché son invincible répugnance à placer le « nom d'Arnauld dans un siège épiscopal. Torcy se réduisit donc à la reste source que le chancelier avoit procurée à l'abbé Bignon, son neveu, que « la dépravation de ses mœurs avoit exclu de l'épiscopat. La place de « conseiller d'état d'église, qu'avoit le feu archevêque de Reims, n'étoit

Ikk LES PETITS-FILS D' ARNAULD D'ANDILLY.

Ainsi le grand Arnauld avait eu raison en présageant que le droit canon profiterait au moins autant à son petit-neveu que la théologie1. — ■ Mieux valait le Conseil d'État que l'exil.

L'abbé de Saint-Médard, l'aumônier du roi, le con-

« pas remplie. Torcy fit encore parler le roi sur son beau-frère, qui s'expli- « qua comme il avoit déjà fait lorsque cette exclusion engagea Torcy d'em- « ployer l'abbé de Pomponne en Italie ; mais en même temps le roi en dit « du bien et témoigna être fâché de l'empêchement dirimant. Là dessus « Torcy tourna court sur la place de conseiller d'état et l'obtint sur-le- « champ. L'abbé de Pomponne s'y donna tout entier, faute de mieux, et « en prit l'occasion de quitter sa place d'aumônier du roi. » (Mém. de Saint-Simon, t. xvm, p. 121.) Cette place conduisait d'ordinaire si infailliblement à l'épiscopat que le Journal de Verdun (décembre 1704, p. 387), annonçant la nomination de l'abbé de Pomponne à l'ambassade de Venise, le qualifie ft aumônier de sa majesté en attendant une prélature, — Il faut reconnaître d'ailleurs que l'abbé n'eut l'ambition de la prélature que jusqu'au moment où, par une autre voie, il eut assuré sa fortune. « Dans la suite, dit son panégyriste (Mém. de Vacad. des lnscript., t. xxvn, « p. 255), lorsque M. le duc d'Orléans, régent du royaume, lui offrit l'é- « vêché de Rhodes [vacant le 25 février 1716, par la mort de Philippe de « Lésé de Luzignan, Gall. christ., t. i, col. 232] il n'eut pas l'adresse de « concilier les devoirs de l'épiscopat avec le tendre attachement qui le lioit « à des parens qu'il chérissoit et dont il étoit chéri. Il s'avisa de balancer « d'un côté les règles de l'Église, et l'exemple de M. l'évêque d'Angers, son « grand-oncle, qui avoit renoncé à sa patrie pour s'en faire une de sa ville « épiscopale, et de l'autre la douce société de sa famille ; ce dernier attrait « l'emporta, il refusa l'évêché. » — Le panégyriste oublie de dire comment son héros concilia ses principes sur la résidence avec ses titres d'abbé de Saint-Médard et de conseiller d'état. Il oublie encore de rappeler qu'après avoir refusé en février 1716 une dignité ecclésiastique d'abord si ardemment souhailée, l'abbé conseiller acquit dans le mois de septembre suivant une dignité mondaine, qui lui fit échanger quatre cent mille livres contre le droit de porter un ruban. — Or quelle conclusion tirer de ces faits, sinon que l'abbé de Pomponne n'avait de vocation que pour la fortune, et de scrupules que par respect humain?

1 Voir plus haut, t. n, p. 236. Le docteur Arnauld était plus que personne à même d'en juger, lui qui avait reçu jadis de Saint-Cyran un conseil tout contraire à celui qu'il donnait pour son neveu ; car, engagé dans l'étude du droit, c'était Saint-Cyran qui l'en avait détourné pour le faire étudier en théologie. (Mém. de I.ancelot , t. i, p. 320.)

seiller d'état, s'était doucement habitué au cumul, et, ne se trouvant pas sans doute suffisamment pourvu, il acheta de Torcy, son beau-frère, la charge de commandeurchancelier-garde-des-sceaux et surintendant des finances des ordres du roi. Il la paya quatre cent mille livres1. — Cette fantaisie de dignité ne lui coûtait pas plus que la vie de dix-neuf mille hommes. — Aussi l'Académie, qui ne disposait alors d'aucun prix de bienfaisance, crut-elle devoir l'admettre gratuitement dans son sein. Il fut nommé académicien honoraire des inscriptions et belles-lettres sans avoir écrit une page 2. Heureux homme î il obtenait comme complément de ses dignités un titre qui, aux yeux de la science, eût suffi à les remplacer toutes. Il le mérita toutefois, après l'avoir reçu, en l'estimant à son véritable prix ; car il ne vit rien au dessus, et pour ne point descendre il enraya sagement sa fortune. Par tempérament, d'ailleurs, il n'était point enclin à en épuiser les chances. En vain celle-ci s'était fait comme un jeu ironique et provocateur d'approcher le dernier des Arnauld de toutes les gloires. Son favori n'avait jamais pris de la gloire que les bénéfices assurés, sans courir le moindre danger pour les augmenter.

Héritier d'un nom illustre, il l'avait obscurément effacé derrière d'autres noms illustres, dans chacune des

i « Torcy vendit qualrc cent mille livres sa charge de chancelier de « l'ordre, avec permission de continuer à le porter, à son beau-frère l'abbé « de Pomponne, qui obtint en même temps un brevet de retenue de trois « cent mille livres dessus. » (Mcm. de Saint-Simon, t. xxvi, p. 236. — Cf. Gazette de France du 5 décembre 1716; Journal de Verdun de novembre 1716, p. 331.)

2 II siégea pour la première fois le 23 avril 1743. (Journal de Verdun, juin 1743, p. 466; Mcm. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 259. — Cf. t. xvi, p. 8.

2/iC) LES PETITS-FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

dignités qu'il avait obtenues. — Cette abbaye de Saint- Maixent dont son adolescence avait été dotée, Richelieu et les deux frères du maréchal d'Humières r l'avaient possédée immédiatement avant lui ; son successeur y devint archevêque de Tours 2. — Après avoir hérité de Richelieu, chose bizarre î le petit-fds de d'Andilly hérita de Mazarin. Ses devanciers à Saint-Médard avaient été ce cardinal et son petit-neveu, Philippe de Savoie, le frère du célèbre prince Eugène3; son héritier y fut le cardinal de Bernis 4. — Celui-ci le remplaça également au conseil d'état3, où l'avait précédé Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims G. — Il succéda comme chancelier de l'ordre au neveu du grand Colbert, qui fut, aussi bien que son oncle, vingt ans ministre ; il laissa cette dignité à Phelypeaux de Saint-Florentin, qui le fut un demi-siècle 7. — Enfin, lui qui n'avait rien écrit, il remplaça dans le savant fauteuil l'abbé Bignon 8, et y fut remplacé par le marquis de Paulmy 9, tous deux membres de plusieurs académies , tous deux bibliophiles passionnés ; le premier vendant sa bibliothèque pour

1 Gall. christ., t. n, col. 1263.

2 lbid.

:i lbid., I. ix, col. 422.

4 L'Europe ecclés. ou Etat du clergé en 1757, p. 241.

5 Cf. Almanach royal, 1756, p. 133, et 1757, p. 135.

6 Journal de Verdun, janvier 1712, p. 39. î De 1725 à 1775.

8 Mém. de l'acad. des Inscript., t. xvi, p. 8. Il était aussi membre de l'académie des sciences (ibid., p. 369) et de l'académie française (Mém. de l'acad. des sciences, éloge de l'abbé Bignon, par Mairan, 1743, hist., p. 188) ; enfin il était de l'académie de peinture et de sculpture. (Ibid., p. 189. — Cf. Journal des savants, août 1745, p. 477.)

9 Mém. de l'acad. des Inscript., t. xxvn, p. 5, M. de Paulmy était également honoraire de l'académie des sciences.

CHAP. Vj SECT. II, ART. II F. 247

mieux conserver celle du roi1, le second rendant la sienne digne d'un roi pour mieux la conserver2; tous deux auteurs féconds, celui-ci publiant tantôt quarante volumes en trois ans3, tantôt soixante-cinq en moins de huit 4 ; celui-là enrichissant de ses travaux tous les recueils érudits 5, et composant à la fois quatre panégyriques de S. Louis, pour en prononcer deux le même jouidevant deux de ses quatre académies0.

ARTICLE III

L'abbé de Pomponne éditeur non responsable.

Il faut le dire cependant, si l'abbé de Pomponne n'écrivit pas, il imprima. Il se fit l'éditeur des Mémoires de sa famille 7 ; mais en cela même il ne s'écarta point de sa ligne de conduite, et produisit dans le monde littéraire les œuvres des siens, comme il produisait leur nom dans les dignités, à peu près incognito. Cette fois encore c'était de la prudence, non plus émue d'ambition, mais réconfortée d'opiniâtreté; car si l'astre du courtisan, sans trop s'écarter de la ligne intermédiaire tracée par Pomponne, avait quelque peu dévié du cercle où l'eût enfermé le grand Arnauld, pour s'élever jusqu'à celui qu'avait tenté de décrire la fortune de d'Andilly, dans sa vie littéraire le docile abbé inclina plus particu-

1 Mém. de Vacad. des lnscript., t. xvi, p. 374, et Catal. des livres imprimés de la biblioth. du roi, théolog , t. i, Mém. hist., p. lvi.

2 Mém. de l'acad. des Inscript., t. xlvii, p. 385.

3 Biblioth. des Romans, 1775-1778.

4 Mélanges d'une grande bibliothèque, 1779 à 1787.

5 Cf. Quérard, France littéraire et les recueils que nous venons de citer.

6 Mém. de l'acad. des sciences, 1743, hist., p. 187.

7 Voir V Appendice, note Q.

lièrement sa course du point où l'eût maintenue d'Anclilly vers celui auquel l'eût ramenée de préférence le célèbre docteur. Ainsi pendant les vingt-deux dernières années de son existence [1734-1756], sans prendre d'autre précaution que celle de rester dans l'ombre, il produisit au jour, sans discontinuer, la plupart des documents où les siens avaient consigné les services rendus par eux, soit à l'état, soit au Jansénisme; et, satisfait d'atteindre son but avec moins d'éclat que de succès, il servit sans trop se compromettre sa cause et sa famille. Ce fut d'abord à d'Andilly qu'il vint en aide. Depuis trente ans, Le Yassor, Bayle, Bernard, Desmaizeaux avaient porté à la réputation de ce dernier les plus rudes atteintes que renouvelaient incessamment les éditions de Bayle, où elles étaient consignées l. En vain celui-ci avait adressé dès le principe une espèce de défi à la famille de d'Andilly et à ses partisans. « Vous n'ignorez pas, écri- (( vait-il en 170A à Desmaizeaux, que la famille Arnauld « a des amis qui ont la plume bien forte, soit pour atta- « quer, soit pour défendre ; je crois qu'ils ne se tairont u point. 2 » Pendant trente années la famille Arnauld, représentée par le marquis et par l'abbé de Pomponne, et les fortes plumes dont elle disposait avaient gardé le silence. Deux Jansénistes le rompirent enfin. Bougerel et Goujet reçurent communication des Mémoires de d'Andilly et en publièrent, l'un des fragments3, l'autre le texte4, celui-là joignant aux fragments un plaidoyer, celui-ci au texte une préface, pour aider l'aïeul des Pom-

1 Voir plus haut, t. i, V Appendice, noie C.

2 OEuvrcs de Bayle, t. iv, p. 846.

o Biblioth. raison, des ouvrages des savants, t. v, p. 356, et t. vi, p. 71. 4 Mém. de messire Robert Arnauld d'Andilly, 1734.

CHAP. V, SECT. Il, ART. 111. 249

ponne à se défendre lui-même. Ils obtinrent une rétractation du dernier survivant de ses accusateurs r, qui depuis n'en réimprima pas moins l'accusation sans y rien changer 2. — La rétractation de Desmaizeaux est de 1730. Dès 1731, il publia le quatrième volume des OE livre s de Bayle sans correction.

Après d'Àndilly, ce fut son frère l'évêque d'Angers 3, et après celui-ci ce fut La Boderie4, beau-père de d'Andilly, que l'abbé de Pomponne mit en lumière. Burtin :' imprima pour lui ^Négociations de l'un et les Ambassades de l'autre. Ces derniers ouvrages ne touchaient à aucune question dangereuse, et cette fois l'éditeur responsable désigna dans sa préface l'éditeur véritable6. — 11 n'en fut pas de même des Mémoires de l'abbé Antoine Arnauld, dont la morale relâchée se bigarre si grotesquement de Jansénisme 7. Le frontispice de ces Mémoires annonce qu'ils sont imprimés à Amsterdam ; les éditeurs en datent la préface de Leipsick. Ils furent imprimés à Paris8, et les éditeurs sont demeurés inconnus9. — Jusqu'ici le grand Arnauld eût avoué sans doute son élève,

1 Biblioth. raison., t. v, p. 356, n.

2 OEuvres de Bayle, t. iv, p. 846-850.

3 Négociations à la cour de Borne et en différentes cours d'Italie de Messire Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, depuis éveque d'Angers, 17/J8.

4 Ambassades de M. de La Boderie en Angleterre, sous le régne d' Henri IV et la minorité de Louis XIII, 1750.

5 Biblioth. hist. du P. Lclong, t. m, n° 30382 et 30801.

6 Négociât., préf., p. i; Ambass., préf., p. v.

7 Voir plus haut, t. n, p. 8.

8 Biblioth. hist. du P. Lclong, t. n, n° 24071. — Le grand Arnauld s'était trouvé dans le même cas pour l'impression de son Phanlosmc du Jansénisme. (Voir ses explications à ce sujet, OEuvres, t. n, p. 742, lettre du 31 janvier 1687.)

9 M. Noël (Biogr. nniv.} l. n, p. 510) indique cependant P. Pingre comme éditeur.

lui dont les productions littéraires sont presque toutes anonymes !, et qui pendant quarante années s'était résigné à une existence pseudonyme pour mieux servir ses doctrines et son parti.

Mais nous doutons qu'il eût pardonné à son successeur certaines démarches politiques auxquelles Pomponne lui-même n'eût peut-être point applaudi. — Ainsi le Gallicanisme de Bossuet avait été se résoudre en Jansénisme chez son neveu l'évêque de Troyes2. Celui-ci, qui n'avait de son oncle ni le génie ni la souplesse, suscitait aveuglément au pouvoir les plus graves embarras dans un diocèse qu'il gérait depuis un quart de siècle [1716-1742]. Le cardinal de Fleury, alors ministre tout puissant, n'y pouvait cependant rien par la violence. Il apprit que M. de Chasot, premier président du parlement de Metz et neveu de l'évêque de Troyes, était devenu le donataire de celui-ci 3. Les affaires du donateur étaient en assez mauvais état, et on pouvait surtout inquiéter son héritier sur les réparations qu'il faudrait faire un jour à l'évêché. M. de Chasot prit le parti de négocier la démission de celui dont il devait

1 Voir l'explication qu'en donne Fontaine (Mcm., t. n, p. 100). Cetle explication toutefois ne nous semble pas suflisante, au moins en ce qui concerne les pseudonymes. Le pseudonyme est un mensonge, et si à la rigueur on conçoit que le Jansénisme ait bouleversé l'Église plutôt que de signer un Formulaire qui d'après ses adeptes contenait une fausseté, on n'en est que plus disposé à se montrer rigoureux envers ces capitulations de conscience qui substituent le nom mensonger de Montalte à celui de Pascal, ou le nom de Wendrock, docteur de l'Université de Saltzbourg, à celui de Nicole. — Quand on n'a pas le courage de ses opinions, ne peut-on du moins conserver celui de l'anonyme? (Cf. OEnvres du doct. Arnauld, I. n, p. 7/j, et t. m, p. 48.)

- Nouteil. ecclès., de 1728 à 1743 passim. " IbiiL, du 22 avril 1742, p. 63.

chap. v, SËCï. il, Ain. m. "251

bientôt recueillir la fortune. Il commença par le séquestrer dans la maison de campagne épiscopale pour le séparer du clergé janséniste qui l'environnait à la ville T.Puis, comme il surprit des lettres glissées en secret jusque dans le lit de son oncle, il détermina celui-ci à le suivre dans la capitale. « Arrivé à Paris, disent les N ouït velles ecclésiastiques, il y fut pour ainsi dire gardé à « vue, jusques là qu'il n'étoit permis à qui que ce soit de « le voir qu'en présence de M. ou de Madame de Chasot, « et que les lettres mêmes de ses grands vicaires ne pou- « voient pénétrer jusqu'à lui. M. l'abbé de Pomponne eut « sur cela une préférence dont on ne sera pas surpris « lorsqu'on saura que cet abbé fut choisi pour faire goûa ter au prélat le projet de la démission. Quelque habile « que fût le négociateur, tout le monde convient qu'il « n'est redevable du succès de sa négociation qu'au (( poids de l'âge et au nombre des infirmités, avoués pu- « bliquement par la personne avec qui il avoit à traiter. » [Les auteurs jansénistes des Nouvelles soulignent dans a ce passage les mots que nous y soulignons nous-même, « pour en faire pénétrer plus facilement l'intention iro- « nique.] La démission étant faite, M. l'abbé [de Pontet ponne] la remit à M. de Chasot, comme un bon moyen, « lui dit-il, de faire sa cour à M. le cardinal ; car pour lui, « il paroît qu'il n'a pas voulu en avoir le mérite. » Cette fois les journalistes ont oublié de souligner la phrase où ils semblent croire au désintéressement du dernier des Arnauld, arrachant de l'épiscopat le dernier des Bossuet, dans l'intérêt de la cour et au détriment du Jansénisme.

1 iSouvcIL caiés. du 22 avril 1742, p. 64.

252 LES PETITS-FILS D'àRNAULD D'ANDILLY.

ARTICLE IV

L'abbé de Pomponne défenseur du grand Arnauld.

Après avoir trahi les doctrines des siens, il ne restait à l'abbé de Pomponne qu'à transiger sur leur honneur. Sur ce point toutefois, nous l'avons déjà fait pressentir, il se montra un peu moins spontanément servile que son frère aîné. Il fit précéder d'un combat assez vif ses capitulations de conscience. Les conjonctures, il est vrai, se prêtaient mieux à une saillie de piété domestique. Louis XV n'avait point hérité du despotisme de Louis XIV. Il n'en avait point conservé les antipathies religieuses. Le cardinal de Fleur y, qui seul aurait pu les lui inspirer, était mort un an après avoir obtenu la démission du neveu de Bossuet [29 janvier 17/i3]. L'esprit parlementaire était loin d'être dans toute la magistrature ce qu'il était chez M. de Chasot ; et, dans le public, les sévices exercés à la fin du dernier règne avaient changé la sympathie en adhésion pour les persécutés, les répugnances en irritation contre les persécuteurs. C'était surtout à dater de la destruction de Port-Royal que les Jésuites, à qui on l'attribuait1, étaient devenus odieux.

L'un d'eux cependant, le P. Pichon, avait choisi cet instant pour renouveler une attaque contre la mémoire du grand Arnauld. Il l'avait fait dans un livre intitulé :

1 La plupart des auteurs jansénistes accusent les Jésuites d'avoir amené par l'intermédiaire des religieuses de Port-Royal de Paris la dispersion des religieuses de Port-Royal-des-Champs. Mais les mieux instruits s'appliquent à prouver que la destruction de Port-Royal même eut lieu non seulement sans leur participation, mais malgré leurs efforts (Guilbert, Mém. ckron.y t. vi, p. 257, 269 ; D. Clémencet, Hist. de P. R., t. x, p. 4), etc.

L'Esprit de Jésus-Christ et de l'Eglise sur la fréquente communion l. Ce livre contenait la critique et tentait la réfutation de celui qu'un siècle auparavant le docteur avait publié sur le même sujet 2. Mais la polémique du Jésuite n'était ni suffisamment modérée ni complètement orthodoxe. Ainsi d'un côté il indiquait la communion fréquente et même journalière comme un moyen suffisant pour conduire au salut à travers une vie oisive, sensuelle et impénitente 3; et de l'autre il avançait que le docteur Àrnauld s'était fait chasser de France, et qu'il était mort excommunié avec la réputation d'un chef de parti révolté contre toutes les puissances ecclésiastiques et séculières 4. Lorsque le livre parut, il obtint cependant dès l'abord les plus hautes approbations 5. Parmi les évêques français, celui de Marseille, Belzunce, fut un des premiers à se prononcer en sa faveur 6. — Belzunce au dix-huitième siècle, comme S. Vincent de Paul au dixseptième, devait incliner vers l'indulgence ; ni l'un ni l'autre n'avait de sympathies pour le Jansénisme 7. — Les archevêques de Besançon \ d'Aix 9 et de Sens I0 accordèrent également leurs éloges au livre du Jésuite.

1 Imprimé à Paris, chez H. L. Guérin, 1745.

2 De la fréquente communion, avril 1643.

3 L'esprit de J.-C, p. 371 et 472.

4 lbid., p. 240.

5 Voir V Appendice, note R.

6 lbid., 6 novembre 1746, p. 7.

7 Barcos, Défense de feu M. Vincent, passim ; Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. xxxvi ; Mém. de Saint-Simon, t. xm, p. 8 ; t. xxxvni, p. 194 ; Mém, de la M. Angélique, t. ir, p. 327, 365.

8 Appendice, note R, 17 décembre 1745.

9 Voir, ibid., début du mandement du 1er juillet 1747.

10 lbid., 22 décembre 1746. — L'archevêque de Sens était Languette Gergy, de l'Académie française.

Celui de Sens toutefois ne le fit qu'avec une singulière hésitation. Le 22 décembre 1746 il avait écrit au P. Pichon qu'il trouvait son livre plein de piété *. Le 24 mai suivant il le prie de ne point faire imprimer sa lettre du 22 décembre, « non pas, lui dit-il, que je n'estime beau- « coup votre livre ; mais je crains de me donner pour « approbateur2. » L'archevêque de Sens avait pour cela d'excellentes raisons; car, dans le temps même où il exprimait cette crainte, il écrivait sur le livre du P. Pichon des remarques pleines de blâme qu'il distribuait manuscrites à quelques évêques, qu'il fit imprimer en juin 1747 s et qui toutefois ne furent publiées qu'en 1748 4. Or voici la clef des tergiversations du prélat. — Il avait au nombre de ses suffragants le doyen des évêques français et le dernier de ceux qui s'étaient portés comme appelants de la trop célèbre bulle Unigenitus 5, Gabriel de Caylus, qui occupait depuis quarante-deux ans le siège d'Auxerre [1704-1746]. Caylus, à qui sa mère avait transmis le sang de Fabert, cet ami douteux des Ar-

1 II paraît qu'il se plaignit depuis des falsifications qu'aurait subies cette lettre. (Nouvell. ecclés. du 4 juin 1748, p. 92, $ vu.)

2 Voir l' Appendice, note R.

3 Jbid.

4 C'est ce que nous apprend une note manuscrite de l'abbé Delan dans la table n° 36 (Appendice, note R), et une autre note mise à la suite de la lettre de Belzunce qui se trouve dans le n° 5. — En effet la lettre du 4 décembre 1747 {lbid., n° 14) prouve qu'à cette époque l'archevêque de Sens n'avait pas encore distribué ses remarques imprimées en juin 1747.- Enûn une note manuscrite qui suit la lettre de Belzunce (n° 5) nous apprend que cette lettre récemment écrite avait été communiquée à M. Delan le 15 février 1748. Or, dans cette lettre, Belzunce remercie l'archevêque de Sens de ses remarques imprimées. C'est donc vers janvier 1748 qu'avaient été distribuées ces remarques, c'est à dire après l'éclat fait par l'évêque d'Auxerre, le "il décembre 1747.

5 Dettey, Vie de Caylus, évêque d'Auxerre, t. n, p. 187-322.

nauld1, avait reçu de son aïeul un courage indompté, et des Arnauld leurs doctrines et leur opiniâtreté. En vain sa famille s'était-elle alliée à madame de Maintenon 2 ; ses inspirations lui venaient des Pays-Bas bien plus que de la cour. Sur cette terre étrangère, le grand Arnauld avait laissé clés exilés et des amis : Quesnel, contre les doctrines de qui était dirigée la bulle, et les successeurs de Neercassel, qui avaient fini par faire insurger l'Église d'Utrecht contre Rome. Quesnel et les évêques schismatiques de la Hollande avaient toutes les sympathies de Gaylus 3. Son prudent métropolitain avait toute son aversion, car c'était celui-ci qui avait été choisi par le cardinal Dubois pour faire accepter la bulle à l'épiscopat français4. Le métropolitain y avait réussi, et depuis lors son suffragant observait toutes ses démarches, scrutait chacune de ses paroles, et ne perdait nulle occasion de lui ménager quelque désagrément 5. On conçoit donc quelles étaient les perplexités et les hésitations du malheureux archevêque dans les circonstances difficiles.

Celle où l'eût placé une approbation entière du P. Pichon eût été plus dangereuse encore qu'il ne le soupçonnait. Une correspondance active s'était établie au sujet du livre de ce Jésuite entre l'abbé de Pomponne et l'évêque d'Auxerre0. Les sympathies et le zèle de celui-ci

1 Dette} , Vie de Caylus, évoque tTAuxei re, t. i, p. 3.

2 » 11 parut à la cour [comme aumônier du roi] avec la distinction que « lui procuroit la faveur de Mme de Maintenon, dont le comte de Caylus « son frère venoit d'épouser la nièce, M11" de Valois, n [qui dans les lettres ajouta un si grand lustre au nom de Caylus]. (Ibid., p. 7.)

3 NouvclL ecclcs. du 26 juin et du 14 août 1766, p. 105 et 134.

4 Voltaire, Hist. du parlem., cliap. lxh.

5 Deltey, Vie de Caylus, passim.

6 Celte correspondance était en 1823 la propriété de M. de Monmeique (Biogr, Univ., t. xxxv, p. 309, col. 2) ; mais elle a été comprise dans une

étaient secrètement attisés par le dernier héritier des Arnauld, qui cette fois, dans l'intérêt de leur mémoire, avait choisi un prélat pour en faire l'éditeur de son indignation anonyme. Le 27 décembre 1747 cette indignation éclata tout à coup dans un long mandement de Caylus. Les erreurs et la polémique du P. Pichon y étaient vivement signalées à l'animadversion générale l. Cette sortie vigoureuse eut un grand succès auprès du public, et le corps épiscopal lui-même s'en émut. Belzunce et l'archevêque de Besançon rétractèrent leurs éloges avec franchise et loyauté2. L'archevêque d'Àix avait déjà rétracté les siens 5, et ce fut alors que celui de Sens publia les remarques critiques qu'il avait fait imprimer dès le mois de juin précédent 4. Cette fois son suffragant lui applaudit, et l'on put croire que la bonne harmonie allait se rétablir entre les deux antagonistes 3 et dans tout l'épiscopat français °. En moins de six mois dixhuit prélats, messeigneurs de Montpellier, de Tours, de Soissons, de Carcassonne, de Paris, de Lyon, du Mans, de Nantes, de Toulon, de La Rochelle, de Lodève, de Rouen, d'Amiens7, de Toul, de Beauvais, d'Évreux, de Strasbourg, de Saint-Pons8, s'étaient rencontrés avec ceux

\ente d'autographes faite en 1837. (Voir le catalogue de cette vente.) Malheureusement, après d'activés recherches, nous n'avons pu trouver en quelles mains elle est passée.

1 Voir l' Appendice , note R. — Cf. Supplém. aux Nouv. ecclés. du 8 avril 1748, p. 57.

2 Voir l' Appendice, note R, 28 février et 22 avril 1748.

3 Ibid., 1er juillet 1747.

4 Voir plus haut, t. il, p. 254, n. 4.

5 Detley, Vie de Caylus, t. n, p. 247, 305, 307 et 312.

6 7Mrf.,p. 247.

7 Cf. Supplém. aux Nouvell. ecclés., du 20 août 1748, p. 135. s Voir Y Appendice, note R, passim.

que nous avons déjà indiqués dans un concert de réprobation contre les doctrines erronées qui avaient échappé à l'examen trop rapide des premiers approbateurs.

Le P. Pichon n'avait pas attendu que tous ces blâmes l'eussent atteint pour reconnaître sa faute. Avant qu'un mois se fût écoulé depuis la violente attaque partie d'Auxerre, il avait adressé de Strasbourg, où il se trouvait, la lettre suivante à l'archevêque de Paris:

« Monseigneur, recevez avec bonté un auteur qui a le chagrin d'avoir publié un livre qui ne fait que trop de

bruit. C'est dans votre diocèse que ce livre a été

imprimé ; il est juste, Monseigneur, que ce soit devant votre grandeur que j'en fasse le premier désaveu public. Peu de temps après que ce livre eut paru, mes supérieurs le désapprouvèrent, en arrêtèrent le débit, et ordonnèrent qu'on le corrigeât. Plusieurs grands prélats, plusieurs sçavants théologiens firent sur cet ouvrage de sages et de judicieuses observations. Dieu m'a fait la grâce d'avoir la docilité qui convient à mon état. Je déférai, comme je le devois, aux lumières de tant de personnes respectables ; et comme on convenoit que pour remédier au mal il étoit à propos de faire une seconde édition de mon ouvrage qui rectit fiât ou fit disparoître tout ce qu'il y a de condamnable dans la première, ce travail fut aussitôt entrepris. Vous sçavez vous-même, Monseigneur, que dès la fin du mois d'août 11 kl cette seconde édition étoit prête de ma part ; que, revue par des yeux éclairés, et retouchée par des mains habiles, on m'assuroit qu'elle pouvoit être désormais utile aux fidèles qui la broient dans un esprit de religion, et que ce n'est que quelques difficultés que je n'avois pu prévoir, qui en

(( ont empêché l'impression. Dans la crainte néanmoins (( qu'on ne me soupçonne d'y avoir mis obstacle, et de « tenir encore à des maximes répréhensibles, je déclare « ici à votre grandeur (et la supplie de ne point laisser « ignorer cette déclaration), que je désavoue le livre u intitulé L'Esprit de Jésus-Christ et de l'Eglise sur la u fréquente Communion, imprimé à Paris chez Guérin « en 17A5, que je rétracte cet ouvrage, et que je le con- « damne de tout mon cœur. J'ai l'honneur, etc. Strasce bourg, ce 24 janvier 17ZI81. »

Cette lettre., on le voit, ne contenait strictement que la rétractation des erreurs théologiques du P. Pichon. Le regret d'avoir attaqué la mémoire du grand Arnauld ne s'y laissait point entrevoir, même par allusion. Il en avait été et il devait en être de même du blâme des évêques. Celui d'Auxerre fut le seul qui comprit dans le sien les attaques dirigées contre le célèbre docteur2. La tournure que prenait cette affaire était donc plus favorable à l'orthodoxie que satisfaisante pour l'abbé de Pomponne. Aussi en écrivant le 23 janvier 17&8 à M. de Caylus pour lui témoigner sa reconnaissance, il lui dit que s'il savait à quel tribunal s'adresser pour en avoir justice, il y porterait ses plaintes; « mais, ajoutea t-il, qui est-ce qui m' écoutera? et qui s'exposera à la fuie reur d'un corps aussi terrible que celui des Jésuites3?» Le conseiller-clerc jugeait sans doute de la magistrature selon son propre courage, et des Jésuites d'après ses terreurs. C'était donc avec bonne foi qu'il évoquait dans cette malencontreuse prosopopée des juges aux-

1 Voir à celle dale dans Y Appendice, note R.

2 lbid.t 27 décembre 17A7, p. 166, § xliv. 5 Deltey, Vie de Caylus, t, n, p. 241.

quels il ne croyait pas. Mais voici que tout à coup l'évêque d'Auxerre lui faisait apparaître une ombre formidable à laquelle il ne songeait plus. « Prenez, lui disaita il, la même voye que prit feu M. de Troyes pour la « mémoire du grand Bossuet, son oncle.... N'a-t-il pas « obtenu du parlement de Paris ce qu'il demandoit 1 ? » Feu M. de Troyes? qui donc l'avait fait descendre tout vivant dans la tombe? Celui qui l'y avait précipité le remplacerait-il? En l'imitant saurait-il expier sa faute? ou bien après avoir rendu impuissant le nom de Bossuet, laisserait-il celui d'Arnauld infâme ?

Toutes ces questions surgissaient à la fois du fatal billet qui avait répondu aux imprudentes démonstrations de Pomponne. Pour celui-ci il n'y avait plus d'attermoiement possible. Il fallait agir ou demeurer deshonoré. Aussi lui, qui le 23 janvier ne savait où trouver des juges, le 29 du même mois il dresse une requête au parlement, délivre pour la poursuivre une procuration pardevant notaire, et détermine sa belle-sœur, veuve de Nicolas-Simon, à le fortifier de son adhésion2. La requête d'ailleurs ne s'appuyait pas seulement de cette adhésion féminine; elle s'abritait aussi derrière les manifestations déjà connues de l'épiscopat français contre le livre du P. Pichon3. Elle fut remise à M. le substitut de Graville, qui en fit immédiatement son rapport au procureur général. Celui-ci avant de donner ses con-

1 Deltey, Vie de Caylus, t. ir, p. 241.

2 Voir Y Appendice, note R, 29 janvier 1748. — Comment se fait-il que la veuve de Nicolas-Simon, née Constance de Harville, adhère seule à un acte destiné à venger le nom d'Arnauld, tandis que madame de Torcy, fille du premier marquis de Pomponne, se tient a l'écart ?

3 Ibid,, 29 janvier 1748, p. S.

clusions, crut devoir en communiquer au premier président de Maupeou et au chancelier d'Aguesseau l.

L'affaire était grave, car la cour ne jugeait pas des dispositions de la magistrature comme en avait jugé l'abbé de Pomponne. Il avait même fallu que celui-ci fût en proie à une singulière hallucination pour s'y méprendre. Depuis trente années les parlements n'avaient pas laissé échapper une seule occasion de protester contre l'état d'asservissement dans lequel les avait tenus Louis XIV. L'opposition, après s'y être montrée financière sous Law 2, avait saisi le prétexte de la bulle Unigenitus pour revêtir une forme janséniste3, et c'était sous cette forme qu'elle s'était plus particulièrement envenimée. Les convulsions de Saint-Médard, les mandements des évêques à propos du diacre Paris, les folies miraculeuses du conseiller Montgeron, la canonisation de S. Vincent de Paul, l'administration des sacrements sur billet de confession, tout servait de prétexte à une insurrection parlementaire. Le barreau se taisait ; les magistrats descendaient de leurs sièges. Tantôt l'exil les décimait, tantôt il les frappait en masse. La Bastille n'y pouvait suffire4. Que n'eût pas fait jadis le grand Arnauld s'il lui eût été donné d'assister à une semblable mêlée? et que fût-il advenu, alors même, si tout à coup son nom y eût retenti ? La cour le savait bien. Aussi il faut lire l'acte notarié dans lequel l'abbé de Pomponne a fait consigner tous les détails de sa conduite, afin que la postérité ne pût en ignorer. 5

1 Voir V Appendice, note R.

2 Voltaire, Hist. du parlent., chap. lx.

3 Jbid.y chap. lxii.

4 lbid.y chap. lxiv-lxv.

5 Appendice, note R, 29 janvier 4748, p. 5.

(( M. le chancelier, dans la crainte que dans les cir- « constances présentes il ne s'élevât de nouvelles dis- « putes à l'occasion de cette affaire, engagea mondit a sieur comparant [l'abbé de Pomponne] à demander « justice au roy en personne, et à retirer en conséquence u sa requête des mains de M. le procureur général, se « chargeant de rendre compte au roy de ses justes (( plaintes, afin que Sa Majesté ordonnât une satisfaction « proportionnée à l'insulte faite à lui et à sa famille par « les excès clans lesquels le P. Pichon étoit tombé dans « son livre, en y parlant de M. Arnauld son grand-oncle. « — Au nom du roy, la soumission de mondit sieur com- « parant a été entière et sans réserve ; il a répondu que « sa confiance en son souverain étoit sans bornes, qu'il « se jettoit aux pieds de Sa Majesté, et qu'il entendroit « avec respect ce qu'il lui plairoit d'ordonner ; qu'il se « reposoit entièrement sur le zèle de M. le chancelier, « son supérieur, des moyens qu'il croiroit convenables « pour procurer à la mémoire dudit Antoine Arnauld et a à sa famille outragée la réparation qui leur étoit due. »

La réparation en effet ne s'était point fait attendre.

Dès le 13 février l'abbé de Pomponne l'avait obtenue

proportionnée à la crainte dont cette affaire avait frappé

la cour, a Monsieur, lui écrivait le chancelier au nom du

« roi !, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Sa Majesté

a des plaintes que vous avez porté contre plusieurs en-

« droits du livre du P. Pichon, et elle m'ordonne de

« vous écrire que vous avez eu raison de lui demander

u justice des excès dans lesquels il est tombé en parlant

u de M. Arnaud, votre grand-oncle ; mais que le P. Pi-

1 Appendice, note I\., 29 janvier, 1748, p. 0.

il. 18

( chon ayant lui-même condamné son livre, et le père ( provincial des Jésuites? accompagné du P. Pérusseau1, ( m' ayant déclaré que l'auteur vous assureroit par écrit, t si vous le voulez, qu'il désavouoit et rétractoit quel- ( ques faits personnels et injurieux qu'il avoit avancé ( au sujet de M. Arnaud, dont il avoit reconnu depuis la i fausseté ; que d'ailleurs en combattant ses sentimens, ( son intention n' avoit jamais été d'offenser une famille t qu'il respecte, et encore moins une personne de votre ( caractère et de votre dignité ; Sa Majesté croit que t vous avez lieu d'être content; et d'autant plus que la ( révocation du privilège accordé pour l'impression du ( livre 2, et l'ordre que le roi m'a donné de retrancher c du nombre des censeurs royaux celui qui l'a approuvé, ( achèveront de vous procurer la satisfaction la plus désirable pour vous, puisque c'est à Sa Majesté même que vous en serez redevable. Vous ne doutez pas de la grande attention que j'aurai, suivant l'intention du roi, à empêcher qu'on n'imprime plus de livres qui contiennent des excès semblables. Vous savez à quel point je suis, Monsieur, votre très affectionné serviteur. D'Aguesseau. — Versailles, 13 février 1748. » Cette lettre était un véritable triomphe pour l'abbé de Pomponne. Mais, ou il lui était interdit d'en révéler la teneur, et alors son triomphe était illusoire ; ou il pouvait la rendre publique, et alors il se montra fidèle à ses habitudes de succès incognito en renfermant son triomphe dans son enveloppe, et en le déposant tout scellé le 17 février 17Zi8 chez le notaire qui avait dressé sa pro-

i Sylvain Pérusseau, confesseur du dauphin, fils de Louis XV. 2 Appendice, note R. 15 février lll\8.

curation et enregistré sa requête. L'enveloppe portait cette suscription : « Lettre secret te et très importante à « M. l'abbé de Pomponne, doyen du conseil, chancelier « des ordres du roi, à Paris l. » Lettre secrète! ces mots, et les précautions prises à propos de cette lettre par son heureux possesseur, semblent démontrer qu'on avait primitivement fait du silence de celui-ci la clause de la réparation. Mais sans doute les démarches des Jésuites, la révocation d'un censeur royal et le retrait d'un privilège de librairie n'avaient pu s'accomplir sans provoquer les commentaires du public. Nécessairement la curiosité excitée venait s'enquérir près de l'abbé de Pomponne ; et ce dernier, réduit à la nécessité de subir, s'il se taisait, la flétrissure qu'il ne méritait plus, et d'encourir, s'il parlait, la disgrâce de la cour, devait solliciter de celle-ci la permission de rompre, au moins pour ses amis, le mystérieux cachet.

C'est ce qui nous semble résulter d'une lettre écrite par l'abbé lui-même [entre le 17 février et le 2 mars 17&8 2|] à l'abbesse de Maubuisson % lettre qui d'ailleurs offre le seul échantillon que nous ayons pu recouvrer du style de l'honorable académicien, « Mon affaire en « question, écrit-il, est heureusement terminée à ma « grande satisfaction par les bontés et la justice du roi. « 1° Sa Majesté a fait chasser M. de Marscilly et déplacer ((l'approbateur du livre4, et lui a retiré sa pension,

1 Appendice, note R. 17 février 1748, p. 2 et 7.

2 Dans cette lettre l'abbé de Pomponne parle du paquet déposé chez le notaire le 17 février, et dit qu'il n'était pas encore ouvert. Il le fut le 2 mars suivant.

3 Voir le Gall. christ., t. vu, col. 938.

4 M. de Marcilly et l'approbateur du livre nous semblent la même personne. Le procès-verbal, dressé sous les yeux et à la demande de l'abbé de

(( punition exemplaire en pareille occasion, et qui fait (c grand bruit dans Paris. 2° Elle a fait supprimer par « un arrêt du conseil le privilège accordé pour ce mé- « chant livre. 3° Elle a ordonné à monseigneur le chance celier de m' écrire de sa part une grande et longue « dépêche qui porte en substance que Sa Majesté, ayant « sçu les plaintes que j'ai portées à ses pieds après avoir « retiré par ses ordres ma plainte portée au parlement, « ma satisfaction devoit être entière puisque le P. Pichon « s'étoit rétracté de la totalité de son livre, et que mon- (( seigneur l'archevêque de Paris l'avoit condamné ; « qu'elle s'étoit fait instruire et avoit eu un écrit des « Jésuites l par lequel ils désavouoient les faussetés, les « termes injurieux et tous les excès où s'étoit porté le « P. Pichon, leur confrère, promettant qu'à l'avenir il « ne paroîtroit aucune chose semblable contre M. Arec nauld, mon grand-oncle, auquel il porteroit honneur « et à toute ma famille, à ma personne et à ma dignité. « Cette dépêche est signée de M. le chancelier, de la part « du roi. A moi permis d'en faire tel usage qu'il me eon- (( viendra et d'en distribuer dans toutes les branches de « ma famille-; Sa Majesté entendant par tout ce qui est « dit ci-dessus qu'il n'arrive rien de semblable contre la

Pomponne, porte, p. 5 : « Sa Majesté a ordonné à M. le chancelier de rayer u du catalogue des censeurs royaux M. de Marcilly, docteur de Sorbonne, « approbateur du livre du P. Pichon. »

1 Ceci est faux ; voir la lettre du chancelier.

2 On ne trouve rien de semblable dans la lettre du chancelier. D'ailleurs s'il a été permis à l'abbé de Pomponne de faire de cette lettre tel usage qui lui conviendrait, à quoi bon cette permission spéciale d'en distribuer dans toutes les branches de sa famille? Enfin si cette permission, quelque restreinte qu'elle soit, a été accordée dès le principe, pourquoi enfermer sous enveloppe cachetée cette lettre secrète?

CHAP. Vj SECT. II. ART. IV. 265

a personne.de M. Arnauld et contre sa famille. Je vous (( envoyerai la copie de cette dépêche quand elle sera « retirée de chez le notaire où elle est en dépôt. Cette « satisfaction, qui me vient de la part du roi, m'est plus a honorable que si les révérends pères Jésuites des trois « maisons étoient venus, comme je m'en étois contenté, « me faire satisfaction chez moi. [Nous sommes persuadé « que les Jésuites aussi préféraient cette solution, et que « sur ce point du moins ils se trouvaient d'accord avec « la famille Arnauld.] Ils n'avoient qu'à nier le fait, et «je n'en aurois eu aucune preuve. Au lieu que cette (( lettre de M. le chancelier est une pièce authentique ((• qui sera conservée dans toutes les branches de ma face mille. Les cardinaux Rohan et Tencin, et M. de Mire- « poix I ont fait le diable à quatre. Mais Sa Majesté, « malgré toute leur sollicitation, a bien voulu me donner « des marques de sa justice et de sa bienveillance. »

Il ne manquait plus à cette bienveillance que de la rendre publique, et sans doute Pomponne obtint la permission de le faire ; car le 2 mars 1748 2 il se transporta chez son notaire, puis, en présence de celui-ci et d'un de ses collègues, il retira la précieuse lettre de sa trop discrète enveloppe et fit consigner le tout dans un ample procès-verbal. Dès lors son secret put s'échapper de l'étude où il l'avait enfoui. Les plumes des clercs valaient bien pour cela les roseaux mythologiques, et bientôt le secret prit son essor. Les copies de la lettre se multiplièrent. C'était à ce qu'il paraît la seule publicité que la cour eût permise. Mais soit que Pomponne la trouvât

1 Jean-Baptiste de Champflour.

2 Voir Y Appendice, note R, à cette date.

insuffisante, soit qu'elle parût telle à des amis du grand Arnauld qui n'avaient rien à ménager avec la faveur, un jour la lettre parut imprimée sous ce titre : Le triomphe de M. Arnauld1. Grand fut l'émoi. Les auteurs même des Nouvelles ecclésiastiques, ces organes violents du système janséniste, qui depuis deux ans poursuivaient à outrance le livre du P. Pichon 2, blâmèrent une semblable démarche. « Il paroît, disaient-ils, un imprimé de huit « pages in-quarto, auquel, par une affectation générale- « ment désavouée, Y éditeur inconnu a donné ridicule- « ment pour titre : Triomphe de M. Arnauld 5. » Ou nous nous trompons fort, ou Y éditeur n'était pas aussi inconnu des folliculaires jansénistes que ceux-ci l'avançaient. Au moment où leur parti se trouvait en butte à tant d'ennemis, ils ne se seraient pas joints aux agresseurs s'ils avaient craint d'atteindre un ami caché. Dans leur langage amer, n'y aurait-il pas le ressentiment d'une trahison et comme un arrière souvenir de la démission à propos de laquelle ils aiguisaient naguère leur ironie 4 ? Ce qui nous le ferait penser, c'est que les copies manuscrites répandues par l'abbé de Pomponne paraissent n'avoir reproduit que la lettre du chancelier et l'acte de dépôt; à cela du moins se borne le contenu du seul exemplaire que nous en ayons pu découvrir5; tandis que l'imprimé contient, outre ces pièces, la procuration, l'adhésion et la requête qui dès lors ont dû sortir direc-

1 Appendice, note R., sous le n° 17 bis.

2 NouveU. ccclés.., de 1745 à 1748, passim,

3 Ibid., n° du 30 avril 1748, p. 72. — Cf. Supplêm. aux Nouv. ecclés., du 4 juin 1748, p. 89.

à Voir plus haut, t. n, p. 251.

5 C'est le n° 17 du recueil de Tahbe Delan, Appendice, note R.

tenient de l'étude où les avait déposées Pomponne, dont elles intéressaient F amour-propre sans rien ajouter au triomphe du docteur Arnauld. Cette hypothèse d'ailleurs serait assez conforme aux habitudes anonymes de l'abbé. Mais en tout cas celui-ci, effrayé comme d'ordinaire d'un succès qui côtoyait un péril, renia l'œuvre, qui, si elle n'était pas la sienne, était celle d'un ami.

Alors intervint l'arrêt suivant l : « Le roy ayant été « informé qu'on répandoit dans le public un écrit inti- « tulé : Le triomphe de M, Arnauld, Sa Majesté auroit « reconnu, par le compte qui lui en a été rendu, qu'on y « avoit eu la témérité de publier des faits qui s'étoient « passez sous ses yeux, et même une lettre écrite par « son ordre au sieur abbé de Pomponne, doyen de son « conseil et chancelier de ses ordres ; ce qui auroit en- « gagé cet abbé à porter ses plaintes au roy d'une im- « pression faite à son insçu, qui l'offensoit personnclle- « ment, autant qu'elle étoit contraire au respect qui est « dû à Sa Majesté, et dont il la supplioit de ne laisser sub- « sister aucun vestige. Que d'ailleurs le titre même qu'on a « donné à cet écrit suffiroit seul pour faire voir manifes- « tement qu'on avoit cherché à abuser d'une lettre qui « n' avoit pour objet que la rétractation de quelques faits (( injurieux à la personne du feu sieur Arnaud, sans qu'il (( fût question de ses sentimens, l'auteur qui se rétrac- « toit ayant seulement déclaré sur ce point, qu'en les « combattant, son intention n' avoit jamais été d'offenser « la famille ni la personne du sieur abbé de Pomponne ; « et que cependant on avoit voulu présenter au public « cette rétractation comme une justification solemnelle

1 Appendice, note R., n° 48.

268 LES PETITS-FILS D'ARNAtJLD D'ANDILLY.

0 des sentimens du feu sieur Arnauld, malgré la censure « toujours subsistante quils avaient éprouvée de la part (( de la Faculté de théologie de Paris, en sorte qu'il étoit « visible que ceux qui ont fait imprimer cet écrit n'a- « voient eu en vue que de troubler de nouveau la paix de « l'Eglise. A quoi étant nécessaire de pourvoir, Sa Ma- «j'este, étant en son conseil, a ordonné et ordonne que « l'écrit qui a pour titre : Le triomphe de M. Arnauld, « imprimé sans privilège ni permission, sera et demeu- « rera supprimé. Enjoint à tous ceux qui en ont des (( exemplaires de les remettre incessamment au greffe du « conseil pour y être supprimez. Fait, Sa Majesté, très « expresses inhibition et défenses à tous imprimeurs, « libraires, colporteurs ou autres... d'en imprimer, vente dre, débiter ou autrement distribuer, à peine de pute nition exemplaire. Enjoint au sieur Berryer, maître des « requêtes, lieutenant-général de police dans la ville et « banlieue de Paris, de tenir la main à l'exécution du « présent arrêt, lequel sera lu, publié et affiché partout « où besoin sera. Fait au conseil d'état du roy, Sa Ma- «jcsté y étant, tenu à Versailles, le 27 avril 1748. « Signé: Phelypeaux. » — « Cet arrêt, disent les auteurs (( des Nouvelles ecclésiastiques l, diminue, non le triom- « phe de M. Arnauld, qui, au jugement des personnes « instruites et impartiales, a toujours triomphé et triom- « phera toujours, mais la satisfaction dont M. l'abbé de <( Pomponne s' étoit flatté ; car il résulte évidemment du « préambule de l'arrêt, que ce qu'on a fait pour le satis- « faire n'a eu pour objet tout au plus que la rétractation

(( de quelques faits injurieux à la personne du grand Ar-

1 N° du 4 juin 1748, p. 90, § n.

( nauld, et que tout s'est réduit de la part du P. Pichon à ( déclarer que son intention n' av oit jamais été d 'offenser

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