‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 13 sur 28 · LE CHEVALIER DE POMPONNE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE POMPONNE

ARTICLE I"

Milice de la famille Arnauld,

De toutes les carrières où s'était illustrée la famille Arnauld, il en était une cependant dont l'abbé de Pomponne n'avait pu cumuler les honneurs, car elle était incompatible avec celle qu'il parcourait si fructueusement ; c'était la carrière des armes. L'épée d'ailleurs, raide et droite, se prête mal aux génuflexions. — Et puis dans la famille Arnauld s'était établie cette croyance que quiconque la portait était fatalement poursuivi par le sort 1. On eût dit qu'il leur fallait la déposer pour con-

1 C'est du moins ainsi que nous croyons devoir expliquer et restreindre les doléances des Arnauld sur ce qu'ils appelaient la mauvaise fortune de leur maison. La vie de Pomponne et de l'abbé son fils portent un démenti suffisant à ces doléances en ce qui concerne les carrières civiles ; la carrière militaire seule fut peu favorable à la famille Arnauld, même dans la branche des Feuquières, qui s'y était vouée à peu près exclusivement. — (Cf. Mcm. d'Arn. d'Andilly, part, n, p. 156 ; Mcm. de Cabbc Arnauld, part, i, p. 175 et 191 ; part, n, p. 145 et 183; Tallemant des Réaux, Historiettes, t. n, p. 300, etc.)

jurer la fortune. — Ainsi l'aïeul de tous, celui qui des montagnes d'Auvergne avait transporté sa race à la cour, pouvait, comme il le disait lui-même, allonger ou racourcir sa robe à volonté *, Mais pendant qu'il la portait courte à la tête d'une compagnie de chevau -légers, il végéta simple partisan ; à peine l' eut-il allongée, qu'il devint procureur général de Catherine de Médicis 2.

Parmi ses douze enfants il comptait huit fils 3. Cinq portèrent la robe longue 4. Antoine, le célèbre avocat, fut comme son père procureur général de Catherine, auditeur des comptes, contrôleur des restes, et refusa, si l'on en croit d'Andilly, d'être avocat général, conseiller d'état et premier président au parlement de Provence 5. Des puînés de celui-ci, l'un, Isaac, fut intendant des finances, Claude fut trésorier de France, deux autres enfin, David et Louis, furent contrôleurs des restes6. — Des trois fils qui portèrent la robe courte, l'aîné, Jean, surpris par les Ligueurs dans la petite ville de Lezoux, et réduit à rendre une tour où il s'était réfugié, s'en fit ouvrir les portes, se jeta sur les ennemis le pourpoint déboutonné, et se fit percer de vingt coups d'épée "' . Benjamin fut tué au siège de Gergeau en 1589, aux pieds d'Henri III 8. Enfin Pierre, le restaurateur de la discipline romaine dans nos camps 9j le digne représentant de la

1 Mém. cCArn. d'Andilly, part, i, p. 6.

2 Voir plus haut, t. i, dans Y Appendice, note D. 8 Voir plus haut, t. n, p. 218, n. 2.

4 Mém. d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 8-38.

5 Voir plus haut, t. i, dans V Appendice, note D.

6 Jbid.

7 Mém. d'Arn. d'A7idilly, part, i, p. 8-12.

8 Ibid., p. 36.

9 Mém. de Pontis, 1. 1, liv. vi, p. 314-318.— «Cf. Mém, d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 52, et ses Lettres, p. 492.

France clans ceux de Gustave-Adolphe *, fut ce gouverneur du Fort-Louis qui fit les dispositions les plus habiles afin de réduire La Rochelle, où devait se trouver pour lui le bâton de maréchal 2, et qui mourut3 du chagrin de voir entraver son projet, quatre années avant que Richelieu profitât de ses préparatifs pour le réaliser [1624-1628] 4.

La génération qui donna vingt enfants à l'avocat Antoine n'en donna qu'un seul aux combats et par conséquent à la mort prématurée des braves. Ce fut Simon, lieutenant de la mestre de camp des Carabins, tué d'un coup de mousquet en poursuivant l'ennemi sous les murs de Verdun5. — Dans une ligne collatérale, les deux uniques fils de l'intendant Isaac, cousins-germains de Simon, prirent le parti des armes. Le plus jeune fut tué devant Berg-op-Zoom 6. L'aîné, qui portait comme son père le prénom d' Isaac, dut à ses infortunes militaires le surnom d! ArnsMld P/iilipsbourg 7 et le chagrin qui couronna ses revers en lui amenant la mort à la suite d'une jaunisse8.

^ans la génération suivante, trois des fils de d'An-

1 Mém. d'Arn, d'Andilly, part, i, p. 42.

2 Ibid., p. 59.

3 Le 14 septembre 1624. (Lettres de la M. Angélique, 1. 1, p. 19, lettre x, du 19 septembre 1624.)

4 Mém, de Richelieu, édit. de M. Petitot, t. n (xxne de la 2e série), p. 238. Voir plus haut, t. n, p. 64, la lettre de d'Andilly au roi, en date du 17 octobre 1658, et dans ses Lettres imprimées, p. 492.

5 Mém. de d'Andilly, part, i, p. 65 ; Mém. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 172 ; Mém. de la M. Angélique, t. n, p. 303 ; t. ni, p. 299 ; Lettres de d'Andilly, p. 240; Lettres de la M. Angélique; t. i, p. 63, lettre xl, du 23 mars 1635, et p. 154, lettre lxxxiv, de 14 juillet 1639.

6 Mém. d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 75.

1 Ibid., p. 76 ; Tallemant des Réaux^Historiettes, t. n, p. 299 ; Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 56, lettre xxxviii, du 8 février 1635, et p. 59, lettre xxxix, du 19 février 1635.

8 Mém. de l'abbé Arnauld, part, u, p. 180.

dilly, Antoine, Luzancy et Villeneuve, ainsi que Séricourt, l'un des cinq fils de Madame Le Maistre, furent destinés à porter l'épée. Des quatre, un seul persévéra ; Villeneuve, qui fut tué à sa première campagne l. Trois abandonnèrent le service et vécurent selon leur goût, l'un voluptueux abbé, les autres édifiants et heureux solitaires. Malgré tant de tristes antécédents, le premier marquis de Pomponne destina l'un de ses fils à la périlleuse carrière qui avait dévoré ou rebuté onze membres de sa famille ; et ce fils, par un destin bizarre, résuma dans sa courte existence toutes les infortunes et toutes les gloires militaires des siens, tandis que son frère, l'abbé de Pomponne, en cumulait les dignités et les bassesses.

ARTICLE II

Le chevalier, anachorète et soldat.

Antoine-Joseph, filleul du grand Arnauld2, né après Nicolas-Simon, mais avant Henri-Charles3, était ce gra-

1 Voir plus haut, t. n, p. 189 et 209.

2 OEuvrcs du doct. Arnauld, t.'ni, p. 692, lettre dcccclxxxiv, du 11 novembre 1693.

3 II était né, selon nous, en 1664, avant sa sœur Charlotte, née en 1665. (Nouvell. ccclcs., du 6 mars 1647, p. 40.) En effet son père s'étant rendu à Slockolm, où il arriva le 16 février 1666 (Mss de l'Arsenal H. Fr., in-f°, n° 635, p. 7), où ne le suivit pas Mmc de Pomponne, et y ayant séjourné jusqu'au 4 août 1668 {ibid), Antoine Joseph dut naître au plus tard en 1666. Mais s'il était né en 1666, il nous paraît peut probable qu'à l'âge de cinq ans on lui ait fait apprendre des vers de mémoire, comme sa mère l'écrit le 27 août 1671 (voir plus haut, t. n, p. 118); il n'a pu non plus naître en 1665, époque de la naissance de Charlotte, ni en 1663, date de la naissance de Marie Emmanuelle [voir plus haut, t. n, p. 217, n. 1]. Il est donc venu au monde en 1664; et c'est à tort que le Mercure galant (décembre 1693, p. 71 ) le fait naître après l'abbé de Pomponne. Cette faute n'est d'ailleurs

282 LES PETITS-FILS D'ARNAULD d'ANDILLY.

cieux Toinon que nous avons vu sous les ombrages de Pomponne hésiter indécis entre trois jeunes femmes qui tout à coup lui étaient apparues, sans qu'il sût laquelle était sa mère If Au sortir des caresses recueillies sous ces ombrages, la rude milice de Malte2 l'avait saisi, différent en cela seulement de ses oncles, qui avaient préludé par les camps à une vie d'anachorète, tandis que lui il se faisait moine pour se battre; comme s'il eût voulu revendiquer à la fois les chances les plus rudes qu'eût affrontées sa famille. Aussi son courage adolescent, que n'épuisaient ni les marches, ni les veilles, ni les hasards des camps, ajoutait-il aux privations du soldat l'austère pénitence du cénobite; car le jeune chevalier, s'il portait l'épée, portait la croix, l'une familière à la poitrine des ennemis ; l'autre qui ne quittait jamais la sienne. Et pourquoi le tairions-nous? lorsque, rappelant ses regards des horizons lointains du combat où fuyaient les vaincus, il les reposait victorieux sur son sein gonflé d'orgueil, soudain le signe sacré lui parlait d'expiation et d'humilité. Alors se recueillant à l'écart, sous sa tente, il expas la seule que contienne l'article biographique inséré dans le Mercure. — Il se trouve dans la nouvelle collection publiée par M. Etienne Gallois (Lettres des Feuquières, t. n, p. /|52, et t. m, p. 59) deux lettres, l'une du 1er juin et l'autre du 21 septembre 1674, écrites par Mmc de Pomponne au marquis Isaac de Feuquières, où il est question du chevalier de Pomponne comme ayant fait des merveilles avec le maréchal de Bellefonds, et comme s'étant signalé durant la campagne sous les yeux du roi. Sans doute après avoir retiré le chevalier du collège en mars 1673 (ibid., t. n, p. 120), Pomponne, son père, l'avait placé près du maréchal de Bellefonds, ce qu'il n'aurait pu faire si l'enfant n'avait eu au moins une dizaine d'années ; et même, à vrai dire, nous ne concevons pas comment un enfant de cet âge a pu se signaler aux yeux de Louis XIV. Mais le texte des lettres est formel.

1 Voir plus haut, t. n, p. 117.

2 Mcm. de la M. Angélique, t. i, généal., p. xvi ; D. Clémencet, Hist. de P. H., t. i, p. 30/j ; Lanière, Vied'Arnauld, t. I, p. 390.

piait humilié sa gloire sanglante; et l'on ne sait même si sa main, après avoir déposé l'épée, ne se saisissait point d'autres armes dirigées contre lui-même qui mêlaient son sang à celui des ennemis l.

Mais ce que nul n'ignorait, c'est qu'à la tête de son régiment de dragons il avait décidé de la journée de Fleur us, et mérité que Madame de Grignan écrivît à son père : « Qu'il est aisé, Monsieur, de se représanter la « sensible joye que vous donne la gloire que vient d'ac- « quérir M. le chevalier de Pomponne ! Quel bonheur qu'il « soit eschapé au péril qu'il a couru, et qu'au lieu de « vous coûter des larmes, vous goûtiez le solide plaisir u de l'estimer autant que vous l'aymés, et de le voir dis- « tingué et loué du roy et de toute laTrance! C'est une « agréable lecture pour vous, Monsieur, que celle des a relations et des gasettes 2, dans lesquelles vous voyés « qu'il ne sera jamais parlé de la bataille de Flérus « sans que M. vostre fils soit nomé avec l'éloge que « mérite celuy qui en a comancé le bonheur et donné « l'exemple de la plus brillante valeur. Je puis vous asa surer, Monsieur, que je n'ay point encore leu cette ac- « tion et tout ce qu'il a fait dans la suitte de la bataille, « sans avoir les larmes aux yeux, en songeant à ce que a vous et Madame de Pomponne sentirés en l'aprenant. « Je n'ay point songé à luy, car il a la mine de ne pas « conter pour beaucoup de n'estre point mort, et d'avoir

1 OEuvres du doct. Arnauld, t. m, p. 695, lettre dcccclxxxvii, du 18 novembre 1693.

2 Voir Mercure galant (exlraordin.), Relation de la bataille de Fleurus, p. 65, 220, et à la lin, 26, 56, etc. — Cf. Mercure galant, décembre 1693, p. 38 ; Gazette de France, 14 novembre 1693 ; le P. Griffet, Recueil de lettres pour servir à l'hist. milit. de Louis XIV, t. vi, p. 232, etc.

(( fait tout ce qu'on peut faire de beau. Mais pour vous,

« Monsieur, qui en connoissés mieux le prix, trouvés bon

« que je vous dise que j'entre dans vos sentimens avec

« une tendresse qui vous feroit plaisir et qui vous doit

« persuader à quel point je m'intéresse à ce qui vous

u touche, et combien parfaitement je vous honore *... »

La lettre où se trouvent ces lignes, M. de Monmerqué l'a

empruntée de notre dépôt. — Il s'y en trouve une autre

dans laquelle on voit que l'humilité chrétienne et la

prière n'empêchaient le jeune colonel ni de défendre ses

droits, ni de méditer avec fruit sur la science de la

guerre. Cette lettre étant la seule qui nous reste de lui,

nous la transcrivons en entier :

« Du camp de Warem 2, ce 11 août 1693.

« Permettés-moy, s'il vous plaist, Monsieur mon père, <( de commencer cette lettre par vous tesmoygner ma « reconnoissance de la bonté avec laquelle vous avés « appris nostre heureux retour de la bataille. Quelque « accoutumé que je sois à recevoir des marques de vos- « tre tendresse, je vous avoue qu'elles me sont tousjours « nouvelles, et me font tousjours un égal plaisir, — J'ay « receu hier la lettre que vous m' avés fait l'honneur de <( m'escrire du cinq. Il ne me paroît pas par celle-là que « vous eussiés encore receu celle dans laquelle je vous « parlois d'une promotion de brigadier dont on nous me- « nace3, et à laquelle j'avois joind une lettre pour M. de « Barbezieux sur ce sujet. Il seroit inutil de vous respet-

1 Lettres de madame de Sévîgné, t. iv, fac simile en frontispice, et t. ix, p. 399.

2 Voir De Quincy, Hist. mitit. de Louis XIV. t. n, p. 637.

3 La promotion n'eut lieu qu'après sa mort, le 28 avril 1694. (Pinard, ChronoL hist. milit.t t. vin, p. 82.)

CHAP. V, SECT. m, ART. II. 285

« ter ce qu'elles contiennent l'une et l'autre ; mais je dois « vous dire que depuis les avoir escrittes, j'ay parlé à a M. de Luxembourg, comme je vous mendois le devoir « faire, pour avoir le commendement d'une brigade qui « naturellement estoit due à mon encienneté. J'en fus « receu comme je l'avois esté de M. de Chartre, et il a « esté réglé qu'à la presmière marche, le régiment de « Bourgogne quittera la brigade d'Alon l pour passer « dans la brigade qu'avoit Boslen2, à la gauche de la « maison du roy, et m'en donner ainsy le commende- « ment, et qu'en attendant ce changement je continue- « rois à prendre jour et à marcher comme brigadier. — « Si ce que l'on dit est vray, je ne l'attenderay pas « longtemps, M. de Luxembourg ayant dit assés haut « qu'il marcheroit vendredy prochain. Nous ignorons « encore quel costé peut regarder cette marche, et il me « paroist bien inutil de vous ennuier par un long réson- « nement sur une chose que vous sçavés seurement. Je « ne laisseray pas cependant de le faire, puisque vous « me l'ordonnés. Mais aussy vous aurés à essuier les « bruttes réfactions et les faux raisonnements d'un « homme qui peut souvent raisonner sur des principes « qui ne sont pas justes, puisque il ignore les véritables. — Le plus grand fruit que nous puissions receuillir d'une « aussy grande victoire que celle que nous venons de « remporter 3, seroit sans doutte de nous acquérir des « quartiers d'hiver conssidérables dans le pays ennemy; a ce qui ne se peut faire que par la prise de Louvain, ou « celle de Liège. Le menque de fourage et l'assemblée

1 Mercure historique, juillet 4693, p. 100.

2 Bolen. (De Quincy, Hist. milit. de Louis XIV, t. n, p. 636.)

3 Bataille de Ncrwinde, le 29 juillet 1693.

de trouppes que M. le prince d'Orange fait à Villevorde, où M. deVirtemberg l'a rejoint, et où il a desjà remis sur pied un esquipage d'artillerie de quarantesix pièces de canon, rendent sans doutte cette presmière entreprise impraticable. Celle de Liège ne paroist guerre moins difficille par le nombre des trouppes et les retranchements qui les mettent à couvert. Je ne suis pas cependant persuadé qu'elle soit de la mesme impossibilité ; et je le suis au contraire que si on vouloit prendre des mesures un peu justes pour cette entreprise, il seroit comme impossible qu'elle ne réussît pas. Il est bon, avant d'entrer dans l'examen de cette entreprise, de se représenter en presmier lieu que la cavallerie qui est dans cette place est toutte des trouppes de Liège, très mauvaise et qui n'est pas encore rassurée de la desroutte de Tongre1, dont on n'auroit quasy point de combat à craindre. Toutte l'infanterie du P[rince] de Liège2 se peut quasy conter plus mauvaise que la cavallerie; et les cinq bataillons que nous leurs avons envoyé de Huy3, sont bien plus propres à y mettre la peur qu'à augmenter le nombre des combatans. D'ailleurs il n'y a point d'officiers, et il ne faut pas croire que M. deCérélas4 et ses lignes puissent se mettre en comparaison avec les retranchements de Nerwinde soutenus de M. le prince d'Orange, de M. de Bavierre, de M. de Solms5,

1 Mercure historique de juillet 1693, t, xv, p. 114.

2 Nous pensons qu'il s'agit ici de Jean-Louis Elderen, évêque de Liège, prince du saint empire. (Cf. Gall. christ,, t. m, col. 911.)

3 Mercure historique de juillet 1693, t. xv, p. 115.

4 « Le comte Serelas de Tilly... » (Ibid., p. 114.)

5 Le 29 juillet précédent, le comte de Solms avait eu la jambe droite emjorléed'un boulet de canon. (Ibid., août 1693, p. 217 et 229.— Cf. p. 352.)

« et de trouppes exellentes. Il ne sagit plus que de voir « si ces trouppes desjà espouventées ont des remparts « assés forts pour les rassurer et les mettre à couvert. Il « meparoist, par ce que j'en ay vu, par ce que j'en ay « appris par les gens du pays/et par ce que j'en ay vu sur « le plan de M. de Luxembourg, lorsque nous y allasmes, « lequel cependant ne vaut pas grandes choses, et je « vous le dis, mon père, parceque vous l'aurés vu appa- « remuent entre les mains du roy, il me paroist, dis-je, « que ces gens-là ont profité de touttes les hauteurs qui « sont autour de Liège pour y plenter des forts, lesquels « sont fermés par la Gerge , sont frézés, gazonnés et a palissades et où ils ont du canon. Il y en a cinq « comme cela, lesquels sont joinds les uns aux autres « par des retranchements qui ne sont qu'un assés malice vais fossé sans fraise ny palissade. Il y a des endroits (( où ils avoient commencé un second retranchement « derrière le presmier ; mais il n'y a guerre d'endroit où « on ne le passe à cheval, et ils l'ont fortifié seullea ment de quelques meschantes espines au lieu de palisce sades. Un pareil retranchement ne peut pas s'attaquer « sans bien des précautions ; mais il fauderoit s'en appro- « cher lentement, occuper des postes pied à pied, s'oua vrir des chemins dans des lieux difficiles, establir des « batteries qui fissent taire les leurs, et avoir un grand a nombre de fassines pour combler le fossé, enssuitte a attaquer par plusieurs endroits à la foix. Il seroit im- « possible que l'on n'entra dans quelque endroit de ces « lignes. La prise d'un seul de ces forts décide de la a perte de tout le reste ; dès que vous en estes le maisce tre, vostre pis-aller est de vous y establir, d'avoir la « hauteur sur la ville que vous abismés de canon et de

bombes. Vous couppez leurs trouppes en deux, et en un mot ces gens-là ne peuvent prendre de party qu'une retraitte très incertaine par la citadelle, ou une perte entierre et assurée. Après tout ce beau discours, et la possibilité que j'y trouve et qui y est en effet, je doutte que nous l'attaquions. Tout ce qui approche nostre général n'en a pas grande envie; chacun craind pour soy, et je suis persuadé que l'on se desterminera plustost pour le siège de Charleroy l que pour une entreprise où il y auroit du risque pour tout le monde. — A l'esgard de ce siège, il paroist que ce seroit assés présentement le temps de le faire. Si l'on attend plus tard, on trouvera peu de fourage autour de cette place, et les paysans auront mis à couvert une grande partie du peu qu'ils ont semé. D'ailleurs onnepeutestretrop tranquille lorsque l'on assiège ; et dans un mois d'icy peut-estre M. le prince d'0[range] sera-t-il en estât de vous lenterner, lorsque les trouppes d'Angleterre et de sa flotte l'auront rejoincl. La marche de vendredy nous instruira de ce que nous devons attendre du reste de la campagne. — M. Rosen2 revint hier de son expédition. Il a esté jusques à Brey. De là il a envoyé M. de René ville jusques à Hamont, lequel a envoyé de là de petits partis dans toutte la mairie de Bolduc pour la faire contribuer 3. Les paysans y sont venus en foulle. Ils ont bien payé quatre-vingt mille, livres

1 Les prévisions du jeune colonel se réalisèrent. (De Quincy, Hist. milit, de Louis XIV, t. n, p. 638; Merc. hist. de septembre 1693, t. xv, p. 349; octobre 1693, ibid.,\t. 460.)

2 De Quincy, Hist. milit. de Louis XIV, t. n, p. 639; Merc. hist., t. xv, p. 46/|. — Cf. Mcm. de Saint-Simon, l. vu, p. 2.

3 De Quincy, ibid., p. 637.

CHAP. V, SEGT. ffl, ART. H. 289

d'arjent content, et on donné des ostages pour près d'un million ; petitte vengence de la coursse de M. de Virtimberg l. Les maraudeurs jont bien autant gagné que le roy. On ne peut dire combien la licence a esté grande, quoy qu'on ait pu faire, mais que n'hotorise2 point une victoire. On renvoyé demain tous nos prisonniers.— J'avois seu dès le commencement les plaintes que vous avés receues du M[arquis] deFeuquières^; mais je ne vous en avois rien mandé, sçachant la responce qu'il vous avoit envoyé par avance à la lettre que M. le maréchal de Vill[eroy] luy dit qu'il vous avoit escritte. Vous y aurés vu un long destail de ses raisons que je ne vous respetteray point. Il se flatte tousjours d'estre parfaittement bien avec M. de Luxembourg. Je craind fort qu'il ne se trompe. Je ne luy vois en rien des manières qui approchent de l'intimité dont ils ont esté autrefois; et en cela, il est certain qu'il est plus malhereux que condanable. Albergotty4, qui est en possession, n'a garde de menquer de l'esloygner, et comme il convient à bien plus de gens que le M[arquis] de Feuquières, il ne manque pas de gens qui le secondent; de sorte qu'on luy donne tous les jours des torts nouveaux que fort souvent il n'a pas méritez. J'ay esté tesmoin de plusieurs, et j'ay vu avec peine que M. de Montmorency y avoit sa bonne part. Jugez si tout cela joind avec quelques trais qui luy eschappent lorsqu'il croit mesme estre le plus sur ses gardes, peu-

1 Merc. hist. de juillet 1693, t. xv, p. 415.

2 Les sentiments, on le voit, valent mieux que l'orthographe. Sous ce rapport le chevalier continue plus particulièrement Luzancy.

3 Mém. de Saint-Simon, U vi, p. 108.

4 Ibidn t. vin, p. 129.

vent le bien accommoder. Ce qui est de seur cependant, c'est qu'il a bien envie de s'en consserver les bonnes grâces; il en connoist toutte la conséquence. — Je joind icy un grifonage de ce que nous connoissons : des retranchements de Liège r; il vous en donnera une ; idée grossière, comme celuy de Neerwinde vous l'a : donné de la battaille. — Je chargeay dernièrement : Prailly, mon père, de vous faire mes très humbles re- : commendations pour la chose du monde la plus difii- : cille à trouver dans ce pays, et dont on peut cependant ( le moins ce passer. Vous jugez bien que c'est de l'ar- [ gent. J'ay espuisé touttes les reçources que l'on trouve ( dans un régiment; et le trésorier m'en a refusé abso- ( lument, sur ce qu'il m'a dit n'avoir point d'ordre, < outre qu'il n'a pas un sol. Cependant, en vérité, il y a c plus de quinses jours que je n'ay pas une pistolles, et t que je ne paye personne. Permettez-moy d'implorer ( vostre secours dans un besoin si urgent. Je sçay qu'une fin comme celle-là doit fort gaster une lettre ; cependant, mon père, je n'en suis pas avec moins d'amitié, de respect ny de reconnoissance (( Votre très humble et très obéissant fils et serviteur,

« Le chevalier de Pomponne. »

a Permettez-moy d'assurer ma mère des mesmes « choses. Je ne luy escris pas, puisque vous luy en- <( voyés mes lettres. Je n'escrits pas non plus à mon on- « cle, de peur de l'ennuyer dans son mal. »

Cet oncle dont parle le chevalier est le pauvre vieil

1 Ce plan manuscrit est effectivement annexé à la lettre du chevalier. Mais nous n'avons pu trouver sur Nenvinde que la relation de Nicolas- Simon. Voir plus haut, t, n, p. 223.

abbé Antoine, jadis rebuté des siens, séparé par la mort depuis un an de l'évêque d'Angers1 qui seul l'avait accueilli, et maintenant atteint d'une cruelle maladie près de cette autre partie de sa famille à laquelle il était venu demander l'oubli des anciens griefs et l'abri de ses derniers jours2. Son jeune neveu, du milieu des camps, le lendemain d'une victoire, songeait à l'ancien proscrit; mais ne se rappelant que l'amnistie, il joint le souvenir qu'il lui donne à celui de sa mère.

Etait-ce prévision de ses propres destinées, ou complément des nobles qualités qu'il devait réunir ? Le brave guerrier avait plus qu'aucun des siens la piété du malheur. Ce n'était pas à cet oncle seulement que s'adressaient ses sollicitudes, mais à cet autre proscrit, son grand-oncle, qui vivait sur une terre d'exil dont Fleurus avait fait en partie une terre de conquête. Après Fleurus, l'un de ses premiers souvenirs avait été pour celui-ci, comme après Nerwinde pour celui-là ; et l'espérance de contempler enfin le vieillard qu'il n'avait pas revu depuis son extrême enfance avait doublé à ses yeux le prix de sa première victoire. Il allait s'enquérant du lieu qui recelait, dans son voisinage, le grand Arnauld ; et celui-ci en était réduit à craindre pour sa sûreté le résultat de cette généreuse investigation. « 11 me croit peut-être plus près (( de la nouvelle conquête, écrivait-il en parlant du cheva- « lier ; mais quelque part que je sois, il est très impor- « tant que cela demeure secret 5. » Le docteur était forcé de se dérober ainsi à l'empressement de son petit-neveu,

1 Voir plus haut, t. i, p. 277, n. 2, et t. n, p. 33 et 34.

2 OEuvres du doc. Arnauld, t. m, p. 58/j, lettre dccccxxix, du 13 janvier 1693 ; p. 698, lettre dcc.ccxci, du 27 novembre 1693.

3 Ibid,, p. 345, lettre dccci, du 16 avril 1691.

une année avant que le père de celui-ci accueillît en tremblant, près de Namur, un envoyé du fugitif, un ami de la famille, qu'il cachait pour une nuit dans sa tente, et qu'il en faisait repartir le lendemain par un mauvais temps dès cinq heures du matin l. — Une autre année s'écoula; le jeune colonel n'en vit pas la fin. Une mort vulgaire2, mais chrétienne5, frappa la victime glorieuse qu'avaient épargnée les batteries de Fleurus et les charges de Nerwinde. — Il ne resta pour héritiers à son père que Nicolas-Simon et l'abbé de Pomponne.

1 OEuvres du docteur Arnauld, t. m, p. 506, lettre dccclxxxviii, du 28 juin 1692, et plus haut, t. h, p. 164.

2 II mourut à Mons dans les dix premiers jours de novembre 1693.

3 OEuvres du doct, Arnauld, t. m, p. 69/», lettre dcccclxxxvii, du 18 novembre 1693.

Page 1