‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 16 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

« dans sa conduite, avant qu'elle fust en charge, ce ira a esté que pour l'éviter qu'elle a ainsy affecté (en certaines « occasions, et mesme à l'égard de nous toutes l depuis « quelques années) de paroistre de cette humeur, se ser- # a vant de tous moïens pour nous éloigner de penser à « elle. Et elle y avoit si bien réussy, qu'il y en avoit très « peu qui ne fussent prévenues sur son sujet, et qui « n'appréhendassent de la voir en la place où elle est. <( Cependant Dieu aïant résolu de faire un si grand don « à cette communauté, a tellement réuni nos esprits dans a son élection, que jamais il n'y en eut de plus unanime « que la sienne. L'expérience que nous faisons de plus (( en plus de l'utilité de son gouvernement en a dé- (( trompé plusieurs. J'en suis une, comme vous sçavez, u mon très cher père ; et c'est de quoy je ne sçaurois « rendre à Dieu assez d'actions de grâces : Credidi « pr 'opter quod locutus sum. — Sœur Domitille, reliu gieuse indigne. — 31 décembre 1678. »

ARTICLE II

Correspondance inédite de la Mère Agnès.

Notre dépôt, d'où cette lettre est extraite, n'en contient aucune de la première Angélique, mais a dû contenir toutes celles qui, dans les trois volumes imprimés de sa correspondance, sont adressées à son frère Arnauld

l Quant à la sœur Domitille, amie du docteur Arnauld, la mère Angélique pouvait avoir envers elle un motif particulier de froideur, si Ton en croit Racine : « M. Arnauld, le plus souvent, n'avoit nulle voix au chapitre. On le a croyoit trop bon ; et c'étoit assez qu'il dit du bien d'une religieuse pour « que l'on n'en fît plus de cas. Ainsi il prônoit fort la sœur Gertrude ; et la (( mère Angélique de Saint-Jean se retiroit d'elle. » (Fragm, sur P, R., OEuv., t. \i, p. 290.)

d'Anclilly. — En revanche nous avons trouvé, hors des layettes de la collection, un recueil manuscrit qui très probablement en a fait partie (nous ne saurions l'affirmer cependant 1 ) , et qui renferme la copie de trois cent quarante-trois lettres inédites de la mère Agnès. Des trois abbesses de sa famille, Agnès est la moins connue par ses œuvres et par sa correspondance, dont quelques fragments à peine ont été rendus publics-. Ceux que contient notre manuscrit sont adressés à différentes sœurs de Port-Royal, à des religieuses étrangères, à des dames bienfaitrices, enfin à des pénitents qui habitaient soit à Paris, soit aux champs, les dépendances de la célèbre abbaye.

§ I. La Mère Agnès et ses religieuses.

Les lettres destinées aux sœurs de Port-Royal offrent comme une curieuse échappée par où l'on peut plonger dans la vie intérieure du cloître pénitent. Cette vie, si si attentive et si recueillie, s'v révèle dans toute son humilité, dans toute sa vigilance, dans toute sa soumission, et avec ses seules fautes, qui sont de ne pas atteindre la perfection. Agnès ne s'épargne point à diriger

1 II est intitulé Lettres de Div[erses] li[eligieuses] de P[ort]-R[oyal], in-f° de 210, 9, et 34 feuilles. L'écriture est une de celles qui se retrouvent le plus fréquemment dans les copies faites par les religieuses de Port-Royal ; Ja reliure est en veau granit. — Manquant de preuves suffisantes pour rattacher, ce recueil aux papiers de la famille Arnauld, dont nous l'avions trouvé séparé, nous Pavons inscrit au catalogue des Mss. sous le n° 375 bis, des Belles Ut t. Fr.

2 Le plus grand nombre se trouve dans les Vies cdif. de P. R., recueillies par Le Clerc. (Cf. Mém. de la M. Angélique, t. i, et t. u, passitn, t. ni, p. 211, 241, etc. ; le Recueil in-12, p. 332, 519 ; Hist. des Pcrsccui., p. 12, 49, 277, 281, 295; Actes, let., relut,, t. i, n° 4, p. 71, n° 5, p. 12; t. ir, n° 8, p. 200-203, n° 12, p. 53.)

chacune vers ce but. A celles-ci ce sont de tendres reproches, à celles-là d'habiles conseils, à toutes des encouragements, a Chaque fois que je vous rencontre, ( écrit-elle à l'une r, je vous trouve plongée dans la ( mélancholie, et cela est fort pénible à voir. Et ne re- ( levez point ce mot de pénible pour dire que vous estes ( bien marrie de donner de la peine, car ce n'est pas ( pour cela que je le dis, et c'est le moins que je puisse ( faire de porter un peu du beaucoup que vous souffrez.

i Ce qui me fait plus de peine c'est que je vous

( trouve un peu esloignée de la disposition d'enfant ( dans laquelle vous dittes que Dieu vous met pour mon ( regard. Un enfant n'a point de deffiance ny de réflec- ( tion, et vous en estes toute remplie. Vous m'obcervez ( beaucoup plus que je ne vous obcerve.... Un enfant < dit ses besoins quand il en a, sans attendre qu'on le ( prévienne, et je ne sçaurois obtenir de vous que vous ( demandiez à nous parler, n'ayant ce dittes-vous rien t pour dire ; et vous portez escrit sur le visage ce que c vous devez communiquer, et vous en avez l'esprit si plein que vous n'avez jamais tout dit! appelez-vous cela estre comme un enfant ? »

u II faut que je vous réponde » , écrit Agnès à une autre sœur2, « sur ce que vous dittes que vous n'ettes que « trop cincère. Il est vray que vous dittes quelquefois « vos sentiments lorsqu'il les faudroit suprimer par a mortification, afin de ne les dire que par humilité, et (( fidélité à se faire connoistre. C'est le motif qui fait la « vertu, et non pas l'action. Il ne suffit pas pour estre

1 F" 4 28, lettre ccxvnr.

2 F° 98, lettre clxxiii à la sœur Angél. de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire, morte le 9 oct. 1G58. (D. Clémencet, Hist. de P. /?., p. 367 et 391.)

CHAP. VI, SEGT. ï, ART. II, § I. 313

a sincère de dire tout ce qu'on pense, mais il le faut « dire au temps qu'il faut, en la manière et pour la fin « que l'on doit. Le temps doit estre le plustost qu'il ce a peut, hormis quand la passion est esmeue ; la manière, « simple et sans prévoir ce qui en arrivera ; la fin, pour a estre connue pour telle qu'on est, et par conséquent hu- « miliée, car on n'a rien à dire qui ne tende à cela. C'est « là la sincérité que je vous désire... » — Ainsi un peu de tristesse, trop de sincérité, voilà de quelle nature sont les penchants qu'Agnès trouve à combattre ou à diriger dans ses sœurs.

Parmi ses novices, il en est une, sa nièce, la fille aînée d'Arnauld d'Andilly r, qu'elle surveille avec sollicitude, qui lui ouvre son cœur, et vient s'accuser devant elle : « Je ne m'ettois point aperceue, lui dit-elle2, que vous « eussiez rougy ; et quand je l'eusse remarqué, je ne « m'en fusse pas mise en peine, ne croyant pas que vos- « tre paix intérieure tienne à si peu de chose, quoyque (( ce soit vostre principal deffaut de la laisser souvent (( altérer, ce qui diminuera à mesure que vous devien- (( drez plus humble ; car vostre timidité ne vient que « du contraire, à qnoy vostre nom ne contribue pas peu5 ; « vous m'entendez bien, ma sœur.... » Charmante innocence qui vient s'accuser de rougir! Profonde sagacité

1 Sœur Catherine de Sainte-Agnès. (Voir Mém. de la M. Angélique, t. ni, p. hS9.) Elle fut novice de 1630 à 1642.

2 y° 115, lettre exem.

3 Le nom était bien pour quelque chose, mais point la timidité, dans ces paroles d'une autre sœur de la novice, de la mère Angélique de Saint-Jean, à qui en 166/» on demandait son nom avant de l'expulser de Port-Royal : « Je « le dis bien haut sans rougir, répond-elle, car dans une telle rencontre c'est « quasi confesser le nom de Dieu, que de confesser le nôtre. » (Relation de la captivité de la M. Angélique de Saint-Jean, dans les Actes, leit., llelat., n° 5, p. 3.)

31 h LES RELIGIEUSES DE LA FAMILLE ARNAULD.

qui analyse la rougeur d'une enfant, et, pénétrant de l'épidémie au cœur, trouve soudain quelle pulsation la fait épanouir !

§ II. La Mère Agnès et les religieuses étrangères.

La correspondance d'Agnès avec des religieuses étrangères ouvre à nos regards un autre aspect ; Port-Royal s'y révèle dans ses relations extérieures, avec les orages qui le menacent et les persécutions qu'il endure. Quatrevingts lettres à madame de Foix, coadjutrice de l'abbaye de Notre-Dame de Xaintes1, contiennent à ce sujet des renseignements dont l'histoire peut faire son profit. Mais ce qu'on n'y saurait trop admirer, c'est le calme placide, la douce quiétude, l'inaltérable charité que conserve la sainte abbesse en parlant de ses persécuteurs, a Je vous diray , ma chère mère , écrit-elle le a 26 avril 1(561, que nous sommes montées d'un degré a dans Testât de personnes suspectes et calomniées, en a ce que l'on en vient maintenant aux effets. La première a chose que l'on a faitte contre nous a esté que le roy a a ordonné à messieurs les grands-vicaires de nous oster <( nostre supérieur et nos confesseurs, et d'en mettre et d'autres qu'ils lu y présenteroient pour les agréer2. Les (( grands-vicaires répondirent qu'ils n'avoient pas ce « pouvoir là, nostre supérieur nous estant donné par « M. le cardinal de Rets immédiatement. Le roy ne se a satisfit pas de ceste réponce. Il leur commanda de « mettre leurs raisons par écrit, et de les donner à M. Le

1 Françoise III de Foix. (Gall. christ., t. ir, col. 1181.) - :\Icm. de Funlaiiic, t. n, p. 192 ; Ilist. des PersècuL, relation de ce qui s'est passé à Port-Royal depuis le commencement d'avril 1(361 jusqu'au 29 avril 1662, p. 1-82, et les interrogatoires, p. 83-187, etc.

(( Tellier [son confesseur], pour les luy envoyer; cette « réponce ne partit que d'hier 25 ; et comme je croy « qu'elle n'aura point d'effet, les voyes canoniques ve- « nant à manquer, on viendra à la violence pour exiler (c ceux qu'on ne nous pourra pas oster. Il est inutile, * ma chère mère, que je vous témoigne la peine où nous « sommes sur ce point, puisque vous la concevrez mieux « que je ne vous la pourrois dire, et que je n'ay inten- « tion que de vous dire simplement les choses, sans les « exagérer, à l'imitation de l'Évangile qui rapporte la « passion du fils de Dieu, en disant seulement l'histoire,

« sans blasmer les personnes qui l'ont exécutée î ; et

« parceque le traittement qu'on nous fait est infiniment « audessous de celuy qu'on a exercé envers Jésus-Christ, « nous sommes encore beaucoup plus obligées d'en <( parler avec toute la modération qui nous sera possible. « Nous apprismes la première nouvelle mécredy der- « nier ; le samedy suivant M. le lieutenant civil, et M. le « procureur du roy au Chastelet vinrent de la part du « roy nous faire commandement de rendre toutes nos « pensionnaires à leurs parens, et cela dans trois jours « avec deffence d'en plus recevoir à l'avenir, ny pour les « élever, ny pour les faire novices. Ils ont mesme escrit

* « Souvenez-vous de cette excellente remarque de feu M. de Saint-Cyran: « que tout l'Évangile et même la passion de notre Sauveur est écrite dans « une très grande simplicité et sans aucune exagération. » (Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 535, lettre mxxxviii, au chevalier de Sévigné, en date du 16 mai 1G61.) « Permettez-moi, mon très cher [neveu], de vous dire « que vous employez toujours des expressions trop fortes, aussi bien que « moi, comme fourberie, barbarie, les médians, vendus à la cour, etc. Je u voudrois que nous eussions autant de soin d'éviter ces termes et les <( expressions contre la charité, que nous avons soin d'éviter celles qui sc- « roient contre la modestie. » (Ib'uL, t. m, p. 202, lettre dcccxxxvi, à Ant. Le Maistre, du 27 mars 1656.)

« le nom des filles qui sont dans le noviciat, c'est à dire « les postulantes, quoyqu'ils ne nous ayent encore rien « dit sur leur sujet. Mais il y a lieu de juger qu'elles « passeront comme les petites filles qui estoient au nom- « bre de vingt et un. On a aussy compris celles de « Port-Royal-des-Champs où il a esté un commissaire « faire le mesme commandement. On ne sçauroit s'ima- « giner la douleur de ses pauvres enfans qui fait fendre « le cœur. Toutes les personnes qui se rencontrent dans « le dehors de la maison lorsqu'elles sortent ( ce qui ne « se fait que l'une après l'autre), en pleurent de pitié. « Mais c'est encore pis des postulantes dans la crainte « qu'elles ont qu'on n'en vienne jusques à elle. Nous at- « tendons tout ce qui nous pourra arriver de plus, avec « le plus de soumission qu'il nous est possible, dans Teste pérance que Dieu nous veut éprouver, et non pas nous « abandonner entièrement1. » Toutes les quatre-vingts lettres sont écrites durant la persécution ; aucune ne dément celle que nous venons de citer presque au hasard.

§ III. La Mère Agnès et ses amies.

Vingt-neuf autres lettres d'Agnès datent d'un temps meilleur, et sont adressées à deux bienfaitrices de la maison, mesdames d'Aumont2 et de Chazé5. Ici l'aspect

1 F° 155, lettre ccxlvii.

2 Anne Hurault de Cheverny. (Nécrol de P. R.f p. 487; Besoigne, Hist. de P. R., t. i, p. 396 ; Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 247, 260, 597 ; t. ii, p. 47, 70, 100, 121, 326.) — Mme d'Aumont dit : « Je m'accommode' « mieux de la M. Agnès [que de la M. Angélique]. » (Ibid., p. 329, 395.)

3 Sœur Lée-Magdeleine de Sainte-Elisabeth Bochart de Champigny. (Nécrol. de P. R., p. 456 : Besoigne, Hist. de P. R.t t. m, p. 11 ; sa vie écrite par Angélique de Saint- Jean, Leclerc, Vies édif.t t. m, p. 1 ; Mém. de la M. Angélique, t. ri, p. 488.)

change. Ce sont toujours les relations de Port-Royal, mais avec le grand monde et en temps de paix. Ce que la gratitude a de délicat se confond avec ce qu'une honnête aisance a d'ingénieux. Un bienfaiteur, c'est, pour nous servir des expressions d'Agnès elle-même, un Jésus- Christ visible qu'il faut parfumer de ses affections ; et les affections de la sainte femme se répandent vraiment en parfums. Son âme calme et sereine exhale sa paix suave en une douce gaieté. « Nous sommes arrivées fort « heureusement, » écrit-elle à Madame d'Aumont1 durant un voyage qu'elle fait à Port-Royal-des-Champs [vers 1652] pour visiter les travaux d'assainissement et les constructions que l'on y exécutait par la munificence du duc de Luynes 2 : « Nous sommes descendues devant « l'église 4 qui nous a remplies d'admiration de son « changement qui la rend si majestueuse et si dévote « que rien plus. Je vous ay trouvée au pied de l'autel, « parceque c'est à peu près l'heure que vous avez accou- « tumé d'y estre, n'estant pas encore six heures... L'on « memonstra [ensuite] la sacristie, la nouvelle chappelle, a le chœur..., puis l'on nous conduisit dans Saint-Ber- » nard 3 par une nouvelle gallerie par où Y on voit encore le » ciel aussy bien que la terre, sans qu'il soit besoin d'ou- « vrir les fenestres, parcequ'il n'y en a point. Mais cela ne « me fait point de peur, car tous les vents seroient ran- « gés en bataille, je ne les craindrois point avec notre « grand voile. Le bruit s' estant répandu que la mère

1 F" 37, lettre lxxix.

2 Besoigne, Flisi. de P. Il, t. i, p. 334, et t. iv, p. 131.

3 Voir la description de Port-Royal qui se trouve dans Besoigne, Hist, de P. jft., t. m, p. 320, elMém. de la M. Angélique, t. n, p. 306 : « La

chambre de l'abbesse, qui est celle de S. Bernard... »

« Agnès estoit à Saint-Bernard, ma sœur Margueritece Gertrude l se mit à genoux sur son lict pour essayer si « elle ne pouroit point venir jusqu'à nous. Je courus «jusqu'à elle, n'estant point lasse. Je la trouvé fort a mal et fort changée, pasle et la voix tremblante, quoy- « que son cœur feut fort espanouy. Je demeure là, ma « chère sœur... Je ne vous dis point ce que je vous suis. <( Vous le viendrez apprendre, s'il vous plaist, vous- « mesme, si vous voulez le sçavoir. »

Une autrefois c'est Madame d'Âumont qui s'éloigne de Port-Royal, et la mère Agnès lui écrit2: a Vous sçavez « que la privation irritte le désir; c'est pourquoy je ne « bouge d'auprès de vous la nuit et le jour. La nuit « mesme j'estois couchée auprès de vous, et m' estant « réveillée, j'ay voulu vous baiser la main; mais à ce « faux réveil le véritable ayant succédé, j'ay trouvé qu'il a n'y avait rien de vray, sinon que je ne vous verrez « point... Nous devons estre bien aise qu'il y ait plu- « sieurs chemins de l'éternité, afin d'en pouvoir rencon- « trer souvent quelqu'un. Nostre éloignement en est un, « et j'espère que vostre retour en sera un autre. Je vous « donne le bon jour, ma très chère, et le beau jour, car a j'escrits à la splendeur du soleil rayonnant dans vostre » cabinet, où je suis dans un repos aussy grand que je a vous le désire en toutes les parties de vostre corps et « de vostre âme. » Ne dirait-on pas qu'ici les parfums d'affection s'impreignent d'une senteur poétique en s' exhalant à la double chaleur de l'amitié et du soleil?

Dix ans plus tard [1661], cette figure douce et illuminée delà mère Agnès est toujours aussi douce; mais

8 Marguerite <ie Sainte-GertrudeDu Pré, morte le 5 juillet 1666. 1 F° 33, lettre lxxii, et î> 34, lettre lxxiv.

les années et les persécutions ont fait plus d'ombre alentour. Ce n'est plus la clarté radieuse du cabinet de son amie qui resplendit dans ses lettres ; c'est une lueur plus tendre peut-être, mais aussi plus voilée qui s'y reflète au fond de sa cellule plus assombrie. « Je me rends, « écrit-elle à un solitaire de Port-Royal1, je me rends à a l'avantage que vous avez sur moy qui, en qualité d'une « pauvre, ne puis refuser sans orgueil les aumosnes que « l'on me veut faire. Il m'est arrivé depuis peu de jours « une disgrâce : c'est la rupture d'une lampe qui m'avoit « esté donnée avec autant de charité qu'il vous plaist de « m'en offrir une encore plus belle et plus durable2, et

« si lumineuse qu'elle me servira d'un soleil de nuit

a Puisse Jésus-Christ vous rendre la lampe d'une des « vierges sages ! »

§ IV. La Mère Agnès et le chevalier de Sévigné.

Le solitaire auquel s'adresse le billet précédent est le chevalier de Sévigné5. Blanchi dans les agitations des

1 F° 206, lettre cccxxv.

2 Le bon chevalier trouvait sans doute ici l'occasion de placer une lampe que lui avait refusée le 27 janvier de la même année [1661] la mère Angélique en lui disant : « J'en ai une de dix sols de laquelle je me sers de- « puis vingt ans avec de l'huile à brûler qui n'est pas de noix pure, mais « mêlée avec de moindre dont je ne reçois depuis tout ce tems aucune « incommodité, non plus que toutes nos sœurs qui n'en ont pas d'autres. » (Leiires de la M. Angélique, t. m, p. 511, lettre mxx.) A défaut de lampe, l'excellent chevalier avait voulu offrir de l'huile, ce qui d'après la lettre précédente indiquait plus de bienveillance que de jugement : « Je vous remercie, « lui répond Angélique, je vous remercie très humblement de voire huile. « J'en ferai un meilleur usage que vous ne vouliez, la faisant brûler devant le « Saint Sacrement. » (lbid., p. 513, lettre mxxi, du 7 février 1661.)

3 Nccrol. de P. R., p. 115; Nécrol. de Cerveau, t. ni, p. 158; Racine, Hisi. ecclés., t. xi, p. 543 ; D. Clémencel, Ilist. de P. R., t. vu, p. 2/|7, etc. — Cf. Menu de Retz, passim.

camps, c'était à Port-Royal que celui-ci avait demandé son repos, ou plutôt un meilleur emploi de son activité l. A cinquante ans, il lui avait fallu se faire une seconde éducation, remplacer l'emportement par la douceur, la hauteur par l'humilité2, et, pour suivre son office, apprendre un peu de latin 3. Oncle de Madame de Sévigné, beau-père de Madame de La Fayette 4, il servait de copiste à Sacy : ; et pendant qu'il forçait celui-ci à user de ses chevaux et de son carrosse6, il allait se promenant abrité du soleil sous un parasol qui le faisait suivre et moquer des enfants 7. Ils ignoraient ces enfants du peu-

1 Mém. de Fontaine, t. n, p. 442.

2 Ibid., t. ii, p. 444. «Son plus grand défaut étoît un certain air impérieux « que lui avoit donné sa noblesse et son commandement dans les armées... « Il voulut vivre dans la dépendance, avec la soumission d'un enfant... « Ayant toujours jusques là assez aimé la délicatesse dans son vivre, il « cultiva l'abstinence et la mortification dans le manger... Mais ce qu'on « admira le plus, fut la douceur qu'on lui vit avoir pour ses domestiques; « car il leur avoit été toujours extrêmement dur et fâcheux. Cependant à « force de se combattre, il devint si bon envers ses domestiques que ses « infirmités l'obligèrent de garder, qu'il les servoit presqu'autant lui-même « qu'il en étoit servi. »

3 Nècrol. de Cerveau, t. ni, p. 158 ; Racine, Hist. ecclés., t. xi, p. 544, etc.

4 « MIle de La Verne [plus tard Mrae de La Fayette] étoit [à Angers] avec « madame sa mère, qui avoit épousé depuis peu M. de Sévigné, auparavant « chevalier de Malte... » (Mém. de l'abbé Arnauld, part, ni, p. 39.)

5 Mém. de Fontaine, t. n, p. 444*

6 Ibid., p. 443.

7 « ... Il se contentoit d'aller prendre l'air au jardin des Capucins... Il « n'y avoit qu'une incommodité, qui est qu'allant là avec son parasol, de « peur du mal de tête, les petits enfans, qui n'étoient pas accoutumés à « voir un homme ainsi coëfîé, le suivoient avec quelques cris désagréables. « Sur quoi il demanda à M. de Saci, s'il ne feroit pas bien de se faire « suivre de son valet de chambre, pour battre régulièrement la mesure, «lorsque ces enfans commenceroient leur musique, et pour leur faire « changer de ton. Il est vrai que ce cas de conscience fit rire M. de Saci, et « que M. de Sévigné comprit que le meilleur seroit de ne point battre si « dévotement ces enfans qui ne feroient que s'irriter davantage par un « traitement qu'ils n'attendoient pas. » (Mém. de Fontaine, t. n, p. 443.)

pie que le soldat pénitent, plein de miséricorde pour leurs maux, avait jadis recueilli l'un des leurs au milieu d'une ville saccagée, et que, le dérobant sous son manteau pour sa part du butin, il l'avait pieusement adopté l. Mais Agnès le savait, et la plus pure comme la plus tendre amitié unit cette femme au mâle courage et le vieux guerrier aux entrailles maternelles.

Celui-ci avait voulu que la sainte recluse lui donnât le nom de frère 2. « Puisque Dieu fait la volonté de ceux « qui le craignent, lui écrit-elle3, il est juste que je fasse « la vostre, en vous appellant mon frère en Jésus-Christ, « qui est l'alliance qu'il nous commande d'avoir les uns « avec les autres. C'est ce qui me fera toujours prendre « part aux avantages qui vous arriveront pour vous ren- « dre de plus en plus enfant de Dieu et frère de tous ceux « qui luy appartiennent dans la mesme qualité... »

Un autre passage nous révèle mieux encore les motifs et les conditions de cette douce condescendance : « Nous « demandons à Dieu cette divine charité qui se rend la « dominante de nostre cœur, de nostre âme et de nostre (( esprit ; en sorte qu'il ne nous reste pour les créatures « qu'un rejaillissement de cet amour, encore ne s'ar- « reste-t-il pas à elles, mais il retourne à son principe, « comme le rayon ne se sépare point du soleil, encore « qu'il éclaire là où il semble que le soleil ne soit pas, « estant fixement attaché au ciel pendant que sa clarté « se répand sur la terre. Et c'est ainsi que l'amour du « prochain ne doit point détacher de Dieu, mais seule-

1 Mém. de Fontaine, t. n, p. 442. — Cf. Actes, lett., relat., t. il, n°xn, p. 176.

2 Cf. Lettres de la M. Angélique, t. ni, p. 499, 501, etc.

3 F0 205, lettre cccxxni bis.

ce ment désirer d'attirer avec nous ceux de qui la ten- « dresse nous touche davantage, afin de les réunir à ce a divin principe1. »

C'est à Port-Royal de Paris que s'était nouée cette fraternelle affection. Le chevalier de Sévigné s'y était construit une demeure2 où il espérait terminer ses jours3. Mais l'orage de 166a, qui lui enleva Agnès et Sacy, lui rendit sa demeure inutile. Tantôt Sacy du haut des tours de la Bastille le voyait errer au bas des murs, son parasol à la main, exposé non plus cette fois aux rires de la populace, mais aux injures des sbires3, bravant tout pour rencontrer un des regards du captif. Tantôt c'était Agnès, exilée à Port-Royal-des-Champs, qui l'apercevait sur les limites du désert, demandant qu'on lui permît de s'y

1 F° 1G0, lettre cclv, du 9 septembre 1661, à Mme de Xaintes.

2 Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 493. — Cf. ibid., p. 472, 506, 555, etc.

3 Mém. de Fontaine, t. n, p. 444. — Cf. Actes, lett. ,relat., t. n, n° vin, p. 57; n° ix, p. 47.

4 « On voyoit quelquefois des amis [du haut de] cette terrasse [où ilétoit « permis à M. de Sacy, de se promener], ou le long de la porte Saintce Antoine.... Le pauvre M. de Sévigné, qui y venoit quelquefois au dehors « de la Bastille, eut le déplaisir d'y être maltraité ; car étant venu par « malheur avec un parasol... il fut bientôt apperçu et l'on en donna avis à « un officier, qui, s'imaginant que ce parasol étoit une chose trop extraor- « dinaire pour ne pas marquer quelque signe, envoya deux drilles, « comme les appella ce pauvre Monsieur, qui s'érigèrent en soldats et qui « lui demandèrent ce qu'il faisoit là et qu'il se retirât au plutôt. La nature « souffrit un peu dans le moment, et, se souvenant encore du vieil homme, « il parla à ces personnes de l'air du marquis de Sévigné, leur demanda « par quel ordre ils étoient si effrontés que de lui faire cette demande, et « qu'il leur feroit donner les étrivières; et en parlant de cette sorte, il «gagna pourtant le fossé pour passer la rivière; et comme les autres « étoient Gascons, ils vinrent redire au logis, non ce qu'il leur avoit dit, g mais qu'ils lui avoient fait beaucoup de peur, et qu'il avoit bientôt « songé à s'enfuir. » (Relation de la prison de M. de Sacy, par Desloges, [pseudonyme de Fontaine], Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 228.)

établir, et qui lui écrivait h « Au sujet du désir que vous « avez, et moy avec vous, que vous soyez habitant du dé- « sert..., je vous supplie très humblement de ne point « vous haster. Il est temps de pratiquer la dévotion des « retardemens que feu M. de Saint-Cyran recommandoit « tant, et qui est une marque, comme il dit, qu'on agit « par l'esprit de Dieu, qui est ennemy des précipita- « tions... » En attendant la réunion différée, une douce mysticité mettait l'illusion à la place de la réalité : « C'a « donc esté mon bon ange qui a mis le billet que vous « avez trouvé si bon en la place du mien, où il n'y avoit a que fort peu de choses et de très petittes choses. Je vou- « lois seulement vous dire que je prierois nostre Seigneur a Jésus-Christ qu'il nous attirast dans le désert avec <( luy, et qu'il se mît au milieu de vous et de moy pour « nous attacher à sa divine présence 2. »

Enfin arriva le moment souhaité où le pénitent put échanger son hôtel de Paris contre une cellule dans la vallée où se trouvaient transportés Agnès et Sacy. Alors commencent les derniers beaux jours du vieillard, éclairés des lumières de l'un, échauffés par l'affection de l'autre. — Et le pauvre vieillard ne sait comment témoigner sa gratitude. Tantôt ce sont les quatre côtés du cloître qu'il veut bâtir à la fois, et Agnès qui lui écrit 3: <( Cette magnificence m'a surprise. J'ay apréhendé que a Dieu nous tenta dans cette occasion, pour voir si nous « sommes fidelles dans la pauvreté qui ne nous permet « pas de désirer, ny mesme d'accepter que ce qui nous

1 Le 9 juin 1669, f° 17, lettre xxxvi.

2 F° 45, v°, lettre xxxi.

s F° 20, lettre xlvi, du 21 juillet 1670. — Cf. Besoigne, JlisU de P. R„ t. iv, p. 282, 29/u

a est nécessaire ; et nous craignons mesme que vous

« ne fassiez pas bien de nous l'offrir, au préjudice de nos (( frères et de nos sœurs qui sont plus pauvres que nous. (( Je me promets que cette espèce de remerciment ne « vous dépléra point, parceque vous aimez la vérité...» Tantôt ce ne sont plus ses richesses, ce sont quelques fleurs que le solitaire espère faire agréer. Mais son austère amie lui répond l : « Je vous remercie très humble- « ment de vos fleurs, à qui je ne procureray pas une « plus longue vie, parcequ'il ne convient pas à des religieuses de cultiver des fleurs...» L'humble pénitent ne se rebute point. — Mieux avisé, il envoie des fruits, et cette fois son présent est accepté2. — Ses lettres sont scel-

1 F° 19, lettre xliii, du 24 mars 1670. — Voir aussi f° 204, v° , la lettre cccxxiii, adressée à M. de Sévigné, et qui a ce titre dans notre manuscrit : Que les senteurs ne conviennent pas aux pénitens. (Cf. Lettre de la M. Angélique, t. in, p. 494; lettre mxi, du 13 novembre 1660, au chevalier de Sévigné.) Il faut avouer toutefois que les mortifications d'Agnès en se privant de fleurs étaient un peu moins méritoires qu'elles ne le paraissent au premier abord, à en juger par cette lettre qu'elle écrit le 1er septembre 1669 à madame de Sablé, et qui se trouve avec vingt-quatre autres qu'elle lui a également adressées dans la layette de cette dame à la bibliothèque royale : « J'ay « perdu l'odorat dèsl'ûgede dix-huit ans (Cf. Mêmde la M. Angélique, t. h, « p. 312), en la mesme manière qu'on le perd quand on a de grands rumes « ù quoy j'estois fort sujette. Je peusois tousjours qu'il reviendroit, mais n'en « ayant point de nouvelles, je n'ay point couru après; c'est à dire que je ne « m'en suis pas mis en peine,non pas que je n'ayme assèstouls les sens qui sont « nécessaires à la vie, mais je ne mets pas celuy-là du nombre; etvous conclu- « rez avec moy qu'on s'en passe fort bien, puisqu'il y a cinquante-huict ans « que j'en suis privée. Et, si j'ose dire ce que je pense, vous gaigneriez, ma « très chère sœur, à cette perte si vous vous en serviez pour satisfaire à « Dieu pour avoir pris trop de plaisir dans les bonnes odeurs... » Mais si la sainte fille ne faisait aucun sacrifice en se privant de l'odeur des fleurs, elle en faisait un en se privant de leur vue qui ne pouvait lui être indifférente ; car elle ajoute : « Encore que vous n'ayez pas l'odeur des fleurs « nous ne laisserons pas de vous en envoyer autant qu'il y en aura ; car il « ne faut pas punir vos yeux pour vanger vostre odorat. »

2 fo nt vo} iet,tre xxxvin, du 15 septembre.

lées par l'effigie du bon Pasteur. On admire l'effigie; il envoie le cachet: « Il faut donc vous céder, écrit Agnès1, « pour ne pas faire une seconde faute, qui seroit de bora ner vostre libéralité, de quoy vostre générosité seroit « contristée. Vous aurez donc la gloire de vostre magniu ficence, et inoy l'humiliation de vous avoir fait une a demande si indiscrette... »

Le bon vieillard ne veut pas laisser à sa chère correspondante cette humiliation; et, pour la lui enlever, il renchérit sur elle d'indiscrétion. Dans une poétique fantaisie de sexagénaire, il souhaite, lorsque viendra la mort, emporter l'image de cette clôture inconnue dans laquelle il a placé tant d'affection ; et il voudrait que son amie, alors plus que septuagénaire, pût visiter à son tour le modeste asile qu'il s'est lui-même industrieusement accommodé. Il ose en hasarder la demande : « Vous « avez le privilège, lui dit-on2, de donner tout ce que vous « voulez et d'accorder tout ce qu'on vous demande. Et « nous, au contraire, nous trouvons des impuissances « partout. C'est pourquoy nostre bastiment de dedans « ne vous apparoistra point, parcequ'il y a un chérubim « à nostre porte qui en deffend l'entrée avec une espée « de feu, c'est à dire un anathème de nostre mère l'É- « glise ; et nous en trouverions un semblable contre nous « à vostre chambre, si nous voulions l'aller visiter5; ce a qui oblige à rendre les privations réciproques, sinon

1 po ^ vof ictlre xxxvn, du 25 juillet.

2 po* i7? Vo, lettre xxxvm.

3 « Il faut faire une règle capitale de ne parler jamais aux Hennîtes, « que pour des choses absolument nécessaires. C'est le moyen de les honorer « toujours et qu'ils nous honorent, ne nous voyant qu'en Dieu et pour « Dieu. » (Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 590, lettre ccclxiv, du 25 novembre 1651.)

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