CHAPITRE YI
attendrissement à ces longues vies usées dans la prière et surtout dans la charité, qui hésitent à se soumettre aux puissants, mais point à servir les pauvres; où l'on refuse une signature, où l'on écrit des pages comme celle-ci : « Or, Madame, afin qu'on suive en tout l'in- « tention charitable de Votre Majesté [c'est une reine de « Pologne que du fond de son cloître, à cinq cents lieues (( de distance, la mère Angélique entretient de bienfai- « sance et, on va le voir, des vaches qui nourrissent les « pauvres de son canton], je la supplie très humblement « de nous faire savoir si elle approuve la pensée que j'ai « que son aumône ne peut être mieux employée qu'aux « pauvres de la campagne qui sont entièrement ruinés « [par les excès de la Fronde], même les laboureurs qui « ne se relèveront jamais s'ils ne sont secourus. On « pourroit prêter à quelques-uns, pour un tems, une « somme qu'on donneroit après à d'autres pauvres, a quand ils auroient moyen de la rendre. J'ai encore u une autre pensée, qui seroit de faire acheter des va- « ches pour les donner à louage à- nos pauvres gens ; et, « s'ils peuvent payer, on en donneroit le prix à d'autres. « Une vache nourrit toute une famille à la campagne, « surtout les pauvres petits enfans, dont les mères mal « nourries n'ont presque point de lait; et quand ils ont <( delà bouillie, cela leur sauve la vie. » Rien n'avait pu sauver celle de deux enfants de la reine l, et Angélique, continuant à parler des siens, ajoute : « Je ferai tout « mon possible pour soigner à leur conserver l'existence, « afin qu'il plaise à Dieu donner à Votre Majesté un en- « fant qui vive 2 ! »
1 Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 583; t. ir, p. 98.
2 lbid., I. n, p. 115, lettre ccccxxxn, du 16 mai 1652. Sur l'admirable
La mère Angélique a écrit trois volumes où respire la même charité, dans les intervalles quelle mettait à ses bonnes œuvres. Et que n'ont pas fait sa mère et ses sœurs, et ses nièces et leurs deux cents compagnes ? — Rien de plus, sans doute, que ce que beaucoup d'autres ont pratiqué ; rien de plus que S. François de Sales et S. Vincent de Paul, leurs contemporains, qui, sans lire Jansénius, avaient lu comme elles l'Évangile. — Et cependant nous concevons que Port-Royal jette son lustre, même sur la charité ; car on l'y exerçait du sein de la souffrance, à travers les persécutions (provoquées ou non, qu'importe?), et l'on y consacrait toutes les ressources des cœurs les plus ardents, des génies les mieux doués, des plus admirables caractères se succédant à travers ces générations de femmes fortes qui dans la famille Arnauld se nomment la mère Angélique, la mère Agnès, ou la mère Angélique de Saint-Jean. — En revanche la charité, pour compenser tant de sacrifices, enveloppait de son doux rayonnement ces affections domestiques qui n'eussent osé se dilater comme elles le firent, sinon à sa divine chaleur. — Et quels trésors de saint amour s'épandirent ainsi sur ceux qui souffraient, depuis les pauvres jusqu'à la famille ! La famille (c'est elle surtout que nous étudions) y trouve le secret de son courage et de sa persévérance ; car jamais un lien plus sacré ne forma un faisceau plus uni que celui autour
charité d'Angélique, voir Mêm, de Lancelot, t. n, p. 215. Tout ce que Racine, dans sa mauvaise humeur passagère contre Port-Royal, a pu reprocher à la charité d'Angélique, c'est de faire servir sur sa table aux Jansénistes du pain blanc et du vin, tandis qu'elle ne donnait à leurs ennemis que du pain bis et du cidre. (Œuvres de Racine, t. vi, p. 21.) Voir la réplique de Dubois [ibid., p. 4/»), et celle de Barbier d'Aucourt, [ibid., p. 63.)
duquel cette puissante et nombreuse famille serra par deux fois ses nœuds durant le cours du grand siècle.
SECTION Ire.
ARTICLE Ie',
La mère Angélique et la mère Agnès,
§ I. Angélique l'appui et le modèle de deux générations.
Ce fut d'abord la mère Angélique près de qui tous se groupèrent ; heureux de rencontrer la vigueur où abondait la tendresse. — Sa mère, vingt fois brisée sous les douleurs de la maternité r, sa sœur aînée, madame Le Maistre, que cinq enfants n'avaient pu consoler du père qu'elle leur avait donné 2, vinrent étayer leur abattement à son courage. Ses quatre sœurs puînées y abritèrent leur virginale ignorance5, qui se dissipa bientôt, mais seulement pour le bien, après s'être épanouie chez quelques-unes en force, chez toutes en dévouement. — Les hommes même, car les hommes de cette famille n'en furent pas toujours la portion la plus virile, allèrent tremper leur découragement à l'énergie de cette femme héroïque. D'Andilly, l'habile courtisan, Le Maistre, le
1 Voir plus haut, t. i, p. 251 ; t. il, p. 218, etc.; les Mèm, de la il/. Angélique, t. ni, p. 275-308, etc.
2 Mcm. d'Arn. d'AndiUy, part, i, p. 26 ; Mém. de la M. Angélique, t. in, p. 313-356.
3 Voir plus haut, t. i, dans Y Appendice, note A, et Mém* de la M. Angélique, t. i, p. 72 ; t. m, p. 201-273, 360-414, 419-484, et 486-489.
célèbre avocat, ces deux aînés des deux mères à qui le monde avait fait payer si chèrement ses joies, ensevelirent les mécomptes de leur ambition I dans le désert, sous les yeux d'Angélique, au milieu des saintes femmes qui leur étaient si chères. Et qui pourrait dire les consolations et l'ingénieuse tendresse dont ils furent environnés ! Les trois volumes de la correspondance incomplète2 d'Angélique laissent entrevoir seulement quelle dut être cette vie où les forts veillaient pour les faibles, où les faibles s' entr' aidaient, où la prière secondait le conseil, où la grâce implorée descendait des lèvres d'une mère ou d'une sœur.
Et comme si tant de consolations n'eussent pas suffi au dédommagement ou à la récompense de cette première génération de pénitents et de saintes, il lui fut donné de les transmettre à une seconde. D'Andilly fut précédé ou suivi, dans le désert, de Luzancy son fils3 et de ses six filles, parmi lesquelles était une autre Angélique 4. Le Maistre y fut accompagné ou remplacé par ses frères les plus jeunes, dont l'un fut le vertueux Sacy 5. Dans cette nouvelle génération, aussi grande à certains égards que la précédente, la difficulté des temps voila
1 En ce qui concerne d'Andilly, voir plus haut, t. i, passim. Pour Le Maistre, voir Tallemant des Réaux, t. n, "p. 319. — Cf. Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 73.
2 Avertissement du t. i.
5 Voir plus haut, t. n, p. 42, 179, et t. i, Appendice, note A.
4 Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 489-496, 498-574, 588-595. « C'était « la chère fille de M. d'Andilly et dont il me disoit: Comptez que tous mes « frères, tous mes enfants et moi, nous sommes des sots en comparaison « d'Angélique. Jamais rien n'a été hon de tout ce qui est sorti de ces pays- « là, qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle. Toutes les langues, toutes les « sciences lui sont infuses... etc. »(Lett. de madame de Sévignèy t. vi, p. 38.)
5 Voir plus haut, t. i, Appendice, nota A.
cependant parfois certaines vertus, et parfois raidit les autres. Au milieu des persécutions [1664], l'énergie s'exagéra et la faiblesse s'abattit. Angélique de Saint- Jean, la femme forte de cette deuxième époque, mit un peu d'ostentation à repousser le Formulaire ?; deux de ses sœurs mirent un peu de précipitation à le signer 2. Mais il est des vertus qui ne connaissent jamais d'excès, et que développe surtout l'orage : le dévouement et la charité. La tourmente les porta à leurs dernières limites dans ces âmes en péril qui descendirent de leurs hauteurs, ou se relevèrent de leurs chutes, pour se confondre en une indicible affection.
Il n'y eut pas jusqu'à l'impérieux et fougueux d'Andilly qui ne se montrât plus attendri du retour qu'irrité de l'abandon de ses deux filles. « Que voulez-vous, di- « sait-il un peu confus à madame de Sévigné en parlant « de l'une d'elles, le pauvre oison a, signé 5? » Mais au
i Cf. Le Clerc, Vies édif. de P. R.t t. i, p. 314. et t. ni, p. 271, le procès-verbal du 27 août 1664; Lettre d'Angélique de Saint-Jean à d'Andilly, du 10 juillet 1664, et Mém. de d'Andilly, part, u, p. 151 ; Relation de la captivité d' 'Angélique de Saint-Jean, écrite par elle-même; ses interrogatoires, dans VHist. des Persécut., xne inter., p. 95 ; Mém. delà M. Angélique^ t. m, p. 51 4> etc. « La mère Angélique de Saint- Jean étoit enlêtée «aussi qu'elles ne dévoient signer en aucune sorte; et quand l'accom- « modement [de 1668] fut fait, elle persistoit toujours dans son opinion. « M. d'Alelh lui écrivit, M. Arnauld, M. de Sacy; tout cela inutilement. « M. Nicole eut ordre de faire un écrit pour la convaincre. Enfin elle se « rendit, il ne sait comment, en disant qu'elle n'étoit nullement convaincue.» (Racine, Fragm. sur P. R., OEuv., t. vi, p. 298.)
2 Marie- Charlotte de Sainte-Claire et Marie-Angélique de Sainte-Thérèse. Voir la relation qu'elles-mêmes ont écrite de leur chute: Relation de la captivité de six religieuses dans le Recueil des Actes, Lettres, etc., n" iv, p. 29 et 150; et Mém. de la M. Angélique, t. m, p. b'2'6, 590 et 592: Ilist. des Pcrsécut., p. [\Q>[\, 474.
* Lettres de M",e de Sévigné, t. i, p. 71.
premier repentir il leur pardonna, et il les confondit dans sa dernière bénédiction avec leur sœur Angélique [167A]1. Ces trois femmes, Luzancy leur frère, et Sacy leur cousin, se trouvèrent alors les seuls membres de cette famille d'anachorètes que la mort eût épargnés dans la solitude 2. L'une des trois sœurs suivit même de près son père 3 ; et l'affection, jadis répartie entre dix-huit des leurs, se concentra parmi les quatre qui survivaient avec une égale intensité, modifiée cependant par certaines affinités de caractère. Ainsi l'inébranlable Angélique se reposait dans sa force [sur le courageux Sacy 4, et dans ses faiblesses le prenait pour confident entre elle et Dieu 5. Luzancy, méfiant et timide, ne se sentait jamais mieux rassuré que près d'Angélique6. La sœur Thérèse (c'était celle qui avait failli), se sentant si faible et si humiliée 7, s'attachait au plus faible pour
1 Voir le Codicile du 30 janvier 1669 ajouté par d'Andilly à son testament; la lettre d'Angélique de Saint-Jean dans Guilbert, Mém. kist. et chron., 1. 1, p. 579, et dans les Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 529. — Cf. Besoigne, Hist. de P. R., t. n, p. 493.
2 Cf. L'interrogatoire de la M. Angélique de Saint-Jean, Hist, des perséc, p. 96.
3 Marie-Charlotte de Sainte-Claire mourut le 9 septembre \ 678. Cf. Acte,, Lettres, Relat., t. n, n° xn, p. \l\.
4 Mém. de Fontaine, t. il, p. 323, 536. — Besoigne, Hist. de P, R., t. m, p. 103.
5 Mém. de la M. Angélique, t. ni, p. 526, 535, 541 . — Mém. de Lancelot, t. ii, p. 469. — Mém. de Fontaine, t. n, p. 420. — Guilbert, Mém, chron., t. n, p. 206, 237, 245, etc.
6 Mém. de Fontaine, t. n, p. 538.
7 « Elle en resta humiliée le reste de ses jours, et jamais elle n'oublia « son péché et ne cessa de le pleurer. » Mém. de la M. Angélique, t. ni, p. 59i. — „ Prosternée devant Dieu dans ce dernier abaissement où une « créature criminelle puisse être, je demande très humblement pardon... à « toute l'Église de ce que je l'ai scandalisée en signant le Formulaire... » ( Rétractation d'Angélique de Saiiite-Thérèse, Actes, Lettres, Relut., n° iv, p. 63 ; n° v, p. 36. j
mieux s'approcher des forts; son médiateur était Luzancy h
Un second orage, qui de la cour s'étendit à la solitude [1679], vint les séparer2. C'était celui qui arrachait Pomponne à ses dignités ; il arracha Sacy et Luzancy à leur retraite. La terre de Pomponne servit de refuge commun au courtisan et aux anachorètes 3. Mais tandis que le cœur de l'un aspirait à Versailles, celui des autres était à Port-Royal 4; et plus d'une fois sans doute ceuxci rompirent leur ban en secret5. Cependant, depuis cette époque, Sacy ne fit plus que travailler avec excès ou languir 6 ; Luzancy s'agitait outre mesure 7. Tout à coup, le 3 janvier 168A, Sacy, après avoir réuni à son compagnon d'exil, pour les exhorter, quelques vieux serviteurs poursuivis comme eux par la persécution, se sentit dé-
1 Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. iv, p. 71. — La sœur Thérèse avait elle-même porté dans le monde le nom de Mlle de Luzancy. Elle avait longtemps hésité à le quitter. (Mém. de la M. Angélique, t. ni, p. 588 ; Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 338, 352, 494 ; Le Clerc, Vies édif., t. ir, p. 409.)
2 Mém. de la M. Angélique, t. ni, p. 532 ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 499, etc.
3 Voir plus haut, t. n, p. 59, n. 1, et p. 181 ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 501 ; Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. iv, p. 57, 70, 75, 98, etc ; Guilbert, Mém. chron., t. n, p. 559, etc.
4 « L'union toute de grâce qu'avoit M. de Luzanci, avec M. de Sacy et la « mère Angélique, montroit assez qu'il vivoit de la même vie que ces deux « personnes, qui étoient pour lui des sources très pures dont il avoit soin « de puiser ses lumières. » (Lettre de M. de Sainte-Marthe, Vies édif., t. iv, p. 444.)
5 Voir plus haut, t. ii, p. 120, la lettre du 29 août 1671, et plus bas celle du 6 février 1670, sect. n, art. n ; Le Clerc, Vies édif. de P. H., t. iv, p. 52, et surtout t. n, p. 283 ; Guilbert, Mém. hist., t. n, p. 550.
6 Mém. de Fontaine, t. il. p. 501-529 ; Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 68.
7 Voir plus haut, t. n, p. 120, la situation d'esprit dans laquelle il était hors de Port-Royal.
faillir1. Il mourut le lendemain2. Avant d'expirer il demanda d'être enseveli à Port-Royal 3. Son hôte, le prudent Pomponne, craignait que cela ne déplût à la cour4; mais la femme la plus faible de la famille, la pauvre Thérèse, réclama pour son désert 5, et d'autres femmes, l'une amie du grand Arnauld, l'autre d'Angélique, madame de Fontpertuis et mademoiselle de Vertus 6, enlevèrent et escortèrent au milieu des glaces d'une nuit de
1 Mèm. de Fontaine, t. n, p. 526 ; Eloge funèbre de M. de Sacy, Le Clerc, Vies êdif.y t. iv, p. 46.
2 Mèm. de Fontaine, t. n, p. 525.
3 Ibid., p. 531. « Il voulut laisser son corps où son cœur avoit toujours « été. » (Cf. p. 96.)
4 « Ce que vous avez de lui, mes sœurs, [son corps] vous eût été ravi « par une peur qui saisit un de ses amis que la gloire du siècle tient encore « captif, ou que du moins la prudence humaine rend timide, si un auge « [sans doute Mllc de Vertus, Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. iv, p. 95, « lettres du 7 et du 9 janvier 1684; peut-être Mrae de Fontpertuis : Guilbert, « Mèm. chron.f t. n, p. 555] que Dieu retient prisonnier dans un corps usé, <i n'eût percé l'horreur des ténèbres par sa lumière, et vaincu par son ar- « deur la violence du froid, des neiges et des glaçons, pour vous enrichir de n ce trésor. » (Eloge funèbre de M. de Sacy, Le Clerc, Vies édif. de. P R., t. iv, p. 47.) « Nous lui avons rendu les derniers et tristes devoirs à Pom- « ponne, el nous nous préparions à les lui aller rendre chez vous. Vous « aurez appris les raisons qui nous en ont empêché, et je m'assure que « vous les aurez approuvées. Il est de la prudence de ne se pas attirer de « nouvelles affaires lorsque Von en a déjà de fâcheuses à soutenir. » (Lettre de M. de Pomponne à la M. Angélique de Saint-Jean, du 9 janvier 1684. Le Clerc, ibid., p. 98.)
5 M. de Sacy était mort le 4 janvier 1684, vers six heures du soir (Guilbert, Mèm chron., t. n, p. 552), et le 5, à huit heures du soir, la sœur Thérèse écrit à Luzancy : « Ni vous ni personne ne nous dit s'il a fait « quelque testament, et s'il n'a pas ordonné ce qu'il nous a tant promis que " nous serions les dépositaires de son corps et de son esprit. C'est même un u droit de famille, puisque la sépulture de la famille y est choisie il y a « longtemps. Je ne doute pas que vous ne pensiez a cela, puisque votre « cœur y est aussi. » (Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. îv, p. 71 ; voir d'autres lettres de Thérèse, ibid., p. 426, et Hist. des Persécut., p. 39.)
6 Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 96, 100 ; Mèm. de Fontaine, t. ir, p. 533.
CHAP. VI, SEGT. I, ART. I, g I. 303
janvier1 les saintes dépouilles qui embarrassaient l'exil du courtisan. Luzancy, éperdu de fièvre et de douleur, ne put les suivre 2. Angélique les reçut calme, impassible, et sans verser une larme. Autour d'elle étaient réunies ses filles, à qui elle avait interdit les pleurs comme un outrage pour le bienheureux 5. À Pomponne on avait jeté un linceul autour des restes mortels de celui-ci. Elle voulut qu'on ouvrît sa bière et qu'on le revêtît de ses ornements sacerdotaux 4. — Elle put ainsi le contempler une dernière fois 5. — Lorsque la tombe
1 « On mena ce corps [ à Porl- Royal] au travers des glaces et des neiges
« les plus effroyables du monde Nous fûmes bien surpris lorsque nous
« trouvant sur les sept heures du matin à l'église [de Saint-Jacques du « Haut-Pas, où il avoit été déposé la veille, lorsqu'on l'avoit amené de Pom- « ponne], on nous dit qu'on l'avoit transporté pendant la nuit. Nous mar- « chàmes avec bien de la douleur sur les traces du carrosse qui étoient « bien avant marquées sur la neige. » ( Mém. de Fontaine 3 1. n, p. 532. — Cf. Guilbert, Mém. chron., t. n, p. 556.)
2 Le Clerc, ibid., t. iv, p. 98.
3 Mém. de la M. Angélique, t. in, p. 541 ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 535. — <c Cette sage supérieure croyoil qu'il étoit indigne de celui à qui « on rendoit ces derniers honneurs, de le pleurer... »
4 Mém. de Fontaine, t. il, p. 533.
5 « On le revêtit donc pour la dernière fois de ses habits sacerdotaux. « On chanta les pseaumes ordinaires. On fit les aspersions et les cncensea mens, et ensuite on ouvrit les portes du couvent pour nous le laisser « porter au lieu qu'on lui avoit préparé au dedans pour sa sépulture. « Nous portâmes ce corps au travers d'une longue haie de saintes religieuses « qui étoient venues le recevoir à leur porte le cierge à la main. Leurs « yeux, si mortifiés, si accoutumés à se fermer à tout le reste, ne purent, « tout mouillés de larmes qu'ils étoient, s'empêcher de s'arrêter sur ce « saint corps pendant qu'il passoit seulement au travers d'elles, afin de « démêler dans ces petits intervalles que nous leur donnions, les traits d'un « visage qu'elles ne dévoient plus voir. Elles lui témoignèrent toutes le pro- « fond respect qu'elles avoient pour lui par les inclinations que chacune « faisoit lorsqu'il passoit devant elle; et lorsque enfin il fut au lieu, les « principales s'empressèrent en raccommodant pour le descendre dans la « fosse, de lui donner de saints baisers, pendant que tout le chœur conlinuoil « le chant avec une gravité que je n'ai pu assez admirer depuis, toutes les c; fois que j'y ai pensé. » (Mém, de Fontaine, t. ir, p. 535. j
fut refermée, on la vit pendant quinze jours s'y répandre en prières. « C'étoit, dit l'auteur d'une relation de sa « vie *, c'étoit la brebis qui venoit demander instamment « au pasteur de le suivre. » Le quinzième jour elle fut exaucée. Elle se releva du pavé où elle était prosternée avec une violente oppression 2. Le 29 janvier la rejoignit à son saint directeur 3.
La fatale nouvelle s'était glissée jusqu'au chevet de Luzancy comme l'un des rêves de sa fièvre, « Sa sœur, a la mère Angélique de Saint-Jean, dit Fontaine 4, d'un « mot de lettre avoit la force de dissiper tous ses ena nuis. . . Il se promettoit [depuis la mort de Sacy] , en « déchargeant souvent son cœur dans le sien par ses « lettres, ne lui étant pas permis de le faire de vive voix, « qu'elle pourroit calmer au moins de tems en tems « sa douleur. . . Mais quand comme un coup de tonnerre « la nouvelle lui vint de son agonie, il fut tellement saisi a qu'étant immobile il ne voyoit plus rien, il n'entendoit « rien ; et étant tout consterné, il fit promtement seller « son cheval, afin d'aller recueillir ses derniers soupirs, a Combien souhaitta-t-il de fois de rendre l'âme avec elle, (( et de joindre ses funérailles à celles d'une sœur à qui « la grâce l'avoit lié depuis si longtems par un nœud a incomparablement plus fort que celui de la nature ! « Tout lui déplut en ce monde après cette mort ; tout lui a devint insupportable. Il ne pouvoit plus souffrir la vie. « Le feu de l'ardent amour qu'il avoit toujours eu pour
1 Mém. de la M. Angélique, t. tu, p. 5Zj1 , d'après Fontaine, Mém», t. n, p. 537.
2 Relation d'une religieuse de Port-Royal, dans les Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 560.
3 Nécrol. de P. Il, p. 57.
4 Mém. de Foniainc, t. n, p. 538. — Cf. Guilbert, Mém. chr.jt. n,p. 574.
a ces deux personnes se rallumant plus que jamais dans « son cœur, fit d'étranges ravages dans son corps ; et « leur absence lui causa un si grand renouvellement « d'ardeur, que sa chair eut peine à en souffrir l'impé- « tuosité. Elle se rendit ; elle tomba. Tous ses sens furent « éteints ; et étant déjà mort par avance avec son cher « cousin, et ensuite avec sa chère sœur, il ne pensa plus « qu'à consommer sa mort par celle de son corps. Ainsi « tout possédé de ces pensées, il partit de Port-Royal, « et revint à Paris, chez M. de Pomponne son frère. Dès « qu'il y fut arrivé, il se mit au lit ; [et il mourut douze « jours après sa sœur, le 10 février 1684] *... »
Quelques jours auparavant la sœur Thérèse avait écrit au défunt 2, à propos de la mort d'Angélique : « Je ne suis « encore capable ni de penser, ni de parler ; et je trouve a ma force à adorer Dieu dans le silence... Le présent et « l'avenir sont quelque chose où l'on se perd ; mais per- « dons-nous en Dieu, et abandonnons-nous à sa provi- « dence ; c'est l'unique moyen de n'en être pas aban- « donné... Je serai plus humblement que jamais toute « à vous, n'ayant plus que vous d'une parfaite con- « fiance... » Et voilà que soudain ce dernier appui lui avait manqué et qu'elle restait seule, elle, pauvre fille tout humiliée et toute meurtrie de ses chutes, tout abîmée sous sa faiblesse, seule héritière dans Port-Royal de ce grand nom d'Arnauld 3. Elle espérait bien sans doute
i M1,e Poulain de Nogent. (Noiw. Hist. abr. de P. R., t. iv, p. 3/j.) — « Il « semble que Dieu a voulu unir dans le ciel ceux quiTétoient si étroitement « sur la terre. »(ÛËttv. du doct . Arnauld,\..n,\). 402, lettre du 15 fév. 108/j.)
2 Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 70, lettre du 5 janvier 168Zj.
3 « Elle a passé quarante -cinq ans dans le cloître, et a été [dans Port- « Royal] la dernière religieuse du nom d'Arnauld. » (Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 591.)
en mourir ; mais sans doute aussi elle n'osait le demander à Dieu r, car elle n'avait pas encore assez expié sa faute à son gré. La divine miséricorde dut en juger de même ; elle la punit encore de seize ans de vie. — La dernière année de ce dix-septième siècle, dont la première avait ouvert le cloître à la grande Angélique, le ferma pour sa famille sur la tombe résignée de l'humble Thérèse 2.
§ II. Agnès l'appui et le lien des deux générations.
Entre ces deux générations d'héroïnes et de saintes, se prolonge comme une transition lumineuse la vie de Catherine-Agnès de Saint-Paul. Sœur puînée de la première Angélique, tante de la seconde, elle passa dans le cloître soixante ans près de l'une [1599-1661] , quarante ans près de l'autre [1630-1671]. Celle-ci lui survécut treize années seulement [1671-1684]. Celle-là ne la devança que de douze à Port-Royal [1599-1611] 5. Moins impétueuse que son aînée, moins absolue que sa nièce, aussi grande, aussi ferme, aussi pure que toutes deux, elle réalisa à la fois l'idéal de la sagesse humaine et de la vertu chrétienne. Son courage plus prudent, ses affections plus mesurées, ses sentiments mieux surveillés, ses élans mieux contenus semblaient la détacher da-
1 « Dieu lui fit la grâce d'offrir en cette occasion dans son cœur le sa- « crificede louanges, en le soumettant à sa volonté divine. » ( Mém, de la M. Angélique, t. ur, p. 591.)
2 Elle mourut le 8 janvier 1700. (Supplc'm. au Nécrol. de P. R,, p. 298.) « C'étoit une bonne fille et un cœur sincère, » disent ses examinateurs lors de l'interrogatoire de 1661. (Hist.dcs Persécut,, p. 110, et l'interrogatoire de madame de Saint-Ange, ibid., p. 123.)
3 Mém. de la M. Angélique, passim. On sait que la Mère Agnès fut abbesse deSaint-Cyr avant d'entrer à Port-Royal.
vantage de la terre. « Elle portoit déjà gravée dans son a âme une image de l'éternité, écrit sa nièce Angélique1 ; « car elle ne regarcloit jamais que le moment présent, « ayant aussi peu d'inquiétude sur l'avenir qu'elle fai- « soit peu de réflexion sur le passé. »
Ces saintes femmes sont seules dignes de se louer entre elles, et c'est encore à la seconde Angélique2 qu'il faut demander par quel éclat divers brillaient les vertus de ses deux tantes : « Il sembloit que Dieu, dans les dons qu'il leur avoit départis, les eût partagés différemment afin que leur conduite pût être utile à toutes
< sortes de personnes. Dans la mère Angélique il parois-
< soit une charité ardente, vigoureuse et tendre, qui ( savoit s'abbaisser et s'élever à propos, qui se faisoit
< craindre et se faisoit aimer, qui avoit le secret de tout ( renverser par sa force et de tout relever par sa bonté.
< Dans la mère Agnès, au contraire, on voyoit une éga- ( lité toujours uniforme, une sagesse toujours la même,
< une gravité accompagnée de douceur, qui inspiroit la ( confiance et le respect, et qui instruisoit autant par ( son silence que par ses paroles. Il .ne falloit que son ( exemple pour régler une communauté.... »
« Rien n'est plus consolant pour moy, écrit à son tour au grand Arnauld, dans une lettre inédite, l'une des religieuses de Port-Royal 5, après l'élection de la seconde Angélique pour abbesse ; rien n'est plus conso-
1 Mém. de la M. Angélique, t. in, p. 268.
2 Ibid.,\t. 207. — Cf. la lettre de Le Maistre, dans le Recueil in-12, p. 200.
3 Soeur Jeanne de Sainte-Domitile Personne, morte le 19 avril 1694. (Cf. Supplcm. au Nécrol. de P. 11., p. 567 ; Guilbert, Mém. chron,, t. nr, p. 200 ; OE uvrcs du doct. Arnauld, t. n, p. 450, lettre cccclxxxiv, du 1er septembre 1684, et t. îv, p. 145, lettre ix, du 15 novembre 1682 ; interrogatoire, dans YHist. des Persécuta p. 170 et 457.)
lant pour moy que le reproche que vous me faites sur mon doute prétendu [à l'égard de l'aptitude de la nouvelle abbesse pour ses fonctions]. Je dis prétendu, car la vérité est que je n'ay nullement douté. Et si je vous ay pressé de parler, ce n'a pas tant esté pour apprendre vos sentimens que je ne puis ignorer touchant nostre mère abbesse, que pour avoir lieu de vous marquer les miens un peu plus particulièrement que je n'avois fait d'abord. Je voulois donc, mon très cher père, que vous ne fussiez pas content que je vous eusse dit en général que notre mère Angélique est bonne, et qu'elle se fait beaucoup aimer. J'avois envie que vous me demandassiez comment elle a ainsy gagné le cœur de tant de personnes en si peu de temps. Si vous m'aviez interrogée là-dessus, je vous aurois répondu que c'est par sa charité, par son humilité, par sa douceur, par sa sagesse plus divine qu'humaine, par son zèle tout plein d'onction, par la bonté dont elle tempère sa gravité (ce qui s'éprouve encore mieux dans le particulier qu'en public), par l'application qu'elle a à nostre avancement, par la manière respectueuse dont elle traitte les âmes qui luy sont soumises, ce qui la fait respecter elle-mesme comme si c'estoit un ange que Dieu nous eust envoie pour nous gouverner ; et enfin par toutes les vertus et les plus grands talents qu'on puisse souhaiter dans une supérieure de religion. Voilà, mon très cher père, ce qui rend notre mère Angélique aimable et vénérable à toutes celles qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ; et je dois croire que comme il a plu à Dieu de me faire cette miséricorde, il l'a faite aussy aux autres; j'en voy des marques qui m'édifient beaucoup, surtout un
a renouvellement d'ardeur pour les observances, un ac- « croissement de charité les unes envers les autres et de « piété envers Dieu, et une plus grande attention que « jamais au silence. Nostre mère Angélique nous parle « souvent de nos devoirs, et elle n'y manque point dans « tous les chapitres qu'elle tient1. Plust à Dieu, mon « cher père, que vous la pussiez entendre ! Vous y auriez a de la complaisance, je ne dis pas pour la beauté de ses u discours ; ce n'est pas ce que l'on y doit chercher : mais « c'est pour la manière utile et solide dont elle nous « exhorte. Il est visible que Dieu fait revivre en elle l'es-
« prit de la mère Angélique et de la mère Agnès »
Mais ces éloges de la nièce, adressés à l'oncle par une religieuse subordonnée à l'une, dévouée à l'autre, sont peut-être suspects d'exagération. « Ne vous en dis-je « point trop ? continue la correspondante du grand Av- « nauld. Non, pour vous qui assurément ne vous en- « nuyez pas de m' entendre sur cette matière, mais pour « moy qui me répand peut-estre plus qu'il ne faut dans a cette occasion, quoyque dans la vérité je n'aye eu en. « vue (comme je vous ay dit dans une autre lettre) que « de contribuer par ce récit que je vous fais des vertus « de nostre mère Angélique, à effacer les fausses impresa sions que je sçay qu'on en avoit prises. Tout le monde « sçait que la mère Angélique Arnauld, vostre nièce, est « une personne de grand esprit et de grande capacité. « Mais il y a des gens qui ne croient pas qu'elle soit en- « core plus humble qu'habile; et que s'il a paru en elle « quelque hauteur 2 ou quelque chose d'un peu trop sec
1 Les instructions qu'elle y fit sont imprimées. (Cf. Mém, de la M. Angélique, t. m, p. 531, 551, et Nccrol. de P. R., p. 5£.)
2 Cf. Biêt, des Persécut., p. 331, 396.