ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN, FILLE D'ARNAULD D'ANDILLY
Angélique de Saint-Jean a beaucoup plus et même beaucoup mieux écrit qu'aucune des femmes de sa famille 1. Ses ouvrages sont presque tous connus du public; mais ses lettres ont été moins nombreuses ou plutôt moins bien conservées que celles de ses deux tantes. 2
* « M. Nicole estime qu'elle avoit plus d'esprit même que M. Arnauld, « très exacte à ses devoirs, très sainte, mais naturellement un peu scienti- « fique, et qui n'aimoit pas à être contredite. » (Racine, Fragm. sur P. R., OEuv., t. iv, p. 298.) « M. de Pompone demandoit un jour à M. Nicole : « Tout de bon, croyez-vous que ma sœur ait autant d'esprit que madame « Duplessis Guéncgaud?M. Nicole traita d'un grand mépris une pareille « question. » (IbicL, p. 299.) « Madame de Longue ville ne l'aimoit pas, et « pourtant convenoit de loutes ses bonnes qualités. Elle avoit plus dégoût « pour la mère Du Fargis, qui savoit beaucoup mieux vivre.» (Ibid., p. 298.) Tout en admirant la mère Angélique de Saint- Jean, nous avons déjà fait et nous faisons de nouveau une restriction. Elle est bien loin, à notre avis, de posséder l'esprit de charité à un degré aussi éminent que ses deux tantes, la première Angélique et la mère Agnès. Sa fermeté est presque toujours voisine de la rébellion et de l'entêtement. Avec une nuance de plus, cette fermeté deviendrait chez elle ce qu'elle est devenue chez quelqnes-unes de ses compagnes, de l'aigreur, de l'emportement et presque de la haine ; ses Relations ne s'éloignenl pas assez du ton qui règne, par exemple, dans celles delà sœur Geneviève de l'Incarnation Pineau (sur la singulière vocation de celte fille voir Mém. de la M. Angélique, t. ri, p. 323), ton que peut faire excuser, mais non approuver, la position difficile dans laquelle se trouvaient ces filles. (Voir flist. des Perse eut., p. 325-442.) Quelle différence entre ces violents faclums et la relation si calme et si touchante où la pauvre Thérèse raconte que sa tante, la mère Agnès, la laissa libre de signer, sans vouloir même l'influencer par un avis! (Act.. Ictt., rclat., t. i, n° iv, p. 29-65.)
2 Voir cependant Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. i, p. 256-321, et t. iv, passim ; ainsi que la plupart des recueils et histoires relatifs à Port-Royal, où ces lettres sont citées ; comme le Recueil in-12, p. 377, 386, 523 ; Hist. des Pcrsccut., p. 51, 108, 237, 270 ; Actes, Ictt., relat., n° i, p. 49, n° v, p. 10, 26, 33, 46, relation de la captivité, etc.; %bid.t n°vi, lettres de la mère Angélique de Saint-Jean à M. Arnauld, etc., et t. n, îrxn, p. 51.
o3/l LES RELIGIEUSES DE LA FAMILLE ARNAULD.
Il ne s'en trouve que fort peu de publiées, et notre dépôt n'en renferme que dix-huit inédites. — Celles de la première Angélique qui nous sont parvenues donnent une idée complète des relations de celle-ci avec des étrangers, avec ses amis, avec ses proches. — Celles de la mère Agnès ne sont adressées qu'à ses compagnes ou à des personnes amies. — Les lettres d'Angélique de Saint-Jean se rapportent presque exclusivement à sa famille. Dans celles qui sont imprimées, il n'est guère question que de Sacy et du grand Arnauld.Dans les nôtres, qu'elle adresse presque toutes à d' Andilly, son père, elle se montre surtout préoccupée de lui, des petits-enfants du solitaire et de Luzancy. — Ce sentiment est d'ailleurs celui auquel s'abandonne le plus volontiers cette fille de Robert, même dans ses autres écrits, où les intérêts, les périls, les catastrophes de Port-Royal sont un thème que reviennent presque toujours dominer les réminiscences du foyer domestique. Ces réminiscences, il est vrai, s'absorbent tout en Dieu ; mais peut-être, devant Dieu même, avaientelles quelque chose d'excessif1.
ARTICLE Ier.
Angélique de Saint-Jean et son père.
Nous aurions grand regret toutefois à ce qu'Angélique se fût moins préoccupée de sa famille, car l'histoire y perdrait de curieux renseignements sur les persécutions de Port-Royal, et notre dépôt des lettres comme celle-ci : « Je ne scay [mon père] si vous vous persuaderez faci-
1 Voir comment, à ce sujet, Angélique de Saint-Jean avoue son imperfection et s'en confesse : Mém, de la M. Angélique, t. I, p. 52.
( lement à quel point je ressens mon bonheur, parceque c je doute si vous avez bien creu combien il m'a falu don- ( ner à Dieu depuis plus de deux ans [la lettre est datée
< du 1er mars 1668] pour me priver de la consolation que (je reçois aujourd'lmy en me donnant l'honneur de vous ( escrire, et qui est une suitte de celle qu'il vous a pieu
enfin de me donner après un si long silence [dont le
motif ou le prétexte était la persécution de I66/1-I668].
J'ay creu revivre quand j'ay veu vostre billet; car il
( sembloit que jusques-là nous fussions au rang des
i morts de ne recevoir aucunes marques de vostre sou-
( venir, et vous ne pouriez pas vous imaginer de com-
< bien les années m'en ont paru plus longues. — Il n'y ( avoitpas jusques à cette parfaitte amie que Dieu nous a ( ostée l qui ne le ressentît comme moy, quoy qu'elle eût ( incomparablement plus de vertu. Et encore ce m'estoit i un soulagement de m'en pouvoir consoler avec elle. ( Mais je pense que Dieu a eu pitié de moy à présent ( que je ne l'aurois plus, puisqu'il vous a donné sitost ( après sa mort la volonté et l'occasion de nous consoler t d'une si grande perte, et de toutes les autres afflictions ( de nostre estât dont vous nous parlez d'une manière si { avantageuse2, qu'il ne faut qu'estre pleinement per- ( suadées, comme nous le sommes, de toutes ces grandes c véritez pour n'avoir nulle impatience d'en sortir et ( nulle appréhension de tout ce que les hommes pou-
roient encore y adjouster de rigueur; puisque la mesure de nos souffrances sera la mesure de la grâce et
1 Sœur Anne de Sainte-Eugénie de Boulogne, dite dans le monde madame de Saint-Ange, morte le 13 décembre 1667.
2 Voir la lettre écrite par d'Andilly à sa fille le 23 janvier 1668, Le Clerc, Vies cdif., t. i, p. 358.
de la gloire qu'il plaira à Dieu de nous donner pour récompence de ce que nous aurons enduré pour sa vérité et la justice. Ainsy tout ce que je puis vous dire pour nouvelles de ce désert est que, par la miséricorde de Dieu, personne ne s'y ennuyé et que s'il y faut estre quarante ans avant que d'arriver à la terre de promesse, j'espère qu'ils nous seront comme quarante jours, pourveu que Dieu continue par sa miséricorde
< à nous nourrir du pain du ciel qui est la consolation
< de sa grâce, et la paix de la conscience qui adoucit toutes les amertumes de la vie et mesme celles de la mort; comme nous l'avons veu en celles d'entre nous qui sont parties avec ce viatique qu'il ne dépend point de la puissance des hommes de leur oster ou de leur donner. — Je ne vous diray rien de particulier de celle [de Mme de Saint- Ange] qui nous a le plus touchées. Vous pouvez en avoir clesjà appris quelque chose ; et s'il n'y a rien de plus vray que cette parole si commune que la mort est semblable à la vie, il vous est plus facile qu'à un autre de juger combien sa mort devoit estre heureuse, parceque vous avez mieux connu combien sa vie avoit esté sainte. J'avois bien eu une pensée sur ce sujet que
( je pense que je dois vous dire, qui est qu'il me semble
< que vous qui faittes prolïession de rendre encore des ; devoirs aux ombres mesme de l'amitié, vous devriez bien : quelque chose à une amitié si solide, si parfaitte et si
persévérante; et peut-estre que vous le devriez aussy à la charité et à l'édification des personnes qui seroient animées par les exemples d'une vie aussy édifiante que l'a esté celle de cette personne dans toutes sortes de conditions. Ce seroit de faire une relation fideile et exacte de tout ce que vous avez connu d'elle, ou que vous en
avez appris des autres ou dans ses entretiens, de sacondaitte et de tout ce qui luy estoit arrivé avant vostre connoissance. Quand vous auriez fait tout ce que vous sçavez, nous vous fournirions peut-estre bien des mémoires pour achever une histoire complète ; mais quand vous refuseriez le reste de cette proposition, au moins je me promets tout-à-fait que vous donnerez de bon cœur à ce que je vous ay demandé d'abord, tout le temps que vous auriez bien voulu mettre à vous entretenir avec cet autre vous-mesme , si depuis quatre ans vous aviez esté dans la mesme liberté qu'autrefois de venir répandre vostre cœur dans le sien, où l'on trouvoit tousjours une source < de douceur qui ne s'épuisoit jamais quoy qu'elle se ( communicast à tout le monde. Il est certain que je ( m'estime trop heureuse de ce qu'il a pieu à Dieu me faire la grâce de luy rendre quelque assistance. Je luy devois incomparablement plus que tout ce que j'eusse pu faire pour son service; et mesme j'estois obligée de tenir en cette rencontre la place de tant de personnes qui auroient souhaitté de luy pouvoir rendre tous les devoirs que la piété et l'amitié demande de ceux qui ont eu une union toute sainte durant la vie. L'ordre de Dieu et l'injustice des hommes l'a privée de cette consolation ; mais, en récompence, il luy en a donné tant d'autres dans la veue de l'éternité bienheureuse où il alloit la faire entrer, qu'il a esté vray d'elle que la mort ne luy a paru qu'un passage fort doux de la prison à t la liberté, et du péril à l'assurance; en sorte qu'elle n'a fait paroistre que de la joye où les autres n'ont que de la crainte. La communauté a fort ressenty cette perte, et avec raison, car elle estoit l'exemple de toutes et en toutes choses. Mais surtout la mère Agnès y
a perdu la plus grande douceur de sa vie ; car, elle qui agit sans cesse et qui ne parle que pour l'utilité et le service des autres, n'avoit proprement à se délasser que le temps qu'elle s'entretenoit avec ma sœur Anne- Eugénie [de Saint-Ange] qu'on alloit quérir quand elle avoit besoin de se reposer et de se délasser un peu. Cependant elle a porté cette affliction comme toutes les autres, c'est à dire dans l'égalité d'esprit, la sousmission et la paix qui paroist en elle comme une disposition immuable dans toutes sortes d'événemens. — Le monde a besoin de ces exemples, et je ne doute pas que ce ne soit une des raisons pour lesquelles il [le Ciel] nous la conserve. Ce n'est pas sans mille appréhensions que nous avons eu sans cesse depuis qu'elle est icy ; mais enfin il s'est tousjours laissé fléchir aux prières qu'on luy a faittes, et quoyqu'elle soit fort éloignée d'avoir autant de santé qu'il plaist à Dieu de nous en conserver, et autant de jeunesse si l'on en juge par la vigueur et non par les années, néantmoins elle est incomparablement mieux que nous n'aurions ozé l'espérer de la revoir jamais, et elle agit presque comme elle faisoit auparavant, sinon qu'on la ménage un peu plus pour ne pas tant travailler de suitte ï. — Elle a eu pour sa part une joye sensible de vostre billet, et nos mères et mes sœurs aussy; car cela fait renaistre le primtemps dans l'hiver, et je croy que si vos plants avoient esté capables d'y prendre part, tous vos arbres aur oient fleury avant la saison en voyant le caracthère d'une main qui leur est si connue
1 On ménageait tellement la mère Agnès que durant la maladie de cette bonne sœur Anne-Eugénie, qui avoit fait en santé sa consolation, on ne lui permit pas de la voir. (Le Clerc, Vies édif., t. iz, p. 432.) Les médecins craignaient alors pour Agnès la contagion, comme jadis la première Angélique l'avait crainte pour elle-même.
(( et à qui ils sont si redevables. Que seroit-ce donc si un « vent favorable nous alloit jetter dans le Port après que « de si longues années ont lassé toutes nos espérances a sans diminuer nos désirs. Je sçay que tout est possible a à Dieu; mais je ne m'entretiens que le moins que je « puis dans ces pensées, de peur d'y trouver au lieu de « la consolation que j'y chercherois, de l'ennuy qui seroit « fort à craindre en Testât où sont les choses qui ne sont « pas peut-estre pour finir sitost. — J'ay bien de la joye « que le petit vous donne du divertissement et de la sa- « tisfaction h On nous en dit des choses surprenantes, « Dieu veuille joindre la grâce à la nature pour en faire « quelque chose digne de l'éternité ; sans cela tout le « reste ne seroit rien et c'est aussy sans doute le premier « de vos soins de luy inspirer de bonne heure la piété a encore plus que l'amour des sciences. On dit aussy a que les autres sont bien faits 2 et qu'ils promettent « tous quelque chose de bon. Dieu nous fasse la grâce a que vos enfans fassent un jour vostre couronne. Je ne « doute pas que vous ne le luy demandiez et je vous en « supplie très humblement. »
Nous avons cru devoir citer en entier cette longue lettre, non seulement parcequ Angélique s'y révèle, mais parcequ'en nous y ramenant sur différents épisodes de la biographie de son père et de sa tante Agnès elle conclut celui qui concerne madame de Saint-Ange. Cette dame, on se le rappelle, était l'incomparable amie que
1 Nicolas-Simon, fils aîné du marquis de Pomponne. Voir la lettre du 23 janvier 4668, Leclerc, Vies édif., t. i, p. 358.
2 Outre Nicolas-Simon, d'Andilly avait alors près de lui Antoine-Joseph, plus tard chevalier de Malte, Marie-Emmanuelle, qui mourut sans être mariée, et Charlotte, dont nous allons bientôt parler. (Cf. Menu de L'abbé Arnauld, part, ht, p. 103.)
3/i0 LES RELIGIEUSES DE LA FAMILLE ARNAULD.
d'Andilly avait associée dans le monde1 à ses plus grandes ambitions et à ses affections les plus intimes, en lui confiant l'une de ses filles à élever2 et ses projets sur l'éducation de Louis XIV à faire réussir. C'était elle, on se le rappelle encore, qu'il avait ensuite associée à sa retraite et à ses persécutions dans le désert 3. — Et voici qu'elle expire au milieu de la solitude du cloître, sans un souvenir de celui qu'elle y a suivi. — A ce moment, il est vrai, la persécution fournissait un prétexte au silence de d'Andilly envers cet autre lui-même 4?* mais le fils de madame de Saint-Ange sut bien faire parvenir un dernier adieu à sa mère sur le lit de mort 5, et la sainte femme elle-même sut bien envoyer un dernier souvenir à d'Andilly0.— Elle n'en reçut donc aucun de celui-ci ; et cepen-
1 Voir plus haut, t. i. p. 17 et 217.
2 Le Clerc, Vies édif., t. n, p. 409.
3 Jbid., p. 408-411 ; Mém. de Lancclot, t. i, p. 325. — Madame de Saint- Ange fut une des seize religieuses arrachées de Port-Royal, en 1664» sous les yeux de d'Andilly. (Interrogatoire dans YHist. des Persécut., p. 123.) v M. de Luines [en réparant Porl-Royal-des-Champs en 1652] s'opiniâtra, « sans savoir pourquoi, à vouloir qu'il y eût soixante et douze cellules ; et « pour cela il lit abattre exprès des logemens bien commodes que M. d'An- « dilly et madame de Saint-Ange avoienl fait accommoder pour eux au « bout du vieux dortoir, avant que les religieuses y vinssent. » (Mém. de ta M. Angélique, t. i, p. 252 ; et plus haut, t. i, p. 197.)
4 « Port-Royal fut, pendant trois ans et demi, tenu investi. » (Mém. de la M. Angélique, i. m, p. 523. — Cf. OEuvrcs du doct. Arnauld, hist. du Formulaire, t. xxv, p. 165; Mém. de Fontaine^ t. n, p. 30; Actes, lett., relat., t. ji, n. xn, Journaux de 1665 à 1669.)
5 « Dieu permit que l'on reçût... nonobstant la vigilance de nos gardes, « une lettre que M. d'Hspinoi, son second fds, lui écrivoit pour lui deman- « der sa dernière bénédiction. » (Le Clerc, Vies édif., t. n, p. 433.)
6 Ibid.y p. 431. — Le médecin à qui elle confia son message était le seul solitaire ù qui Port-Royal ne fût pas interdit, M. Hamon, l'un des grands amis de d'Andilly. — « Lorsque les religieuses étoient renfermées au « Port-Royal de Paris [ou des Champs?] elles trouvoient moyen de faire « tenir tous les jours de leurs nouvelles a M. Arnauld, et d'en recevoir. » (Racine, Fragm, sur P. Pi., OEuv., t. vi, p. 300.)
dant sa maladie fut longue1. Aussi, soit espérance d'une vie meilleure, soit dégoût de celle-ci, lorsque le mal augmenta ne laissant plus d'espoir, et qu'une de ses compagnes lui dit en s' approchant d'elle : « Hélas! ma sœur, « c'est donc toujours de pis en pis; » elle la regarda en souriant, et lui dit dans sa douceur : « Toujours de mieux « en mieux 2. »
Après sa mort3 du moins, d'Andilly, dont les affections avaient tant de forfanterie, aurait pu, comme le lui demandait sa fdle, cultiver l'ombre de l'amitié dont il avait négligé la réalité. On lui offrait tous les matériaux d'un éloge dont on ne lui demandait guère que la rédaction, et cela avec une insistance touchante, au nom de ses plus chers souvenirs. Il esquissa rapidement cinq pages 4, où il parle beaucoup de lui-même ; et sa fdle Angélique fut obligée d'en ajouter trente autres 5 pour suppléer au laconisme paternel sur une amitié désormais inutile.
La seule excuse de celui-ci, s'il pouvait être excusé, serait la passion tout absorbante avec laquelle alors il s'appliquait à l'éducation de ses petits-enfants. — Aussi avec quel soin Angélique ne l'entretient- elle pas de ses
1 De septembre à décembre J 6G7. (Leclerc, Vies èdif., t. n, p. 425 et 435.)
2 Ibid., p. 429.
3 La mère Angélique de Saint-Jean (Le Clerc, Vies édif., t. ir, p. 434) prétend que l'archevêque de Paris laissa expirer madame de Saint-Ange sans le secours des sacrements. Nous ne savons trop comment accorder celte assertion avec celle de Racine : « M. de Sainte-Marthe [ durant la « persécution] sautoit par dessus les murs, pour aller porter la communion « aux religieuses malades, et cela de l'avis de M. d'Aleth ; en sorte qu'il « n'en est pas morte une sans sacremens. » (Fragm, sur P, /î., OEuv., t. vi, p. 299.)
A Leclerc, Viesédif.y t. H, p. 400-405, b lbid., p. 406-435.
3'i2 LES RELIGIEUSES DE LA FAMILLE ARNAULD.
chers pupilles : « Ce 29 juillet 1669. — Je viens de me « tant réjouir en Holande de la venue du petit ambassa- « deur l qu'à peine auray-je le temps de vous en pouvoir « aussy congratuler, ces enfans estant plus à vous en « quelque sorte qu'à ceux qui les mettent au monde, (t puisqu'ils recevront plus de vous s'ils profitent du soin « que vous prenez de les conserver dans une plus sainte <( vie qui est celle de la grâce, dont la perte est si facile « quand on néglige leur éducation. Ils auroient besoin, « aussy bien que nous, que Dieu vous conservast en- (( core longtemps pour leur rendre utile la peine que « vous prenez présentement. J'espère qu'il le fera, et je « l'en supplie de tout mon cœur; et vous aussy d'y con- « tribuer, s'il vous plaist, en ménageant vos forces et en « ne vous attachant point trop à vostre travail ; car tous a ceux qui vous voyent admirent l'activité et l'assiduité « avec laquelle vous vous y appliquez tout de mesme que « vous pouviez le faire il y a dix ans. »
Il était une autre prière que dans son cœur la pauvre Angélique adressait à Dieu tout aussi fervente ; c'était celle de revoir son père. Elle et Port-Royal se trouvaient non moins délaissés par l'exclusif vieillard qu'au temps de madame de Saint- Ange et de la persécution. Elle s'en plaint dans une lettre où elle évoque de la manière la plus touchante ceux des souvenirs du désert qui peuvent combattre avec le plus d'avantage les entraînements de Pomponne... « Il est bien aisé de juger u si les années ne semblent pas fort longues quand il en « faut attendre la révolution toute entière pour avoir
1 Charles-Henri, depuis abbé de Pomponne, Voir Mém, de l'acacl, des Inscript,, t. xxvn, p. 254.
« l'honneur et la satisfaction de vous voir. J'avoue que « ce qui est rare frappe plus les sens ; néantmoins, en a cette matière, rien n'est meilleur que ce qui est le plus a ordinaire. C'est pourquoyj'ay pitié de moy-mesme de « ce que je me sens si ravie d'espérer de vous voir bien- « tost, estant une marque que ce bonheur suit \xrie longue « privation. Et pleut à Dieu qu'il la dust finir! N'estes- « vous pas préparé à ne plus connoistre nostre maison, « ou plustostune partie du jardin qui est devenu comme « un champ de bataille par le carnage qui ont fait les « maçons. Il ne faut pas que cela vous surprenne, de a peur que vous n'en fussiez trop touché. J'aurois appré- « hendé l'année passée que vous eussiez veu ce renver- « sèment qui touchoit jusques à Lolotte T, quoyque ces « plants de son bon papa ne luy eussent rien cousté pour « mériter ses larmes. Pour cet heure que l'on commence « à voir un beau bastiment qui remplit ces ruines, cela « n'a pas quelque chose de si affreux, et pourvu, comme «je vous l'ay dit, que vous soyez préparé contre la sur- « prise des sens en quelques endroits, vous aurez en « d'autres de quoy les satisfaire par la beauté des plants « et la quantité de fruit que nous promet ceste année, « non obstant un hyver capable de tout faire mourir tant « il a esté extraordinaire!... 19may 1670,» — Avec quelle habileté touchante se groupent devant les yeux du vieillard, tout entier à ses fils, à ses petits-enfants, aux vergers florissants et maintenant préférés de Pomponne, le souvenir de sa fille de sa petite-fille, et jusqu'à celui des arbres jadis familiers de Port-Royal, qu'il avait plantés
1 Charlotte, Tune des filles de M. de Pomponne, plus tard religieuse professe de Malnoue, dont il sera bientôt question.
de sa main, soignés, choyés, faits en quelque sorte de sa famille, et parmi lesquels une armée de maçons venait d'apporter des insultes et l'inconnu !
ARTICLE II
Angélique de Saint-Jean et ses frères.
Cette habileté d'Angélique avait un double stimulant. Outre son père, le séjour de Pomponne lui enlevait son frère, le doux et bon Luzancy; et les préoccupations de l'un allaient jusqu'à la priver des nouvelles de l'autre, dont la santé chancelante était parfois gravement compromise, a Je ne sçay à qui je me dois plaindre, écrit « respectueusement Angélique à l'oublieux d'Andilly, « mais je sçay bien que ce n'est pas de vous que je le « dois faire, de ce qu'on nous laisse dans la plus grande « peine du monde, sans nous mander un mot de mon a frère de Luzancy, depuis qu'on nous a appris sa maa ladie. Le seul billet que nous ayons veu estoit du 8, et « nous voilà au 17 [juin 1669], sans avoir rien sceu de- « puis, sinon qu'une femme qui revenoit de Pomponne, <( et qu'on a rencontrée, a dit qu'il avoit esté fort malade, (( et qu'il commençoit d'estre mieux. Je lu y avois escrit « lundy ou mardy, et je priois que Saint-Omer *, qui nej (( s'incomode pas d'escrire, prît au moins le soin de nous (( faire sçavoir la suitte de cette maladie ; et tout cela n'a « rien produit. Cela me fera haïr Pomponne. Car enfin « je suis assurée que nous aurions aisément plus de com-j « merce à Lyon et en Auvergne que nous n'en avons en
1 Secrétaire de M, d'Andilly, après Muzac. Voir plus haut, t. i, p. 22; t. ii, p. 52.
« vostre païs. Le seul avantage que je trouve de ce que a vous n'estes pas à cent lieues, c'est qu'au moins on a peust y envoyer exprès des gens quand il n'en vient « point de lettres, comme nous sommes contraintes de le (( faire encore cette nuit. Je vous supplie donc très hum- « blement de commander h Saint-Omer qu'il nous écrive a auvray ce que c'est,et ce que c'a esté,quecette maladie; « et qu'il ait soin, tant qu'elle durera, de nous en mander a des nouvelles par tous les ordinaires. On aura soin « d'aller prendre les lettres chez M. Petit l. »
Et quelle joie lorsqu' après six mois de convalescence [6 février 1670] Luzancy vient lui-même rassurer le désert; et comme les prétextes se multiplient avec bonheur pour l'y retenir! « Nous aurions esté u partagées de sentimens dans nous-mesme, si Dieu « ne s'estoit rendu l'arbitre pour déterminer que mon « frère demeureroit icy plus longtemps qu'il n'avoit a dessein quand il est venu ; car les neiges l'y ont a assiégé depuis deux jours, et il n'y auroit point d'apa parence de le laisser aller par ce temps-là sans une « fort grande nécessité qui fait tout faire. Mais, Dieu a mercy, elle ne se rencontre pas présentement ; et d'un « autre costé, outre la satisfaction que nous avons de le « posséder un peu icy, c'est mesme qu'il nous y est fort « utile pour prendre son avis sur beaucoup de choses de « nostrc ménage et de nos desseins d'accomodemens et a de bastimens où il s'entend bien. Avec cela ma joye « est traversée de peur qu'il ne vous fasse un peu faute, u et que vous soyez trop seul durant qu'il nous tient a compagnie. Quand les chemins seront un peu battus,
1 C'élail un libraire de Paris qui aï ail la confiunee de d'Andilly cl recevait ses correspondances.
3/i6 LES RELIGIEUSES DE LA FAMILLE ARNAULD.
« il y aura moins de péril à aller ; mais présentement on a se peut perdre dans les neiges... »
Bientôt toutefois les neiges devaient fondre et rendre au cher captif sa liberté, qu'il maudissait de son côté, on l'a déjà vu1, et dont il ne profitait qu'afin de mieux unir ses efforts à ceux de sa sœur pour ramener leur père dans la solitude. Il l'y ramenait enfin [25 mai 1673]2; mais pour l'y voir mourir, et pour se voir ensuite frappé de ce dernier exil durant lequel expirèrent Sacy, Angélique et lui-même. — Afin de calmer les ennuis de cette nouvelle séparation, les lettres s'étaient multipliées entre Port- Royal et Pomponne; et Luzancy avait pieusement transcrit celles qu'adressait, à Sacy et à lui, sa sœur de prédilection. On ne saurait voir sans un sourire attendri Y zmcieir homme de ménage de Port-Royal traîner péniblement sa grosse écriture écrasée et lourde derrière la plume svelte et agile de sa sœur, trébuchant tout essoufflé sur le sens et regagnant le temps perdu sur l'orthographe, sauf à semer ensuite sa copie d'assez de ratures pour lui donner les apparences du premier jet que n'affecte jamais l'original 3.
Sous ces avaries de seconde main, il est facile cependant de retrouver dans sa pureté le texte primitif qui s'est perdu; et sans nous mettre trop en frais de restauration, nous pourrons prendre dans les deux extraits suivants une idée de la différence qui existait aux yeux d'Angélique entre ses deux frères, l'ambitieux et fortuné
1 Voir plus haut, t. n, p. 120.
2 Voir plus haut, ibid.
3 « Si elle écrivoit une lettre, quel qu'en pût être le sujet, elle le faisoit « avec une activité et une facilité étonnante, et en même tems avec tant « d'esprit, que Ton ne pouvoit se lasser d'en admirer l'agrément. » (Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 551.)
Pomponne, et le modeste Luzancy : « Que cette bonne mère de Saint-Optat [ces derniers mots sont une de ces périphrases pseudonymes que Jansénius avait introduites dans l'argot de Port-Royal; ils désignent le marquis de Pomponne]1, que cette bonne mère de Saint- Optat feroit bien mieux de prier Dieu que de se donner tant de soin de l'établissement de sa maison ! Toutes ses inquiétudes ne sçauroient faire un cheveu ny blanc ny noir. Quelle inutilité donc, et quel peu de foy de se tourmenter, après une deffence si expresse que Jésus- Christ nous fait dans l'Évangile. Personne n'y croist plus en vérité. Il ne faut que cette conduitte intéressée de tout le monde pour nous en convaincre. Sy on se fioit à Dieu, il feroit des miracles. Mais on ne les attend pas. — La sœur de la Court [nous pensons qu'il s'agit ici d'Angélique elle-même] 2 n'est point une religieuse qui cherche les grilles. Elle se consolera que la visite qu'on [sans doute Pomponne] luy voulloit faire, soit différée. Il ne faut point que des gens du monde s'incomodent pour voir des religieuses, à moins d'unne véritable amitié qui les y portent, car ilz ne sont point obligez de le faire par devoir. On les a quittez de ces cérémonies de civilité en quittant le monde et les uzages du monde. — h juillet 1680. »
« [Autre lettre] à moy [Luzancy] le 16 juillet [1680]. Dieu ayme ceux qui donnent gayement, et entre amis on ayme ceux qui font librement et de bon cœur ce qu'ilz font. Je me repose sur vostre amitié qui sçait
1 OEav. du doct. Arnauld, t. n, p. 141, lettre du 6 mai 1682.
2 II n'y a jamais existé à Port-Royal de religieuse portant le nom de Lacourt. Voir tous les Nécrologes et la double liste qui se trouve à la fin du xe volume de D. Clémencet (Hist, gén. de P. H.).
(( par elle-mesme ce que l'on sent dans ces occasions « d'éloingnement, et qui fait pour les autres ce qu'elle « souhaitte qu'on fasse pour elle en de semblables ren- « contres. [Nous pensons qu'il s'agit de donner à Angé- « lique des nouvelles de Sacy, retiré à Pomponne depuis « un an1.] L'absence prolonge les maux; mais Dieu le (( veut ainsi : Odoretur sacrificium 2 ; parfumons le sa- « crifice! » — Jamais victime n'apporta plus de parfums sur l'autel. — Elle en avait recueilli de suaves ; la Providence y en avait ajouté d'amers. C'était au sein de la prière qu'était venu la chercher le combat; elle avait été distraite de la charité par la persécution ; la séparation brisait ses liens les plus chers, et lorsque la mort vint les renouer pour une autre vie, tout, dans celle-ci, semblait conspirer à relâcher ceux qui avaient si étroitement uni sa famille à Port-Royal.
ARTICLE III
Angélique de Saint-Jean et ses nièces.
En vain Pomponne, durant sa première faveur, avait fait deux parts de ses enfants \ écartant ses fils de l'abbaye suspecte, mais y faisant élever deux de ses filles, afin de ne pas nuire dans le monde à la fortune des uns, et, sans doute aussi, d'assurer celle des autres dans le cloître. Six mois avant la disgrâce de Pomponne, l'ordre de Louis XIY, qui arrachait de Port-Royal Sacy et Luzancy, en chassait également pour une seconde et der-
1 Menu de Fontaine, t. n, p. 500.
2 Reg.y i, c. xxvi., v. 19.
3 Voir plus haut, t. n, p. 11A«
CHAP. VI, SECÏ. II, ART. III. 3/j9
nière fois les pensionnaires et les novices [17 mai 1679 *]. Angélique perdait en même temps un frère dans son directeur, deux auxiliaires dans ses frères, et dans ses nièces des élèves dociles et des héritières présomptives.
L'une de celles-ci, l'aînée, Marie-Emmanuelle, fut languir et mourir dans la maison paternelle 2. — La seconde était cette pauvre Charlotte que nous venons de voir pleurer toute jeune enfant sur les outrages faits aux vergers de son bon papa. Que de larmes ne dut pas lui coûter son exil ! Elle avait alors près de quinze ans 3. Sa jeune âme s'était prise d'affection pour le cloître, et son esprit de sympathie pour les doctrines de Port-Royal. Mais ni elle ni sa tante ne pouvaient rien attendre de cette vocation mise en interdit par Louis XIV, mise au secret par cette bonne dame de Saint-Optat dont le cœur maternel était si vivement préoccupé de l'établissement de sa maison, et dont le courage tant soit peu féminin n'osait hasarder une visite dans les lieux où sa fille aspirait à vivre. — Lors même d'ailleurs que tout obstacle eût disparu, la tante était trop clairvoyante pour ne s'être point assurée, en élevant les filles de Pomponne, qu'il y avait peu de fond à faire sur cette génération.
Ses nièces sans doute n'eussent pas imploré comme une faveur l'oubli de Port-Royal, ni délaissé les plus saintes reliques de leur famille sans sépulture'1; mais elles promettaient plutôt de pieuses compagnes à la douce
1 Menu de la M. Angélique, t. m, p. 532 ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 499 ; Guilbert, Menu chvon., t. n, p. 193; Besoignc, But. de P. /?.,
2 Voir plus haut, t. n, p. 217, n. 1.
3 Elle était née en 1665. (iXouvell. ecclcs., du 6 mars 1747, p. 40.)
4 Voir plus haut, t. n, p. 230 et 272.
Thérèse que de courageuses héritières des Agnès et des Angélique. La santé périclitait dans l'une, et l'esprit dans l'autre. Charlotte, enfant opiniâtre et colère1, était devenue dans les mains de son institutrice une jeune fille calme et opiniâtre dont l'éducation pouvait façonner, non suppléer, la nature, mais qui n'avait pas plus acquis les admirables qualités d'Angélique que l'abbé de Pomponne celles de son instituteur le grand Arnauld, — Odoretur sacrificium! — La Providence avait ménagé à la sainte victime pour son heure suprême cette dernière douleur, afin d'en faire le parfum de son dernier sacrifice.
SECTION III