CHARLOTTE DE POMPONNE, PETITE-FILLE D'ARNAULD D'ANDILLY
ARTICLE Ier.
Charlotte sous L'inspiration de ses tantes,
Charlotte avait dix-neuf ans lorsque expirèrent du même coup Sacy, sa tante et Luzancy [1665-1684]. Elle en avait vingt et un lorsque s'éteignit sa sœur Emmanuelle [1686]. Ce spectacle de la mort continuait dans son esprit l'œuvre de Port-Royal, jusque sous le toit de son père. En vain celui-ci, secondé dans l'exécution de ses desseins par Louis XIV, dont il secondait en cela les projets, avait choisi pour gendre2 le marquis de Molac-
i Voir plus haut, t. n, p. 239, n., la lettre du 29 septembre 1671.
2 a L'aînée [de Félicité, depuis madame de Torcy], ayant été accordée « et promise en mariage par le roy et par M. son père à M. le marquis de « Molac Rosmadek, les pria d'agréer qu'elle lui préférast un plus grand « époux, et se fit religieuse à Gif. » (Mercure galant de décembre 1693,
Rosmadeck. — Le cœur de sa fille était au pieux asile dont on voulait l'éloigner. — Ne pouvant s'y introduire malgré le roi, celle-ci parvint du moins à s'ouvrir un cloître tout prochain de Port-Royal, celui de Gif1, que son voisinage même lui avait fait jadis interdire comme pensionnaire2, mais où elle pénétra comme novice. Delà sans doute elle espérait se glisser quelque jour clans l'asile qui lui était clos alors. Mais les volontés de Louis XIV étaient plus opiniâtres encore que celles des Arnauld. Port-Royal ne devait plus se rouvrir que deux fois, l'une pour se dépeupler [1709], l'autre sous le marteau des démolisseurs [1710-1712].
Un instant toutefois Charlotte avait pu croire son projet sur le point de se réaliser. L'ordre qui fermait le noviciat dans le cloître proscrit [1679] permettait de le rétablir pour l'époque où le nombre des religieuses se trouverait réduit à cinquante3. Or en 1692 la mort avait ramené ce nombre au chiffre fatal. Celles qui survivaient de-
p. 70.) La généalogie de la famille de Rosmadeck est très fautive dans La Chesnaye Desbois, (Dict, de noblesse^ t. xn, p. 330.) — Cf. Mss de l'Arsenal, Hist.Fr., n° 745, v° Rosmadec, où l'on verra que !e marquis de Rosmadeck, dont il est ici question, doit être Sébastien IV, de la branche aînée deMolac- Rosmadeck, gouverneur de Nantes, marié une première fois en 1681 et sans doute veuf lors du projet dont parle le Mercure.
1 Le Mercure galant que nous venons de citer ; Moreri, (v° Arnauld,) les Mém. de la M. Angélique, (t. i, généal., p. xvi); D. Clémcncet, [ffist. de P, /?., t. i, p. 305) ; Larrière, (Vie d"1 Arnauld, t, i, p. 389,) indiquent une fille de Pomponne comme ayant été religieuse à Gif. Moreri donne à cette religieuse le prénom de Charlotte, qui paraît ignoré de D. Clémencet et de Besoigne, [Hist. de P. R., 1. 1, table généal., après la préface.) Enfin les Nouvel!,, ccclés., (6 mars 1747, p. 40); Guilbert, (Mém, chron., t. vu, p. 544) ; le Nécrol. de Cerveau, (t. il, p. 127), ne parlent point du séjour de Charlotte à Gif, mais seulement de celui qu'elle fit à Malnoue et à Chelles.
2 Besoigne, Hist, de P. Pi., t. n, p. 525; Guilbert, Mém, chron., t. n.
• Mém, de la M. Angélique, t. ni, p. 532.
mandèrent à rouvrir le noviciat. On leur répondit par un subterfuge équivalent à un refus1. Aussi à dater de 1693 nous ne trouvons plus aucune trace du séjour de Charlotte à Gif2. Elle n'y prit point l'habit. Ce fut à Malnoue qu'elle le reçut5. Malnoue, situé entre Gif et Pomponne, l' éloignait de Port-Royal, mais la rapprochait des siens sans l'enlever à Dieu.
ARTICLE IL
Charlotte soas l'inspiration de son père.
La jeune professe eût été mieux inspirée toutefois par le souvenir des morts que par les conseils des vivants de sa famille. — Son père d'abord semble avoir pris la direction de son avenir. — C'était lui sans doute qui l'avait attirée à Malnoue. À la tête de cette abbaye se trouvait la sœur 4 de cette princesse du sang., mademoiselle de Vertus, qui avait été l'un des principaux appuis du Jansénisme5, et qui à sa mort [23 novembre 1692] voulut que ses dépouilles fussent réparties entre Port- Royal et Malnoue 6. L'abbesse, non moins janséniste, mais
1 Guilbert, Mcm. chron., t. ni, p. 136; Besoigne, Hist. de P. R.} t. n, p. 592.
2 Le Mercure galant de décembre 1693 désigne Gif comme étant à cette époque son séjour; la lettre du 11 octobre 1697 que nous allons citer place ce séjour à Malnoue. — Charlotte se trouvait à Gif sous la direction de l'abbesse Marie de Bethune Dorval, cousine-germaine de celte Constance de Harville que le marquis Simon-Nicolas de Pomponne épousa en 1694. (Cf. Gall. christ., t. vu, col. 602, et La Chesnaye Desbois.)
3 Marie-Claire de Bretagne de Vertus. (Gall. christ., t. vu, col. 594.)
4 Guilbert, Mcm. chron., t. vu, p. 544- — Cf. le Recueil in-12, p. 536.
5 Mcm. de Fontaine, t. i, p. 272, 296, 385, 491. — M,Ic de Vertus fut la seule étrangère que le pouvoir tolérât à Port-Royal après 1679. (Besoigne, IJisf. de l\ H., t. n, p. 534. — Cf. t. m, p. 131.)
6 Guilbert, Mém. chron., t. ni, p. 142.
plus prudente que sa sœur, savait ménager la cour l. Pomponne ne pouvait remettre sa fille en de meilleures mains ; car, nous le savons, madame de Saint-Optat se préoccupait de l'établissement de sa maison ; et, de sa fille, le secrétaire d'état voulait faire une abbesse. Cela du moins semble résulter des lettres suivantes, qui lui sont adressées et qu'il a conservées précieusement au nombre de ses papiers :
« Monsieur, la seule veue de Dieu me faisant jetter les ( yeux sur madame vostre fille religieuse de Malnoue ( pour ma coadjutrice, avant de luy marquer ma pensée, (je m'adresse premièrement à vous, et vous suplie très humblement, Monsieur, de m'acorder vostre consentement. Regardant cette entreprise comme l'ouvrage de Dieu, j'espère que le roy qui a depuis peu accordé une coadjutrice à madame l'abesse de Malnoue2, ne me refusera pas cette grâce. Corne je ne recherche point la chair et le sang, je n'emploie persone que le Père Athanase de Mesgrigny, mon frère, capucin, qui vous rendra la présente, et vous expliquera toutes les particularités que vous souhaiterés. Je remets le tout à
la divine Providence, et suis avec respect Sœur de
Mesgrigny, abbesse 3. A Charenton en Bourbon ois, 11 octobre 1697. »
Pomponne souhaita de connaître toutes les particularités dont ne l'instruisait pas cette bonne abbesse, qui
1 Guilbert, Mém. chron., t. vi, p. 28/j.
2 Cette coadjutrice était Maric-Claude-Margueritede Rosmadcck, issue de la branche cadette de cette famille, dite de Goulaine. (Gall. christ., t. vir, col. 595.)
3 Madame de Mesgrigny était elle-même religieuse professe de Mal noue. (Gall, christ., t. n, col. 178.)
avait laissé ce soin à son frère, sans doute afin de prouver qu'elle ne recherchait pas la chair et le sang. Le frère écrivit au ministre : a Monseigneur, pour vous donner une parce faite conoissance de l'abbaie dont j'eu l'honeur de vous « parler hier au soir, j'en ay fait cette nuict une descrip- « tion très sincère que je prends la liberté de vous adres- « ser, en vous avertissant, Monseigneur, que trois pera sones pensent fortement à la ditte abbaye. 1° M. le « comte de Charlus1, lieutenant de roy de Bourbonois, « qui a deux filles du même ordre, mais jeunes; l'aisnée « depuis peu est nommée prieure perpétuèle des Béné- « dictines de Provins. 2° L'abbé de La Chaize2 qui a le u prieuré de Souvigny, à six lieues de Charenton, et a « madame sa tante ou sa seur \ à six lieues, abbesse de » Saint-Menou; et a une autre seur bénédictine, fort « jeune qu'il souhaiteroit y placer. 3° M. le comte de « Brichanteau4, cousin et tuteur du jeune marquis de « Nangis, pour madame sa seur religieuse bénédictine « à Provins5. — Cette dernière me paroist la meilleure « des trois; mais je préférerois de beaucoup les deux a que j'ay eu l'honeur de vous proposer hier. Je vous « suplie très humblement, Monseigneur, quand vous sau- « Tés leur sentiment, de m'honorer d'un mot de response « adressée à nostre couvent de Saint-Honoré à Paris où
1 Charles-Antoine de Levis, comte de Charlus, mort le 22 avril 4719. (Hist. génial, du P. Anselme, t. iv, p. 35.)
2 II était fils du marquis de La Chaise d'Aix et neveu du célèbre P. La Chaise. (Journal de Verdun, mars 1709, p. 229.)
3 Elle n'était que sa cousine-germaine. (Cf. Gall. christ., t. n, col. 180, et Journal de Verdun, mars 1709, p. 225, et juillet 1709, p. 73.)
4 François de Brichanteau, seigneur de Gurcy, (Hist. génèal. du P. Anselme, t. vu, p. 900.)
5 Anne de Brichanteau. Elle mourut simple religieuse de Provins en 1730. (Md.)
(( je ne retourne point, allant de ce pas travailler à plu- « sieurs missions dans le diocèze de Troyes où nos pères a me feront tenir vos lettres. J'offriray mes prières à Dieu « pour vostre conservation et seray toujours avec un très « profFond respect.... Frère Athanase de Mesgrigny, ca- « pucin indigne. 17 octobre 1797. »
A sa lettre le P. Athanase joint, comme il le promet, un mémoire détaillé sur l'abbaye de Charenton. Il en évalue les revenus et les charges, et dresse longuement l'état du temporel. Quant au spirituel, il se contente d'affirmer que les religieuses ne disent pas Matines le soir plus tard qu'à huit heures, ni Primes le matin avant sept heures, et qu'elles chantent la grande messe seulement les dimanches et fêtes l. C'était sur des mémoires semblables2 que jadis l'avocat Antoine, ce terrible antagoniste du relâchement jésuitique, avait conclu la vocation de ses deux filles Angélique et Agnès avant de les investir des abbayes de Port-Royal et de Saint-Cyr. — Pomponne avait également, d'après la lettre du P. Athanase, à pourvoir deux vocations dans sa famille. L'abbesse de Charenton nous a fait connaître l'une. Nous pensons que nos papiers révèlent l'autre. On y trouve cette lettre d'une seconde prétendante à la coadjutorerie : « Monseigneur, je prendray la liberté de me servir « des mesmes termes avec lesquels vous m'avez autrece fois fait l'honneur dem'escrire, quej'ay tant de raisons « de prendre part à ce que le roy fait pour vous, que « vous ne doutés point du tout de mes sentiments. C'est « cependant un devoir, Monseigneur, duquel je me se-
1 Ce mémoire ajouterait une page assez utile à la notice que le Gallia christ. y t. ii, p. 174, consacre à l'abbaye de Charenton.
2 Guilbert, Mém, chroru, partie 1", 1. 1, p. 253, 275, etc.
« rois plustost acquitée dans cette dernière occasion1, si « madame [de Floran ville, abbesse] de Sainte-Marie [de a Metz] ne m'eust ordonné d'attendre la lettre qu'elle u vouloitvous escrire. Cette bonne dame, qui n'escrit plus a que de la maingauclie, vous en avoit commencé une avec « un travail tel que vous pouvés l'imaginer à son aage. (( Elle mêla fit voir, et j'aurois bien voulu vous l'envoyer « d'abord; mais j'eus beau dire que vous en sériés très « content, sa femme de chambre, et c'est tout dire préu sentement, n'y a pu consentir; et il a falu attendre le « retour d'un voyage de son aumosnier, pour vous faire « dans toutes les formes une pièce d'éloquence passée « par l'examen de l'université de Pont-à-Mousson. Après a cela, Monseigneur, le nom de mon abbesse estant au a bas, douterés-vous qu'elle escrive doctement, surtout « quand je vous auray dit que pour vous rendre la chose « plus touchante, M. l'aumosnier m'a vérifié confidem- « ment tous les beaux endroits de sa lettre pour les a avoir empruntés du recueil de celles de Monsieur « vostre père. [ La satirique correspondante de Pom- « ponne oublie qu'elle-même a fort adroitement comu mencé sa lettre par une citation plus directe encore « que celle de l'aumônier.] Pour moy, Monseigneur, je <( vous les envoyé toutes deux 2, et vous suplie de faire
1 La faveur que le roi venait de faire au marquis de Pomponne en le chargeant de gérer les affaires étrangères avec son gendre le marquis de Torcy. (Mém. de Saint-Simon, t. n, p. 180.)
2 Malheureusement la pièce d'éloquence de M. l'aumônier s'est égarée; des deux lettres, il ne reste dans nos papiers que celle de madame de Floranville, à laquelle semble n'avoir pas collaboré l'université de Pont-à- Mousson, mais seulement la main gauche delà digne abbesse; car son style et son écriture sont bien évidemment de cette main. En voici le texte : u Monsieur, j'ay bien de la joye de quoy le roy vous a donné la [charge « de secrétaire d'état]. Je vous suis très obligée de vos bonté pour ma
« une response à madame l'abbesse, où vous me fassiés « l'honneur de luy tesmoigner que ce qu'elle a fait en a ma faveur vous oblige ; car je crois qu'on vous aura « dit qu'avant qu'elle fût tombée en Testât où elle est « présentement, elle a escrit au roy pour luy demander « son agrément pour moy à la coadjutorie ï. Vous dé- « meslerés qu'elle veut vous en parler, et de celle de « Malnoue qu'on luy a dit qui venoit d'estre accordée. « La joye où elle est du retour du prince de Loraine 2, « luy fait dire Son Altesse [en parlant du roi] pour Sa « Majesté; mais surtout j'ay pris de là occasion de vous « faire rire un moment, puisque c'est le seul endroit par « où je puisse sans indiscrétion vous escrire une lettre si « longue qui n'a d'autre but que de vous assurer d'une « chose dont vous este convaincu ; c'est de mon respect « et de l'honneur que j'ay d'estre.... M. de Feuquière, « chanoinessc de Sainte-Marie. — Faites-moi la grâce, « Monseigneur, de m'addresser vostre réponce pour « Madame l'abbesse, parceque ces domestiques pren- « nent quelquefois la liberté d'ouvrir ses lettres, et il « n'y a que sa femme de chambre qui sache l'intention « qu'elle a eu pour moy. » — [Sur t'enveloppe : 9 octobre 1697.]
C'était, on le voit, à deux jours de distance que Pomponne recevait la double communication des abbesses de Gharenton et de Sainte-Marie [9-11 octobre 1697] ; et très probablement les deux personnes dont il s'était
n maison. J'ayme fort vostre nièce. Je crois que son altesse [le roi Louis XIV] « ne vous refusera pas, [et qu'au contraire il vous accordera], comme à « madame de Malnouc. »
1 Cette lettre et le mémoire qui l'accompagne font encore partie de notre dépôt.
2 Léopold, qui recouvra ses états par le traité de Risvick,
entretenu avec le P. de Mesgrigny étaient sa fille et cette nièce, comme la qualifie madame de Floranville *, qui n'était en réalité que son arrière-cousine2, mais qui appartenait à l'une des branches de ces Feuquière dont la famille Arnauld avait été jadis l'obligée, et dont elle était devenue la reconnaissante protectrice. — L'abbesse de Sainte-Marie se trouvait évidemment en enfance, et ce n'était pas seulement sa dignité, c'était la discipline que laissaient péricliter autour d'elle ses infirmités. Les chanoinesses qu'elle dirigeait avaient secoué la règle, et prétendaient se séculariser 3. Leur titre même de chanoinesses était un mensonge ; et pour l'acquérir il leur avait fallu attenter au tombeau de leurs devancières, où elles avaient fait effacer le titre de bénédictines 4. — Décidément les religieuses de la famille Arnauld se laissaient ramener dans le cloître au point d'où les avait tirées la réforme des Angélique et des Agnès.
Etait-ce à cause de cela que Pomponne, honteux de contribuer à détruire jusque dans sa famille l'œuvre de ses tantes, et pour échapper à une complicité d'intrigues avec la femme de chambre de Madame de Floranville,
* Voir plus haut, t. n, p. 356, n. 2.
2 La preuve des seize quartiers de noblesse exigés pour l'admission de Madeleine-Diane de Feuquière à Sainte-Marie de Metz se trouve Bibliothèque royale, cabinet des titres, dossier des Feuquière. Diane était fille de Louis, comte de Feuquière, maréchal-dc-camp commandant la citadelle de Verdun, et petite-fille de Henri, comte de Pas, gouverneur de Toul, chevalier de la cour du parlement de Metz, cousin issu de germain du marquis de Pomponne, et marié le 4 janvier 1663. (lbid.) — Cf. Haudiquer deBlancourt, Nobiliaire de Picardie, p. 410. — Voir cependant, sur le degré de confiance que mérite ce dernier auteur, Catalogue des livres imprimés de la bibliothèque du roi, théolog., t. i, Mém. hist., p. xlix.)
3 Hist génér. de Metz, par les Bénédictins, t. m, p. 296 ; Dom Beaunier, Recueil hist., chronol. et topog, des archevêchés, etc., p. 1036.
4 Hist, génér. de Metz, et D, Beaunier, ibid.
hésitait, devant les propositions de M. de Mesgrigny, entre sa fille et son alliée ? Nous ne savons ; mais l'une de celles-ci se refusa sans doute à un éloignement, et l'autre à un déplacement; ou bien Louis XIV craignit d'inoculer au loin soit le Jansénisme, soit le scandale r; car Madame de Mesgrigny étant morte deux mois après sa lettre, le 26 décembre 1697, Marie-Louise de Beauverger-Mongon fut désignée le 29 mars 1698 comme abbesse de Charenton 2 ; et ce fut une chanoinesse du nom de Méchatin 3 qui remplaça Madame de Floranville.
— Nous ne savons ce que devint Madame de Feuquière.
— Charlotte demeura simple religieuse à Malnoue.
ARTICLE III
Charlotte sons l'inspiration de ses frères.
Dix-huit mois après, la mort frappa son père. — Il ne lui resta que ses frères pour appuis et pour guides. Sa
1 Nous avons déjà vu plus haut, t. n, p. 242, n. 3, et p. 243, n. 2, ses scrupules à cet égard à propos de l'abbé de Pomponne, mais seulement lorsqu'il s'agissait de l'épiscopat; carie Jansénisme ne l'avait pas empêché de conférer au loin l'abbaye de Saint-Maixent au fils de Pomponne, ni de le rapprocher en lui donnant l'abbaye de Saint-Médard. Nous pensons donc que Charlotte craignit de s'éloigner de sa famille, ou que sa famille craignit de l'éloigner. La première hypothèse est plus conforme aux circonstances connues de la vie de Charlotte, qui, fille et belle-sœur de deux ministres puissants dont l'un survécut à Louis XIV, vécut et mourut simple religieuse dans le voisinage des siens. La seconde est moins plausible, car elle suppose que Pomponne aurait préféré l'affection des siens a leur avancement, et qu'après lui ses fils auraient voulu retenir près d'eux une sœur qu'ils laissaient devenir aveugle dans son couvent, comme nous le verrons tout à l'heure, pour ne point avoir a soigner chez eux en même temps deux malades.
2 Gall. christ., t. n, p. 178.
3 Hist. de Metz, et Dom Beaunier, loc. cit.
santé la força de se rapprocher encore de Pomponne. Malnoue lui était nuisible. Entre Pomponne et Malnoue se trouvait l'abbaye de Chelles. Elle fut transférée à Chelles, et la dernière partie de son existence s'y écoula *.
On eût dit que, dans cet intime voisinage de ses frères, ses sentiments, tout en conservant leur opiniâtreté, devaient achever de perdre ce qui leur restait de grandeur. L'élève d'Angélique de Jean devint l'adepte du diacre Paris. Elle-même a dressé le procès-verbal d'un miracle que la vertu du bienheureux diacre avait opéré sur ellemême. Voici ce procès-verbal : « Au commencement du mois de mars de l'année de la mort de M. le cardinal de Noailles [1729], je me trouvai la nuit accablée d'un violent mal derrière la tête, qui me répondoit dans les < yeux. Le matin je fus fort étonnée de me trouver la c vue si offusquée, que je ne pouvois qu'avec peine lire ( quelque écriture qui étoit au bas de quelques estampes, ( et eus bien de la peine à dire mon office, quoique dans ( de gros bréviaires. Voyant que cela continuoit, je vis ( M. Richard, notre médecin, et le sieur Creuset, notre ( chirurgien pour lors. Je fus saignée et purgée ; mais ( n'en ayant pas été mieux, et toutes les personnes que ( je voyois s'appercevant même que mes yeux étoient ( couverts, je ne pouvois plus lire, et même on me dét fendit de dire mon bréviaire. Je ne pouvois écrire qu'avec peine, et il n'y avoit que la grande habitude t qui faisoit que je pouvois le faire dans la grande nécessité. On me dit que c' étoit l'affaire d'un occuliste. Je priai mon frère l'abbé de m'en envoyer un, 11 m'en-
1 Nouvell, ccelés, du 6 mors 17/i7, p« /j0.
( voya le sieur Voulouse , qui demeurait aux Quinze- ( Vingts, lequel ayant examiné mes yeux, trouva la ( cataracte formée sur l'œil gauche, et l'oêil droit fort ( menacé. Il me fit faire quelques petits remèdes qui ne ( me firent aucun effet ; et il dit à son retour à mon frère ( l'abbé, que pour l'œil gauche la cataracte étant formée, ( il falloit la laisser mûrir, jusqu'à ce qu'on pût l'abat- ( tre ; et qu'il tâcheroit d'empêcher qu'elle ne se formât c entièrement sur le droit, mais qu'il n'en répondoit pas, ( mais qu'il falloit. pour cela que je fusse à Paris. Mon-
< sieur le cardinal me donna son obédience ; mais étant mort [7 mai 1729] J'en eus une de Messieurs les grandsvicaires. Mon frère l'abbé ayant été taillé dans le mois
( de mai r, et ayant été longtems dans un extrême ( péril, toute la famille jugeant que dans celte conjonc- ( ture il ?ié toit pas à propos de me faire sortir, et que ( si les cataractes se formoient dans la suite on les feroit
< abattre ; mon frère aîné m'ayant dit cela, je pris réso-' ( lution de ne faire plus aucun remède, et de m' adresser ( au bienheureux Paris. Je fis dire une messe à laquelle ( je communiai. Ce fut un dimanche que je commençai ( ma neuvaine ; et pendant que je la faisois, je mettois ( sur mes yeux un morceau du bois de la couche du saint ( diacre, dont on m'avoit fait présent. Le mercredi, ( quatrième jour de ma neuvaine, revenant dans ma ( chambre au sortir de la sainte messe, je trouvai qu'il
faisoit un beau jour, ce que je dis à la personne qui ( étoit avec moi, nommée Louise Vignon. Elle me répondit que le tems étoit fort couvert. Je m'approchai
1 Cf. Éloge de L'abbé de Pomponne, pur Dacier, Mém. de l'acad. des Inscvipt,, t. xxvn, p. 260.
« des estampes qui y étoient, lus sans peine et même « sans lunettes, quoique j'en portasse depuis longtems. « Je repris aussitôt mon bréviaire, mes lectures ; et de- « puis ce tems-là, je lis, j'écris, et travaille sans aucune a fatigue. J'avois promis de faire dire neuf messes à « Saint-Médard. Je ne sus point dans quel tems la per- (c sonne qui s'en étoit chargée les fit dire; mais je m'en « apperçus, parcequema vue se fortifia de telle sorte, que u peu de tems après madame d'Orléans1 m' ayant donné « à copier quelques écris dont elle étoit pressée, j'écri- « vis jusqu'à sept heures par jour, sans que mes yeux « en fussent fatigués ; et j'ai la vue très bonne, et même (( plus que mon âge de soixante et onze ans ne le pour- <( roit permettre. Signé, sœur Charlotte Arnauld de a Pomponne. »
Charlotte vécut dix années encore, et mourut2 à un âge où les meilleures chances pour l'esprit sont de ne subir aucune modification. — Elle dut expirer en invoquant le bienheureux diacre Paris. — Et cependant nous ne saunons avoir de blâme pour cette pauvre femme, qui, sentant sa faiblesse, avait dès son enfance choisi d'instinct le meilleur abri, mais dont l'existence tant de fois dépaysée contre sa volonté et toujours empirée en se dépaysant, dériva par degrés sous une impulsion étrangère, du point où s'étaient concentrées les vertus de ses proches, vers celui où s'était concentrée leur fortune. —
1 Adélaïde, fille du régent. (Gall. christ., t. vu, col. 572.) — Il existait parmi les Mss non catalogués de l'Arsenal un volume auquel nous avons assigné le n° 101 bis de la Théol. Fr., in-f°,'et qui a pour titre : Le Psalmistc éuangélique, ou prières sur les évangiles faites par madame d'Orléans,
iibbcsse de Chelles, âgée de vingt-deux ans.
2 Le 7 juillet 1746. (Nouvell. ecclés., 6 mars 1747, p. 40 ; iSêcrol. de Cerveau, t. n> p. 127; Guilbert, Mém. chron., t. vu, p. 544.)
Triste partage que le sien dans les rôles symboliques que la Providence semble avoir distribués à sa génération, pour résumer en quelque sorte et humilier à la fois toutes les destinées de cette famille, dont l'orgueil avait si longtemps jeté le trouble autour d'elle!
Charlotte ne semblait-elle pas en effet, dans les quatre âges de sa vie et dans les quatre stations de son pèlerinage, reproduire les phases différentes qu'avaient amenées pour les siens leurs relations avec Port-Royal? — Jeune enfant, elle s'était dépouillée dans ce pieux asile des défauts de sa nature, et y avait contracté le désir de la perfection. — Jeune fille, elle était revenue inquiète, agitée, errer non loin des murs bénis, comme les anciens solitaires lorsque le pouvoir troublait leur retraite. — Dans sa maturité, plus éloignée de la sainte demeure, elle avait été circonvenue par l'ambition. — Enfin au déclin de l'âge, plus éloignée encore, elle s'était laissée aller à toute sa faiblesse. Elle aussi avait négligé la sépulture de ses ancêtres et l'avait abandonnée, non par lâcheté, mais par aveuglement. Les tombes de Port- Royal s'étaient effacées de son souvenir, pour y faire place à celle du diacre Paris.
Note 0; t. il, p. 48.