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La vérité sur les lettres de M. J. Proudhon

.La publication de cette brochure devait être faite au mois de septembre, époque de la publication des lettres de M. J: Proudhon; mais quelques circonstances l’ont retardée jusqu’aujourd’hui.... Profitant de cela, j’ai trouvé raisonnable mettre en sorte de préface à mon travail quatre extraits des journaux, qui traitent des faits qui ont eu lieu en Pologne, et justifient mes opinions sur les affaires de ce pays malheureux’ et sur ses bourreaux. En livrant au jugement de l’opinion publique ce travail, dicté par la conscience et le devoir, je suppose que , après des événements .avenus cette année-ci dans toutes les provinces de la vieille Pologne et dans les provinces du Grand-Duché de Lithuanie, il était plus que nécessaire agir avec patience , et puiser la force morale dans la presse liberale et dans les faits accomplis ; cela démontre mon impartialité dans la réfutation des lettres de M. J. Proudhon.

Mais auparavant je trouve juste de citer quelques

idées du même auteur de son œuvre : De la Justice dans la Révolution et dans l’Église. Il dit (page 6) : « De même encore, pour former un État, pour con- « forer au Pouvoir l’adhésion et la stabilité, il faut « une foi politique, sans laquelle les citoyens, livrés « aux pures attractions de l’individualisme, ne sau- « raient, quoi qulils fassent, être autre chose qu’un « agrégatd’existences incohérentes et répulsives, que « dîsperspra comme poussière le premier souffle.... » Quelles graves paroles ! Elles ont été proférées aux Français, mais pourquoi ne pas les appliquer aussi aux Polonais ? — Plus loin ce même auteur se demande : « N'est-ce pas déchéance que ce manque de « foi à la vertu du prochain et à la nôtre, qui, nous « retenant à l’état de.guerre latente, nous rend, bon « gré mal gré, indifférents à la cité, à la patrie, insou- « cieux des intérêts généraux et de la postérité?... La « certitude du droit et du devoir abolie dans le cœur «rdes hommes, la société expire donc... »

Je pourrais citer encore plusieurs sentences de M. J. Proudhon contre lui-même, quand il demande aux Polonais une foi politique pour leurs gouvernements , — foi , laquelle ils ne peuvent avoir jamais — jamais ! ! ! ,

M. Proudhon n’a pas de foi a la vertu patriotique; il refuse donc cette même foi aux Polonais ; et pourtant il? ne méritent pas. un tel reproche, parce qu’ils ne sont point indifférents à la patrie et à ses malheurs, ils ne sont insoucieux des intérêts

généraux ; les Français-amis de la Pologne ont dit déjà cela à M. J. Proudhon avant moi. Voici leurs paroles: mais, avant de les donner, j’observe que les Polonais, ayant dans leurs cœurs encore non abolie la certitude du droit et du devoir, agissent de la manière qu’ils ont mérité les vertes et mêmes injurieuses réprimandes et les conseils de la part de M. Proudhon : le temps déçiontrera qui a raison.

La situation actuelle de la Pologne, ne présente aucune analogie avec ce qui s'est vu dans les temps antérieurs. L’oppression, il est vrai, n’a rien diminué de ses rigueurs ; niais la résistance a changé de caractère, s’est fortifiée en se modérant ; s’est développée dans son champ d’action , comme dans son énergie morale ; et la nation s’est révélée avec toutes le garanties de la sagesse politique, ajoutées à la puissance du droit.

Autrefois, le mouvement national se concentrait dans les circonscriptions, auxquelles les traités de 1815 avaient garanti l’autonomie. Les agitations passaient de Varsovie en Gallicie, de Gallicie en Posnanie. En 1830 et 1831 le petit royaume de Varsovie (la Pologne du Congrès) soutint seul l’effort d’un lutte sanglante. Aujourd’hui ( c’est jusqu’aux dernières limites des provinces incorporées (envahies) que se propage le cri général de délivrance.

H ne s'agit plus de la Pologne de 1815, mais delà Pologne de 1772. Tout ce qui est en deçà du Dnieper répète les écos de la Yistule , et le mouvement patriotique jadis localisé , est devenu général , non seulement par une communauté de traditions, mais aussi par un communauté de souffrances. Car il ne faut pas se dissimuler: c’est l’oppresseur lui-même qui a créé cette situation.

en confondant dans une même tyrannie et ceux auxquels il rccon • naissait le titre de Polonais et ceux auxquels il le refusait. Aussi, je Lithuanien voyant exercer sur lui le même droit à la violence, a réclamé le même droit à l’ omnipotence. Il est vrai que quelques uns s’eflbrçaient de proclamer que la Lithuanie ne faisait pas partie de la Pologne ; mais sans invoquer le souvenirs de Horodl o et de I.ublin, qui ne sont que des arguments polonais, nous opposerons à ces quelques uxs une autorité impériale, que sans doute personne ne désavouera pas. En 1812 Napoléon I, ordonnant l’établissement d’un gouvernement provisoire pour la Pologne, en fixa le siège à W.ilna. Il y a apparence qu’il n’était pas assez doué des cdnnaissances historiques , pour créer le pouvoir central en dehors de la nation qu’il rappelait à l’existence....

Certains llusses reconnaissent eux-mêmes que la Lithuanie et le Royaume ne sont qu'un, surtout depuis que l’unité dans l’arbitraire est devenue' une nouvelle consécration de l’union de I.ublin. Voici ce que nous lisons dans le journal russe le Kolokol (qui s’imprime à Londres) du 1 5 s^jtembre dernier : « Avec qui est .la Lithuanie?. . . Ce pouvait être une question jusqu’aû 15 août dernier. Elle est résolue par la volonté suprême: La Lithuanie est avec la Pologne. Cela est reconnu par le comité des ministres des Pétersbourg; approuvé par l’empereur; annoncé par les mesures de rigueur ("). Si cela n’ était pas évident pour les gouverneurs généraux , les gendarmes et autres fonctionnaires (pourfendeurs, batoriistes, boxeurs et guetteurs de paroles) , est-ce qu’ils pousseraient la peur jusqu'à provoquer des décrets qui livrent le pays au fouet sanglant des Cosaques et des Tcberkes ?... »

L’unité donc est faite et du consentement des Russes éclairés , et par les aveugles confusions de l’arbitraire , et par Pensemble des résistances nationales, le tout confirmé par les enseignements historiques.

Voilà la situation créée par les folles colères du despotisme; en voici les conséquences. Il y a un an, le gouvernement de Pétersbourg pouvait calmer les agitations en rendant au royaume de

(■) Voir l'appendice h

Varsovie (la Pologne de 1815) le garanties nationales stipulées dans les traités de Vienne ; tenant ses engagements , il était eu règle au moins, avec les cabinets de l’Euro|)C. Lu Lithuaoie, alors, ne s’était pas prononcée, et si elle eût élevé la voix, les diplomates pouvaient lui opposer des spécieux prétextes. Aujourd'hui son sort est lié à celui du royaume: la solidarité dans le droit et la conscience d’un droit commun appelle désormais une destinée commune. Ce qui pouvait être acceptable, il y a un an, ne l'est pas aujourd’hui : c'est ainsi que le despotisme , en agrandissant son domaine , agrandit en même temps le champs du droit et la surface de la résistance.

Signalons une autre nouveauté importante dans le mouvement actuel. Jusqu’ici les résistances étaient dirigées et accomplies principalement par les nobles et les classes supérieures des populations urbaines. Les paysans, pour la plupart restaient étrangers à des luttes dont ils ne semblaient atleudre aucune amélioration personnelle. Aujourd’hui, tous ont le sentiment dé la dignité nationale, tous sont associés aux vœux et aux efforts des patriotes. C’est la nation entière qui se. lève; et comme il arrive toujours dans les grandes émotions, les ardeurs sont plus imprudentes chez les derniers venus que chez les ouvriers de la première heure. Ainsi l’on peut se rappeler que le 27 février, la Société Agricole, composée de grands propriétaires et de noms illustres , se prononçait énergiquement contre toute manifestation. Le comte André Zanioyski y sacrifiait même sa popularité. Ce furent les paysans et les ouvriers qui , malgré les défenses et les prières, marchèrent au devant des soldats russes, offrant à genoux leurs poitrines aux meurtriers, et se disputant les premiers rangs pour avoir l’honneur des premières balles...

Aux funérailles de l’archevêque Fijalkoski un des traits caractéristiques de la procession était le grand nombre des paysans accourus, la plupart, des distances très éloignées

L’accord unanime de toutes les classes et de tous les états est le symptôme le plus menaçant pour l’oppression, le signe le plus éclatant de résurrection. Toutes ces modifications dans la marche du mouvement déroutent les plans des anciennes tactiques

Un autre symptôme non moins grave pour la Russie, non moins encourageant pour la nation ravivée est l’accord fraternel qui règne entre les différents cultes religieux. On- sait avec quelle perfide habileté les trois ligueurs couronnés préparèrent leur acte de spoliation en semant et entretenant les divisions religieuses. Aujourd'hui l’oppression a fait l’accord.

Ce peuple, auquel certains esprits exclusifs reprochent son catholicisme outré , maître des élections par une majorité irrésistible , vient partout d’appeler des protestants (autrefois dissidenti) et des juifs dans les conseils municipaux et dans les conseils des districts. A cette sage harmonie dans la tolérance, les dissidents répondent par un loyal concours dans toutes les manifestations patriotiques. Ainsi aux funérailles de l’archevêque les juifs et les protestants, qui s’étaient jusqu’ici abstenus de toute association dans le cérémonies de l’église , suivaient la procession au milieu de la foule catholique. Les banquiers israélites prennent des larges parts dans les souscriptions nationales, et ne sont pas les moins ardents dans les luttes contre l’étranger. On ne saurait trop rendre hommage à cette communauté de tous les cultes dans la religion de la patrie.

Et c’est encore là une des conséquences, bien involontaires, sans ' doute, d’un despotisme à outrance, la tolérance universelle et l’esprit de liberté dans l’église. On en a vu récemment un mémorable exemple. Les évêques du royaume ont collectivement rédigé et présenté au lieutenant de l'empereur , en Pologne , le comte Lambert , — un mémoire sur la liberté des cultes. Et ce n’était pas seulment dans l’intérêt de leur propre église qu’ils agissaient. Ils demandaient encore spécialement l’annulation des dispositions rigoureuses, prises contre les juifs. Ainsi l’art. 193 du Code pénal du royaume, promulgué en 1817 et encore aujourd’hui en vigeur, porte (pie les juifs qui garderaient des chrétiens chez eux poulie service domestique , sauf les cas admis par la loi , même indépendamment de toute idée de conversion, seront punis d’une amende de 20 francs pour chaque journée d’infraction. En cas de récidive, outre l’amende, une peine d’emprisonnement de cinq semaines à trois mois. L’art. 194 ajoute: «Si même dans le cas où ils seraient autorisés à garder des chrétiens pour leurs

services, les juifs gardaient des personnes de sexe féminin appartenant à la religion chrétienne dans la même maison qu’ils habitent, ils seront punis d’une amende de -100 à 800 francs, l’amende devant augmenter de moitié à chaque récidive. •

Enfin, pour la conversion d’un chrétien, de quelque rite que ce : soit, l’art. 195 prononce la • perte dés droits civils, la déportation en Sibérie, avec coups' de verges et envoi dans les compagnies disciplinaires.

C’est contre cette odieuse législation , maintenant les juifs à l’état de parias, que protestent les évêques catholiques. Le lieutenant de l’empereur ou le gouvernement n’a pas voulu recevoir leur mémoire ; mais la démarche même des prélats est un témoignage solennel d’union et de fraternité . Lorsque les idées de . liberté sont dans louts les cœurs, les idées de liberté marchent conjointement.

Enfin , n’oublions pas , comme dernier signe de sagesse et de force, la lutte légale substituée aux tentatives violentes, les manifestations en plein soleil au lieu des conjurations secrètes , et le défi fait aux canons non plus avec des bras armés, mais avec des poitrines nues.

Sans doute , avec ces calmes préméditations dans le sacrifice, . trop de victimes succombent; mais, ainsi que l’a dit un savant universitaire : « Les sabres s’ébréchent à frapper des femmes et des enfants. . . • • Les nobles causes par une inexplicable loi, veulent des martyrs innocents Que reste maintenant à faire au

peuple polonais?... Nous lui recomandons, non la résignation stupidef qui s’endort et pardonne , comme cela 'conseillent beaucoup , mais la patience vigilante qui attend l'occasion ! !

Elias Regxadlt.

(La Presse, 50 octobre 1801 — . Paris).

Voici comment les mêmes Russes s’expriment à l’égard de la Pologne. 11 a paru dans le 2° numéro du journal russe, qui se publia' à St-Pétersbourg sans l’autorisation de la censure, sous le nom de Welikorousse, un article très remarquable, dopt sa traduction textuelle, je la prends dans Y Opinion Nationale (de Paris) du 1 er novembre 1861:

Les Russes partisans du régime constitutionnel doivent exiger l’affranchissement de la Pologne sans -condition. L’expérience nous a prouvé encore récemment, que notre pouvoir dans ce pays ne peut être maintenu que par la force des armes. Aussi longtemps que, dans une partie de l’empire, règne sur une nation eiViliseé le système de despotisme militaire, le gouvernement ne peut l’abandonner dans d’autres parties de la Russie.

Nous rappellerons à cette occasion les paroles de Chalam, prononcées au montent de l’insurrection des colonies américaines:

• Si le gouvernement anglais, disait-il, soumet l’Amérique au des- « potisme, par cela même l’Angleterre sera obligée de s’y sou-

• mettre. * C’ est ainsi que l’intérêt de la liberté russe exige la liberté de la Pologne ; d’ailleurs le sentiment de notre patrie et l’intérêt de nos finances l’exigent aussi.

Le pouvoir que nous exerçons en Pologne a pour base unique la violation des conditions sous lesquelles le royaume de Pologne a été uni à la Russie dans le Congrès de Vienne. À cette époque, nous prîmes l’engagement d’assurer l’indépendance parfaitè de l’administration polonaise, de lui donner une constitution et une armée nationale; cependant nous avons- manqué à notre parole, et aux yeux de l’Europe nous sommes des trompeurs.

Pour gouverner la Pologne, nous sommes forcés d’y maintenir une armée supplémentaire de 200,000 hommes, de dépenser annuellement cent soixante millions de francs de notre propre argent, outre celui que nous tirons de la Pologne. Nos finances ne s’amélioreront pas , aussi longtemps que nous gaspillerons ainsi nos ressources.

Des centaines de milliers de femmes, de vieillards et d’enfants se trouvent sans moyens d’existence, puisque nmis menons vers l’Occident des pères de famille’ gagnant leur vie par le travail, dans le but de maintenir la Pologne dans un esclavage ruineux pour nous. Les Polonais ne se laisseront calmer que par leur complète indépendance. Il nous faut quitter la Pologne, pour nous sauver nous-mêmes de la destruction.

Si nous le faisons volontairement , les Polonais nous estimeront comme des hommes sensés et il nous respecteront comme des honnêtes gens ; si, au contraire, nous ne le faisons pas, les Polonais s’ émanciperont bientôt eux-mêmes , car ils n'attendent que la première occasion favorable pour se lever jusqu'au dernier homme. Nous ne pourrons plus .aujourd’hui les vaincre comme du temps de Paskievvilz, car aujourd’hui-, en Pologne, il n’y a plus cette discorde qui nous a valu nos anciens triomphes malheureux.

Les patriotes polonais ont consenti à se dépouiller d’une partie de leurs terres pour en doter ses paysans, malgré les efTorts de notre gouvernement pour semer la discorde entre ees deux classes de la société.

Les paysaus de ce pays le savent bien et ils deviennent de plus v en plus patriotes ; cela nous empêchera de dompter l’insurrection. Pour nous Russes , il s’agit de savoir si uous devons attendre jusqu’à ce que nous soyons ignominieusement expulsés de la Pologne, qui s'étant elle même émancipée, sera notre ennemie; ou si nous devons être assez sages pour renoncer volontairement à un pouvoir ruineux et faire des Polonais des fidèles amis de la Russie?.... (1)

fl) Dans 1rs derniers jours des nouvelles, arrivées de S. Petersbourg. disent que M. Mikailoff, professeur de l'Uuiversit dans cette ville, a été condamné aux Vavaux forcés dans les minières de Sybérie. comme l'un des principaux rédacteurs du journal Welikoromie . De cela se voit quelles sont les tendances du gouvernement russe... (L'Acteur.)

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