AFFAIRE DE LA RONGIÈRE
Je viens défendre M. de ia Roncière, commissaire impérial à Taïti, près la reine des lies de la Société. Je viens le défendre non avec des récriminations à rencontre de ses ennemis, ce rôle me conviendrait peu , mais avec des faits I
L'affaire semble jugée en première instance. La presse américaine a commencé l'attaque. Tous les journaux de France, à quelque opinion qu'ils appartiennent, ont continué le
débat et l'accusé a été condamnée 6000 lieues de distance,
sans avoir été entendu 1
Qu'on me permette de porter la cause en appel, devant ce grand tribunal de l'opinion publique qui, malgré les arrêts ofiSciels, n'a jamais craint do réhabiliter les victimes.
Je dirai peu de choses du procès de 1833 Je suis chargé
de l'avouer hautement en son nom, M. de la Roncière, commissaire impérial à Taïti, est bien le condamné de Saumur. Accusé de tentative de viol sur la personne de la jeune fille du
général deMaurel, il est traduit en cour d'assises En vain
il est matériellement prouvé qu'il est impossible de lancer de
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la rue une échelle de corde, pour parvenir aux appartements de la prétendue victime. Un vitrier-couvreur déclare impossible cette prétendue ascension de Taccusé.
En vain de nombreux témoins viennent déclarer que la jeune fille est romanesque à Texcès, romanesque jusqu'à Tin-
vention On cite d'elle un fait grave : dans un récit palhé-
lique, elle a déjà essayé de faire croire à sa mère qu'un homme s'était noyé pour elle dans le fleuve qui passe près de leur
maison et cet individu qu'elle nomme n'a jamais eu
même la moindre idée de se suicider.
De nombreuses lettres sont produites par l'accusation
Ces lettres menacent M"® de Maurel d'une tentative violente si elle ne cède pas à delà Roncière... Chose inouïe, ces lettres sont signées des initiales de l'accusé, il donne des armes contre
lui... on croit à un acte de folie Les experts arrivent et ils
déclarent, sous serment, que ces lettres ont été écrites par RP de Maurel
En vain on les tourne, on les retourne, on les presse, ils ne varient pas dans leurs déclarations.
Le drame no peut plus se tenir, un acquittement est forcé. Chaix-d'Est-Ange l'affirme à son client... Arrive Berryer, l'avocat de la partie civile, il abandonne le terrain des preuves, pour se jeter dans les divagations de l'éloquence... Ce n'était pas assez de la parole du grand orateur : entre onze heures et minuit, sur la péroraison de son avocat, M^*® de Maurel se présente tout à coup aux jurés, vêtue de blanc, pâle, chancelante... Les preuves matérielles étaient vaincues et delà Roncière était condamné. Le lendemain lord Abinger, pair d'Angleterre, et le docteur Allemand Mattaeï protestaient par la voie de la presse contre cette inqualifiable condamnation (ce sont leurs propres expressions).
LA YKRITÉ 8Cfl TAÏTI 7
Un mot sur la parenté des plaignants! Le général de Maurel était par sa femme allié au maréchal Soult ; le chef du jury fut M. Outrebon, notaire du maréchal. Je n'accuse pas la conscience du verdict rendu, mais nul ne m'empêchera de dire, à moi magistrat, qui sais à quel fil ténu et léger tiennent souvent la vérité ou l'erreur judiciaire^ que le véritable jury n'existera pour nous que quand nous l'aurons soustrait aux hasards capricieux du sort, pour le livrer à Télection populaire.
Et puis je n'ai pas le droit de soulever ce voile. De 4a Roncière avait peut-être un moyen suprême de prouver ma
innocence à la cour d'assises S'il est vrai qu'il a voulu se
taire ce fut un héroïque sacrifice. Il a été solennellement
réhabilité en 1849.
Plus tard, quand le gouvernement actuel, en retour de ses huit années de souffrances , voulut lui accorder quelques
compensations son procès fut de nouveau étudié sons
toutes ses faces. Ghaix-d'Esl-Ange interrogé avait gardé sa croyance vivace en l'innocence de son client. Berryer même fut sondé, et l'honnête homme répondit :-— C'est un regret qui est en train de devenir un remords. Faut-il aller plus loin? Un ami intime du général de Maurel, un frère d'armes, qui Ta vu mourir, me disait il n'y a pas huit jours (je le nommerai si on l'exige) : Quelque temps avant sa fin, le général avait des hallucinations étranges, le drame de Saumur le tuait
Je eausais la semaine dernière de ce procès, avec un des plus fermes et des plus loyaux champions de la jeune démocratie, M. R**'; il me donna ainsi son opinion : — J'ai lu attentivement le procès de la Roncière; pour moi cet homme est innocent, mais ce que je ne saurais trop flétrir, ce sont ses coups d'État à Taïti.
Donc, je dis à mes concitoyens, je dis à toute la presse
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française : Lisez les débats d'audience du procès de Saumur, publiez- les si vous le désirez, il n'est pas un de ceux qui auront lu... étudié cette triste affaire, qui ne soit persuadé de l'innocence de l'infortuné de la Roncière. Quant aux coups d'État de Taiti, j'apporte la vérité et je la signe... alors que pas un des ennemis du commissaire impérial n'a osé donner à ses accusations l'autorité de son nom.
Nommé juge impérial des établissements français de rOcéanie par décret impérial, j'arrivai à Taïti, dans les premiers jours de mars 1869. Je n'étais pas, je dois le dire, sans ressentir quelques appréhensions. Avant de quitter la France, j'avais lu quelques attaques assez violentes contre M. de la Roncière, car la croisade était déjà commencée. Aussi quand à peine débarqué, j'appris l'envoi de l'ordonnateur Boyer à l'île de Moréa, sa destitution comme président du tribunal supérieur, et celle du juge impérial Longomazino, président du tribunal de première instance, bien que ces messieurs ne dussent leur nomination qu'à M. de la Roncière et à la reine des lies de la Société, qui dès lors avaient le droit de les révoquer (la magistrature régulière n'étant pas encore organisée dans ce pays), je n'en trouvai pas moins ces façons d'agir d'une violence extrême, et mon irritation ne fit que s'accroître, lorsque j'appris de l'ordonnateur Boyer lui-même, rappelé de Moréa depuis quelques jours, qu'ils avaient été brisés, lui et le juge impérial, pour un jugement et un arrêt qu'ils avaient rendus.
Je résolus d'apporter la plus grande réserve dans mes relations avec le commissaire impérial.
Trois invitations à dîner , adressées ofSciellement par M. le comte de la Roncière, furent, par moi, successivement refusées sous divers prétextes, lorsqu'un jour, ayant eu à le
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voir pour iiffaire de service, après avoir traité ia question qui m'amenait je me vis Adresser, par le commissaire impérial. la question suivante : — Si je vous demandais, monsieur, de me dire franchement pourquoi vous repoussez mes invitalions, me répond riez-vous? — Je ne puis accepter de m'asseoir à votre table, M. le commissaire impérial , lui dis-je aussitôt, parce que vous avez brisé des magistrats pour des arrêts dont ils ne devaient compte qu'à leur conscience. — Eh quoi t me répondit le comte de ia Roncière, vous êtes déjà de mes ennemis, et cela sans avoir étudié les pièces du débat; vous me condamnez sans connaître les nécessités qui m'ont forcé d'agir, les pressions de l'opinion publique, qui m'ont tracé mon devoir I Je vous en prie, ajouta- t^l les larmes aux yeux, éludiez le pays, rouillez tous les actes de mon adininistratinn, failes-vous une i:onviction, j'accepte d'avance votre jugement, quel qu'il puisse être.
A quoi bonîmedis-jeen sortant; M. le commissaire impérial est rappelé, donc le ministre de la marine toutes pihps en main, tans doute, a déjà jugé le débat.
Cependant je dois le dire : nous attendions le remplaçant intérimaire de M. de la Roncière, et la conduite de l'ordonnateur Boyer, qui devait reprendre ses fonctions à l'arrivée du nouveau gouverneur, ne me paraissait point des plus dignes. Constamment en courses, il racolait tous les mécontents, les recevait mystérieusement chez lui, leur faisait signer des [létitjons contre le commissaire impérial ; pas un boutiquier, débitant de liqueurs et autres, atteint par une contravention, dont on n'allât surprendre la signature dans le premier moment de la colère.
Puis il y avait le parti de ceux qui ne sout jamais assez repus, de ceux qui demandent encore et toujours, que Boyer
avait 8u attirer à lui par ses promesses. Toutes les places de Taîti étaient partagées d'avance. Inutile de dire qu on devait destituer ceux qui les possédaient, pour les punir de leur dévouement au commissaire impérial tombé.
Tout cela contribuait à me donner peu à peu des soupçons» lorsque deux faits graves, au point de vue de la moralité, vin- Mnt me commander impérieusement d'étudier le pays et les événements qui s'y étaient passés avant mon arrivée.
Voici ces faits : je les avance sous ma responsabilité perflOBoeile*
Un matin, me trouvant dans mon cabinet au tribunal, comme je parcourais le registre affecté à l'inscription des formalités relatives aux tutelles, je m'aperçus que le tuteur des juineurs Gibson n'avait point fait procéder à l'inventaire foulu par la loi. Je fis appeler le greffier en chef et lui en exprimai mon mécontentement. Quelle ne fut pas ma stupeur •fnaiid j'appris du greffier lui-même que cet inventaire avait été commencé, puis arrêté par les efforts de Boyer auprès du tuteur, M. Burns, et du conseil de famille, pour empêcherqu'on ne constatât judiciairement, dans les papiers du défunt, une ■dette importante d'un de ses amis, fonctionnaire de l'ordre administratif, renvoyé de la colonie par M. de la Roncière.
Le second fait est plus grave :
A la troisième audience civile que j'eus à présider, l'huissier de service appela première venante pour être plaidée, une affaire : femme Vabioeheau contre Longomazino, contre l'ancien juge impérial destitué par M. de la Roncière.
Depuis près de six mois ce procès passionnait l'opinion publique. Les juges locaux, sachant qu'une magistrature réguiière arrivait de France, avaient refusé de le juger.
La veille de cette audience l'ordonnateur Boyer vient chez
LA VÉRITÉ SUR TAÏTl 41
moi. Il était trop habile pour me parler du procès, mois il me ût uu éloge pompeux du sieur Longomazino son ami, ei je compris que c'était une semence qu'il venait jeter dans mon esprit, et qu'il désirait voir fructifier pour le procès du lendemain.
A Taudience, les faits suivants vinrent se dérouler devant nous.
En 1866, Longomazino, nommé juge impérial par M. de la Roncière, reçut également de la reine des lies de la Société la présidence de la cour indigène. Désirant se faire édifier un hdtel en rapport avec ses nouvelles fonctions, il jette son dé* volu sur le seul terrain du quai près de la mer qui ne fût pas encore bâti. Ce terrain appartenait par indivis à toute une famille de Taïtiens indigènes, et, malgré les offres brillantes faites par plusieurs Européens, on n'avait jusqu'à ce jour con-« senti à le vendre à aucun prix. Longomazino fait à son tour des propositions qui sont repoussées...
Chose incroyable, moins de quinze jours après une femme Vahineheau, mineure alors, co-propriétaire de ce terrain, vient, dans un procès contre sa famille, réclamer la propriété exclusive de ce terrain; la mère, les oncles, les tantes, une de ses sœurs, sont à l'audience, ils s'opposent à ces absurdes prétentions..., rien n'y fait... Le juge impérial Longomazino adjuge séance tenante la propriété de ce terrain à la fille mineure Vahineheau, malgré Jes protestations de toute sa famille!
Les spoliés voulurent se plaindre... Le juge étouffa tout avec la police. Il est au dossier une pièce curieuse. M. Bonnet, directeur des affaires indigènes, ami de Longomazino, conclut dans un rapport a la déportation de la mère de la mineure Vahineheau, parce que, dit ce rapport, elle s'oppose à l'exécution des arrêts de la justice...
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On eut raison de cette mère qui avait vu adjuger son propre bien à sa fille, en la déportant sur une lie voisine.
Un mois après cet audacieux jugement, le juge impérial Longomazino achetait dans son cabinet, au tribunal, ce même terrain de la femme Yahineheau dans les circonstances suivantes... Cette femme, que toute sa famille prétendait mineure, avait été pourvue par M. Bonnet, chargé de ce service au bureau indigène, d'un acte de notoriété sans témoins^ la déclarant majeure.
L'acte de vente fut rédigé dans le cabinet du juge impérial, par l'interprète judiciaire de ce dernier, M. Orsmond, en présence de l'ami de Longomazino, M. Bonnet. Que venait faire ici le directeur des affaires indigènes qui, comme chacun le sait à Taïti, est une autorité terriblement respectée par le natif?
La femme Yahineheau ne sachant signer, l'interprète du juge, le sieur Orsmond, lui tient la main, lui fait tracer son nom, M. Bonnet signe à l'acte, et la vente est accomplie, et un terrain valant haut la main huit à dix mille francs dans le pays est acheté pour deux mille.
Cet acte de vente, tramé dans l'ombre contrairement à la
loi, n'est pas rédigé en double et la femme Yahineheau
quitte le palais de justice sans emporter une copie de son acte.
A peine cette vente est-elle connue, que la famille entière proteste à nouveau. Yahineheau elle-même soutient qu'elle a été trompée, menacée même
Le scandale s'accentue au dehors..... il faut la police pour chasser les pauvres gens de leur terrain, Longomazino emploie la police fait rendre par son tribunal deux jugements
d'envoi en possession, jugements rendus par défiiut contre
LA VÉBITÉ SUR TAÏTl 13
Vahînclieau, et enfin l'hôtel du juge impérial peut se bâtir
sur ce terrain.
La femme Vahioelieau, assistée de sa mère, de ses parents
frustrés intenta alors à Longomazino une action en nullité
de vente pour menaces, do! et manœuvres frauduleuses
Tous les faits que nous venons de raconter vinrenUsétayer des
preuves les plus convaincantes Ce fut une scandaleuse
audience, et je rendis, comme président du tribunal, conclusions conformes du procureur impérial, chef du service judiciaire, un jugement qui annulait cette vente.
La décision à peine connue, l'ordonnateur Boyer se rendit cbez le procureur impérial son eompatriole, son camarade d'enfance, pour lui faire des observations, il osa mÔme le lendemain en hasarder quelques-unes avec moi. EL j'appris bienlttt qu'au dehors il prenait la défense de son ami Longomazino avec aciiarnemciit. Je m'en étonnai d'abord je
compris bientôt. Ce jugement portait une bien rude atteinte à la moralité de l'ancien juge impérial; et les indifférents euxmêmes, ceux qui n'avaient pris parti ni pour le gouverneur, ni pour l'ordonnateur dans les luttes du passé, commençaient â dire : — Boyer et Longomazino ont été brisés dans leurs positions lie juges, pour des jugements et des arrêts rendus par eux; M. de la Roncière peut bien n'avoir pas eu tort, si les actes judiciaires do ces messieurs ressemblent aux scandaleux débats auxquels nous venons d'assister.
Voilà les deux faits que le hasard me livra à rencontre de Boyer et de Longomazino, les deux chefs de cette coalition restreinte, mais écoulée à Paris, sous le coup de laquelle a succombé M. de la Roncière, comme gouverneur de Taïti.
A cette heure je compris qu'il était de mon devoir d'arriver à la vérité.
14 LA VÉRITÉ SUB TAÏTl
Avant de commencer mon enquête, j'écoutai ma conscience : je n'avais ni haine ni amitié pour personne, et par conséquent pas d*entrainement involontaire à subir. Je médis que je devais être fatalement impartial, et je me mis au travail.
J'affirme sur Tbonneur l'exactitude des faits que je vais raconter, la plupart du reste sont étayés par des pièces et des documents.
Depuis un mois et demi, j'ai fait Timpossible pour faire rendre justice à M. de la Roncière par les voies hiérarchiques,
je me suis brisé contre un parti pris J'ai voulu arriver à
l'Empereur, on m'a dit au ministère que je provoquais ma
destitution, et qu'on n'hésiterait pas à la demander Eh bien!
voyons donc si la vérité ne remontera pas jusqu'en Iiaut, soutenue par l'opinion publique.
Me voici arrivé au cœur de mon sujet ; divisons pour être plus clair.
l^' Quelles sont les causes des inimitiés qui, en France et en Océanie, s'attaquent à M. delà Roncière?
^'^ Quels sont comme gouverneur les résultats de l'administration de M. de la Roncière à Taïti?
3^ Ck)mment s'est engagée la lutte entre le gouverneur et l'ordonnateur ? — La plantation de Soarès d'Atimaouo, — ses procès, — révocation des juges, envoi de l'ordonnateur Boyer à Moréa, — conduite du ministère dans cette affaire.
4^ Événements fmals de la lutte.
5» L'exécution du Chinois d'Atimaouo.
1^ Quelles sont les causes des inimitiés qui, en France et en Océanie, s'attaquent à M. de la Roncière?
M. de la Roncière est un esprit large, profondément libéral, ennemi de la routine, des vieux errements administratifs, et
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dunl ta préoecupalioa constante a éLé de laisser se développer librement riDÎtiative individuelle. C'est le dernier des gouverneurs que noire priasse démocratique eût dû attaquer — et qu'elle n'eût pas attaqué si elle l'eût mieux connu.
Nous verrons bientôt ses actes prouver mieux ses intentions que nos paroles ne pourraient le faire. Ses îd(-es, exprimées avec une rude IVaocliise, el mises en pratique, ont vnlu à >t. de la Bonciêrc les tmines vigoureuses de tout ce qui porte plume, et, sous prétexte de colonisation, passe sa vie h noircir des imprimés, et à préparer des arrêtés qui doivent élre exi^culés
Jl trois, quatre et six mille lieues de distance M. de la
Boncière nes'estjamaisgéné pour leur dire : Vous n'entendez rien à voire besogne, et c'est pitié que de vous voir, du quatrième clage du ministère de la marine, diriger des colonies otk vous n'avez jamais mis les pieds, et des gens dont vous ne connaissez même pas la couleur de la peau. Vos arrêtés sont inexécutables, n'attendez pas de moi que je les applique.
Un jour M. de la Boncière commandait à St-Pierre et Miqueloii : h Prince voyageur \\ent à passer par là ; il lui fait toucher du doigt toutes les mesquineries, toutes les petitesses d'esprit de celte administration. Le Prince s'en retourno frappé et raconte tout à l'Empereur, qui, parall-il, Tait à son tour des
observations Grande colère, grandêraoi parmi les membres
de la geiU empluinëe, grosses rancunes amassées, tout cela se paiera plus tard.
Je le dis franchement, et c'est l'opinion de tous les gens désintéressés qui ont habile les colonies : l'administration du commissariat colonial de la marine épuise, abàlardit ces contrées. Je n'ai pas le loisir de traiter celle question. Un petit fait cependant pour démontrer à quelle puérilité de réglementation les services coloniaux sont soumis.
16 LA VEBITÉ SUR TAÏTI
J'ai connu, dans un petit établissement^ un garde du génie, qui était chargé du service des ponts et chaussées. A lui seul il était — chef du service des ponts et chaussées, — surveîN lant général des travaux, — piqueur des travaux sur les chantiers, — magasinier — et chef de la comptabilité.
Un jour que je riais avec lui de ce fractionnement de sa personne: — Ahl monsieur, me dit-il, si vous saviez à quel rude travail cela m'oblige. Exemple : — comme piqueur j'ai besoin d'une livre de clous. Je prends une feuille de papier numérotée et je commence i^^ A M. le surveillant général des travatêx. Le piqueur de telle section a l'honneur de vous prévenir qu'il a besoin d'une livre de clous pour^ etc. Je prends une seconde feuille de papier, et j'écris alors comme surveillant général des travaux : Tai l^honneur é^ adresser à M. le chef du service deg
ponts et chaussées la demande du piqueur de ^ etc Je
prends une troisième feuille de papier, toujours numérotée, et j'écris : approuvée la demande du piqueur de la station de... transmise par ^ etc Je prends une quatrième feuille de papier et écrivant comme surveillant général : M. le piqueur
de la section de... J'ai l'honneur de vous retourner votre demande approuvée par le chef de service. Je prends une cinquième feuille et j'écris encore : Prière à M. le magasinier de vouloir bien me faire délivrer une livre de clous, suivant ma demande approuvée par à la date du
Vous croyez que c'est fini, attendez encore : Je prends une sixième feuille de papier..... et j'écris comme magasinier... : Monsieur le chef de comptabilité des travaux, je viens de déli" fTer, sur la demande approuvée du piqueur de telle section^ etc... Je prends une septième feuille de papier... Arrêtez, lui dis-je vous allez épuiser toute votre provision... Je ne plaisante pas, me dit le pauvre homme en soupirant... le soir, quand mon
LA Vl£lilTl£ SUn TAÏTI 17
travail est fini sur les chantiers, je suis encore obligé de rëdigcr tout cela en triple expédition. J'ai passé deux heures à rédiger et à recopier tout cela, ma livre de clous vaut bien trois sous, en tarirant mon temps à 50 centimes l'heure comme un ouvrier, il se trouve que j'ai perdu, â écrire, plus de six fois la valeur de ma livre de clous sans compter le papier
Il n'est pas un de ceux, parmi les inventeurs de ces petites réglementations, qui ne soit aujourd'hui l'ennemi de M. delà Ronciëre, et ils sont forts par le nombre, car eux aussi ils se nomment légion.
Dès les premiers jours de sou arrivée en Océanie, M. do la Roncière eut à s'occuper d'une bien triste affaire, dont la solution énergique devait lui attirer sur les bras tout le parti clérical. Cédons la parole aux événements. Messieurs de Picpus, missionnaires de la religion catlioliquc, se sont, il y a quelque trente nns, implanlés auxGambiers, petites iles situées au sudest de Taïli , à quelque quinze jours de mer. Après avoir converti tous les naturels de ces ties qui comptent à peine deux mille liabitanls, ils ont implanté In un gouvernement théocratique qui dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir de plus attentatoire à la dignité humaine. Non contents de cela, ils ont fait comme leurs confrères de l'Inde et de la Chine qui, pour la plus grande gloire de Dieu, se sont établis banquiers, spéculateurs sur les riz, marchands de soie et de colon, et rachètent dans les ■ Annales de la Propagation de la foi > de pauvres petits Chinois qui n'ont jamais été à vendre. Messieurs de Picpus, aux Gambiers, ontmonopolisé enli'e leurs mains la pêche de la perle et de la nacre. Tous les naturels sont obligés dépêcher pour eux; moyennant cela, on les nourrit^ habille.
Il y a quelques années, un M. Pignon, sa .fei
18 LA VÉRlTli SUR TAÏTI
neveu le sieur Dupuis, parlireni de Taïtipour aller aux Gambiers, faire le commerce de la nacre.
On les laissa s'établir, ils firent bientôt une rude concurrence aux révérends pères. Les indigènes cachaient le plus qu'ils pouvaient de perles et de nacres pour aller les vendre à la maison Pignon. La mission voyait diminuer ses bénéfices; le révérend père supérieur Laval prit un parti héroïque : à la tôle d'une cinquantaine d'agents de police qu'il a dressés lui-même pour les besoins de son gouvernemeat, il arrête Pignon, sa femme, le neveu Dupuis, et les enferme dans un cachot, puis détruit les constructions, les magasins de ces pauvres gens.
Le lendemain la réfiexion vint. Pignon criait bien fort dans
son cachot qu'il irait demander justioe à l'Empereur
c'était grave, comment faire?.... Dans l'enquête solennelle qui a eu lieu sur ces faits, des tentatives d'empoisonnement pour se débarrasser du sieur Pignon ont été prouvées jusqu'à
l'évidence Un chien à qui Pignon donna des poissons qu'on
lui servait dans sa prison, et qui lui paraissaient suspects, mourut en quelques secondes.
Tout cela s'est accompli sous le pavillon français, que les missionnaires ont arboré aux Gambiers en vertu d'une acte de protectorat que nous n'exécutons pas.
Embarrassé de ses prisonniers, le révérend père Lavai finit par chasser Pignon et sa femme de l'ile, en retenant Je sieur Dupuis.
Pignon arrive à Taïti demander justice. M. de la Richerie, le commissaire impérial d'alors, avait déjà ouvert l'enquête, quand arriva son successeur, M. de la Roncière.
Le nouveau commandant, révolté par de tels actes, monte sur un navire avec un nombreux personnel de magistrats et officiers, et va lui-même faire l'enquête aux Gambiers. Le
LA VÉBITÉ SDR TAÏTI 10
rapport qtii en Tut le résultat esl navrant à lire. Le représentant lie la Frnncc put non-seulutnent reconnaître que les atrocités dont Pignon se plaignait avaient éfé réellement exercées sur lui et sa famille, mais encore il constata l'état d'abrutissement dans lequel les missionnaires ont plongé les habitants de ce petit groupe d'Iles. Ainsi :
4° Tout récalcitrant au joug de fer de la mission finissait par disparaître ;
2°LccherKerkorioétaitmort huit joursaprès avoir réclamé de la mission difTérenles sommes qui lui étaient dues;
Z" L'hôrilier du cliefqui avait conservé son lambeau d'autorité sur les lies, autorité dont les missionnaires savaient habilement se servir, ayant montré quelques velléités d'indépendance le Seigneur le rappela à lui;
4" En chaire, le père Laval menaçait d'une mort prompte ceux qui n'obéiraient pas à ses ordres ;
5° Les deux mille habitants des lies ne sont que des coolies, des esclaves occupés à la péclie qui engraisse la mission ;
6° Toutes les jeunes filles non mariées sont enfermées le &càr dans des bâtiments gardés par des agents de police, aSn, dit le code draconien du père Laval, qu'elles ne puissent se livrer au péché impudique;
7" La veille de certaines grandes Tètes, on parque également les femmes mariées pour empêcher toute accointance avec leur mari ;
8° Une centaine de pritont sont employées pour cela ;
9» Tout individu soupçonné de propositions déshonnètes estcondammé de trois à six mois de prison.
Au moment où H. de la honcière arriva aux GombierE. Dupuis, le neveu de Pignon, subissait trois mots de prison pour soupçon d'adultère, bien que, dit le jugement rendu parle père
20 LA VÉRITÉ SUR TAÏTl
Laval, il soit à peu près certain que t adultère n'ait pm éié commis.
Un jour, des naurragésd'un navire chilien arrivent aux Gambiers dans une embarcation. Arrière! leur dit le père Laval, vous venez souiller ces lieux tranquilles. — Nous sommes de pauvres naufragés. — Arrière ! — Nous sommes exténués de fatigue. — Arrière I On ne les laissa pas débarquer, et les malheureux furent obligés de faire encore vingt jours de mer pour arriver à Taïli. Plainte fut déposée par le capitaine, les ofHciers et les matelots au commissaire impérial. Je possède une copie certifiée de toutes leurs déclarations.
Je m'arrête dans la nomenclature de ces atrocités Voilà
ce que le parfum de Rome développé librement aux Gambiers, à six mille lieues de TEurope, peut produire.
Après deux années d'enquêtes, d'auditions, de témoins et de luttes énergiques, M. le commissaire impérial de la Roncière.obtint du ministère de la marine une décision qui obligeait le pieux et saint gouvernement des lies Gambiers à payer cent quarante mille francs d'indemnité au malheureux Pignon et à sa famille.
Il faut lire la lettre que le père Laval a écrite à ce sujet au supérieur général de la mission des Picpus à Paris, et quelles larmes il verse sur cet argent qu'il est obligé de débourser.
Pendant tout le temps que nécessita la solution de cette affaire, le père Laval, Tévêque de Taïti envoyaient au supérieur général de Picpus, qui les transmettait au Ministre, les accusations les plus odieuses contre les magistrats et oRiciers occupés à instruire cette affaire : tantôt on les accusait de vol, tantôt on les accusait d'avoir tenté de forcer un couvent de
religieuses Si vous vouliez, mes bons pères, vous défendre
par la voie de la presse de ce dont je vous accuse, vous me
LA VÉRITÉ SDB TAÏTI 24
feriez vraiment plaisir, mais comme il ne faul pas vous prendre en traître, il est bon de vous avertir que je possède des copies certifiées — de toutes les enquêtes, de toutes les dépositions de témoins, de tous les rapports, de toutes les dépêches relatifs à cette affaire.
Je possède aussi des copies certifiées des lettres du père Laval et de l'évâque de Taïti, accusant, calomniant les olGciers, et des dénonciations qu'ensuite de ces lettres le supérieur général de Picpus adressait au Ministre.
Toutes ces lettres, toutes ces accusations étaient renvoyées à Taiti, pour que les inculpés pussent y répondre. C'est ainsi que M- de la Roncière a pu m'en faire délivrer des copies pour servir à sa défense. Autre recommandation qui a bien
son prix, vu certains précédents Inutile de chercher aies
surprendre, toutes ces copies sont déposées entre les mains sûres d'un député de mes amis, M. de Kératry.
Je soutiens que pas un gouverneur de colonies, et j'en ai déjà connu quelques-uns, n'aurait eu le courage de poursuivre la réparation des outrages faits au malheureux Pignon, et de se mettre ainsi à dos tout le parti clérical si puissant dans ces contrées lointaines.
M- de la Roncière l'a fait avec une infatigable énergie, et il a fmi par obtenir gain de cause. Il a joué là sa position pour un pauvre Français inconnu, perdu au milieu des lies de l'Océanie, et, disons-le à sa louange, M. de la Roncière est sans fortune.
Ainsi, haines administratives d'un cAté, haines cléricales
de l'autre c'est plus qu'it n'en faut pour faire tomber un
homine et nous allons voir bientôt commeot M. de la Roncière est tombé.
Hais d'abord réhabOifOQS-le comme administrateur, et ce
22 LA ViilUTK SUR TAÏTI
ne sera que justice, car c'est le seul que nous ayous encore rencontré recherchant le progrès par la liberté et Tinitiative individuelle.
Quels sont les résullats de Tadministration de M. de la Roncicre à Taïti ?
1^ La douane et les octrois ont été supprimés.
2^ Le port a été déclaré port franc : pas de distinction de pavillon, protection pour tous.
3^ Taïti n'avait pas une seule route carrossable : M. de la Koncière a rallié, par des routes, tous les villages de Tile à la capitale Papeete, et il faut savoir ce qu'ont coûté d'énergie et de persévérance ces travaux dont près des deux tiers ont été accomplis dans le roc vif.
4*' L'île de Taiti est couverte de rivières, de cours d'eau, de torrents, peu de pays sont plus arrosés, je crois. Tous ces cours d'eau étaient à peu près impraticables pendant la saison des pluies : M. de la Uoncièrc a fait édifier plus de cent vingt ponts et ponceaux, ce qui permet aujourd'hui de voyager dans l'ile, en tout temps et sans danger.
5"" Les habitants prétendaient que l'impôt était mal réparti, qu'il y avait d'autres abus M. de la Roncière réunit
les contribuables et leur dit : < Une somme de tant est nécessaire à notre budget, votez vous-mêmes la répartition de l'impôt proportionnellement a votre commerce, votre fortune, vos revenus. » Les habitants se sont mis d'accord entre eux, ont voté : et l'impôt proportionnel que les économistes proclament une chimère fonctionne et prospère à Taïti.
ù"" Avant M. de la Roncière, Taïti ne savait pas ce que c'était que la culture du coton et du café qui réussissent si bien dans cette île enchanteresse: grâce à la protection éclairée, libérale du commissaire impérial, de nombreuses plantations se sont
LA XtMlÉ SUR TAÏTI 23
fondées dans l'ilu dont une seule, entre auti-es, in plaiilation d'Alim.iuuo. emploie près de trois mille travailleurs.
7' Tou&ies plniileurs de coton vinrent un jour trouver M. de ia Honciùi'c el lui dirent : « Monsieur le commissaire impérial, la grande phntQtioiid'Atimaouo produit sulfisamincnt pour permettre au givrant d'avoirdos navircsà l'vITetdft transporter son cotoufiurleâ mtircli(^ de laNouvelle-ZiHonde ou d'Australie, mais nous ne produisons p.is individuellement assez pour pouvoir agir de la même manière, et nous sommes réduits à vendre nos cotons ou rabais aux négocinntsdeTaïli. »Et M. de la Roncièrc d'y remi^dier immédiatement par la création d'une banque dite Caisse agricole qui Bcliètc tous les cotons des petits planteurs, au cours des places de la Nouvelle- Zélande.
8° Les habitants ont demandé à discuter cux-inèiues l'emploi des impdls. « Puisque vuus payez, il n'est que juste que vous connaissiez l'emploi de votre ar;;enl. > riSpond M. de la R(Mw;ière, et de concert avec la reine, sans laijuelle aucun arrêté ne peut avoir force de loi, il organise un conseil général sérieux, votant l'emploi des impôts.
9" Enfin M. do la lioncicre dépense por an CÙ.OOO francs, juste le cinquième do son Imdgel, pour rinslruclion gratuite des.enfauls des colons et dos imli^èncs ; aussi ne. trouveriezvous pas dans toute l'Ile un eut'aiiliJe dix ans qui ne saclio lire et écrire.
Tout ceci a été accompli en mains de cinq années d'admioistration. Fouillez toutes les annales des colonies, vous ne trouverez pas un gouverneur qui ait osé marcbcr aussi franchement dans la voie da progrès, [tar le développement des idées démocratiques. ,•
Quelle est donc la nation, ia culouic, le village, mèrae en
24 LA VÉRITÉ sua TAÏTI
Amérique, qui consacre le cinquième de son budget à l'éducation populaire ?
Ainsi la douane et les octrois abolis — le porl déclaré franc — Taïti sillonné de routes — toutes ses rivières et torrents garnis de ponts — l'impôt proportionnel voté par les colons — Tagriculture créée — l'établissement de la Caisse agricole, pour que les petits colons, ne soient pas dévorés par les gros — rétablissement d'un Conseil général discutant ses intérêts, et votant ses dépenses en toute liberté — le cinquième du budget consacré à l'instruction. Voilà le bilan de l'administration de M. de la Roncière.
Il y a beaucoup de gens qui n'en désireraient pas plus en France, savez-vous !
En apprenant la plupart de ces réformes qui cependant n'étaient encore qu'à demi accomplies, le 31 mai 1866, le Journal des Co/on5, organe démocratique, souvent suspendu, des colons d'Algérie, s'écriait : « Les Français de Taïti ont dû être » tout aussi étonnés que nous le serions nous-mêmes d'un pay> reil changement de système : et ici comme là-bas il se trou- 9 verait bien quelques individus qui auraient peur de la liberté n qu'on leur rendrait, qui réclameraient les lisières auxquelles p ils sont habitués. »
Et il termine :
<( Nous faisons des vœux pour que l'esprit qui anime M. de > la Roncière se répande et arrive jusqu'à jnous. Qui sait! c'est » peut-être de Taïti que viendra la réalisation de nos désirs I »
Ces réformes,' on le conçoit, n'ont pu s'opérer sans briser en visière avec toutes les saintes règles de l'administration et avec leurs inventeurs, et les haines de faire la boule de neige en attendant le moment d'agir.
jProA/m(for/ Un gouverneur français qui démocratise une
LA VÉRITÉ SUR TAÏTl 25
colonie, qui est le premier à inviter les habitants à s'occuper de leurs affaires, qui refuse d'appliquer les vieux règlements, ces colonnas de la bureaucratie f... La bureaucratie lui prouvera qu'elle doit avoir toujours le dernier mot. . .
M. de la Roncière a conservé un amer souvenir de son passé; aussi, craignantîtoujours de se tromper, s'était-il rendu accessible, sans demande d*audience, au fonctionnaire le plus élevé de la colonie, comme aux plus pauvres des ouvriers et colons du pays.
Assis dans son cabinet, au rez-de-chaussée de son hôtel, seul, sans secrétaire particulier, sans valet introducteur, sans factionnaire vous barrant le passage, dès huit heures du matin il recevait avec une simplicité tout américaine tous ceux qui se présentaient, dans Tordre de leur arrivée... Et voici comment cela se passait. Quelqu'un frappait : « Entrez I » disait M. de la Roncière.
c Qui êtes- vous? que me voulez -vous? — ^Mon commandant, répondait par exemple un soldat, vu l'insuffisance de notre nourriture dans un pays où les vivres frais sont si rares, vous avez ordonné la création d'un potager pour la troupe. — Je le sais : eh bien I est-ce que vous n'êtes pas content de cette mesure? — Pardonnez-moi, commandant.— Que désirez-vous alors ? — Je suis envoyé par les camarades pour vous dire que les légumes que nous cultivons prennent une autre direction que celle de notre marmite. — C'est bien, répondait M. de la Roncière, je vais prendre des mesures pour inculquer à'ces légumes vagabonds Tamour de la ligne droite (historique). » Les légumes reprenaient» en effet, leur direction légale... mais que de petites haines, que d'esprits prêts pour toutes les dénonciations anonymes I . . .
Une autre fois, c'était un ouvrier, un petit cultivateur, qui
26 LA VÉRITÉ SUR TAÏTl
venait se plaindre d'un acte abusif commis à son égard... tout était enregistré par M. de la Roncière lui-même, et si le plaignant avait raison, justice lui était rendue dans les vingt-quatre heures.
Ou bien encore c'était un fournisseur de l'administration qui se plaignait de n'avoir pu obtenir, depuis six mois, un mandat de ce qui lui était dû, et il se retirait emportant luimême Tordre formel de délivrer ce mandat sur l'heure.
Le fonctionnarisme était aux abois, M. de la Roncière avait réduit ses membres à n'être que ce qu'ils devraient être partout, les commis salariés du pays.
Je crois vidée la question des actes administratifs de M. de la Roncière; ses ennemis du ministère et d'ailleurs n'osent pas en contester la valeur, et M. le ministre de la marine lui-même me disait le 20 août dernier : — Nous savons que M. delà Roncière a fait beaucoup de bien là-bas.
Nous allons voir se dérouler maintenant les événements qui ont amené la chute de M. de la Roncière. Nous signalerons sans crainte, avec l'énergie de la vérité, toutes les lâchetés administratives dont la personne de ce vieillard a été l'objet, toutes les dénonciations dont son gouvernement a été le but, et tant pis pour ceux qui, après avoir joué un rôle dans ces tristes affaires, n'ont pas craint d'inonder l'Amérique et la France de leurs factums anonymes.
3^ Comment s'est engagée la lutte entre le gouvernement et l'ordonnateur? etc.
Les causes apparentes du rappel de M. de la Roncière sont d'après le Ministère lui-même :
1° La révocation des sieurs Boyer et Longomazino comme magistrats pour des jugements et arrêts rendus.
2° L'envoi du sieur Boyer en exil à Tile de Moréa.
LA VÉaiTÉ SUR TAÏTI 27
3^ Le départ (le Taïti de M. delà Roncière pour aller visiter les iles Sous-le-V^nt» à un moment où Ton craiîi;naii une révolte des Wavailleurs chinois de la plantation d'Âlimaouo.
La cause cachée du rappel de M. de la Roncière ne peut s'expliquer autrement que par Tunion des haines cléricales et administratives, auxquelles vinrent en dernier lieu se joindre quelques haines d'ofUciers de marine.
Laissons parler les événements :
Les trois premières années do l'administration de M. de la Roncière sont tranquilles ; chacun sait que M. de Ghasseloup- Laubat le protège ou tout au moins ne le laissera pas succomber sans Tentendre : le moment u est pas favorable, il vaut mieux se taire et attendre.
M. de Cliasseloup-Laubat disparaît pour faire place à M. Rigault de Gcnouilly : immédiatement la lutte commence ; tout devient arme et prétexte... l'insubordination est à Tordre du jour. Sachons être habiles, et on nosera jamais soutenir le condamné de 1833; c'est la consigne :ils ont été habiles... ils ont su envoyer de petites dénonciations dans ce style administratif qui fait le triomphe de celui qui sait le manier.... Et les insubordonnés ont eu gain de cause, sans qu'aucune eoquôte ail été faite, sans qu'aucune preuve de leurs allégations ait été ordonnée, sans que le principe d'autorité représenté par M. le commissaire impérial ait été admis à se défendre.
Je ne saurais trop le répéter, si M. de la Roncière r^e succombe point à cause de son administration franchement Ubérale et démocratique, administration qui avait fait bénir le nom de TEmpereur sur. les rivages reculés de l'Océanie : il ne reste que deux motifs en présence :
1"* Ou il succombe sous des haines administratives et cléricales qui sont parvenues à tromper le ministre;
S"" Ou il succombe pour ses actes de sévérité contre Longomazino et Boyer, actes de sévérité que le ministère n'avait pas encore pu apprécier à leur valeur, car je le déûe de montrer une seule pièce sérieuse, une seule pièoe qui ne soit pas une dénonciation sous le manteau, à la date du brusque rappel de M. de la Roncière.
Voici les faits dans leur stricte et judiciaire vérité :
Longomazino et Boyer ont été brisés pour des jugements et arrêts qu'ils ont rendus.
Il s'agit d'examiner :
l"* Si M. de la Roncière était dans son droit légal...
2° Si ces messieurs avaient mérité leur destitution.
Quand on parle de gouverneurs de colonies, le droit légal ne se discute pas. Ils ont entre les mains une autorité sans bornes, sans limites, sans contrôle sérieux; ils peuvent, sur un simple soupçon, chasser du territoire français tous ceux qui •leur portent ombrage, tous ceux qui les gênent ; une simple dépêche au ministère dans laquelle on afiQrme que l'exilé était un danger pour la colonie, et tout est dit. Nulle garantie dans ces pays lointains pour la liberté individuelle ou commerciale; malheur à qui résiste, malheur à qui fait des observations! Fonctionnaire, on vous expédie à la disposition du ministre; colon, on vous poursuit, on vous tracasse, jusqu'à ce que vous vous amendiez ou que vous quittiez le pays. Ce serait une sombre histoire que celle de tous les abus que j'ai vu commettre. Donc pas de bornes légales à l'autorité des gouverneurs de colonies.
Est-ce M. de la Roncière qui a créé ce pouvoir discrétionnaire, et le ministre serait-il bien venu à lui en contester l'exercice?...
Mais, me dira-t-on, si M. de la Roncière était animé de
l'esprit libéral et démocratique que vous lui prêtez, il n'aurait dû au moins se servir qu'à titre d'exception, et seulement dans un cas grave, de cette autorité si peu d'accord avec ses idéesl
Je répondrai d'abord que Longomazino et Boyer n'étaient magistrats que par la grâce et la nomination de M. de la Roncière, qu'à cette époque la magistrature de Taïti était un corps purement local qui se recrutait parmi les fonctionnaires, et que le gouverneur, chef suprême de l'administration judiciaire, restait toujours le maitre de confier les fonctions de juge aux plus dignes, aux plus instruits. Il ne s'agit donc plus que de savoir si MM. Boyer et Longomazino ont mérité leur destitution.
Nous avons dit que les ennemis de M. de la Roncière avaient commencé une lutte sourde de délations et de calomnies. Un procès de la plantation d'Atimaouo, compagnie Soarès de Londres, tristement célèbre par son dénoùment judiciaire, réunit toutes les haines et les fit éclater au grand jour.
Et d'abord qu'est-ce que c'est que la plantation d'Atimaouo 7
Sur la fm de l'administration de M. de la Richerie, prédécesseur de M. de la Roncière, un Anglais voyageur, M. William Steward, passait à Taïti. Séduit par la beauté des sites et du climat, par l'abondance des cours d'eau, il conçoit la pensée d'établir dans cette lie une de ces immenses plantations de coton que ses compatriotes ont le talent de fonder dans toutes les parties du monde que l'or intelligemment employé peut féconder. Il retourne à Londres, et fait part de ses projets à un de ses amis, M. Auguste Soarès, qui, avec la compréhension vive que les Anglais ont en affaire, met immédiatement quelques millions à sa disposition pour l'exploitation de son idée.
En arrivant à Taïti, M. de la Roncière comprend que la fon-
30 LA VÉRITK Stm TAÏTI
dation de cette immense plantation de coton doit être l'avenir agricole du pays : d'autres suivront cette voie, l'émulation développera toutes les richesses de ce sol si fertile, qui ne demande (ju'à recevoir une graine dans son sein, pour vous la rendre au centuple. Habilement secondé dans cette idée par la reine des îles de la Société, le commissaire impérial accorde à la grande plantation qui se fonde toutes les libertés et facilités que le colon d'ordinaire ne rencontre que sur la terre de la libre Amérique ou sur le sol des colonies anglaises.
En moins de rien des terres sont achetées» les magasins^ les habitations, les cases des travailleurs sont construits^ et deux mille Chinois engagés viennent prêter le concours de leurs bras pour cultiver plus de deux mille cinq cents hectares de terrain.
Faut-il le dire? reconnaissant de l'accueil que lui faisait la France dans les États du protectorat, M. William Steward ouvrit libéralement sa maison à tous les officiers et fonctionnaires de Taïti Au bout de peu de temps M. de la Roncière
ftit obligé de faire des observations et d'exiger de M. Steward
une hospitalité moins écossaise Le gentleman anglais
qui laissait sans sourciller son Champagne couler tout seul, ses chevaux rentrer fourbus, sa bourse s'égarer à droite et à gauche restreignit ses relations et se vit bientôt confondu et mêlé à toutes les haines qui s'agitaient autour de M. de la Roncière, qui n'avait fait que son devoir d'honnête
homme, en faisant cesser cette exploitation Je me tais, le
scandale me répugne, bien que ce soient les mêmes haines qui, en gardant prudemment l'anonyme, aient traîné dans la boue, en Amérique et en France, l'homme de cœur que je défends.
Je me tais... Si ou veut savoir la vérité, qu'on fasse une en-
LA VÉRITÉ son TAÏTI 31
quête il y a un an que M. delà Roncière la demande
et un an qu'on ne l'accorde pas.
J'arrive au fameux procès de M. William Steward, directeur de ia plantation d'Atimaouo, avec son Trère James Steward, procès dans lequel les ennemis acharnés de M. de la Roncière et de la compagnie Soai'ès de Londres purent se compter, se réunir, agir avec un tel ensemble, laisser de telles traces de leur fraude, de leur collusion, que moi, je le dis la main sur la conscience, je le dis comme jurisconsulte et magistrat, au lieu de briser Longomazino et Boyer. <iu lieu de renvoyer leurs complices en France, j'eusse chargé la cour (fassites d'élucider la question.
Je ne me dissimule pas la gravité de mes paroles, et cependant je n'hésite pas à les prononcer. Savez-vous que depuis plus d'une année, ces mêmes hommes envoient h la presse américaine leurs calomnieuses délations, traitant M. de ta Roncière de forban, retournant sous toutes les faces les malheurs de sa jeunesse, savez-vous qu'ils l'ont tué de réputation et d'honneur dans le monde entier, et que M"" de la Roncière en meurt de douleur dans son hdtet à Paris, demandant une enquête qu'elle ne peut obtenir?
Il est des gens qui disent : M. de la Roncière est par terre le scandale serait plus grand, si on essayait de le relever...
Eh bien I non, M. de la Roncière ne restera fioint par terre ; si la vérité et le bon droit ont encore quelque poids en France.
Voici la relation du procès William Steward contre lames Steward.
M. William Steward, directeur gérant de la plantation d'Atimaouo, avait fait venir auprès de lui son frère James Steward, et il lui avait facilité les moyens d'établir sur la plantation .
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ffiéiLc. -:. :^ï^i:Siz. «is; .ri irETtL-r:^ ctrrrità passant trooYer lesar.::'-^ ^t irir^ ôr .fcr r-ivs. Jizjcs Sc^w^rd avait en mêtrie lenij-^ cUL.: ^ Pr;^;r, v^r -miiil^ de TailL unmaga- &ia d'articies ;o':r les L-^:i^zs, Mc:r*ir«aMit à Tavis de son frère qui lUi iîôit qae ce -i: .iif.e ec-ciiacn» aDoènerail sa ruine.
Ce qui éisitprtvu arriva. Bienî't Jimes Siewardse vit forcé de liqui'ier son adi.^ Le d:recteur de la piantatioa d'Atimaouo refusant de lui continuer ^^jasiipui, !es cei\ frères se brouillèrent, et James Steward prit la résolutioo de quitter Taîti.
Il annonce qu'il va vendre ses magasins pour i'approvirion* oemeui des Chinois, situés sur la plantation que dirige son frère. Un .\nglais, le sieur Keane, se présente pour acheter. A James Steward qui abandonne le pays, il faut de Targeol de suite, et Keane, quoique jouissant d'une fortune personnelle en Angleterre, n*avait pas pour le moment de fonds disponibles en quantité sufDsante.
Nous verrons bientôt pourquoi James Steward ne roulait vendre qu'au comptant.
Keane va trouver alors William Steward, directeur de la plantation, et il lui dit : — Je suis en pou rparler pour acheter les marchandises et le fonds de votre frère, il exige un paiement immédiat; vous connaissez ma famille et ma position, avancezmoi les 02,000 francs qui me sont nécessaires, vous aurez en garantie les marchandises que j'achète. — Je ne puis vous avancer cetle'somme en espèces, répondit William Steward* les fonds que j'ai en caisse sont à mes actionnaires, et je ne puis les engager dans ces sortes d'opérations.
Voici tout co que personnellement je puis faire pour vous aider, et William Steward remet à Keane un billet ainsi conçu:
LA VEIilTli SUB TAlTt
e date, .
•^3 i han-
< A six mois lie la préseiiLe date, je paierai clici! mes t • ijulers, Owen et Graliam d'AuklanJ, à M. Kciine la somme I M de Oâ.OiK) Trancs. u Comme il ne vous faul pas six mois j pour faire veoîr des fonds d'Angleterre, vous serez en mesure de ma rembourser â l'échéaace; c'est donc un service que je vous rends sans courir aucun risque, ma position (icr- I tonnelle uc me permet pas de faire plus pour vous.
Keane se rendit alors auprès de James Steward, et lui of- I iVit un transport-cession de ce billet. Ce dernier accepta, et li' acquéreur prit possession des magasins et marcliandises.
Un mois se passe. James Steward s'occupe à liquidersn se-
■ çoade maison de Papecte et fait ses préparatifs de départ.
Sur ces enlrefailes, le directeur de la plantation écrit à
oa frère pour lui réclamer la somme de âi,000 francs, pour
fret de marcbandises apportées depuis plusieurs années à James
I Steward |iar les navires de ia plantation.
James Steward, tout en reconnaissant la légitimité de la de- , mande, prétend qu'elle doit être réduite îi la somme de 17.000 francs.
Sur ce chef un procès s'engage, entre les deux frères, de- I ,vant le tribunal de commerce, présidé par Longomazino.
Voilà le moment de satisfaire les haines amassées, et le
.juge impérial Lungomaziuo, un des chefs du parti, l'acquéreur
frauduleux du terrain de la femme indigène Vahinchcau, ne
faillira pas à su tâche.
Écoulez ce monstrueux débat. ,
James Steward, assigné devant le tribunal de commerce en
paiement de 21000 fr. par son frère William Steward,
comme directeur de la plantation d'Atimaouo, et pour une
dette contractée envers la plantation,
Demande : que cette somme de 24000. fr.
34 LA Vi!r1TÉ 8CR TAITI
h 17000 fr. qu'il reconnaît devoir. Pute exhibant le billet do fl20(X) fr., souscrit par William Steward à Keane, il domnndf; que ce billet, souscrit ft six mois, soit rendu exigible do suite, et que les 17000 fr. qu'il reconnaît devoir se compensent avec pareille somme défalquée de ce billet de 92000 fr .
Devant un tribunal français» il eût fallu cinq minutes pour faire justice d'aussi scandaleuses prétentions. Le juge impérial Longoma:ino les aûeueillit dans leur entier! tt
C^est en vain que l'avocat de William Steward répondit :
1® Les 17000 fr. que vous, James Steward, reconnaissez devoir, sont exigibles de suite ; le billet de 92000 fr. que Keane vous a cédé n'est exigible que dans six mois.
2<» Ces t7000 fr. sont payables à Taiti ; ces 92000 fr. seront payables dans six mois à Aukiand, lie de la Nouvelle- Zélande, chez les banquiers Owen et Graham.
3<^ La loi exige, pour que deux dettes se compensent, qu'elles soient exigibles à la môme date et payables sur la même place. — Ces deux conditions vous font défaut, toute compensation est donc impossible.
V Qui doit à terme ne doit rien, dit Taxiome légal, et nulle puissance au monde ne peut rendre exigible de suite on billet [Viyablo à six mois.
8* Co billet n'est pas souscrit à vous, James Stenrd, tous r^vf^x reçu de Keam. Vous ne pouvez pas changer la nature do lobligation» du contrat intervenu entre William Steward et KtNiue* Si le délai de ce billet tous paraissait trop kiog» qui d^Mie vous a fbrcé de Taccepler en paiement?
<^ Aatrt> moDStruosité : vous d?vez 17003 fr. aux actMmnair^ de la piaotatifMi (TAtimaouo, pour marchandises a(^vièe$ à vous par le$ navires de la plantation. GtMniMBl TOttfet-TWS qM celte dette doe i nne compagnie poisse se
LA VÉRITK SUR TAÏTI 35
compenser avec la délie de William Slcwart, s'engageant T)on comme directeur gérant, mais personnellement envers Keane pour lut rendre service?
A ce moment le juge impérial Longomazino intervient. — Est-ce que par ce billet de 92000 fr. William Steward n'a pas voulu cautionner Keane?
Gela ne changerait rien à la situation, répond l'avocat de William Steward.
4° William Steward serait-il caution des marchandises vendues à Keane par James Steward, cela ne changerait pas la nature des deux dettes : James Steward doit à la compagnie, William Steward s'est engagé personnellement envers Keane.
2^ La caution ne peut rendre exigible de suite un billet payable à six mois.
Au fond, prétendre qu'il y a caution est chose impossible.
l"" Aux termes de la loi, la caution ne se présume pas, elle doit être expresse, écrite, formelle.
2^ S'il y a caution, pourquoi n'assignez-vous pas Keane, débiteur principal, pour le discuter d'abord ainsi que le veut le code Napoléon, avant d'exiger le paiement de la caution?
(Chose inouïe, Keane n'a jamais été assigné dans cette instance.)
* 3"" La caution^ si vous prétendez qu'il y s caution, étant un engagement purement civil, le tribunal de commerce serait incompétent pour en connaître.
Ces principes de droit sont tellement vulgaires, qu'à moins de fraude, de dol et de mauvaise foi un magistral ne peut les méconnaître. Que dis-je? un magistrat! Je défie qu'on me trouve un homme, doué de raison, capable d'ordonner fe paiement immédiat d*un billet à six mois d'échéance.
Longomazino rendit un jugement, condamnant William
Steward à payer de suite, enlre les mains de son frère James Steward, les 92,000 francs, montant du billet payable à six mois de là, chez Owen et Graham d'Aukland. William Steward était autorisé en faisant ce paiement à retenir les 17,000 fr. que son frère reconnaissait devoir à la plantation d'Atimaouo.
Rien ne pourrait dépeindre la stupéfaction dans laquelle me jeta la lecture des pièces de ce procès, et surtout de cet inqualifiable jugement.
U arrêt rendu en appel par Boyer devait ctre pis encore,
William Steward frappa d'appel ce jugement, et assigne son frère James à trois semaines, devant le tribunal supérieur.
Que fait James Steward qui a gagné son procès sur toute la ligne? 11 ftiit appel à son tour, et en vertu d'une ordonnance du président Boyer, lui permettant d'abréger les délais, il assigne le directeur de la plantation à trois jours pour la discussion de l'appel.
Que signitie cette étrange comédie ?
Les trois jours expirés, William Steward obéit à Tinjonclion légale, et se présente avec son avocat.
Malgré tous leurs efforts, la parole est donnée à James Steward pour soutenir son appel incident. Il demande la confirmation du jugement rendu par Longomazino dans tous ses motifs et dispositif, et de plus il conclut à ce que son frère William Steward soit condamné à lui payer la somme de 25,000 francs montant d'un billet à ordre qu'il avait reçu de lui trois mois auparavant
Voilà donc Texplication de l'appel de J^mes Steward il
s'agissait de produire en appel une nouvelle demande contre son frèrOs....
Emu, indigné, William Steward se lève et donne les explications suivantes : .
J'ai souscrit, il y a trois mois, un billet à ordre à mon
frère, en paiement de 25,000 francs de marchandises Je
voulais lui venir en aide dans sa position gânée car je ne lu^ devais rien. Quoi qu'il en soit, j'accepte la responsabilité del'acte de bienfaisance que j'ai commis. Ce billet m'engage comme si je devais réellement! Voici comment était conçu ce billet. « — A trois mois de la date présente je paierai à l'ordre de M. James Steward la somme de 25,000 fr. chez mes banquiers Owen et Graham d'AukIand, valeur en marchandises, i -^ Nous n'avons pas de banquier à Taïti, je suis donc obligé de faire toutes mes .affaires sur Aukiand, qui est la place lu plus rapprochée de notre lie. Je défère le serment à mon frère James Steward, sur le point de savoir, s'il n'a pas expédié ce billet à Aukiand pour être payé chez Owen et Graham
James Steward est obligé d'avouer, ne pouvant représenter le billet, qu'il l'a envoyé à Aukiand pour être payé chez Owen et Graham. Mais il ajoute que rien ne le garantit contre les risques de mer, qu'il ne sait pas si ce billet est arrivé à destination, qu'enfin voulant quitter Taïti, il a besoin de cet argent de suite. On croit rêver en lisant de pareilles choses. Malgré son avocat qui veut rester sur le terrain du droit pour faire repousser cette demande insensée, de faire payer un billet qu'on avoue avoir envoyé chez les banquiers qui doivent le solder, M. William Steward s'exprime ainsi : Je demande au tribunal supérieur, de vouloir bien renvoyer la cause à trois semaines.
Le billet dont on me demande le paiement est échu et payé sans aucun doute à cette heure par MM. Owen et Graham d' Aukiand. Dans trois semaines, le navire Eugénie, qui fait le service de !a Nouvelle-Zélande à Taïti, arrivera dans notre
38 IJi NÉIVITÉ sur. TAÏÏI
port, apportant les comptes des banquiers Owen et Graham, et par conséquent la preuve de ma libération.
Le croirait-on? ce délai fut refusé !... La cause fut simplement renvoyée à Taudience suivante.
M. de la Roncière fit prier Boyer d'accorder ce délai puisqu'il n'y avait pas péril en la demeure. Cette démarche échoua»
ou plutôt elle eut un résultat Elle donna le prétexte à une
dénonciation calomnieuse contre le commissaire impérial, l'accusant de vouloir presser sur la justice.
A l'audience suivante, Boyer rendit un arrêt conflrmaot dans tous ses motifs le jugement de Longomazino, et de plus condamnant William Steward à payer les 25,000 francs, de la nouvelle demande, que le directeur de la plantation prétendait à bon droit, comme on va le voir bientôt, déjà payés à Aukland.
Non content de cela, l'arrêt était rendu exécutoire sur minute, et quarante-huit heures après, au nom de James Steward, un huissier saisissait tous les meubles, instruments delà plantation, et même, contrairement au code Napoléon, les provisions servant à l'alimentation des travailleurs chinois.
Ainsi, William Steward était condamné à payer, dans les vingt-quatre heures, sous peine de voir vendre tout son martériel et l'exploitation arrêtée, sous peine de voir révolter ses Chinois dont on avait saisi la nourriture : 1® La somme de 92,000 francs, moins les 17,000 que son frère reconnaissait devoir; 2"" la somme de 25,000 francs montant du billet envoyé à Aukland par James Steward lui-même et qui, d'après la date de son échéance, devait être déjà payée.
400,000 francs à payer dans les vingt-quatre heures! 100,000 francs dont on ne devait pas le premier centime i...
LA VKUITÉ sa» TAÏri 39
Comment faire pour payer?...
Quand on est un bon administrateur on ne garde pas 100,000 francs improductifs chez soi. II n'y a pas de banquier à Taïti. Owen et Graham d'Aukland sont à la Nouvelle-Zér lande> c'est-à-dire à vingt jours de mer de Taïti
Aux applaudisaements unanimes de tous ses ennemis» cette plantation d'Âtimaouo qui vaut plusieurs millions va iaire faillite
M. de la Roncière intervient et la sauve. Il autorise la Caisse agricole, fondée pour acheter le coton des petits planteurs, à acheter pour 100,000 francs de coton à la plantation d'Atimaouo, et William Steward peut éviter à ses associés de Londres une ruineuse déconfiture.
Que fait alors James Steward? ses 100.000 francs en poche, il se sauve nuitamment sur une goélette à San-Frnncisco, abandonnant son second magasin de Papeete, dans lequel on ne trouve ni livres de commerce, ni marchandises, et laissant
sur la place plus de 60,000 francs de dettes commerciales
La loi n'a qu'un mot pour déûnir cette situation : cest faillite frauduleuse; qu'un tribunal pour juger cela, la cour d*assisei.
Ainsi, grâce à la connivence de Longomazino et de Boyer (je ne parle pas des assesseurs qui ne furent que des comparses), James Steward pouvait soustraire à son frère 100,000 francs que ce dernier ne lui devait pas, et se sauver de Taïti sans payer ses créanciers.
Quinze jours après son départ, le navire Eugénie, arrivant d'AukIand, apportait les comptes d'Owen et Graham avec William Steward, et dans ces com|)LOs, se trouvait le fameux billet de 25,000 francs ù Tordre de James Steward que ces banquiers avaient exactement payé à son échéance.
Ainsi, tous les principes les plus sim{)les du droit foulés
40 LA VÊniTK SUR TAÏTI
aux pieds, un billet de 92,000 francs à échéance de six mois rendu exigible de suite par un tribunal de commerce, bien que cet engagement fût purement civil, un autre billet de 25,000 francs déjà payé à Aukland, que le souscripteur est obligé de payer une seconde fois, sans qu'il puisse obtenir un délai de trois semaines pour prouver sa libération. Que dis-je? un délai I — Est-ce que la libération de William Steward n'était pas prouvée par l'impossibilité où était son frère de lui représenter le billet qu'il avoue avoir envoyé à Auklànd à la présentation chez Owen et Graham ?
Comme résultat, 100,000 fr. qui n'étaient pas dus,extorqués, et James Steward qui s'enfuit frauduleusement, laissant 60,000 francs de dettes sur la place !
Ce n'est pas là une erreur d'honnêtes gens qui se trompent, c'est une collusion, un concert dolosif au premier chef, inexplicable autrement que par l'action de haines inavouables qui se vengent
Voilà pourquoi Longomazino d'abord, Boyer ensuite, furent destitués de leurs fonctions par M. de la Roncière, aux unanimes applaudissements de l'opinion pubhque (celle des honnêtes gens), scandalisée par ces odieuses condamnations et la fuite du failli frauduleux, James Steward. *
Un mot encore sur le rôle de Boyer dans toutes ces affaires.
A peine son arrêt rendu, c'est lui qui se charge de l'exécution ; il fait venir l'huissier chez lui, lui donne ses ordres, et profitant de l'absence de M. de la Roncière qui avait été aux îles Sous-le-Vent pour passer un traité avec le roi de l'île d'Huahine, il met la troupe souâ les armes, convoque la gendarmerie,fait en un mot une mise en scène des plus théâtrales, sous l'absurde prétexte que M. William Steward, directeur