CE QUE LOUIS ZIY ET LE DU-HUITIÈHE SIÈCLE 8ATAIENT DES
AFFAIRES DE NORDSTRAItD.
Rien ne parait plus certain» et n'est plus inexplicable, que Tignorance où était Louis XIV des affaires de Nordstrand. Longtemps nous n'ayons pu y croire. Après un mûr examen, nous TadmeUons, mais en reconnaissant que si ce monarque n'a pas eu les preuves matérielles de l'entreprise des Jansénistes avant 1703, il a dû tou* tefois entendre articuler vaguement à ce sujet quelques griefs avant la fin du dix-septième siècle.— Voici la série de raisonnements et de recherches qui nous a conduit à cette conclusion. — - L'auteur du factnm intitulé : Défense de la vérité et de l'innocence outragées (Legros, chanoine de Reims, p. x, S xxiii), est le premier dans lequel nous ayons lu que Louis XIV connaissait et approuvait dès l'origine les acquisitions de Port-tloyal en pays étranger. À Tappui de cette assertion, il cite les Mém, de Lancelot, t. ii, p. 187. Sans doute 11 aura voulu alléguer les Mém. de Fontaine, où, L 11, p. 187, il est effectivement question de Nordstrand, mais nullement de l'approbation de Louis XIV. Larrière i,Vie dArnauld, t. II, p. 390) répète l'assertion de Legros, qu'il désigne comme garant. Entre Legros et Larrière cependant, l'exact et minutieux Guilbert avait donné à l'opinion du premier plus de vraisemblance, et fournissait au second une meilleure autorité ; car il dit (t. V, p. 546) : a Louis XIV, instruit de ce projet, non seu- « lement ne le désapprouva pas, mais au contraire l'appuya, comme « on le voit à sa bibliothèque par les minutes des lettres qu'il fit « écrire à ses ministres dans ce pays pour autoriser cette affaire. V C'est en substance ce que portent des mémoires écrits dans le I. 25
« temi», qae nous avons actaellement manuscrits sous les yeux. « Tout se passa en France... Les contrats furent passés pardevant c( les notaires de Paris, et rien ne fat secret. M. de Pont-Château y fit « même un voyage vers i66& [comme Saint-Amour], et quelques « autres ensuite. » — Mais il faut d'abord remarquer que Guilbert indique ordinairement avec précision les sources où il puise; et il ne parle ici que fort vaguement d'une bibliothèque de Louis XIV qui paraît lui être inconnue, et de manuscrits où il serait question de celte bibliothèque, sans dire de quelle valeur ni de quelle date sont ces manuscrits. De plus si Guilbert croit à leur autorité, comment revient-il sans cesse sur l'assertion qu'il en a tirée, pour l'élayer de preuves moins considérables. C'est ainsi qu'il dit : « La circonstance de contrats passés à Paris [lors de la première acquisition en 1663] « prouve seule que l'affaire de Moordstrand étoit une affaire publi- « que. » (Ibid,, p. 558.) Et ailleurs (p. 550) : « MM. Arnauld et Nicole « vendirent leur portion au duc de Holsiein le 18 ou le 20 novem- « bre 1678, pardevant Boucher et Lorinier, notaires à Paris. Donc « ce n'étoit point une affaire secrette et ioconnne. » — L'exact Guilbert oublie qu'im notaire est im homme de conûance et que Port-Royal, après s'être ouvert de l'acquisition de Nordstrand à un notaire tout dévoué, selon le témoignage d'Arnauld (t. i, p. 235) et de Fontaine (t. ii, p. 188), avait dû recourir aux mêmes précautions pour se défaire de cette propriété. Il oublie encore que les premiers contrats ont été dressés au milieu de la persécution, et combien il est peu probable qu'on ait pris Louis XIV pour confident lorsqu'on redoutait de se confier à Pascal. ( Voir plus haut, p. 300.) Enûn nous avons non seulement compulsé les six volumes des Œuvres imprimées de Louis XIV, mais nous avons fait des recherches dans les dépôts publics, aux Archives du royaume et des affaires étrangères, ainsi que dans la Bibliothèque du roi, où MM. Letronne, Mignet, Naudet et ChampoUion, ont bien voulu nous seconder avec une obligeance dont nous ne saurions trop les remercier ; et nous n'avons rien découvert qui puisse conGrmer le fait énoncé par Guilbert. Nous croyons pouvoir en conclure que dans l'origine, et jusqu'à la paix de 1668, Louis XIV a dû ignorer les spéculations relatives à Nordstrand, ou du moins ne pas connaître les noms des spéculateurs. Aussi dans une lettre du grand Arnauld, écrite quelques mois après que M. Singlin lui eut reproché de s'être conGé à Pascal {Œuvre?, t. i, p. 300, lettre cxli de 1662), il se trouve un passage qui semble faire allusion aux affaires de Nordstrand, et ne pas indiquer une confiance absolue dans la manière
dont le chef de l'état envisagerait de semblables opérations. — « J'ai sujet de m*attendre , écrit Arnaold , que Tun de ces Jours « on publiera que j*ai des intelligences avec le grand vlsir, et que « nous pensons à nous retirer en Hongrie, soos la protection du « Grand Turc... On nous fera bâtir des forts et des citadelles pour « faire la guerre à tous les princes de l*£urope; et par cette suite « de chimères, il ne manquera Jamais d*y avoir quelque sujet qui « anime les gens contre les prétendus Jansénistes. Car on leur fait « cet honneur de les traiter à peu près comme on faisoit les pre- « miers Chrétiens ; les Payens s*en prenoient à eux quand il ne plea- « voit pas et que leurs vignes étoient gelées. » Nous doutons ^ue ce passage indique une conscience bien nette, et-surtout qu'il corrobore le témoignage de Guilbert. — Mais depuis 1668 Louis XIV aurait dû être éclairé. Dés 1669 les tribunaux de la Hollande et du Danemarck retentissaient de débals scandaleux entre les associés de Nordstrand. De 1683 à 1685 la presse venait en aide aux tribunaux. (Vie continuée par Poiret, et notice du même dans les Nouvelles de ta répub, des lettres^ 1685; Acta erudit. Lips, 1686, p. 13.) En janvier 1687, Tex-Oratorien Simon s'en entretenait avec un garde de la bibliothèque du roi ( Lettres choisies de M. Simon, t. II, p. 227, lettre h Renaudot), mais d'une manière fort vague, et qui prouve qu'à cette époque encore, malgré les scandales des tribunaux et de la presse dans le nord, la France même lettrée savait très peu de choses sur les affaires de Nordstrand. Mais comment les Jésuites n'éialent-ils pas mieux informés ? En 168/i, un des agents du Jansénisme dans ces affaires. De Lestropes, leur était devenu suspect (Larrière, Vie d'Amauld, t. ii, p. 397,) ; et tout ce dont ils l'accusaient, c'était de faire imprimer des libelles en Hollande. S'ils avaient connu les aflkires de Nordstrand, auxquelles Lestropes prenait la part la plus active dans le parti, évidemment ils n'eussent pas oublié ce grief.— De 168^ à 1703, époque de la saisie de Quesnel, ils paraissent, au milieu des querelles furieuses que devait suivre la ruine de Port-Royal, avoir gardé un silence absolu sur les spéculations foraines du Jansénisme. Et cependant an procès intenté vers la fln du dix-huitième siècle par les héritiers de Nicole, à propos de deniers dont quelques-uns, provenant de llle de Nordstrand, étaient légués par celui-ci à madame de Fontperluis, afin de les faire parvenir à Port-Roy;d (Goujet, dans les Mém. de Niceron, t. xx, p. 169 ; Supplém. aux nouvelles ecclésiast. du 29 septembre ilkh^ etc.), aurait dû attirer l'attention de la célèbre Compagnie sur la mystérieuse origine du legs. Il est vrai que dans
les Factums publiés dorant le cours du procès (et réimprimés dans le Recueil d'Âubert, t 1, p. lib-lliU) les parties se montrèrent peu instruites des affaires de Nordslrand; de sorte qu*il n'y a rien de trop surprenant si, après la publication des Factums, les Jésuites continuent d'avancer au sujet de cette tie les faits les plus inexacts. Ainsi le P. d'Avrigny (Mém, chronoL et dogmat. sur Chist, eccL, t. m, p. l/Ui) parle de TOralorien de Gort comme s'il avait été le partisan d'Antoinette Bourignon, avant de ledevenir des Jansénistes. Morenas, ex-cordelier,* tout dévoué aux Jésuites, tombe dans la même erreur. [Abrégé de Chist. ecclés., t. x, p. 8^.) EnGn les PP. Golonia et Patouiilet, dans leur Dictionnaire des livres Jansénistes (t. II, p. 35/i, V* Imaginaires)^ en répétant la même assertion, ajoutent que nie de Nordstrand fut acquise en 1677 ou en 1678 par le P. de Gort, qui était mort en 1669. L'année même où Patouiilet imprimait cette bévue, Voltaire publiait son Siècle de Louis XIV. Il y avance que le contrat d'acquisition de Nordstrand n'a été découvert qu'en 1703. Mais nous n'osons trop nous prévaloir de celte autorité, car sans croire avec Guilbert que Voltaire soit un trop petit Goliath [Mém. hist. et chron., t. v, p. 5/i7, n. ), ni sans nous proclamer, toujours avec Guilbert, un trop petit oiseau pour obtenir la permission de contempler V aigle, auquel II donne le nom de Bruzen de La Martinière (ibid,, p. 555), lequel Bruzen se montre plus favorable que Voltaire au Jansénisme, il nous suffit, pour n'accueillir les assertions de l'historien de Louis XIV qu'avec une extrême réserve, de remarquer que cet historien fait dresser le contrat dont il parle non pas entre dç Gort et MM. de Poit-Royal, mais entre ceux-ci et Antoinette Bourignon. Seulement l'assaut d'ignorance que livre sur ce point à Patouiilet son illustre ennemi, dans un ouvrage écrit non loin de Nordstrand, h Berlin, an milieu du dix-huitième siècle, prouve combien à cette époque même i^égnait encore d'obscurité sur les faits où nous cherchons à faire pénétrer la lumière.
Quelle pouvait en être la cause?— La principale, à notre avis, c'est la manière dont fut composé le personnel diplomatique dans les cours *dn Nord à la fin du dix-septième siècle. Pomponne, le neveu d'Arnauld, la créature de Lionne secrétaire d'état semijanséniste, itit ambassadeur, soit en Suède, soit en Hollande, de 1665 à 1671. De 1671 à 1679, il remplaça Lionne aux affaires étrangèr4)s, et fut remis en possession de les diriger de 1691 à 1698. H avait eu pour successeur en Suède (19 Janvier 1673-30 Juillet 1682) je marquiide Fenquière, son parent et son obligé. {BibL de CArs,,
m", Hist Fr., n" 635, P 5.) Son saccessenr dans les Pays-Bas ayait été le comte d^Avaux, qu'il avait chargé de négocier le traité de Mimègue, celui-là même à qui les Jansénistes firent depuis en Hollande des ouvertures pour les comprendre comme puissance enpéenne dans la trêve de 168^, et qui leur garda le secret. Ce même comte d'Avaux fut employé en Suède lorsque Pomponne fut de retour aux affaires, en 1693. Enfin les résidents du roi en Danemarck, depuis le moment où y éclatèrent les affaires de Nordstrand jusqu'au moment où ces affaires éclatèrent en France [1703], furent le père et le frère du maréchal Bidal d'Asfeld, et de Tabbé Bidal de La Vieuville, Tun des partisans et des défenseurs les plus dévoués du Jansénisme. ( Voir plus bas, t. ii, p. 165, n. ) Quant au frère de cet abbé, abbé lui-même, voici ce qu'en dit le grand Arnauld : « Si nous avons besoin d'une personne à qui nous pouvons bien « nous fier, il y a en ce pays-là [en Danemarck] M. Tabbé Bidal,
■ docteur de Sorbonne, et agent du roi , qui est tout à fait
9 de nos amis, entre les mains de qui nous pourrons remettre « toutes nos affaires. » (T. m, p. UkS^ Lett. du 8 mars 1692. Cf. Swert, Cfiron, orator,^ p. 137.)^ Enfin à ces mesures si bien prises dans la diplomatie française correspondait Tintérét des diplomates danois, bien décidés sans doute à peupler Tlle de Nordstrand, mais sans froisser les susceptibilités du grand roi, qui déjà avait fait plus d'un exemple en Europe, sur des étals plus puissants que le Danemarck, d'offenses moins graves que n'eût été celle de lui enlever ses sujets et d^offrlr un asile à leur rébellion. Aussi nous ne pensons pas que la chancellerie danoise eût tenté alors impunément ce qu'exécuta depuis celle de Suède, en faisant insérer dans les feuilles publiques (voir SuppL aux Nouv, ecclés. du 25 septembre 1745) une note conçue en ces termes: « Le roi de « Suède, ayant résolu de contribuer autant qu'il est en son pouvoir « à l'avancement du commerce dans son royaume, et à faire fieurir « les manufactures, vient de faire publier un édit, par lequel Sa Ma- « Jesté permet à ceux de la religion romaine qu'on nomme Jansé- • nistes de s'établir en toute sûreté à Goltembourg. — Et elle y « accorde aussi aux Juifis de la nation portugaise le libre exercice « de leur religion. » (Gaz. de Hollande du 9 novembre 17/Ui, article de Stockolm.)