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CHAPITRE PREMIER

UNE JOURNÉE DU BARON VON PFLUGK (Juin 1912)

« Vorwaerts » s'écria von Pflugk... Et là-dessus il se réveilla, non au Cameroun, à la tète de ses soldats, comme il se supposait en songe, mais sur son lit, dans sa villa meublée, aux portes de Corbeil. Il était cinq heures du matin. Il avait pris la sonnerie de son coucou pour un déclenchement de mitrailleuse. Le temps était superbe. Le soleil de juin brillait sur la campagne.

« Mon Dieu, donnez la victoire à nos armes et le inonde à notre Empereur », murmura, en guise de prière, le loyal allemand. En une demi-heure, il fut lavé, habillé, équipé et il regarda avec complaisance, dans la glace de son armoire, un homme d'une quarantaine d'années, blond de barbe, de visage fin, presque chauve, de taille moyenne, que déparait seulement une profonde cicatrice à la nuque. C'était un coup de surin,

reçu Tannée précédente à Montmartre, dans une bataille avec des apaches. Jamais von Pflugk n'avait porté plainte, mais cette blessure-signalement l'irritait.

Etant baron von Pflugk à Berlin, à Paris et à Gargan-Livry, il s'appelait à Corbeil Monsieur Lebaron et passait, à cause de son accent, pour Alsacien. A Corbeil il ne boitait pas, non plus qu'à Berlin ni à Munich. A Paris et à Gargan-Livry il boitait, s'appuyait discrètement sur une canne.

De bonne famille, intelligent et rusé, fort affable, ayant rendu, depuis 1905, de très grands services à l'espionnage sédentaire allemand en France, il possédait la confiance de l'Empereur. Il jouissait de la faveur rarissime d'un chiffre spécial, en cas d'alerte, avec le cabinet de Sa Majesté, et cela excitait la jalousie de ses émules. Mais il était si bon garçon, si serviable et si généreux. Germain passionné et même mystique comme un personnage de Wagner, d'une bravoure à toute épreuve, il possédait en outre ces qualités de ponctualité, d'activité et de persévérance qui font les excellents commerçants. Gela lui permettait d'être à la fois blanchisseur à Corbeil, photographe à Gargan-Livry, électricien-chimiste à Paris, acheteur de chevaux à Caen et à Lisieux et commis-voyageur, pour diverses spécialités, dans le reste de la France. Pour la multiplicité de ses transformations et la souplesse des personnages incarnés par lui à tour de rôle, il dépassait l'illustre Fregoli. Jamais il ne se trompait, ne s'embrouillait dans ses combinaisons et déguisements moraux, ni ne se départissait du sang-froid im-

perturbable et souriant qui constituait sa plus grande force. Une seule faiblesse très tudesque : de temps en temps, à intervalles presque réguliers, le goût d'une noce crapuleuse où, laissant là ses bonnes manières, ce gentilhomme universel se muait, pendant quelques heures ou quelques jours, en une bête grossière et forcenée. Puis vivement il tirait un rideau sur ses brusques débauches et redevenait le monsieur correct qui en remontrerait, pour le flegme, à un anglais.

Tous les six mois il allait à Munich, rendre visite à sa vieille mère, ancienne dame de la Cour de Bavière, qu'il vénérait et comblait de gâteries. Au retour il passait par Berlin et le Ministère de la Guerre, où il apportait son butin du semestre et recevait des instructions. Une fois par an il voyait Guillaume II. L'entrevue était brève :

— Ça va lieutenant? Rien de nouveau là-bas... (c'est-à-dire à Paris...) en dehors de vos communications? Nos Welches sont toujours vifs et révolutionnaires et nos allemands toujours bien unis?

— Invariablement, sire, répondait von Pflugk dans une attitude militaire.

— Alors prenez ce cigare et fumez-le à la grandeur de l'Empire allemand.

Von Pflugk qui ne fumait guère, prenait le cigare et attendait une ou deux autres questions, auxquelles il répondait de la même manière. Il aurait voulu, dans ces minutes d'orgueilleuse béatitude, mourir là tout de suite pour son souverain. Mais celui-ci, sans en exiger tant, le congédiait avec un sourire amical et une cordiale poignée de main.

Dans l'esprit de Pflugk, les habitants de « sa petite France », qu'il croyait connaître, en vertu d'une Longue fréquentation, étaient des êtres légers, gentils et sans cervelle, des enfants agrandis, uniquement préoccupés de querelles intestines et de guerre civile. Il suffisait de les flatter pour les avoir. Le jour où Guillaume II, désireux de récolter les résultats de quarante-deux années de paix allemande, consécutives au traité de Francfort, ceindrait son épée de Brandebourg, il entrerait, comme dans du beurre, jusqu'à Paris. Aussitôt après il se retournerait contre la Russie, incapable d'une résistance de plus de trois mois. En dernier lieu, la flotte impériale, commandée par von Tirpitz l'irrésistible, aurait raison de la flotte anglaise. Ensuite, ce serait l'hégémonie définitive et le partage de l'immense butin, l'Europe aux mains de l'Allemagne, qui lui ferait rendre son maximum, grâce à ses méthodes organisatrices. Tel était le dogme confessé par dix millions de von Pflugk, mais qui, chez aucun de ceux-là, ne s'incarnait plus ardemment, plus complètement que chez von Pflugk.

Ces sentiments, dans ses rapports avec les Français de toute catégorie, étaient recouverts par une aménité quasi-mécanique. Il avait à Paris, parmi nos compatriotes, comme il disait, « de charmants camarades » auxquels il rendait de menus services et qui lui en rendaient en échange. Il s'était introduit dans l'intimité de Filacier, directeur des Fonderies de Louviers, du sénateur Jaudrion, président du conseil d'administration, et de quelques autres. Il avait môme

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capté la confiance d'un très haut et très sot fonctionnaire de la police, Ludovic Labrume, auquel il fournissait des renseignements sur la colonie allemande de Paris. Plusieurs parlementaires germanophiles, ou mêlés à des alfaires allemandes, du Clan des Ya, comme on disait, avaient recours à son entregent, à ses connaissances techniques, à ses hautes relations de Berlin, de Hambourg et de Munich. Il re'pétait volontiers : « Sur le boulevard des Italiens, je me sens chez moi. » Il espérait que la force des armes réaliserait bientôt cet euphémisme. En vue de ce moment impatiemment attendu, toutes ses précautions étaient prises. Car il ne s'agissait pas d'être pincé par la police militaire qu'imposerait nécessairement l'état de siège, et envoyé dans un camp de concentration. L'axiome du grand état-major à Berlin n'était-il pas le suivant : « Espionnage utile en temps de paix, indispensable à la mobilisation, nécessaire pendant la guerre, précieux à la signature de la paix, fructueux au rétablissement des relations financières, industrielles et commerciales. » Brièvement encore, on disait : « Espionnage, sixième arme », les cinq autres étant l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, le génie et l'aviation.

— Au revoir, maman Sablot, cria cordialement von Ptlugk à la vieille paysanne qui faisait son ménage et gardait sa maison.

Mais celle-ci lui courut après :

— G'est-il que vous rentrez dîner et coucher ce soir, m'sieu L'baron?

— Peut-être. Ce n'est pas sûr. Préparez le souper en tous cas.

Il articulait durement l'r de peut-être et prononçait « sir » au lieu de « sur ». Considéré au début comme un Boche, à cause de son accent, par ses voisins, il était définitivement classé « Alsacien », depuis une discrète enquête de la police locale. Le bruit courait qu'aux dernières élections il avait voté pour le candidat libéral, partagé courageusement sa défaite. Il apportait à la fois son offrande à l'école libre et à la laïque, et ancien membre de la loge les Amis réunis, il avait ouvertement donné sa démission, quelques semaines auparavant, sous un prétexte futile. Ce qui fait que les « bien pensants » l'estimaient et que les « mal pensants », croyant à une foucade der sa part, espéraient le reconquérir. Autant il eut rougi, en Allemagne, d'avoir deux visages et deux opinions, autant en France il trouvait cela comique, utile et même louable.

Du faubourg de Corbeil à Corbeil il y a cinq cents mètres d'une belle route bordée de villas. Von Pflugk les parcourut d'un pas vif, admirant ces coteaux de la Seine, où l'industrie n'a pas encore étouffé la culture, et qui baignaient dans une petite brume d'or. Il réfléchissait qu'une troupe de tirailleurs établis derrière ces grands arbres, de l'autre côté du fleuve, tiendrait sous son feu le chemin qu'il suivait et il combinait le moyen de s'y soustraire. Il connaissait précisément à Munich un bon gros professeur de géographie, lequel, jeune lieutenant en 1870, avait exercé à Corbeil, pendant l'occupation, la profession de juge de paix. Qui sait si un pareil destin...

Tranquillement installé sur un talus, l'aile-

mand naturalisé Wolff, employé dans une grande minoterie du voisinage, photographiait justement, à cette heure matinale, les maisons, la vallée et la ligne du chemin de fer : « Je vous y prends, monsieur le Boche, lui cria von Pflugk. Vous vous documentez en vue de l'avenir. »

Wolff avait une tête placide de cochon bouilli, avec deux petits yeux clignotants dans une couenne bleuâtre. Il répondit en riant : « Deutschland iiber ailes, cousin Pflugk. Mieux vaut une bonne photo qu'une mauvaise carte. Mais où allez-vous de si belle aube ? » Car il estropiait volontiers le français, avec la prétention de le parler correctement.

— Surveiller ma blanchisserie.

— ... Et peut-être aussi vos blanchisseuses, héhé, monsieur le pinceur qui ne rit pas. »

Von Pflugk, s'arrêtant, montra l'horizon, les terres, la lumière : « Brave pays... bon pays... quand il sera à nous...

— Cela pourrait être depuis un an, si nous n'avions pas eu comme chancelier une poire molle, un coing confit, » répliqua Wolff, faisant allusion à l'affaire d'Agadir. L'autre haussa les épaules sans répondre. Les deux hommes demeurèrent ainsi une minute silencieux, plongés dans leur méditation conquérante. Wolff conclut : « Ah ! si nous avions encore un Bismarck...

— Ou même un Stein...

— Bah ! le moule n'est pas cassé. La vieille Allemagne en refera d'autres. »

Un bruit de voix, des pas de chevaux leur firent dresser l'oreille. Botte à botte, confiants et solides,

deux gendarmes faisaient leur tournée. On signalait, depuis quelque temps, aux environs de Corbeil et de Soisy-sous-Etioles, la présence de maraudeurs. Ils arrivèrent au niveau des Allemands.

— Bonjour chef, leur lança von Pllugk.

— Bonjour m'sieu L' baron.

— Vous n'avez pas encore mis la main sur les mauvais tiables !

— Pas encore. Ils doivent se cacher dans quelque hangar des environs.

— Une petite cigarette ?

— Volontiers.

Pendant cette courte halte des représentants de l'autorité, Wolff continuait sans se gêner à manœuvrer son appareil et à prendre des photographies. Le second gendarme lui demanda :

— G'est-il en couleur, ou des ordinaires ?

— Tout ce qu'il y a d'ortinaire, dit WolfT. Mon appareil en couleur est détraqué. Il faut que le marchand le raguemode.

Les gendarmes continuèrent leur chemin. Les deux Allemands se regardèrent puis eurent ensemble un rire d'augures devant tant de naïveté. C'était partout et toujours ainsi. Il n'y avait pas plus candides que ces Welches. Le métier, privé de tout risque, en devenait fastidieux. La destruction du Service des Benseignements au Ministère de la Guerre français avait levé les derniers obstacles devant ce repérage minutieux et complet de la terre gauloise, qui devait précéder la grande guerre. On comptait à Berlin que dans deux ans, au maximum, le point de perfection serait atteint : il n'y aurait plus, des Alpes aux

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Pyrénées, et de Dunkerquc à Marseille, un hectare du soi français qui ne fut jalonné et consigné au registre des futures opérations militaires.

Dix minutes plus tard, von Pflugk était à sa blanchisserie, relativement perfectionnée, et y constatait qu'employés et employées s'y tenaient à leur poste. 11 était un patron ferme mais bienveillant et respecté de son personnel, quoi qu'il exigeât de la ponctualité. Il comptait faire construire au bord du fleuve de nouveaux bâtiments et peu à peu monopoliser une industrie très simple, qui lui permettrait d'organiser en sous main des préparations moins innocentes. Corbeil est un emplacement de choix au point de vue de l'artillerie lourde et du ravitaillement de Paris. En outre, il importait de surveiller les nombreux agents allemands qui s'y trouvaient déjà installés et dont quelques-uns ne demandaient qu'à vivre grassement aux frais de 1' « Etat-Major ». Il était dans les attributions de Pflugk d'espionner les espions. Vis-à-vis des paresseux et des fraudeurs, il se montrait impitoyable. Sur ses indications un grand nombre d'entre eux avaient été déjà transportés de France en Russie, où la vie est plus dure et le climat moins clément. C'est pourquoi ses compatriotes d'un rang subalterne le redoutaient et lui obéissaient militairement.

Au sortir de là, Pflugk se rendit à son garage, par le pont et les étroites rues pavées qu'animait déjà une population laborieuse. 11 reconnaissait ici et là des employés allemands, des ouvriers allemands, mécaniciens, ajusteurs de fabriques, avec lesquels il échangeait un petit bonjour dis-

cret ou un simple clignement d'oeil. Combien son peuple était divers, laborieux et nombreux! Ces rencontres entretenaient son orgueil ethnique. Une fois sur le siège de sa magnifique limousine de cinquante chevaux qu'il conduisait lui-même, il ne pensa plus qu'à goûter la vitesse, en frôlant les obstacles. Car il aimait le risque pour le risque. Neuf heures sonnaient quand il arriva à Gargan-Livry, devant un pavillon-atelier qui semblait une masure abandonnée au bout d'une rue misérable. Il sauta à terre et pénétra dans un bric-à-brac encombré d'objets hétéroclites, mais ayant trait à la photographie et à la chimie. Cela sentait le chlore et la poussière. Sur une longue table de bois voisinaient des cornues et des paperasses, des cartes de la région, des guides, des portraits d'actrices, un encrier, des boîtes de plaques au gélatino-bromure. 11 était là depuis un quart d'heure quand la sonnette tinta et presque aussitôt parut un grand garçon maigre, à la mine mauvaise, habillé de haillons trop larges et d'une couleur indéfinissable.

— Me v'ià, j'ai 1' truc.

— Ah , ah ! fit Pflugk avec contentement. Voyons cela. Tu as eu du mal?

— J' vous crois. Y avait une sentinelle baladeuse, qui marchait à droite et à gauche de la poterne, et qui m' forçait à changer d' position. Sans compter qu'aux Verdures 1' réduit est caché par une espèce de mur de prison qu'ils ont construit voilà six mois et qui fait écran devant l'objectif. Enfin j'espère que c'est pas trop mal pigé.

Pflugk prit les clichés, disparut dans la chambre

noire, revint au bout d'un quart d'heure environ la mine satisfaite.

— Ça va. Tiens, voilà les deux cents francs convenus.

Il étala les dix pièces d'or avec complaisance. L'apache les saisit d'une main sale et nerveuse, les glissa dans sa poche, puis demanda : « C'est tout?

— Pour cette semaine, oui. Tu reviendras dans huit jours, ici, même heure. Sans doute aurai-je un autre travail à te proposer. »

L'homme restait devant lui, les bras ballants, dans l'attitude de celui qui hésite à poser une question. Finalement il se décida : « Dites donc, monsieur Pfluque, quoi que je risque si je suis chauffé ? »

Le baron éclata de rire : « Chauffé ! Quand c'est pour moi que tu travailles. Je voudrais bien voir ça, par exemple. Mais tu ne sais donc pas ce qu'est la puissance allemande, petit malheureux ! L'ambassadeur en personne, si on t'arrêtait, sur un signe de moi, viendrait te réclamer à la police. Ce n'est pas le danger que je gompense. C'est ton habileté que je régompense. »

Fier de cette formule lapidaire, Pflugk tapota l'épaule du mauvais garçon que tant d'assurance rassurait. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En route pour la boutique à Zeiss !

La boutique est une façon de parler. Le fameux opticien d'îéna, Zeiss, occupait rue aux Ours, dans le quartier des Halles, de luxueux magasins situés au premier étage d'un vaste immeuble. C'était là le quartier général de l'espionnage allemand à Paris. Il y avait à ce choix plusieurs rai-

sons : d'abord le passage d'officiers boches en civil, reconnaissablcs h leurs allures rogues et à leur attitude militaire, semblait à peu près naturel chez un marchand de jumelles prismatiques et d'appareils optiques à trépied. Ensuite, il était facile aux employés de Zciss de concentrer les renseignements sur l'armée et la marine françaises, dont ils étaient les fournisseurs, sans éveiller l'attention. Enfin, la contiguité d'une grande salle de réunion ou de spectacle permettait de grouper mensuellement de notables industriels et commerçants d'outre-Rhin, fixes en France depuis de longues années.

Von Pflugk traversa sans s'arrêter les magasins de vente, adressant un petit bonjour de la main aux trois frères A..., B... et G... Schlum, piliers de la maison et lieutenants de la Landwehr. En cas de mobilisation, C..., l'aîné des Schlum, devait rejoindre immédiatement à Strasbourg ; B. . . , le second, à Reims au dixième jour; et A..., le troisième, demeurer à Paris coûte que coûte. De sorte que chaque fois qu'ils voyaient arriver le baron, dont ils connaissaient la compétence, ils guettaient sur son visage un avertissement. Mais ce n'était pas encore pour aujourd'hui.

Derrière le magasin, il y avait trois salles de réassortiment et pièces de rechange, puis deux bureaux pour la comptabilité, un cabinet affecté au chef de vente, un autre au directeur pour Paris, et Pflugk arriva enfin à une sorte de réduit central, mystérieux, dont la porte, capitonnée de liège, se referma sourdement sur lui. C'était là que se tenaient, en cas d'alerte ou de simple

préoccupation, les conciliabules les plus importants. Six personnes s'y trouvaient déjà réunies, assises dans de larges fauteuils de cuir. Au mur était accroché un grand portrait en pied de Guillaume II, empereur et roi.

Le baron serra successivement la main à Berthold Frischauer, correspondant de la Nene Freie Presse, colosse juif allemand, velu et lippu, membre d'un comité d'honneur pour le monument Zola, à Saiil Stùcklein, coulissier à masque de rat, étroit d'épaules et frisotté, à Hospenthal, élève du Lindau de Bismarck, qui signait Lcfranc dans les journaux conservateurs parisiens, au banquier autrichien Rosenberg, glabre et semblable à une grosse juive mafllue, au lieutenant von Ospel, comptable dans une maison de lampes électriques, et enfin au financier Daniel Ilasewald, récemment arrivé de Francfort.

— Gomment va le frère? dit-il à ce dernier.

— Je ne l'ai pas encore vu. Je débarque du chemin de fer.

Henri Hasewald, naturalisé d'ancienne date, dirigeait à Paris la Banque Patriotique, vieille maison de crédit française, puissante et renommée, qui était devenue entre ses mains une simple succursale de la Deutsche Bank, de la Dresdnèr Bank et de la Disconto.

— Pourquoi la convocation? demanda von Ptlugken allemand, cette langue étant seule employée, à partir delà, entre les sept compères.

— Une chose grave — répondit Stiicklein — je suis officieusement averti que nous devons faire notre deuil de l'introduction des valeurs

cTElat allemandes à la cote de la Bourse de Paris. Le gouvernement français ne veut rien savoir. Henri Hasewald a fait tâter le terrain de divers côtés. Partout il a reçu la même réponse : impossible, depuis Agadir, à cause de la méfiance répandue dans le public contre tout ce qui est boche, comme ils disent...

— C'est la situation que j'avais prévue, — interrompit Frischauer, qui dégageait en parlant une odeur de viande pourrie. — Nous nous en sommes souvent entretenus, Nordau et moi. La Bête française est avertie et se tient maintenant sur la défensive. Il fallait commencer la danse il y a un an, mieux encore en 1 905, à l'affaire de Tanger.

Hospenthal, dit Lefranc, secoua la tête : « Non et non... Un de leurs ministres l'a avoué : La France se dissout. Laissons-la se dissoudre davantage. C'est un vieux peuple guerrier. Qui sait ce que vous réveillerez dans les profondeurs ethniques de ce vieux peuple guerrier, en partant trop tôt. »

Hospenthal qui ressemblait physiquement à un Pharaon bouffi par le diabète, se piquait de philosophie. Il fréquentait les cours de Bergson et conj oignait l'espionnage et l'intuitivisme. Extrêment libidineux, il rasait ses maîtresses, des petites actrices couvertes par lui de bijoux faux, avec des topos métaphysiques sur la sensibilité et le subconscient, de sorte qu'elles l'avaient baptisé Zubgonciant.

Rosenberg faisait depuis peu avec David Stamm les fonds du journal bien parisien Le Boulevard, qui défendait la politique des parlementaires ouvertement germanophiles, socialistes, radicaux

ou libéraux, groupés sous la férule de Broutard et connus sous le nom de Clan des Ya. Comme il jouail surtout à la baisse, l'état d'alerte permanente lui convenait. Il contesta l'assertion de Stiïcklein. Selon lui, Henri Hasewald n'avait pas fait de suffisants efforts pour arriver à un résultat. Lui, Rosenberg, si on le laissait faire, se chargeait en un an, dix-huit mois, d'obtenir l'admission à la cote. Ce disant, il clignait de l'œil, en raison d'un tic facial qui secouait périodiquement sa face molle de proxénète adipeuse. Von Ospel demeurait impassible, avec une mine fermée de soudard teuton. Il y eut un silence, au bout duquel von Pflugk déclara de son ton conciliant : « Commençons ou mieux recommençons par le commencement. Dani Hasewald, qui vient de Berlin, va nous dire quelles sont les dispositions là-bas et de quelle somme la haute banque de chez nous disposerait pour une campagne en règle, à ce sujet, ici, à Paris. »

Dani Hasewald, ainsi interpellé, dirigea sur ses complices un regard circulaire, bleu, froid et tranchant comme l'acier. Il était tel qu'un serpent dressé, dans une redingote de cheviotte grise de coupe anglaise, avec une moustaehe taillée à l'américaine et une peau vieille, terne et ridée, encore qu'il n'eut pas atteint la cinquantaine, étant de douze ans plus jeune que son frère Heinrich, dit Henri. Il passait pour moins fort et maître de soi, mais pour un excellent allemand et pangermaniste déterminé. Ceci ne l'empêchait nullement de faire partie du conseil d'administration du Berliner Tageblatt, organe

juif considéré comme libéral. On lui connaissait trois passions avouables : son Empereur, la finance et la cartographie. On lui en prêtait une quatrième, inavouable, mais très avancée.

— De quelle somme... une campagne en règle... oh ! c'est bien simple, messieurs.

Ainsi commença le nouvel arrivant, sur un ton intermédiaire entre la causerie amicale et la discussion budgétaire au Reichstag. Il exposa, chiffres en main, que la finance allemande, à force démettre du papier et de soutenir le commerce et l'industrie de l'Empire au dehors, en était tombée à l'état d'un organisme tout en membres et privé de corps, d'un paradoxe physiologique et économique. Les grands chefs, les Heinemann, les Salomonsohn, les Henkell, s'en rendaient compte. Une vaste traite était tirée par l'Allemagne sur la domination du monde entier. Pendant quelques années on s'était flatté de toucher cette traite à l'aide des moyens de pénétration pacifique. Il devenait évident maintenant que seule la guerre permettrait de rentrer dans les débours, de réaliser en évitant la banqueroute.

Dani Hasewald démontrait, les mains en avant et faisant scintiller une bague de femme, ramenant nerveusement ses manchettes. A mesure, ses auditeurs se levaient, se rapprochaient de lui, avec des expressions de physionomie mêlées d'anxiété et d'espérance ardente. Un même désir de conquête, de butin, aussi fort que la luxure et l'odeur du sang, les transfigurait. Rosenberg avait la mâchoire ouverte, les yeux saillants. Von Ospel se tenait de plus en plus raide, le thorax

!)om bé jusqu'à l'éclatement. Frischaucr, au comble de l'énervement, avait allumé un £ros cigare et le mâchait plus qu'il ne le fumait. Stiïcklcin agitait su petite tête de rat savant, de rat aux écoutes, ainsi que dans une fable de La Fontaine, retouchée par Lessing ou Ghamisso. Hospcnthal soufllait dans sa barbe et suait, comme s'il allait se trouver mal. Quant à von Ptlugk, il lissait fébrilement sa moustache et, dune main tremblante, cherchait à son flanc une épée invisible.

A la voix du manieur d'argent, ces hommes divers, mais animés d'une même foi dans les destinées de la patrie allemande voyaient, touchaient, flairaient le rêve porté par eux et leurs pères depuis cinquante ans. Nous ne conjecturons pas assez ce que peut être une obsession d'hégémonie pesant sur deux générations de dix millions d'hommes, tenant d'une part à la légende et sonnant dans les trompettes de Wagner, de l'autre à la finance et retentissant en piles de monnaie d'or écroulées. La métaphysique allemande, cette métaphysique moitrinaire qui absorbe le monde dans le sujet pensant, s'est muée ainsi en un appétit vorace, irrésistible, mongoloïde, qui fait de tout commerçant, de tout diplomate, de tout banquier, de tout ouvrier, de tout employé, de tout militaire allemand, un conquérant avide de rapine et prêt à mourir pour le gain considéré comme fin en soi.

Profitant d'une pause, où le financier reprenait haleine, Stucklein demanda avec douleur : « Mais alors, oui, pourquoi ne tirons-nous pas le glaive au moment où notre force militaire est la plus

grande, alors que tous les cœurs allemands sont décides ? »

Dani Hasewald montra le portrait de Guillaume II qui présidait, l'œil sévère, à ce conciliabule de loups mystiques : « Parce que celui-ci ne veut pas. Il Ta encore répété dernièrement à Berlin. Patientez. Je ne ferai la guerre qu'à l'heure où je la jugerai indispensable pour l'achèvement de la grandeur allemande. Cette heure n'a pas encore sonné... C'est lui, et non un autre, qu'il faut convaincre. C'est à lui, non à un autre, que doivent s'adresser nos supplications. Tombe le tonnerre sur la clique de chambellans qui s'interposent entre lui et le désir unanime de son peuple, qui s'opposent aux destinées de l'Empire, qui font dégénérer en quenouille la glorieuse épée des Hohenzollern !

— Sire, vous entendez, — dit von Pflugk, s'adressant directement à l'effigie comme au souverain en chair et en os, — nous vous demandons cette guerre nécessaire à l'avenir du peuple allemand...

— Nous vous demandons cette guerre, comme le blessé demande le verre d'eau, comme le malade torturé demande le remède qui le guérira, reprit Rosenberg, d'un accent altéré par la concupiscence. »

Von Ospel, sans mot dire, tendait les bras vers l'image impériale, dans l'attitude du suppliant, et roulait des yeux extatiques. Berthold Frischauer, plus positif, cherchait à haute voix quel bon incident de frontière, quel stratagème, diplomatique ou autre, forcerait la main à l'Em-

pereur et le mettrait en présence du fait accompli. Ne pouvait-on payer des gens par exemple, qui, sous un prétexte quelconque, iraient casser les carreaux de l'ambassade d'Allemagne et insulter l'ambassadeur? il n'était pas si difficile de déchaîner un casus belli.

— Détrompez-vous, c'est très malaisé — objecta Hospenthal. — 11 suffit d'un agent d'exécution infidèle ou bavard pour que la provocation soit démontrée et le gouvernement allemand amené presque à des excuses. Rappelez-vous le fiasco de l'affaire Schnœbelé. Or, nous n'avons plus de Bismarck, ni même de monnaie de Bismarck.

Dani Hasewald ajouta : « Le principe de la guerre une fois admis, il n'est pas même besoin de prétexte. Les plans du grand Etat-Major sont prêts depuis longtemps. On fixe un jour et une heure de rassemblement. On décrète l'état de danger de guerre et l'on défonce en trombe le nord de la France par la Belgique. Ainsi l'armée française est mise hors d'état de se concentrer et presque de mobiliser... En quinze jours Paris est pris.

— Si le secret toutefois est gardé, — fit Hospenthal...

— Il le sera. Tout véritable allemand, comprenant l'importance de la chose et la nécessité de se taire, se taira. Parlerait-il, que le Gaulois léger prendrait l'avertissement pour une rodomontade sans conséquence. Vous imaginez-vous la veule France d'aujourd'hui courant aux armes sur un racontar? On proposait tout à l'heure une campagne de presse, réglée par nous dans les journaux français, au sujet de l'introduction de nos

valeurs à la cote de Paris. Mais il est une autre campagne non moins utile : celle qui représenterait l'Allemagne comme animée d'un sincère désif de la paix et rebelle à toute velléité belliqueuse. Mon frère et la Banque Patriotique ont les moyens d'organiser une telle publicité, incitant nos ennemis au désarmement partiel.

— Les chauvins réagiront, fit Stticklein.

— Vous voulez dire qu'ils criailleront... Nous avons cent moyens de rendre leurs criailleries inefficaces. Nous les ferons rosser par les antimilitaristes français.

— Et si ce sont les antimilitaristes qui sont rossés?

— Alors nous ne manquerons pas d'autres thèmes : la légion étrangère, par exemple, qui utilise nos nationaux contre nous, ou encore notre vieux Maroc, où l'acte d'Algésiras est mal observé. »

Stticklein résuma le débat : « Nous sommes exactement dans la situation d'un monsieur plein d'appétit, qui a un excellent morceau sur son assiette, un couteau, une fourchette et à qui on défend de piquer le morceau. Il y a de quoi devenir enragé. Pourquoi nos soldats, nos casernes, nos canons, cette discipline armée qui fait l'admiration du monde, si ce n'est pour prendre ce qui nous appartient de droit, comme aux grands civilisateurs de l'Univers? »

La conclusion fut qu'une série de journaux parisiens, et notamment Le Boulevard, poursuivraient discrètement l'introduction des valeurs allemandes, cependant qu'un seul journal rassurerait l'opinion française, dans une forme qui

restai l à trouver, quant à l'hypothèse d'une agression allemande. Un certain Pestion, homme sans scrupule et officieux d'allure raisonnable, de ton prudhommesque, serait chargé de cette dernière manœuvre.

— S'il refusait? dit Hospenthal.

A cette invraisemblable hypothèse, une voix répondit, au milieu des éclats de rire : « Alors nous doublerions la somme. »

Avant de rompre l'entretien, Daniel Hascwald attira l'attention de ses compatriotes sur deux sociétés d'allure française, appartenant au Haspa de Marseille, l'une de pétrole, l'autre de caoutchouc, qui périclitaient et qu'il y avait intérêt à relever a l'aide de capitaux allemands.

— Vous avez les hommes pour ?...

— Je les ai. L'un est Suisse, mais très germanophile, et le second Badois. Je mets cinquante mille francs dans les pétroles ; qui met cinquante mille francs dans les caoutchoucs ?

— Moi, déclara Stùcklein. Nous aurons besoin de caoutchouc pour les pneus des autos militaires qui feront la grande descente sur Paris.

— J'ajoute cent mille francs pour les pétroles, fit Rosenberg. Nous aurons en outre besoin de ravitailler nos sous-marins.

Von Pflugk s'étira la jambe droite, par une vieille habitude de simulateur : « Vingt-cinq mille qui tombent au pétrole. Sur parole, bien entendu, car je n'ai aucun argent liquide en ce moment... »

En sortant de chez Zeiss, le baron, confiant sa voiture à un garage voisin, s'en alla, boitillant et appuyé sur sa canne, chercher son déjeuner dans

une brasserie allemande du faubourg Saint- Martin. Il remarqua bientôt qu'un homme d'une trentaine d'années, à l'aspect militaire, l'avait pris en filature. Il le connaissait. L'agence Schimmelpfeng l'avait renseigné sur le compte de cet original, policier patriote du nom de Bobineux, dont les rapports méticuleux, concernant l'espionnage allemand, étaient régulièrement jetés au panier par ses chefs. Pflugk se retenait pour ne pas aborder Bobineux et lui démontrer l'inutilité parfaite de sa tâche : « Il s'en rendra mieux compte tout à l'heure, s'il attend que j'ai fini mon repas. »

La brasserie Haut, passage des Bellevilliettes, ne payait pas de mine et cependant on y mangeait confortablement des platées de choux et de saucisses à l'allemande, arrosées d'une bière authentiquementmunichoise, servie dans des chopes à couvercle. Pllugk serra la main au patron, installé derrière son comptoir à hors-d'œuvre et à piles d'assiettes, salua de loin Hunger A... et Hunger B..., employés chez Schimmelpfeng, la grosse Blanchette, dite La Choucroute, et adressa un sourire amical au marchand de cartes postales Schotz, qui était parvenu, lui allemand, à accaparer une bourgade normande. Il ferait de la bonne besogne au débarquement de von Tirpitz, le grand projet naval allemand pour la première semaine des hostilités. Le baron eut un mouvement de mauvaise humeur, en constatant que Bobineux venait d'entrer lui aussi et de s'asseoir à une table de coin, dans le voisinage des frères Hunger et de La Choucroute. Ce sale Français,

décidément, passait la mesure : « Je lui ferai donner sur les doigts par ses supérieurs. »

Le blanchisseur, photographe, marchand de chevaux, électricien, avait naturellement bon appétit et ses occupations de la matinée l'avaient creusé. Il commença par dévorer deux cervelas à la moutarde, puis attaqua le plat du jour, une poitrine d'oie à la confiture, qu'il avalait sans la mâcher et sans pain, avec une gloutonnerie de cannibale. Blanchettc La Choucroute, alléchée par ce festin, s'approcha timidement de lui. C'était une Luxembourgeoise assez jolie, mais empâtée, avec des yeux bleus, une bouche molle et une poitrine de nounou plantureuse. Les Boches l'employaient pour leurs commissions délicates, au moins autant que pour leurs plaisirs, car elle était en même temps très bête et douée d'une excellente mémoire.

— Un petit morceau pour moi? demanda-t-elle en allemand.

— Et même un gros. Arnold, une autre poitrine d'oie pour Madame et deux pommes de terre bouillies pour moi avec deux pallons... Tu vois ce monsieur — dit Pflugk en désignant à voix basse Bobineux — c'est une mouche. Tu préviendras le patron et tu feras attention toi-même à ne pas bavarder devant lui.

Mais Blanchettc avait trop faim pour prêter la moindre attention à ces détails. Elle vénérait et redoutait Pflugk. Il l'avait envoyé une fois remettre une lettre à Hermann von Mumm, marchand de Champagne à Beims, et ce haut personnage lui avait donné cent francs pour sa peine.

Une autre fois elle était allée à Tourcoing, chargée d'une mission pour un lainier de la rue de Ghanzy, du nom de Kasten, plus généreux encore, vu qu'il s'était fendu d'un billet de cinq cents francs. Dans une troisième circonstance, elle était allée répéter à un fermier allemand de la Voivre une phrase mystérieuse de cinquante mots, qui lui avait valu dix pièces d'or de vingt francs. Pas un instant l'idée ne lui vint de trahir cette conliance, en mettant la mouche nouvellement signalée au courant de ces détails. Elle préférait ne pas mourir tout de suite et elle savait que Pflugk ne pardonnait pas les trahisons. Il courait sur son compte des bruits de vengeance mélodramatiques, qui donnaient froid dans le dos. Elle se sentait toute petite fille devant lui.

Ils bâfrèrent et burent ainsi l'un et l'autre, sans parler, pendant trois quarts d'heure. Bobineux avait mangé, réglé son addition et disparu. Sans doute attendait-il son homme au dehors. Il venait d'être remplacé par un Hongrois à tête de tzigane, couvert de bijoux, sur le compte duquel von Pflugk se renseigna auprès de Fritz. C'était un placier en appareils de réfrigération et en produits chimiques qui jouait des airs avec ses doigts sur la table de bois.

— J'ai envie d'aller à la campagne, dit Blanchette rendue langoureuse par la tarte aux pommes aigres et le fromage. Tu veux m'emmener?

— Ma foi non. . . Arnold, l'addition. Ce sera pour une prochaine fois. Au refoir, ma belle.

Au sortir du passage, Pilugk retrouva Bobineux qui lui emboîta le pas. C'était le moment

de l'épater. L'Allemand héla, non un taxi-auto plus difficile à suivre, mais un petit fiacre et cria au cocher, à très haute voix : « A la Préfecture de Police ! » Bobineux, qui avait entendu, ne parut pas étonné. Il appela lui-même un autre iiacre.

Fonctionnaire important, chargé notamment de la surveillance des étrangers, Ludovic Labrumc était un gros et grand gaillard d'une quarantaine d'années, barbu, aux yeux ronds, et qui affectait des allures militaires. Il jouissait, auprès du momie bourgeois, d'un prestige, tiré de la crainte. Il manifestait une vive irritation contre ceux qui, selon sa formule, étaient atteints d'espionnite aiguë et voyaient des espions partout. Bobineux était pour lui un vieux toqué, dont il blaguait fréquemment la marotte. Quand un monsieur en fonctions, quand un financier, quand un diplomate avait des ennuis avec quiconque, Labrume intervenait en sa faveur brutalement. C'était en un mot le type de l'intrigant.

Labrume était intimement lié avec Nestor Filacier, directeur des forges franco-allemandes de Louviers. Cet homme solennel et borné lui avait recommandé le baron von Pflugk. Labrume avait chargé le baron von Pflugk de le renseigner sur la valeur morale de ceux d'entre ses compatriotes qui sollicitaient la naturalisation. Impossible de s'adresser à une personne plus compétente. Le baron apportait naturellement des fiches d'autant plus optimistes et élogieuses que l'impétrant était plus dangereux. Le gouvernement de l'Empire payait en compliments dans la Gazette de Francfort et dans la Gazette de Cologne. Vers le 1er jan-

vier, Guillaume II faisait parvenir à Filacier, par l'intermédiaire d'un attaché d'ambassade, afin de ne pas le compromettre, ses félicitations et ses vœux. Il était même question, au cabinet de l'Empereur, d'accorder à Filacier cette montre en or, qui est la marque rarissime de la faveur souveraine et que jadis un Karageorgevitch jeta sans façon dans les cabinets.

— Charmé de vous voir, baron, comment allezvous aujourd'hui? dit Labrume en voyant l'allemand pénétrer dans son cabinet.

— Pas bien, Excellence, pas bien du tout. Mes sacrées douleurs ne me laissent pas une minute de liberté. Excusez ce langage trivial. Je viens vous avertir qu'il ne faut à aucun prix accorder la naturalisation à cet animal de Nathan Boehme. Il a été condamné pour vol à Breslau, en \ 891, et on a sur lui les pires renseignements.

Ce Boehme était en effet un chenapan sans intérêt, qui avait été insolent autrefois avec Pflugk, et dont celui-ci s'était juré de briser la carrière.

Labrume remercia avec effusion et promit de passer le tuyau à la Sûreté générale le soir même. Mais il n'avait pas plus de tête qu'un poulet. Ses subordonnés disaient de lui qu'il prenait des notes sur son calepin afin de ne pas les consulter. Pflugk n'ignorait aucun de ces détails. Il n'ignorait pas davantage qu'au bout de dix minutes de conversation Labrume éprouvait le besoin de briller aux yeux de son interlocuteur et lâchait des renseignements intéressants. Il l'aiguilla donc vers la personnalité d'un général qui pouvait être nommé gouverneur de Paris. Labrume gardait une dent à

ce général, qui ne le prenait pas au sérieux. Il le débina tant qu'il put, oubliant qu'il parlait à un étranger, à un ennemi éventuel. Pflugk riait, faisait l'àne pour avoir du son, amenait l'autre à préciser certains traits, qu'il gravait soigneusement dans sa mémoire. Il est si difficile d'être renseigné sur la personnalité des officiers supérieurs, notamment ceux d'Etat-Major. Les impressions recueillies auprès de leurs concierges ou de leurs fournisseurs n'ont le plus souvent aucun intérêt, ne font que refléter des humeurs flottantes ou des griefs triviaux.

Quand ce fut fini, Pflugk, allumant une petite cigarette avec un sans gêne tout à fait boche, se plaignit d'être filé par Bobineux : « Il me suit depuis ce matin. Il m'a accompagné jusqu'ici. Ce n'est pas qu'il soit sale, mais il tient de la place.

— Bah ! — répliqua Labrume — c'est un maniaque. Vous savez bien que nous ne tenons aucun compte de ses rêveries à la Sherlock Holmes. Laissez-le tourner son cinéma. Ça ne vous gène pas. Vous êtes au-dessus de ces misères.

— Sans doute, mais...

— Si je lui lave la tête à ce sujet, il ira clabauder partout que je protège les Allemands, que vous êtes mon chouchou, que je trahis la France, cent autres balivernes. Je préfère lui confier une mission qui l'éloignera de Paris et vous délivrera.

— Ouf! soupira von Pflugk en sortant de la Préfecture. J'en ai assez pour aujourd'hui. Ce n'est décidément pas une sinécure que d'être « volontaire » à Paris, en l'an de grâce 1912. Espérons que l'on n'attendra pas longtemps la

grande sonnerie. Il y aurait de quoi autrement se transformer en pied de table de bureau. »

La « grande sonnerie », dans l'argot de l'espionnage allemand, c'est la mobilisation en vue de la guerre. Le rusé germain songea à l'immense quantité de sujets de l'Empire qui attendaient, depuis quarante-deux ans, celle sonnerie solennelle, à ceux qui étaient morts sans l'avoir entendue. La lin de la journée était splendide. Les quais de la Seine et Notre-Dame apparaissaient, déliés et gracieux, dans une lumière violette et or. Il y avait de la joie et de la confiance dans l'air, avec cet arrière-goût voluptueux que prend, au début du crépuscule, la Ville incomparable. Pflugk jouissait de ce spectacle et la jalousie nationale le mordait au cœur. Il admirait Paris et il en voulait à Paris de n'être pas Berlin, il souhaitait sa destruction par le fer et le feu. Quand donc, Dieu des batailles, quand donc sonneraient les pas des chevaux des uhlans sur ces blancs trottoirs? Quand donc des affiches, placardées en langue française, mais signées de noms de généraux allemands, signifieraient-elles à ce peuple j gai, gouailleur et méprisant, que c'était fini de rire et que l'Allemagne exigeait un monceau d'or, toutes les colonies françaises et du respect ? Quand donc retentirait, chanté par des milliers de voix, à travers ces rues orgueilleuses et ces carrefours, le Deutschlancl ûber ailes ?

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