CHAPITRE II
« DANS LE DÉLAI d'L'N AN U (Juillet 1913)
L'Empereur avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât sous aucun prétexte, le conseil qu'il allait tenir étant chose d'une grande importance. Ces messieurs, à mesure qu'ils se présentaient au Palais, étaient réunis dans un petit salon contigu au cabinet du Souverain. Afin d'éviter les bavardages, les chambellans ordinaires avaient été écartés ce matin-là, sous divers prétextes, et le service se trouvait assuré par le vieux et fidèle Baldus et par la comtesse de Galhvitz, personne très laide, d'un caractère insupportable, mais d'une complète discrétion.
Huit heures sonnèrent. Guillaume II, en uniforme de colonel de la garde, se leva pesamment, toucha trois fois le bois de sa table, en signe d'umberufen, sonna et donna l'ordre à Fritz d'introduire aussitôt leurs Excellences. Avaient été
convoqués en grand secret la veille au soir: deux burgraves, Henckel de Donnesmarck, le quatre cents fois millionnaire survivant de 1870, le général von Hœseler, naguère en semi-disgrâce, l'amiral von Tirpitz, l'ex-chancelier von Bùlow, le général von Kluck, le métallurgiste Auguste Thyssen et l'électricien Walter Rathenau. Au moment de prendre la suprême résolution, le singe des Capétiens — comme dit le grand Maurras — tenait à s'entourer de compétences réelles. C'est pourquoi il n'avait fait appel ni à son chancelier, considéré comme intelligent, mais faible de caractère, ni à son ministre de la guerre, administrateur consciencieux mais plat.
Un à un, ces personnages pénétraient dans le cabinet impérial, s'inclinaient, et le Kaiser leur serrait la main avec une distante bonhomie. Ils avaient tous compris de quoi il s'agissait et que l'heure était solennelle. On les invita à s'asseoir hiérarchiquement, puis on leur tint ce langage : « Maréchal, amiral, général, Excellence, messieurs — Guillaume s'exprimait lentement, d'un ton de voix grave et posé, en regardant chaque interlocuteur. — Je vous ai mandés auprès de nous, afin de vous mettre au courant de notre décision, mûrement pesée et réfléchie, qui est de déclarer la guerre à la France et à la Russie, ou de nous faire déclarer la guerre par la France ou par la Russie, d'ici un an, c'est-à-dire entre juillet et août 1914. Certains d'entre vous connaissent les mobiles d'une détermination qui a en vue le bien de l'Empire et qui repose sur un calcul exact des forces en présence et de leur équilibre
en Europe. Les autres devront savoir que nous sommes au point supérieur de notre puissance militaire et maritime et que nos deux ennemis éventuels sont au point où il leur sera, avant notre victoire, plus que malaisé de nous rattraper. Est-ce votre avis, amiral? Est-ce votre avis, général? »
Von Tirpitz et von Kluck saluèrent en portant la main à leur tempe, signe de complet assentiment. L'Empereur continua: « Tous, vous reconnaissez la nécessité d'une expansion allemande digne des hautes destinées que la Providence a promises à notre peuple et que mérite un labeur infatigable. Vous m'avez entendu, en maintes circonstances, parler de paix, d'abord parce qu'il était bon d'engourdir nos rivaux et adversaires éventuels, ensuite parce que mon fils aîné avait, dans le même temps, toute latitude pour chauffer le zèle populaire en vue de la guerre. Les paroles excitantes conviennent à la jeunesse et aux héritiers présomptifs, les paroles rassurantes à l'âge mûr. Aucun de vous ne s'y est trompé et tous nous avons, mes chers collaborateurs, travaillé d'un même cœur à la préparation aussi parfaite que possible de notre grande tâche, parachèvement de celle de mon inoubliable grand-père. Je tiens à vous en remercier individuellement.
« Je vous remercie, maréchal Hœseler, vétéran de notre gloire allemande, d'avoir inculqué à notre grand Etat-Major les traditions qui assurent la victoire. »
Von Haeseler, le cœur plein de rancune, se leva et salua. Il avait une tète de vieille gouvernante acariâtre, mais un grand prestige lui était acquis
parce qu'il avait juré de se suicider, si, un mois après la déclaration de guerre, il ne soupait pas à Paris. Il copiait de Moltke jusque dans ses manies et dans sa façon de grimacer sous ses lunettes, à la lin d'une phrase un peu longue.
— Je vous remercie, amiral, d'avoir, sous votre direction, porté notre marine au point de perfection et d'entraînement où elle est actuellement.
Von Tirpitz, timide comme une jeune lille poilue, se leva et rougit dans sa barbe. L'Empereur, après tant d'années de collaboration, lui en imposait encore au point qu'il bredouillait en lui répondant. 11 sortit, de ses grosses lèvres embroussaillées, quelque chose comme : « Tout à fait de mon mieux », suivi du d'un : « Aux ordres de Votre Majesté », qui avait l'air d'un grognement.
— Je vous remercie, général, d'avoir préparé, pour nos armées d'invasion, un plan qui est comme le résumé de tous les travaux antérieurs et d'une réalisation engageante. L'important, en effet, est que la forme et la vigueur de l'agression plaisent à nos invincibles armées. On n'accomplit bien que ce qui agrée.
Von Kluck laissa une pâle expression de contentement éclairer son front bombé, son visage sérieux jusqu'à la tristesse et légèrement empâté. Il n'ignorait pas que la plus lourde responsabilité de cette grosse affaire reposerait sur ses larges épaules. Il appréciait l'honneur et le poids.
— Je vous remercie, Excellences, dit encore l'Empereur, — conjoignant dans sa gratitude Henckel, von Bûlow, Thyssen et Rathenau, — d'avoir apporté tous vos soins à la triple perfec-
tion diplomatique, financière et industrielle des moyens qui nous permettront d'accomplir, avec l'aide de Dieu, notre projet. L'Allemagne vous remercie par ma voix.
Von Bûlow, l'homme délié, le « parisien » de l'Empire, l'ancêtre Henckel, le vieux et bourru Auguste Thyssen, hérissé comme un gros oursin blanchi, et le mal soigné mais génial Rathenau accomplirent le rite du salut, les deux premiers en perfection, les deux autres plus gauchement, avec, une nuance d'affectation rustique de la part de Rathenau, électricien du Danube.
— Maintenant, messieurs, ajouta le singe des Capétiens, je vous demande de me faire connaître, chacun dans votre sphère, vos derniers desiderata, ou si vous avez quelques objections, et j'exige de vous une franchise germanique.
— Aucune objection, Votre Majesté — dit von Hœseler de sa voix sèche, toujours copiée sur celle de de Moltke, — si ce n'est que cette glorieuse détermination eut pu être prise il y a dix ans, alors que la France était en pleine désorganisation militaire. Ces gens-là ont refait quelque ehose depuis. Le sort des armes ne dépend pas de quelques centaines de mille hommes de plus ou de moins. Il dépend du choc et du contrechoc. Nous l'emporterons dans le choc, c'est certain. L'emporterons-nous dans le contre-choc? Tout le problème militaire est là.
Guillaume II qui connaissait son pèlerin, négligea de répondre au reproche indirect d'une décision tardive et approuva de la tète la seconde partie du sévère topo.
Le naïf von Tirpitz montra tout de suite le fond de son âme : « Votre Majesté est-elle complètement assurée de la non participation de l'Angleterre à la lutte ? De cette non participation dépend en effet le succès de nos opérations maritimes du début, de notre guerre de course et de surprise. »
Guillaume répondit avec force : « L'Angleterre se tiendra tranquille. Le prince Lichnowsky, qui connaît à fond la société anglaise, m'en a donné la complète assurance, et la princesse, en la finesse de qui j'ai la plus grande confiance, m'a renouvelé cette certitude. Alors qu'il n'y a en France, dans le monde politique, hormis les socialistes, que de rares partisans d'une entente franco - allemande, les trois quarts du monde politique anglais nous sont formellement acquis. Selon Lichnowsky et la princesse, l'idée seule d'une entrée en scène de l'Angleterre, aux côtés de la France et de la Russie, est absurde. »
Ici, dérogeant aux usages, le vieil électricien Rathenau se permit de prendre la parole : « Que Votre Majesté me pardonne si je ne partage pas entièrement l'optimisme de son Excellence le prince Lichnowsky. Le prince est renseigné et il voit juste, mais il n'observe qu'un milieu, qui est aussi celui qu'observe la princesse sa femme. Ce milieu est celui des artistes, mondains, diplomates, esthètes de la ville de Londres, tous gens férus de notre beau pays et souffrant peu de notre supériorité industrielle et commerciale. Il me vient, des milieux industriels et puritains anglais, un son de cloche un peu différent. Tout
dépendra, quant à l'Angleterre, de la façon dont les hostilités seront engagées. Il faudrait que la forme de l'engagement fut telle qu'aucun Anglais ne sentit la possibilité d'être lésé par le développement de la victoire allemande. Cela est du moins mon humble avis. »
Guillaume aimait Rathenau, précisément pour sa rudesse et aussi pour son don consistant à développer ses entreprises, à leur donner le plein rendement. Il répondit : « Tant que vivait notre oncle et ennemi personnel Edouard VII, — Dieu ait son âme ! — je ressentais des craintes analogues aux vôtres, cher conseiller Rathenau. Mais aujourd'hui mon avis est celui du cher Lichnowshy. Les anciens alliés de Waterloo ont entre eux trop d'affinités historiques et ethniques pour se jeter l'un contre l'autre, à l'occasion d'une concurrence commerciale, que peut aplanir et régler le partage équitable de l'univers. Nous ne menaçons pas l'Angleterre... pour le moment.
— Mais une fois à Constantinople ?... »
Et les yeux de Walter Rathenau brillèrent de concupiscence sous ses lunettes d'or, comme ceux d'un Diable bourgeois.
— Attendez, cher homme, attendez. Chaque chose en son temps. Il est question, Tirpitz parlait d'un péril immédiat, non d'un danger à échéance. L'habitude de l'électricité donne à vos prévisions une promptitude télégraphique.
On rit. Von Kluck, à son tour de bète, émit l'avis que de la soudaineté écrasante des premiers résultats militaires dépendait l'abstention des Anglais : « En cinq jours, la Belgique étant
percée sans coup férir, nous jetons sur la France deux millions et demi d'hommes. Or, il n'es! pas vraisemblable que l'armée belge fasse obstacle à l'armée allemande. Cet obstacle, supposé possible, — ce qui est chimérique — serait de quarantehuit heures tout au plus. Donc comment admettre qu'en une semaine l'Angleterre, qui n'a aucune armée de terre, s'opposerait à notre objectif principal?
— Elle a sa flotte et un débarquement est toujours possible — objecta von Tirpitz.
— Amen », ajouta Rathenau.
Ici Auguste Thyssen fit un signe respectueux pour indiquer qu'il demandait la parole. L'Empereur la lui accorda. Le rusé métallurgiste donna un tour particulièrement laconique à son observation : « Débarquement où cela, dans le Cotentin? J'ai les principales mines de Normandie, le port de Diélette. Avec cent mille hommes amenés en automobile, je réponds de tout. »
L'ancêtre Henckel, qui entendait mal, le pria à voix basse de répéter ce calcul impressionnant. Thyssen recommença, en termes identiques, martelant les mots, et avec un accent de sincérité qui charma le singe des Capétiens : « Ça vous en bouche un coin, messieurs — dit-il en français, puis effaçant aussitôt cette familiarité — Lichnowsky ne s'exposerait pas à être pendu en nous faisant de faux rapports. Mais l'Angleterre commettrait-elle la folie insigne de marcher contre nous, que nous saurions, en moins de deux semaines, la mettre hors de combat sur terre et
jnenacer côtes à notre tour par l'occupation dr Calais, <'ii dépil de sa (lotte considérable. Voilà qui rassurera à la lois von Tirpitz et Rathenau; Reste l;i question de nos alliés. Il m'est permis d'affirmer, sub rosit, que l'Autriche est d'ores et déjà une dépendance non seulement de l'empire allemand, mais encore du royaume de Prusse, deux d'entre vous qui sont au courant de la question me comprendront. Les autres me croiront sur parole. Quant à l'Italie, hein! Bulow, quant à l'Italie, eh bien je vous passe le crachoir.
— L'Italie nous sera certainement fidèle — affirma le prince de Dûlow de son ton posé et uni,
cetceil profond et vif à la fois, qui a fait sa fortune politique et diplomatique. D'abord sa finance est entre nos mains, à un point qu'il est difficile d'imaginer. Ensuite, tous ses grands intérêts, moins la question des terres irrédentes — mais nous ferons entendre raison à l'Autriche — s'accordent parfaitement avec les nôtres. Enfin... oui enfin, laissez-moi vous conter une anecdote. Cela 9e passait tout récemment à Rome, dans une illustre maison, où avaient été conviés les principaux personnages de la politique italienne, qui sont, comme vous ne l'ignorez pas, les premiers politiques du monde...
— Après les nôtres... interrompit gaiement l'Empereur.
— Immédiatement après les vôtres, sire, bien entendu. Donc nous étions attablés la princesse et moi, entourés de tout ce qui se fait de mieux en intelligence et en fortune péninsulaires, quand il prend l'idée à notre hôte, légèrement imbibé
d'un excellent vin de France, je le reconnais, quand il lui prend l'idée de demander à quelle époque ces crus renommés seront allemands...
— Lorsque vous les aurez conquis avec nous, répliquai-je, mon cher comte un tel. Je bois à cette heure solennelle où nos deux destinées en armes seront conjointes. Or, que Votre Majesté considère ceci, et je vous le fais remarquer, messieurs, tous les convives, sans aucune exception, tous se joignirent à mon toast. Ce fut très cordial et très beau. La princesse de Bùlovv en pleurait de joie. » <
Car von Bùlow, marié à une italienne, avait souffert secrètement de l'éloge accordé à la Lichnowsky, que personnellement il détestait.
Il y eut un silence, pendant lequel chacun mesura l'immensité du gouffre ouvert et les milliers de vies humaines qui allaient y être précipitées. A peine les meneurs d'hommes ont-ils commencé à déclencher les événements qu'ils n'en sont déjà plus les maîtres. Leurs appréhensions ellesmêmes, leurs dernières hésitations s'ajoutent au poids qui les entraîne. Ils sont mus en croyant mouvoir.
Cet original de von Hseseler, qui franchissait aisément l'étiquette, pivota alors tout d'une pièce vers von Kluck, dont la rapide fortune militaire l'irritait: « Une simple question général...
— Mais faites donc, je vous en prie, Excellence.
— Au moment de sonner l'alarme, êtes-vous sûr du haut commandement, je veux dire certain qu'aucun des généraux menant le bal n'est affligé de cette fâcheuse manie dont nous éprou-
vâmes les effets en 1870 et qui, prétend-on, s'imposa, vers la fin de sa carrière, au prince de Bismarck en personne. »
Von Kluck sentit la pointe, car il passait luimôme pour affligé de cette fâcheuse manie, mais il répondit fort posément : « Voici quelques mois, au moment d'Agadir, je me suis préoccupé de cette question de la morphine, car c'est à cela sans doute que votre Excellence fait allusion. J'ai fait venir le professeur Erlenmeyer et deux ou trois autres spécialistes, qui traitent, dans leurs maisons de santé, ce genre de funeste habitude. Je les ai, au nom de l'Empereur, relevés du secret professionnel, leur demandant de me désigner les officiers supérieurs qu'ils avaient pris en traitement depuis cinq ans. Ils ont obéi. Aucun des noms qu'ils m'ont fournis n'est actuellement proposé pour un commandement en chef. J'ai néanmoins, sur leurs indications, biffé quatre généraux et dix-huit colonels, dont la rechute pouvait être à craindre.
— Je vous en sais gré, général, dit Guillaume II. Je tiens du reste à déclarer ici que si Schweninger, interrogé par moi, jadis, a déclaré qu'il avait fait quelquefois des injections de morphine au prince de Bismarck, son client, ceci n'a été pour rien dans les raisons qui m'ont amené à me séparer de lui et qui étaient purement politiques.
— La chose est d'importance, reprit von Haeseler. En 1870, un général que nous connaissons tous, ivre de son poison favori, qu'il excusait par la fatigue de la campagne, rompit une manœuvre magnifique du général en chef von der
Thann et faillit amener une retraite précipitée ; or, une retraite, au début de cette campagne projetée, serait un désastre, songez-y, messieurs. C'est pourquoi je me permets d'insister.
— Je reprendrai mon interrogatoire des sommités médicales, cela dès demain. Je ne puis faire davantage dans cette direction. »
Von Kluck s'inclina militairement. Guillaume II, pendant ce dialogue, donnait des signes d'agacement. Ce fut pis quand von Haeseler, se tournant respectueusement vers le Maître, demanda :
— Le général von Hindenbourg sera-t-il rappelé à l'activité?
Hindenbourg, quelque temps auparavant, s'étant comporté en sanglier, avait été renvoyé dans ses terres de Silésie.
— C'est déjà fait, dit brusquement l'Empereur.
— Cela est bien et heureusement fait.
— Hein, quoi, mais quoi donc? demanda Henckel, tendant son cou pelé de vautour et comprenant qu'il s'agissait de choses militaires.
L'Empereur s'approcha de lui et d'une voix tonnante : « Vétéran de la grandeur prussienne, soyez bien assuré que le glaive n'a pas dégénéré dans nos mains. Nous l'aiguisons en silence depuis de longues années. Vous serez émerveillé du résultat. Il faut seulement — et son regard aigu, appuyé, fit le tour de ses collaborateurs — que les principaux artisans de la grande œuvre s'entendent fraternellement, se comprennent et s'entr'aident et obéissent d'un commun accord à notre impulsion. Promu par Dieu pilote du na-
vire, je conduirai le navire au port. Messieurs, à La plus grande Allemagne! »
L'audience avait pris fin. Les conseillers saluèrent et sortirent cérémonieusement, dans l'ordre où ils étaient entrés. Souvent l'Empereur retenait l'un ou l'autre. Mais, cette fois, il les laissa partir ensemble.
Seul, il ouvrit un tiroir de sa table, déploya une énorme carte collée sur toile, qui représentait l'Allemagne et l'Autriche centre du monde, avec leurs innombrables réseaux de chemins de fer et leurs lignes de forteresses. Il l'examina longuement. Parfois il soupirait, comme s'il avait un poids sur la poitrine. Cette détermination qu'il venait de prendre, après trente ans de tergiversations, était la grande affaire, non seulement de son règne, mais de l'histoire moderne de l'Allemagne. C'était le mot d'Iiamlet : il s'agissait d'être ou de ne pas être. Guillaume de Hohenzollern avait toujours eu le goût de la surprise, de la contrariété, du coup de théâtre, des tournants brusques. A son avènement, alors que chacun s'attendait à le voir mobiliser son immense armée au premier prétexte, il avait au contraire donné un fort coup de barre vers la paix. Il revoyait la délégation dite « des questions ouvrières » mandée par lui à Berlin contre la volonté de Bismarck, — dans quelles délices de désobéissance! — la bonne figure désuète du papa Jules Simon. 11 entendait la voix fluette du vieux parlementaire français et celle, plus endormante, du sénateur Tolain. Puis de longues années de rapports quasi amicaux, en tous cas singulièrement dé-
tendus, avec le gouvernement de la République, si bien qu'il avait pu dire un jour, en parlant de l'Angleterre, à un journaliste français : « Quand détruirons-nous ensemble la vieille Carthage? » Le journaliste avait fait une si drôle de tête étonnée que Guillaume n'avait pas insisté. Puis la maladie, et quelle maladie ! Chargée de menaces implacables, d'allures héréditaires, occupant la gorge et le voile du palais... puis les consultations des médecins, les mines, les chuchottements. C'était alors, en ce moment de grand trouble physique et moral, devant les responsabilités d'outre-tombe, qu'il s'était demandé amèrement s'il n'avait pas été dupe d'un mirage, si cette volonté de paix n'allait pas directement à l'encontre des intérêts de l'Empire. 11 avait cru lire, dans bien des regards de loyaux et fidèles allemands, le désir qu'il cédât la place à un autre, plus belliqueux, mieux convaincu de cette nécessité de l'agrandissement par les armes qu'imposait au peuple germanique son surcroît de vitalité et de natalité. Là, oui là, précisément, il avait commencé à pencher vers la guerre et la guerre avait hanté ses nuits.
Les diplomates des diverses nations, ceux qui renseignent leurs gouvernements sur les pensées intimes du souverain auprès duquel ils sont accrédités, étaient maintenant bien convaincus de ses intensions pacifiques. Il fallait les ancrer dans cette conviction. Jamais Guillaume n'avait été plus conciliant en paroles qu'à partir du jour où il s'était mis à combiner sérieusement la guerre. Il était temps. Son armée frémissante
d'une longue inaction, que rendait plus sensible encore une préparation intensive, commençait à se détacher de lui. Les vieux chefs, quand il leur adressait la parole aux manœuvres ou aux bals de la Cour, répondaient avec une déférente brièveté et les jeunes affectaient auprès du kronprinz un empressement significatif. Bien que lui-même eût admis et encouragé cette répartition des rôles, l'Empereur commençait à en souffrir. Par ailleurs, plus imaginatif que le plus imaginatif de ses sujets, il éprouvait l'étouffement de la trop petite communication avec la mer, avec l'élément mobile, route des mondes. Il se trouvait enserré et encerclé, et de semaine en semaine, de mois en mois, d'année en année, il avait davantage envie de briser l'obstacle, de rompre l'anneau, de refouler les tampons interposés entre l'Allemagne et l'Orient. L'instinct des conquérants grandissait en lui, accompagné des rêves semi-pratiques, semi-mystiques, qui masquent la vision du sang répandu...
Un heurt discret, suivi de l'entrée d'une révérence : la comtesse de Gallwitz venait annoncer à sa Majesté que de nouveau le conseiller Auguste Thyssen demandait à être introduit, accompagné cette fois de deux français. L'un était le sénateur Jaudrion, président du Conseil d'administration des Forges de Brettin, près de Lille, l'autre Nestor Filacier, directeur technique des Fonderies de Louviers.
L'Empereur était assez mal renseigné sur ces deux visiteurs. Le premier, sénateur du clan Broutard, représentait l'agent de pénétration vé-
nal et mou, l'homme à tout faire. Le second était un prétentieux et solennel imbécile, pilier du libéralisme d'assemblée. Or, Auguste ïhyssen, connaisseur en métaux, mais mauvais psychologue, lui avait donné Jaudrion comme une lumière et Filacier comme une conscience. Il s'agissait de les convaincre que l'Allemagne voulait la paix, afin de les amener à doubler le capital des deux entreprises qu'ils dirigeaient de concert avec les allemands et qui aideraient puissamment au ravitaillement en munitions des armées en marche.
Ils entrèrent, assez intimidés, suivis de leur cornac. Jaudrion était de haute taille, large d'épaules, avec un visage glabre et plissé de comptable qui surfait ses chiffres. Filacier, de taille moyenne, avait une belle barbe blanche, la voix fleurie et des yeux clairs. Le vieux Thyssen semblait lier d'eux, comme de deux animaux dressés.
Guillaume les mit tout de suite à l'aise par ses compliments et ses plaisanteries, dont Thyssen faisait naturellement les frais. Gela en vertu d'un accord tacite entre le souverain et ses conseillers ordinaires. Il s'informa avec beaucoup de soin du rendement actuel et éventuel des Forges de Brettin et de celui des Fonderies de Louviers. Dans sa pensée, les armées allemandes occuperaient rapidement le nord de la France, prendraient Paris, puis enverraient une coulée vers l'ouest, en Normandie, où elles feraient leur jonction avec le corps de débarquement du Cotentin. La valeur technique des établissements de Brettin et de Louviers était liée à ces calculs militaires.
LA VERMINE DU MONDE Bi
A cet interrogatoire serré, Jaudrion répondait avec une grande clarté, de la précision et de la méthode. Si bien qu'à un moment, Guillaume, enchanté, l'interrompit pour lui dire : « Vous me rappelez quelqu'un dont j'avais beaucoup admiré les connaissances industrielles et financières, il y a un peu plus d'une vingtaine d'années. Il a depuis été ministre. Il parlait l'allemand. Il avait même traduit notre Schopenhauer. C'était un philosophe. Bureau, Poureau, comment donc?...
— Burdeau, sire, répliqua Jaudrion, assez peu flatté de la comparaison, où il crut voir à tort une intention ironique. Je l'ai connu, en effet. Nous étions de la même génération.
Thyssen, malin, eut le sentiment d'une gaffe. Mais la gaffe, aux yeux de l'allemand, est une preuve de supériorité.
Cependant Nestor Filacier, immobile dans son fauteuil, souffrait de l'importance que prenait Jaudrion et commençait à le détester. Vaniteux et léger avant tout, il se demandait s'il pourrait faire ensuite à ses collègues un récit avantageux de cette entrevue. Son tour vint et il se rasséréna. C'était à lui que Guillaume, résolu à la guerre, réservait l'apologie de la paix et du rapprochement de « deux grands peuples, séparés trop longtemps par un malentendu. »
— Est-il fort, — songeait Thyssen, — moimême, si je ne connaissais le fond des choses, je le croirais convaincu.
Le singe des Capétiens se contentait de répéter les propos qu'il avait tenus, pendant tant d'années, à tous les français, diplomates, politiciens,
comédiens, industriels, journalistes, commerçants, soldats ou navigateurs qui étaient venus lui rendre visite. Chacun d'eux avait cru qu'il recevait une précieuse confidence et que l'âge d'or allait commencer. Les uns avaient eu le courage de prononcer le nom de l'Alsace-Lorraine. Les autres ne l'avaient pas eu. C'était un jeu de l'Empereur de conjecturer, d'après l'allure et la physionomie de son interlocuteur, si ce sujet fatal serait abordé. Il avait pensé que Filacier n'oserait pas. Or, à sa grande surprise, Filacier osa. Il est vrai qu'il s'y était préparé. Dans le train il songeait : « Pourvu que, sur la question de l'Alsace-Lorraine, Jaudrion ne me devance pas. » Mais Jaudrion, pratique, ne songeait qu'à ses installations de forges, aux capitaux et dividendes. Au lieu que Filacier avait des conceptions de haute politique. Il s'émerveillait de son propre courage, cependant que ces mots sortaient de sa bouche, pâles et démesurés comme dans les rêves : « Sans doute, Sire, mais... il y a l'Alsace-Lorraine. »
— Eh bien le temps est la plus grande force. Nous finirons par trouver un modus vivendi.
— Un modus moriendi, — se dit Thyssen, à la pensée des champs couverts de cadavres, des maisons en tlammes et des cris des agonisants. Il avait fait la campagne de 1870, étant alors ûgé de vingt-quatre ans, et ces souvenirs étaient demeurés gravés dans sa grosse tête solide.
— Il est charmant, il est irrésistible — pensait Filacier, rouge de plaisir. — Quel émoi quand je rapporterai demain cette parole à Paris !
— Votre Majesté m'autorise-t-elle à répéter
confidentiellement à deux ou trois personnes qualifiées et très sûres ce qu'elle vient d'avoir la bonté de me dire?
Cette demande, après les « déclarations » quant à l'Alsace-Lorraine était de règle : « Mais certainement », répondit Guillaume. Ayant envie de se dégourdir, il se leva et emmena ses visiteurs admirer, dans un vestibule, quelques cartons de tapisseries venant des Gobelins, et un Watteau. Thyssen achetait de la peinture munichoise, afin de dépenser son argent, mais s'en fichait profondément. Jaudrion aussi, bien qu'il jouât les connaisseurs. Filacier n'admirait sincèrement que Bonnat, qu'il avait rencontré chez des amis communs. Il célébra avec chaleur son don de la ressemblance et ses fonds bruns.
— Son Renan était superbe... fit Guillaume II.
— Il y a surtout une dame en velours sombre, dont je ne me rappelle plus le nom, et qui est un chef-d'œuvre véritable, ajouta Filacier.
Il avait effleuré l'espoir d'être retenu à déjeuner, ce qui eut augmenté de beaucoup l'importance de l'entretien impérial et de la « déclaration ». Mais il n'en fut rien. Guillaume II escomptait des convives plus amusants, après une matinée bien remplie. Jaudrion ayant consenti aisément à doubler les capitaux dans les deux affaires, le but était atteint.
Cette combinaison expédiée, le Hohenzollern reçut encore ensemble trois importants personnages : Salomonsohn, directeur de la Disconto, Heinemann, fondé de pouvoir de la Deutsche Bank et Doctor Lucius de la Dresdner Bank. Les deux
premiers avaient le faciès juif, minces tous deux et serrés dans leurs redingotes. Le troisième était un large allemand velu. Salomonsohn avait fait de fréquents séjours à Paris. Il était un partisan acharné de la guerre immédiate et se plaignait de n'être pas suivi par tous les membres du conseil d'administration de la Disconto, plus timorés que lui. Heinemann était hésitant. Doctor Lucius, en sa qualité de pangermaniste, souhaitait qu'on déclarât la guerre à l'univers, en émettant, pour commencer, trente milliards de papier. Sa thèse était que l'Allemagne et l'Autriche, vivant sur elles-mêmes, pouvaient se tirer de tout avec le cours forcé. Aussi Guillaume, qui aimait les surnoms, l'avait-il baptisé « simpliciste. »
— Messieurs, — commença le Maître, — si je vous annonçais que nous déclarons demain la I guerre à la France et à la Russie, seriez-vous en mesure de rembourser vos déposants et de faire honneur à votre crédit?
— Nullement, Sire, fit Heinemann.
— A mon regret, non, Sire, fit Salomonsohn.
— Hélas ! non, Sire, fit Doctor Lucius.
— Eh bien, messieurs, arrangez-vous de telle sorte que, si je vous pose dans six mois la même question, vous me fassiez une autre réponse. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux.
Les trois financiers se regardèrent. Ils avaient compris. Aucun d'eux ne fit la moindre objection. I Il n'y avait plus qu'à se mettre au travail, et de quel cœur !
Un peu de délassement, cette fois, était per mis. Le Kaiser sonna la Gallwitz.
— On est là?
— Oui, Sire,
— Introduisez.
Harry Kessler, gentilhomme bavarois, favori puis en disgrâce, puis refavori, qui s'enorgueillissait d'une lointaine ressemblance avec l'Empereur, tout en prétendant le détester, — cette brouille feinte faisait partie de leurs conventions, — entra accompagné d'une jolie femme brune intimidée, la danseuse Carlotta Weiss, dite Bliimchen. Harry Kessler menait à Paris une existence apparente d'esthète noceur, uniquement préoccupé d'architecture, d'imprimerie et de ballets russes. Il jouait les Mécènes, protégeait les artistes et les gens de théâtre. Il passait pour indifférent aux attraits féminins et s'empressait néanmoins auprès des beautés en vogue. C'était un personnage subtil, cancanier, redoutable et mouvant. Ses amis mêmes n'arrivaient pas à démêler le sens de toutes ses comédies et de ses changeantes attitudes. Certains bons allemands l'accusaient de manquer de loyalisme. D'autres alors clignaient de l'œil et affirmaient que cela se verrait au bout. Les Français de sa connaissance le considéraient bien entendu comme parfaitement inoffensif et sincèrement ami de notre pays. Il suffisait, en 1913, qu'un Allemand ne vomit pas à table et ne détraquât pas les waterclosets des maisons où il était invité, pour qu'on s'extasiât sur ses sentiments français, pour qu'on haussât les épaules au moindre soupçon dirigé contre lui : « Un tel, mais c'est comme un parent à nous ! » Un an plus tard, ce parent tuait les pe-
tits français à coups de crosse de fusil et coupait les femmes en morceaux, après les avoir préalablement violées. Il ne faut pas oublier qu'en Allemagne l'esthétisme est l'antichambre du sadisme.
Présentée par Kessler, Garlotta Weiss, menue et bien faite, avec deux yeux bleus faïence comme des petites soucoupes et un nez grec aux narines gourmandes, fit une grande révérence de cour.
— Qui donc vous a nommée Blùmchen? Cek est parfaitement dit, mademoiselle. Ce doit être ce diable de Harry.
— Non, Sire, c'est Max... elle se reprit... c'est mon directeur.
Ce directeur, féru à la fois d'exotisme et de modernisme, montait des pièces orientalo-municho-berlinoises, où des actrices déshabillées dans des tuniques bleues électriques, avec des turbans verts mort-de-sirène, avaient un granc succès.
— Je le regrette pour Harry ; et que représentez vous présentement ?
— La Maison transparente de Bagdad, Sire. J'y danserai le « Pas de la mort ».
— Voulez-vous m'en donner une esquisse ?
Carlotta regarda Kessler, qui sourit. Il s'attendait à la demande impériale et il avait prévenu la jeune artiste, laquelle avait pris ses mesures en conséquence, supprimant corset et jupon. Néanmoins, il fit cette observation : « Je dois avertir Votre Majesté que Blùmchen n'a vraiment tous ses avantages que dans le costume dessiné par moi, en superposition de noir et de
blanc, avec étinccllement de croix gammées d'argent, étoilées d'or. »
Guillaume rit de bon cœur, montrant ses fortes dents sous sa moustache : « Quel langage ! Te voilà décidément costumier et il faudra que je te demande une maquette pour mon entrée dans la ville de... »
Puis se tournant galamment vers Blùmchen : « Dans quelle ville, à votre choix, mademoiselle?... »
La gracieuse enfant récita, comme une leçon bien apprise : « Paris d'abord... Ensuite Londres et Saint-Pétersbourg.
— Elle est stylée. Compliments, Harry. Hélas non, mademoiselle, nos visées sont plus modestes. L'Allemagne est commerçante et pacifique. Il s'agit simplement d'entrer, un jour de fete, dans une ville allemande.
— Diantre, songea Kessler, qui connaissait son pèlerin, ça doit chauffer. Sans cela Alarmvogel ne serait pas si débonnaire. »
Alarmvogel — oiseau d'alarme — était le surnom donné à Guillaume II par ses officiers et qui, des casernes, était arrivé à la Cour. Les princes ne désignaient pas leur père autrement.
La Carlotta, entre temps, avait habilement relevé sa jupe sur des jambes nerveuses, gainées dans des bas noirs lamés d'argent, échancré son corsage de ville et dénoué largement une chevelure d'un noir violet, qui lui tombait jusqu'aux genoux. Le contraste de ce ileuve ténébreux, de la bouche rouge et des yeux clairs, était infiniment voluptueux.
Guillaume se carra dans son fauteuil. Kessler, tel un maître à danser, donna quelques explications préliminaires : « La Mort a aperçu la Vieillesse qui lui fait signe. Mais elle ne l'écoute pas. Il lui faut un cavalier plus jeune et plus hardi. A ce moment survient la Guerre, casquée et le glaive à la main. La Mort l'accepte avec enivrement, et toutes deux, d'abord lentement, puis d'une allure passionnée, dansent, dansent jusqu'à ce qu'ayant perdu le souffle elles s'arrêtent épuisées. La musique, à laquelle il faut supplée! ici par l'imagination, est empruntée à Chopin. Oi la joue sur six instruments seulement, afin qu'elle souligne sans étouffer. »
Il y avait dans cette petite femme, mêlée d( sang allemand, hongrois et sémitique, une extraordinaire adaptation du corps à la significatioi du ballet. Elle l'écrivait dans l'air. Elle conjoignait la mimique classique à des inventions sauvages, effrontées, puis langoureuses, qui donnaient le frisson double aux spectateurs. Parfois elle s'arrêtait brusquement, dans une attitude d( défi ou de fuite ou de menace, ainsi qu'une statuette éphémère , et l'harmonie de ses mouvements l'agrandissait. Son cou, ses épaules, sa poitrine ambrée et solide comme deux petites coupes retournées, avaient l'inclinaison classique des figurines tanagréennes , alors que les jambes, la croupe animale et le bas du torse appartenaient à l'Asie.
Kessler souriait, comme un marchand d'esclaves qui prévoit un marché avantageux, comme un vizir dont le maître est content. Le Hohenzol-
lem avait la mine oblique et fausse du souverain qui a du mal à contenir l'homme. Toujours prêt à se comparer et sachant ce qu'il savait, il évoquait un néronisme supérieur, où la sensualité macabre se doublait de cabotinage. Blùmchen maintenant enlaçait une Guerre invisible et celle-ci se reflétait dans ses regards, devenus féroces et avides. Il émanait d'elle une odeur de éang, atténuée par le parfum exquis et naturel de ses mouvements.
— Bravo, bravo — fit Guillaume, soulevant et agitant sa main du bras valide. A ces minutes-là seulement il souffrait de son infirmité, si peu conforme aux idées de force et de domination qui l'agitaient.
La mimique cruelle avait pris fin. Essoufflée et en sueur, Blùmchen, bien qu'abandonnée par le dieu intérieur, n'en était pas moins désirable. Mais son instinct de femme comprit, au visage soudainement détaché et glacial de l'Empereur, qu'elle avait, sans le savoir, suscité une image déplaisante. Kessler devait lui dire en sortant, non sans préciosité : « Tu es une si incomparable magicienne que tu éteins, par excès de flamme, ce que tu viens d'allumer. »