‹ La vermine du monde, roman de l'espionnage allemandChapitre 12 sur 13 · LA VICTOIRE DE LA MARNE · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE DE LA MARNE

Refoulée à Charleroi, malgré des prodiges de valeur, l'armée française rétrogradait jusqu'à la Marne. Le plan politique, militaire, économique et financier de l'Allemagne semblait sur le point d'aboutir. Les premiers cavaliers de von Kluck croyaient déjà toucher Paris, tendre la main à ceux des leurs qui étaient demeurés secrètement dans la Capitale, ou aux environs, pour leur préparer les logements. La joie, la fièvre, la cupidité animaient ces deux millions de bêtes fauves, lâchées vers une proie longtemps convoitée. Toute difficulté leur semblait vaincue. N'avaient-ils pas des milliers de mitrailleuses, assez de munitions, de grosse artillerie pour réduire en cendres la « Babylone moderne » si elle n'accédait à leurs conditions. Le soir, les chefs Boches se soûlaient*

se grisaient de Champagne, de morphine et d'éther, ou violaient les paysannes pour se distraire, approuvant d'une langue pâteuse les sauvages débordements de leurs soldats, les incendies, les fusillades, les stupres de toute sorte, le pillage. Gela s'annonçait ainsi qu'une vaste kermesse ensanglantée, qu'un formidable butin, au milieu des cris, des flammes et des larmes. Pas d'officier supérieur de cette race immonde qui ne se crût un petit Néron, qui ne rêvât d'un beau gueuleton, suivi d'un tango, sur la terrasse de Saint-Germain, par la chaude nuit d'août, en face de la ville embrasée.

Il y avait quarante-quatre ans que l'Allemagne grisée par sa facile victoire de 1870 et le traité de Francfort, escomptait cette mise à sac de sa riche voisine. Quarante-quatre ans que tous, pédants à lunettes, seigneurs terriens, banquiers, commerçants, fabricants, métallurgistes, ouvriers, gros industriels, grands et petits bourgeois, militaires, agriculteurs et marins attendaient cette curée fameuse.

Le Boche disait à sa Bochesse, le soir, en posant sa pipe à côté de son pot à bière : « Patience, les enfants auront bientôt du foin français dans leurs bottes... Patience, tu auras de beaux draps de lit, du linge de corps, des armoires à glace et des tableaux... Patience, tu rouleras carrosse dans leurs voitures, tu mangeras dans leur vaisselle, tu te feras servir par leurs femmes. » Le marchand disait à ses employés : « Patience, nous nous partagerons leurs comptoirs et nous viderons leurs stocks et leurs caisses. » Le patron

disait à son contremaître : « Patience, nous occuperons leurs magasins et je vous réglerai sur leurs capitaux. » Le banquier disait à ses déposants : « Patience, nous mettrons la main sur leurs rentes, sur leurs valeurs, sur leurs dépôts et vous toucherez du cent pour cent. » L'agitateur socialiste disait à ses syndiqués : « Patience, c'est à Paris que se fera le grand soir, sur le dos des capitalistes français. Vous serez les prolétaires chefs de ces prolétaires esclaves que sont les Gaulois. Vous exproprierez cette race ennemie, cette race désordonnée, cette race ignorante. » Quelles que fussent les discussions entre Allemands, elles s'évanouissaient à la pensée d'égorger ensemble l'ennemi commun et de vider ensemble ses poches. L'idéal allemand, le vrai, supérieur à toute métaphysique, depuis quarante-quatre ans, c'était le cambriolage de la France.

Quand le malheur des temps ou les nécessités de la concurrence contraignaient un Allemand quelconque à faire bonne ligure à un Français, il se consolait en songeant à cela. Tout souriant, tout bonhomme, il expertisait à fin de liquidation. Il soupirait : « Aurons-nous assez de déménageurs? »

Le Français n'aime pas à se méfier, il trouve cela trop fatigant. Se méfie-t-on pendant un demisiècle ! L'Allemand trouve sa volupté à espionner, à agencer secrètement la ruine de son hôte, à combiner le forçage de la serrure en ayant l'air d'admirer le chambranle de la porte, à supposer ouvert, du nez au ventre saignant et râlant, celui

auquel il adresse un compliment sur sa bonm mine et sa santé. Cette lourde hypocrisie est soi orgueil. Quand il avait réussi à convaincre ui des nôtres de son intention pacifique, le Bochi s'enfermait dans sa chambre d'hôtel et mourai de rire pendant une journée. Encore une dupe ci circulation! L'associé allemand d'un Français lu passait sans cesse la main dans le dos et san: cesse songeait au grand jour où retentirai l'alarme de guerre, à la cavalcade de von Kluck du Kronprinz et de von liiilow. Ainsi l'ogre de! contes, son couteau en poche, caresse le naïf enfantelct. Von Pflugk minaudait en se pourléchant : « Ma petite Frauce! »

Refoulée à Charleroi, malgré des prodiges d( valeur, l'armée française rétrogradait jusqu'à h Marne. Des chefs énergiques, lucides et solides avaient assumé la c Lerrible de suppléer

en quelques jours, à une préparation insuffisant! et de repousser loin de Paris, au moment voulu, l'invasion. Par bonheur, la nation haletante igndj rait ces projets militaires, hardiment conçus dans le moment même où les projets antérieurs devenaient irréalisables. Toute critique se taisait donc, laissant la voie ouverte à l'immense espérance sans tache ni fêlure. C'est ainsi et non autrement qu'on ouvre la porte à la victoire. Pour opérer ce redressement inouï, au milieu de circonstances matérielles défavorables, il fallait une atmosphère de confiance absolue, ou mieux de certitude. L« plus léger doute, à un échelon quelconque de la hiérarchie, perdait tout. Qui connaîtra jamais l'instant, l'homme, par lesquels va se déterminer

BUCcès ou l'insuccès de 1,;i00,0fjl) hommes, la >sure par où passera la défaite, la déroule ou la inique, le cran d'où se déclanchera la supérioté ? Qui calculera l'inflexion initiale du fléau de

lia lance, par quoi, l'un des plateaux s'élevant, uiii'i' basculera?

Le potentiel des deux nations armées en pré-

>nce était tel : l'Allemagne, sure de soi dans l'of-

nsive et la volonté de la rapine; la Fiance, sûre

î soi dans la défensive et la volonté de ne pas

imirir. L'Allemagne, gonflée d'un orgueil indi-

idualiste transmis et exaspéré de Luther, par

Ousseau, à Kant, à Fichte et à Hegel, devenue

npérialiste, ne connaissant aucune borne à l'ex-

msion frénétique de son moi national. La France,

mlicnne des notions claires, qui permettent à

esprit de maintenir sa gouverne sur les instincts

'ouhles et leurs suggestions. L'Allemagne, ear-

assière et pléthorique, convaincue de la néces-

ité d'une saignée gigantesque. La France, sou-

ieuse d'épargner des vies humaines mais décidée

rompre l'esclavage. L'Allemagne, foulant toutes

inventions diplomatiques et sociales, s'ima-

inant aller ainsi droit au but, alors quelle se

réait d'infranchissables obstacles. La France, en

e péril de mort, gardant ce ton et cette mesure

;ui la l'ont pays de bonne société. Puis, sous cette

iremière couche d'oppositions fondamentales,

me seconde : l'Allemagne, créée de pièces et de

norceaux, agglomérée de force par la poigne bru-

ale de la Prusse. La France, constituée, depuis

les siècles, en organisme souple et résistant,

initiée par l'esprit de sacrifice, en état de pur

héroïsme. L'Allemagne, contrainte par son chainement à écraser toute civilisation. La Fr contrainte par sa tradition à relever ce hid défi. L'Allemagne, en tant qu'appétit débridé; France, en tant que foi agissante.

Ainsi se posait le problème.

La solution s'en développa en une semaine, <3 5 au 12 septembre 1914. Dieu sauva la Franc en sept jours. De môme que la victoire de Poitier a arraché l'Europe aux Musulmans et à leu sinistre formulaire, de même la victoire de 1 Marne a arraché le monde au germanisme et sa barbarie pédante. En 732 comme en 1914, c'e l'esprit latin qui l'a emporté, ce perceur enflam des ténèbres. Les Français qui sont morts, ce jours-là, pour la défense du sol et de l'intelli gence ont pu apercevoir, au-dessus de la mêlée leurs ancêtres les remerciant et leur tendant 1 palme immortelle. Sans eux, sans leur beau sang la terre, pour une longue période, entrait dans 1 nuit, dans la pire des nuits, celle qu'aggravent ici et là, de durs bûchers couverts de cadavres Car le Germain s'éclaire avec les ossements, € sa culture, dont il est si fier, est telle que la phos phorescence d'un charnier. Ses seuls moyens d propagande sont la coercition, la souffrance et 1 haine. En dernière analyse, il persécute le verb d'autrui, dont le rayonnement l'offusque, et, pa le fer comme par le feu, il veut lui substituer so: jargon. Torturer les mots dans des cervelles d'er fants, c'est pour lui la suprême jouissance. 1 anéantit ce qu'il ne peut piller.

C'est parce que les combattants français com

in

'irent cela, non grosso modo, ni par intuition

Rie, mais finement et par vision directe, qu'ils

irmontèrent, aux rives de la Marne, l'envahis-

ur germain. Sans doute, aussi, vinrent à notre

de d'excellentes directions de combat et le ca-

>n de 75. Mais, à armement se compensant,

non égal, celui qui savait le mieux pourquoi il

urait devait vaincre. Les Allemands, mauvais

-m hologues, n'avaient tenu aucun compte de

' facteur-là. De même leur avait échappé la

henace d'un atavisme guerrier, qui coule dans

s veines du peuple français, qui peut s'engour-

jir, mais que réveille l'alarme vitale. Les chants

e la mobilisation française, pour une oreille

[xercée, annonçaient l'Ourcq, les marais de Saint-

(Oiid et la défense du Grand -Couronné de

fancy. Au 1er août 1914, il y avait chez nous de

i gloire dans l'air. Elle devait être recueillie cinq

emaines plus tard. Quand des centaines de mille

lommes courent aux armes ainsi qu'à une fête,

ette fête a lieu. Les Allemands, eux, couraient

. la curée, disposition fort différente, par qui

eur enthousiasme tomba vite. Il s'est affaissé

msuite, pour ne plus se relever, dans les boues

le l'Aisne et de TYser.

Nous ne mesurerons jamais la stupeur et la léception des Germains devant l'immensité de eur échec. Les 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 septembre 1911 urent pour eux les marches ardentes conduisant ni gouffre. Ils ne pouvaient en croire leurs yeux. eurs oreilles, ni les communiqués français, ni les récits de leurs combattants. Que la fortune, 211 plus de quatre-vingts combats partiels et simul-

tanés, leur eut été uniformément contraire, le projet de quarante-quatre ans s'effrondràt coup, que l'effort du môme laps fut annihilé, voilà ce qui passait leur entendement. Chaciu des heures, pleine de sang et de gloire, de ces se] journées historiques avançait, consommait perte de leur prestige. Leurs chefs, dont il étaient si vains, ne valaient pas les chefs irai çais, Leurs soldats, sur qui ils comptaient tanl ne valaient pas les troupiers français. En pli de vingt endroits, ils connurent la pâle route, l'abandon des ambulances, des canons des munitions. En vingt autres, la défaite indil cutable. Le 11 septembre au soir, à Epernaj von Kluck, recevant la dépêche qui lui annonçi la dislocation générale et le recul sans remèdl se laissa aller à pleurer. On devine l'émoi de se aides de camp. Von Heeringen rejetait la faut sur von Hausen, celui-ci la rejetait sur le Kroi prinz, lequel la rejetait sur von Bulow, lequel la rejetait sur von Kluck. Délicieux désaccora émulation à rebours, qui opposait ces hauts casques à pointes, ainsi que dans un combat de crustacés. Comble de disgrâce, il fallait avaler la formidable et amère couleuvre, en la faisant passer pour une anguille cuite exprès et savai ment mitonnée. Le grand quartier général dj Boches eut, pendant plusieurs semaines, l'aploi de soutenir que ce renoncement à Paris étjj voulu, et que cette complète et unanime pile '"lai le fruit d'une pensée stratégique ! Ce désastre — qui l'eut jamais cru, — avait été combiné, point par point, par les conducteurs des armées

allemandes, à seule fin de leur fournir l'occasion le se terrer pour l'hiver. Apercevant Paris, pendu à sa treille, dans la lumière dorée d premiers jours de septembre, ces herren et \i.n l'avaient trouvé trop vert. Ils préféraient attendre un peu.

Jamais, sans doute, raison plus comique ne fut donnée d'une catastrophe. C'est le terme exact, car, à partir du 12 septembre MM4, le retournement des choses était complet. Les com| Boches de l'invasion allemande, demem et tapis dans Paris, le cœur battant et guettant les tambours et les litres de la garde, se trouvaient pris au trébuchet.

La France victorien-', i ssuyant son épée sur son beau bras nu. ne comprit elle-même pas tout de suite l'importance inouïe de l'événei, C'est que beaucoup ignoraient encore l'ampleur des préparatifs ennemis, la profondeur de l'emprise ennemie-, beaucoup étaient entrés dans cette guerre militaire, commerciale, industrielle, intellectuelle, mystique, ainsi que dans une guerre simple d'autrefois, où l'on roquait une amputation de provinces, une forte rançon, mais non la mort ethnique. En août l'Jl \ . c'était celte mort ethnique qui nous menaçait. Vaincus de nouveau, après 1870, nous perdions toute espérance de relèvement, toute possibilité de ri tance aux prétentions totales de l'Allemagne victorieuse. Nous étions entraînés dans l'orbite de cette folle, de cette pocharde cuirassée, de cette baveuse de concupiscence et de rage. Elle nous imposait ses amitié-, ses inimitiés, son ambition.

Elle faisait de nous la race assujettie, qui demande la permission de parler, d'écrire, de respirer. De belles révoltes individuelles n'eussent pas compensé cette déchéance en tant que nation, ce servilisme d'Etat. Nous eussions subi les préfets allemands, les instituteurs allemands, les hauts professeurs en Sorbonne ou au Collège de France allemands, les académiciens allemands, Wagnei en purge et Gœthe en lavement, Schiller en boulettes et Jean-Paul Richter en paquets. Le rouleau passé sur la malheureuse Alsace-Lorraine, pendant presque un demi-siècle, eût été passé sui l'Ile-de-France, sur les provinces du nord, de l'est, de l'ouest, puis du centre et du midi. Chaque ville allemande se fut donné une ville de France à administrer, à exploiter, à pressurer, 5 catéchiser. Nous aurions connu la répression sauvage, les amadouements, les coups suivis de sucreries, les compliments mêlés au fouet. L'art boche, ses lignes tranchantes, ses couleurs allant du pus bleu à l'ocre verdâtre, ses déshabillés turco-munichois, ses fantaisies pour psychopathes, fussent devenus la règle de nos expositions, de nos théâtres, de nos réunions mondaines. La femme française fût devenue une poupée, habillée par Krupp de Bagdad et Thysseï de Téhéran, un mannequin pour étoffes viennoises, un alibi pour aliénés moraux. En littérature, il aurait plu des Romain Rolland, des limaces suisso-germaniques, engluées dans des tirades humanitaires, dans les rêveries de la dame du buffet, entre les saucisses et les chopes à bière. Ou bien retour sur toute la ligne, et par ordre,

l'excrément naturaliste, particulièrement favorable à l'enlisement abject et à l'oubli. Permission de dormir, et même de ronfler, sur le fumier de sa honte. Permission d'épouser la Bochesse et de lui faire des demi-Bochetons. Défense de la quitter, de la déshériter, sous aucun prétexte. On se représente les lois nouvelles, tortionnaires ou cauteleuses, qu'eussent promulguées les légistes de Guillaume !

Nous avons échappé à cela. En sept jours, sur les rives de la Marne, fut écartée du Français cette mort nationale, mille fois pire que la mort de chacun de nous. Quel hosannah, retentissant le long des siècles, suffirait pour chanter notre délivrance ! Quel Français ne serrerait dans ses bras ses enfants, en l'honneur de ces sept journées héroïques, ne les couvrirait de caresses à la pensée du sort réservé à ces petits Français et auquel la victoire les a soustraits ! 0 terre, maisons, âmes, usages, langage, corps demeurés nôtres! Combien d'avoir failli vous perdre, nous vous pénétrons, comprenons et aimons davantage !

Mortellement blessé à la bataille de la Marne, comme il organisait un poste de secours de la ligne de feu, Charles Jaudrion fut évacué, respirant encore, sur l'ambulance de Sénart. Son arrivée y coïncida avec le départ soudain et mystérieux du docteur Klauss, de Sarah, d'Erich et d'Emil. Nul ne sut jamais comment ces quatre personnages avaient disparu.

— « Ah ! les canailles, c'étaient des Boches, ce

n'étaient pas des Tchèques, ni des Alsaciens ! » s'écria l'aviateur Félix. Il ajouta avec un amer regret : « Si j'avais seulement mon appareil, je leur tomberais vite sur le poil ! »

Sylviane était de garde de nuit, au moment où les infirmiers transportaient dans la salle, avec précaution, son fiancé frappé d'une balle en pleine poitrine, tout pâle, presque sans connaissance et vomissant le sang. Il la reconnut. 11 savait qu'il allait mourir, il avait fait le sacrifice de son existence à son pays, mais il n'en regrettait pas moins la vie qu'il eut pu mener auprès de cette jeune fille belle et malheureuse, dont le sentiment patriotique était aussi ardent que le sien. Ne pouvant parler, il demanda de quoi écrire et traça ces mots : « Je remercie la Providence, qui m'a permis de vous revoir. Je vous aimais, adieu Sylviane ! Pensez à moi dans vos prières ». On entendait, dans la demi-obscurité, les gémissements des grands blessés, leurs sourdes plaintes, les mouvements de leur sommeil fiévreux. La noble Sylviane, pour toute réponse, se pencha sur le front de Charles, humide d'une sueur glacée, l'embrassa lentement, profondément. Elle lui murmura à l'oreille ce pieux mensonge : « Vous vivrez, puisque je vous aime ». Mais il fit « Non, non », d'une main blême et tremblante. Comme ses forces déclinaient vite, elle alla chercher l'aumônier. Une heure après, en règle avec sa conscience, l'héroïque garçon entrait en agonie.

Bobineux, en apprenant la nouvelle de la mort du capitaine Henri, tué lui aussi à la Marne,

LA VERMIiNE DU MONDE 913

se rappela brusquement l'existence du sanatorium de Sénart : « Que deviennent ces oiseaux-là ! — s'éeria-t-il. — Il faut que je les mette en cage et sans tarder ». Sa déception et ses remords furent grands quand, en descendant d'automobile, il apprit qu'ils s'étaient envolés. La chasse au v agents allemands de Paris lui avait fait oublier ceux de la banlieue. Que d'événements, depuis la nuit de mai où, déguisé en paysan, il donnait le conseil au capitaine de fuir, par l'évasion, le sort du procureur Hautesombre !

Cependant, parmi les Allemands du carnet A et leurs larbins et complices autrichiens, l'accablement était complet . Aucun doute possible, le coup faisait liasco. L'agence WoltV pouvait bien raconter aux civils berlinois et viennois que la reculade de la Marne était une simple opération tactique, ne compromettant pas la campagne, retardant seulement de quelques semaines la prise de Paris. Ceux qui suivaient et jugeaient les événements sur place, qui recueillaient les récits des combattants, ne conservaient plus la moindre illusion. La guerre, désormais, se prolongerait au milieu d'alternatives diverses. Mais le but principal, essentiel, était manqué. Sa proie de souvenirs historiques, de pierres vénérables, et de richesses, échappait à Guillaume IL II ne foulerait pas, à la tète de ses soldats, comme son grandpère en 1870, l'avenue des Champs-Elysées. Il ne passerait pas sous l'Arc de Triomphe. Entre lui et l'objet de son furieux désir, s'était abattu le glaive français. Du même coup, s'évanouissaient en fumée les vastes espérances des agents enne-

mis campés chez nous. Ils comptaient enfin déposer le masque, parler en maîtres et en conquérants à un peuple tremblant d'esclaves. Il se trouvait que ces Français, prétendus dégénérés, leur avaient administré la forte pile, la pile historique, la pile immortelle, la pile des piles, en un mot, et qu'une seule attitude s'imposait aux plus entêtés, aux plus obtus parmi les Boches : le retour à l'hypocrisie, en attendant, à travers la suite des âges, une meilleure occasion. Mais quel ensemble de circonstances présenterait jamais à l'Allemagne plus de chances heureuses que celui de juillet 1914?

Un soir de la fin de septembre, dans le cabinet d'Henri Hasewald, boulevard Haussmann, le financier et son ami Hospenthal remuaient à mi-voix ces tristes pensées. La grande ville glorieuse était comme enveloppée d'une atmosphère de confiance et de joie calme. La victoire la récompensait de n'avoir pas connu la peur, d'avoir vu passer sans un tressaillement l'ennemi en armes à vingt kilomètres de ses fortifications. On percevait des rires d'enfants, le pas régulier d'une patrouille, le murmure de la vie qui continuait, parmi les horreurs de la guerre refoulée.

Il y eut un silence.

Henri Hasewald, ironique mais navré, dirigea son regard froid vers son compatriote, confident de sa pensée, depuis plus de vingt ans, depuis la décision qui tournait si mal. Puis, en français, mais avec son terrible accent teuton, il articula ces trois mots, qui semblaient lui brûler la bouche : « C'est à refaire.

— Hélas ! » soupira Zubgonciant.

Hasevvald reprit : « Un bon Allemand ne dit pas hélas. Il dit comme moi : « C'est à revaire ».

Un geste de sa grande main plate signifia quelque chose comme : « Ce sera long. Nous ne verrons pas ça ».

Page 1