CHAPITRE XI
LA GRANDE SONNERIE (Suite)
,Du 2f Aoûl au 5 Septembre 191 :
Il faisait une chaleur étouffante. La nuit était venue. Les étoiles brillaient. Assis devant la ferme de Marge val, sur un banc, Karl, Gudule ei Fritz commentaient les derniers événements, la retraite de Charleroi, la marche en avant des arii allemandes.
— Ils seront ici avant (rois jours — disait Fritz. — Pllichter m'a encore téléphoné tout à l'heure, de Sommecorde, que je pouvais préparer les logements. Les Français battent en retraite sur toute la ligne. Les nôtres les poursuivent lepée dans les reins. Ah nous allons boire bientôt une fameuse bouteille de Champagne ! — 11 se rengorgeait. — C'est moi qui commanderai le district. Vous ferez bien, tous les deux, de marcher droit, sacré tonnerre. Vive l'Allemagne !
— Pas si haut ! — murmurait Gudule épo vantée. — On peut t'entendre du village. Déjà i t'appellent tous le Boche. Possible que les Fra: çais soient en retraite. Mais ils sont toujours 1 maîtres ici... Mon pauvre pays! mon pau pays !
Car le sort affreux de la Belgique, les pillage les incendies, qu'elle connaissait par les jou naux, l'avaient tournée contre l'envahisseur. El maudissait, jour et nuit, le destin qui la liait Karl et à Fritz. Elle avait de terribles remords, la pensée des services que les carrières du Soissonnais, dont son mari et l'autre avaient la garde allaient rendre aux armées allemandes. Elle eu voulu étrangler von Mumm. Vingt fois, depui une semaine, elle avait été sur le point d'aile dénoncer ces préparatifs meurtriers à la gendar merie. Vingt fois elle avait été retenue par 1 peur.
Karl, passé à l'état animal, buvait afin d s'étourdir. Il en était, depuis le dîner, à sa qua trième chope de vin. Il fermait les yeux et commençait à ronfler.
— Ton pauvre pays n'a que ce qu'il mérite — reprit Fritz. — Pourquoi résister à l'empereur et à ses vaillantes armées? Si vous n'aviez rien dit, on ne vous aurait fait aucun mal, on vous aurait môme payé un droit de passage. Nous sommes le peuple élu de Dieu. Nul n'a le droit de s'opposer à nos desseins. La Belgique est bien avancée, maintenant ! Et quand nous aurons nettoyé la France, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours au plus tard, ce sera le tour de l'Angleterre.
Ce mot réveilla Karl, qui se frotta les yeux et erommela : « Les Anglais, tous des chevaux crevés. On ne peut même pas faire la soupe avec...
— Hélas! hélas! gémit Gudule.
A ce moment, des grelots de bicyclettes tintèrent derrière le corps de bâtiment. Presque en même temps, apparurent les lanternes d'une douzaine de soldats, courbés sur leurs guidons, portant le fusil en bandoulière et accompagnés d'un civil : « Les Français ! » Fritz s'était dressé d'un bond. Mais un « Halte-là » retentissant le figea sur place Bobineux vint se planter devant lui, éclairant l'affreux visage de sa lanterne. « C'est bien ça », dit-il au lieutenant qui accompagnait le peloton. Puis, désignant Karl et Gudule : « Celui-ci est le fermier, celle-ci la femme du fermier. Ils ne valent pas mieux que leur domestique. »
Mais Gudule se débattait : « Laissez-moi, je n'ai pas trahi, je suis Belge; si vous me laissez, je vous dirai tout.
— Quoi tout? » demanda le lieutenant. Une belle fille qui proteste est toujours émouvante. Dans le cercle des lumières formé par les fanaux, ce corps souple et nerveux plaisait aux soldats et leur inspirait de la pitié. Par contre, la silhouette affalée de Karl les dégoûtait profondément. L'un d'eux émit cette idée qu'on devrait le clouer sur son banc d'un coup de baïonnette.
— Je ne suis que l'aide, que le serviteur », hurlait Fritz. A quoi Bobineux : « En attendant, mon garçon, puisque tu as les habitudes de la
maison, tu vas nous conduire à la cave. Il doit bien encore rester ici une bouteille du vin de M. de Mumm.
— Je ne connais pas M. de Mumm. Je suis Luxembourgeois. Je demande à être conduit au général.
— D'abord à la cave... Puisqu'il ne veut pas nous indiquer le chemin, c'est vous, madame la fermière, qui nous guiderez.
— Quoi qu'on fait du soûlaud ? — demanda un homme.
— Laisse-le là cuver son pinard. »
Bon gré, mal gré, il fallut obéir. Gudule prérf cédait Bobineux, le lieutenant, Fritz entre deuiH sergents et une demi-douzaine de soldais. Chemin faisant, le policier lui dit : « Si vous voulez sauver votre tête, je vous conseille de ne rien] dissimuler. Nous savons qu'on correspond d'ici avec des fermiers allemands du voisinage et de la frontière, notamment Trommel des Ours,] Pflichter de Sommecorde, et Bischop de Hennémarie. Est-ce exact?
— C'est exact », répondit Gudule en baissanl la tête.
Quand les téléphones furent repérés derrièn les tonneaux de vin, le lieutenant demanda h communication avec Sommecorde. Une imperceptible sonnerie retentit. Au moment où l'officier approchait l'instrument de son oreille, Fritz, jusqu'alors immobile, cria d'une voix nette, ei articulant : « Gieb acht... Franzosen... Attention, les Français. » Puisqu'il était pincé, il préférai mourir en rendant un dernier service à soi
pays... On l'entraîna. Quelques minutes après, des coups de feu retentissaient, indiquant que justice était faite. Gudule, graciée, obtint la grâce de Karl toujours endormi, que les hommes ligottèrent comme un paquet et transportèrent dans une maison du village. Un piquet de garde fut laissé à Margeval.
Dans cette même salle à manger, où von Kluck et ses lieutenants avaient joyeusement dîné au mois de janver précédent, eut lieu l'interrogatoire de Gudule. Elle raconta, avec les plus grands détails, tout ce qui se tramait à Margeval, les visites des officiers allemands, l'installation des carrières voisines. Elle expliqua, comme elle put, en l'exagérant môme, l'action de terreur que Fritz exerçait sur elle et son mari. Toute heureuse d'avoir la vie sauve, elle dévoila, le plus tranquillement du monde, le plan complet de l'espionnage ennemi pendant les mois antérieurs à la guerre. Le lieutenant et les sergents n'en croyaient pas leurs oreilles. Bobineux se frottait les mains : « Je voudrais, messieurs, que mon chef, l'illustre Labrume, fut ici pour me déclarer encore atteint d'espionnite. Mais tout est bien qui finit bien, et le brave Fritz a actuellement la récompense qui lui est due.
— Ce qui me passe, — répétait un sergent. — c'est que von Kluck lui-même se soit dérangé pour inspecter ce trou de Margeval. Vuiis êtes bien sûre que c'était von Kluck? A quoi l'avc/vous reconnu ?
— A ce que les autres lui parlaient avec déférence, et puis j'ai bien vu son portrait sur les
journaux illustrés — riposta Gudule, qui n'était point sotte.
— Mais aucun des autres convives ne vous a dit qu'il s'agissait de von Kluck?
— Parfaitement si. M. de Mumm, qui était saoul, m'a bien dit, quatre ou cinq fois : « Quand on a l'honneur d'avoir chez soi le général von Kluck, on se laisse embrasser par ses amis. » Je l'entends encore.
— C'est tout de même raide que von Kluck en personne...
— Voyons, sergent, — conclut le lieutenant impatienté, — celui-là ou un autre, ça n'a pas d'importance. L'essentiel est que Margeval était en somme un poste allemand.
Au sanatorium de Sénart, converti en ambulance depuis la première semaine de la guerre, la nationalité de Klauss faisait le sujet de toutes les conversations entre les médecins français et les infirmières volontaires.
— Ça, un Tchèque ! Allons donc ! Je vous dis moi, que c'est un Boche. Je les connais? J'ai été élève de Kôlliker. De même, Erich et Emil n sont ni Américains ni Suisses. Ils sont bel et bien Allemands.
— Vous voyez des Allemands sous votre lit. Klauss ne cesse de vanter les Français, les « nobles armées de Vrance » comme il dit. Erich et Emil partagent ses sentiments et nos espérances. Du reste, pourquoi nous disputer? Si, par malheur, les Allemands viennent jusqu'à Sénart, nous se-
rons fixés sur la véritable nationalité de ces types, en tous cas philanthropes, et qui paraissent calés.
— Qu'en pensez-vous, mademoiselle? — depaanda un jeune major à Sylvianc qui passait, une boite d'instruments à la main. — N'est-ce pas que le père Klauss est Tchèque ?
Mais ses camarades lui poussèrent le coude. On connaissait l'histoire de Sylviane, la mort tragique du père Haspa. Il ne fallait pas monter de bateaux à cette jolie jeune fille si triste. Sylviane répondit : « Je le crois Boche. » Depuis l'aventure de Gartaube, elle se méfiait encore davantage des neutres à accent allemand. L'inquiétude était grande au sanatorium. L'aile droite de l'envahisseur avançait avec rapidité.
Les blessés étant peu nombreux, car, en ce début de la guerre, ils étaient en général évacués au delà de Paris, quelques-uns des anciens malades de Klauss étaient, par une tolérance spéciale, demeurés là. Le lieutenant Charles voyait ses hallucinations mélancoliques réalisées par l'approche des Allemands. Avec une demi-lucidité, fréquente chez les aliénés, il tirait vanité de cette adaptation des événements à ce qu'il appelait ses rêves de jadis. Il en concluait qu'il avait le sens de la divination et il en profitait pour annoncer les pires catastrophes, suivies de la disparition de la planète. Cependant que le philosophe Taumaron prenait ses airs les plus solennels pour déclarer : « Cette guerre n'existe pas ailleurs que dans l'esprit de Guillaume II et de sa clique. C'est la guerre subjective par excellence. On n'en sortira que par des moyens
appropriés, c'est-à-dire sub-jec-tifs. Ce n'est pas non, c'est la supériorité morale qui l'ait la victoire. Soyons supérieurs moralement, le rest viendra par surcroît.
— Mais comment faire pour cela? — demandaient malicieusement les infirmières, qui prenaient plaisir à taquiner le métamaboul.
— En vous adonnant à l'introspection, mesdemoiselles. C'est la contemplation intérieure qui est le chemin de toute perfection. Voyez le Bouddha. »
Quant à l'aviateur Félix, il n'avait été nullement réveillé de sa songerie pacifique et internationale par les nouvelles du dehors. Il répétait : « La doctrine n'est pas menacée. Nous pensions qu'il n'y aurait plus de guerre. Nous avions simplement omis celle-ci, que rien d'ailleurs ne permettait de prévoir et qui sera la dernière de toutes.
— Pourquoi la aernière ? objectait Sylviane.
— Parce que, mademoiselle — répliquait Félix en rougissant, vu qu'il avait un faible pour la jeune fille — parce que l'excès même de la boucherie rendra l'humanité réfractaire à toute velléité de renouveler de sembla!) • horreurs.
— Vous supposez que les Allemands euxmêmes seront convertis à l'humanitarisme? C'est qu'ils auront fait un rude chemin.
— Quand ils reconnaîtront qu'ils sont vaincus, les Allemands ouvriront les yeux, chasseront leur empereur, leurs hobereaux et proclameront la fraternité universelle. C'est aussi sûr que je suis là. »
Comprenant qu'il n'y avait rien à l'aire contre les préjugés de cet entête, Sylviane alors parlail d'autre chose. Elle voulait avant tout se fuir ellemême, échapper au souvenir cl à l'appréhension, uicide de son père, sa ruine, le départ de json fiancé, les horreurs de la guerre commençante, un sentiment national exalté se partageaient son cœur tour à tour. Plus elle essayait d'échapper à ces images funestes et menaçantes, ;plus celles-ci la pressaient et s'imposaient à elle. i La nuit, veillant un grand blessé, luttant contre le sommeil, qui demeure malgré tout le baume de la jeunesse, elle revoyait l'hôtel de la rue du Luxembourg, sa chambre, le visage d'Antoine Haspa, celui de MUc de Pinterviers, celui, si faux el fermé, de Gartaube. Elle entendait la voix amoureuse, grave, sincère, de Charles Jaudrion. Où était-il en ce moment, dans quel poste de secours, dans quelle ambul: " > de la ligne de feu, ce garçon si cher et si vouant? Pensait-il à elle, comme elle pensait a mi? Avait-il seulement gardé la mémoire, au milieu de cette terrible alarme, des quelques brefs instants passés ensemble, dans la douceur des confidences réciproques? Ainsi, e espérant, se désolait Sylviane, et ses beaux yeux, bordés d'inquiétude, prenaient une profondeur nouvelle. Son vrai répit était pendant les soins qu'elle prodiguait aux opérés, aux pauvres amputés, aux fiévreux, à ceux qui craignaient de rester aveugles et qu'elle consolait maternellement. Parfois, un pressentiment sombre tombait en elle comme une écharpe noire, lui prenait le cœur dans son réseau noir.
Chaque nuit, quand tout le monde était couché, quand, en dehors des gardes désignées, personne ne pouvait plus sortir des pavillons, Erich, Emil et Sarah se retrouvaient dans le chalet du patron. Toutes portes closes, les quatre Allemands, penchés sur la carte d'Etat-Major, guettaient avidement, passionnément, la marche en avant des armées du Kaiser. Ce petit conciliabule quotidien, au milieu d'ennemis qui les ignoraient, avait pour eux un attrait irrésistible. Pour le tenir, ils couraient le risque d'être découverts, de perdre le fruit d'une si longue attente. Un soir, le bruit courut que les Français avaient remporté une grande et décisive victoire à Saint- Quentin. Tout le personnel de l'ambulance exultait. La nouvelle ne pouvait manquer d'être vraie. Elle venait de Corbeil, où l'on avait vu passer les trains remplis de poilus, qui criaient par lec portières : « Victoire, victoire ! » On donn même des détails significatifs. La route, miné depuis quinze jours, avait saute sous les pas dt chevaux de von Kluck et quarante mille Allemands, au moins, avaient jailli en l'air pour ne retomber qu'en morceaux. Klauss et Emil, avertis aussitôt et qui avaient commencé par s'alarmer, comprirent, à ces derniers renseignements trop invraisemblables, qu'il s'agissait d'une invention, d'un de ces mythes comme il en court pendant les jours de grande crise. Ils résolurent de renchérir, manifestèrent une joie délirante, offrirent du Champagne au personnel et aux malades Bientôt, les chiffres s'enflant à mesure qu'ils circulaient, ce furent non pas quarante mille, mais
cent-vingt mille Allemands qui avaient mordu la poussière. L'invasion était enrayée du coup. La guerre s'achevait dans la victoire française.
Hélas ! quelques heures après, il fallut déchanter. La dépression fut d'autant plus forte que l'excitation avait été plus vive. « Voilà qui est parfait » — dit Klauss à ses compatriotes ; puis à Sarah : « Quant à toi, tu n'es qu'une sotte de faire cette mine longue, lorsqu'on t'annonce un de ces succès invraisemblables. Un peu plus et tu nous trahissais. »
— Voyez, — clamait l'aviateur Félix, — on racontait que ce pauvre monsieur Klauss était Boche, que Erich et que Emil n'étaient ni Suisses, ni Américains. Eh bien, ils ont été les premiers à se réjouir de la bonne nouvelle et à se désoler de sa non confirmation. Ce que c'est, tout de môme,
"'un soupçon injuste.
— Et moi je répète que ce sont des Boches » -bncluait le lieutenant Charles. Mais le fait qu'il
uiit de cet avis paraissait à la plupart une contre-épreuve, en raison même de son dérangement cérébral. Qui donc croirait qu'un fol à raison?
Une autre fois, le passage dans le ciel, en plein midi, d'un aéroplane de forme bizarre excita la curiosité et souleva une discussion générale. Les uns soutenaient qu'il s'agissait d'un anglais, d'autres d'un français nouveau modèle. Félix opinait
-our un taube et, comme il était spécialiste, on isait grand cas de son avis. Erich, très compé-
ent lui aussi, et pour cause, déclara impru-
iemment : « Mais, sans doute, c'est un taube. Cela
se reconnaît au bruit du moteur». Klauss, présent, faillit lui donner un coup de coude. Avait-on idée d'un pareil bavard ! 11 rattrapa la gaffe de son aide en ajoutant : « Les Poches — il prononçait ainsi — n'ont pas assez d'avions pour en gaspiller un sur Draveil et Sénart. Qu'est-ce qu'ils tueraient ici, ces assassins? Des poulets. Il leur faut des femmes et des enfants.
— Vous voyez bien que c'est un Tchèque », reprenait le chœur des crédules infirmières.
Avenue du Bois-de-Boulogne, David Stamm et Carlotta, fous d'impatience, téléphonaient toutes les deux heures, en langage convenu, àHasewald et à d'autres, pour savoir s'il y avait du nouveau. Dispersés, les Allemands et Autrichiens du carnet A, tenus à l'œil par leur entourage, quelques-uns véhémentement suspects, contraints de dissimuler leur allégresse devant les progrès des armées ennemies, avaient adopté le chiffre suivant : bonne santé et 31 degrés signifiaient une avance de 40 kilomètres environ ; santé soutenue et 38, un temps d'arrêt ; rechute, aggravation et 39, un échec sérieux. Pierre représentait l'Empereur; Paul, le kronprinz; Jean, von Kluck. Jeanne était l'ail* droite; Pauline l'aile gauche des armées allemandes.
— Allô! Allô! Batignolles, 110-124... Ces! vous, cher ami ? Eh bien Jean va beaucoup mieux. 11 a 37. Mais aucune nouvelle de Pau/ine ni de Paul.
— Allô ! ne coupez pas, matemoiselle. J'ai en-
endu dire que Paul aussi avait 37. Mais je ne ais pas si Pierre est avec Jean. Ils seront bientôt fiez Dupont.
Dupont, c'était Pari-.
— Quel ponheur ! Alors vous croyez qu'ils seont bientôt chez Dupont?
— Avant huit jours. Pourquoi voulez-vous [ue Jean, qui va si bien, ne se dépèche pas !
— J'en suis malade, — gémissait Blumchen en tosant les récepteurs, après avoir fermé la ommunication, — je me mets à la place du pauvre énéral von Kluck. C'est le supplice de Tantale.
Stamm répondait : « Il n'est pas si malheureux ue cela, puisque tout se réalise selon ses plans t ceux de notre grand Empereur. Avant huit Durs, te dit-on, nos troupes seront devant Paris. fous sommes exactement renseignés. La défense M camp retranché ne pourra tenir contre notre rtillerie lourde... »
Ici, la faible femme reparaissait en Blumchen :
C'est très joli, mais si nos amis nous envoient ur la tète des marmites de 420, je ne vois pas lOtre avantage à être Allemands plutôt que Franais. »
Stamm souriait : « Rassure-toi, on n'en viendra as à cette extrémité pénible. Quant une dizaine e leurs plus beaux monuments seront par terre, es Français seront trop heureux de s'entendre vec nous et d'accepter nos conditions.
— Qui te dit que nos premières bombes, au ieu de démolir leurs plus beaux moniuaenls, ne omberont pas avenue du Bois-de-Boulogne et ne émoliront pas Blumchen? Ah, cher, c'est cela
qui serait cruel !... mourir dans la victoire ail mande, mourir d'un schrapnell allemand.
— Ce serait cruel, mais ce serait beau. Tu serais chantée par les poètes allemands et aussi, la France une fois conquise, par les poètes français. Songe que nous aurons non seulement l'argent, non seulement le sol, mais encore la langue de ces gens-là, leur langue littéraire, doni ils sont si fiers, et que nous pourrons l'employer à célébrer notre triomphe, à exalter le nom aile mand. Songe que, dans une quinzaine peut-être, nous posséderons dix ou douze journaux de langue française, à Paris, et que les nouvelles de nos for midables succès courront le monde, en français comme en allemand, frappant de stupeur les derniers francophiles, les Anglais et les Russes, sui toute l'étendue de la planète ! Ah ! l'on regrettera alors de ne pas avoir embrassé notre sainte cause On viendra nous supplier, se rouler à nos pieds mais trop tard. Quiconque a méconnu l'aigle allemand doit étouffer entre les serres implacables de l'aigle allemand.
Carlotta regardait avec admiration et amour c( Germain si sûr de son fait. Puis, lui mettant se* jolies petites mains sur les épaules : « Tu vas être vraisemblablement gouverneur de Paris ?
— Non, pas moi. Plutôt Hasewald.
— Pourquoi Hasewald ?
— Parce que c'est un financier et que, poui faire cracher leur argent aux Parisiens, il fau un financier qui les ait longuement pratiqués.
— De toutes façons, si Hasewald est gouverneur de Paris, comme tu es son ami, comme je
suis son amie, comme j'ai dansé chez lui, cher, nous aurons une grande influence.
— Et alors ?
— Alors je demanderai la direction de l'Opéra de Paris. J'ai été humiliée, autrefois, par une première danseuse de l'Opéra de Paris, qui ne me venait pas au petit doigt de pied. Je lui montrerai qui je suis. A l'amende tous les jours, madame la pécore, madame la contemptrice de Blùmchen ! En outre, il me faudra deux ou trois automobiles magnifiques, pour mes courses, aux armes impériales... »
Stamm éclata de rire : « Aux armes impériales ! Tu n'es pas impératrice d'Allemagne, que je sache.
— Non, mais j'ai été remarquée par l'Empereur. J'ai dansé dans son cabinet le « Pas de la mort », en présence de Kessler. Il ne pourra me refuser ses couleurs, puisque je serai la directrice de son Opéra de Paris.
— Allons, petite fille, ce sont des enfantillages. Le tournant de l'heure est autrement sérieux. On vend les journaux du soir dans les rues. Voyons ce que dit le communiqué français. Il mesure, bon gré mal gré, les pas du géant allemand. »
Cette mesure parut si satisfaisante au bailleur de fonds du Boulevard, qu'il en poussa plusieurs hennissements d'allégresse : « Hoch ! Nous touchons au but... Ça va y être... Dans deux jours, 3n tendant l'oreille, mon Carlot, nous percevrons le bruit du canon allemand, et tu verras alors si es peureux d'ici tarderont à envoyer un nouveau
Jules Favre, pour traiter des conditions de la paix! Ah! quand pourrai-je ouvrir cette fenêtre et, à pleins poumons, crier : « Victoire, victoire », à ces Parisiens qui me dégoûtent, que je méprise, qu'il faudrait couper en morceaux, ainsi que leurs femmes et leurs gosses.
— Oui, David, couper en morceaux, ainsi q leurs femmes et leurs gosses... Et mettre le fi à leurs monuments.
— Mais comment dirigeras-tu l'Opéra, Blu chen, une fois que tu y auras mis le feu?
— J'en ferai reconstruire un antre, plus be et plus vaste, par un architecte allemand.
— Nous y jouerons « la Prise de Paris », sur un ballet de vieux style, où tu représenteras la patrie allemande.
— Je foulerai aux pieds le drapeau français. I
— Cependant que l'orchestre, debout, exéciq tera le Deutschland uber ailes.
— Comme ce sera magnifique, David !
— Quel honneur pour toi et pour moi, Blùmj chen ! »
La sonnette de la porte, coupant ces effusions tinta. Les deux augures se regardèrent, ains que des cambrioleurs surpris. Ils n'attendaient personne, la proximité des événements décisifs maintenant à domicile tous les Allemands carnet A. Un même fâcheux pressentiment ten immobiles Stamm et la petite danseuse. La so nerie se fit plus pressante et presque autoritai
— Allons ouvrir — dit Stamm — puisqu n'y a pas moyen de faire autrement. Les dom tiques sont sortis.
— Mais nous pourrions être sortis aussi, — objecta Bliimchen.
— On a dû s'in former auprès du concierge, qui a dû dire que nous étions là. Je sais qu'iLme déteste et me traite de Boche.
Suivi de la jeune femme, David Stamm alla dans l'antichambre, d'un pas ferme, mais le visage défait, et demanda : « Qui est là ?
— Inspecteurs de la Sûreté.
— C'est bon, je vous ouvre.
— Monsieur Stamm, — dit l'un des deux hommes. — C'est bien vous, n'est-ce pas?
— Oui, sans doute.
— Veuillez nous suivre. J'ai ordre de vous mettre en état d'arrestation.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que vous êtes Allemand.
— C'est inexact, je suis Américain.
— Vous êtes, depuis peu, naturalisé Américain. Mais vous êtes citoyen allemand. D'ailleurs, vous vous expliquerez plus tard. Je n'ai pas à discuter avec vous.
— Puis-je au moins savoir ce qui me vaut cette mesure inique et contraire au renom de bonne hospitalité de la France ? »
Le deuxième inspecteur, naïvement, déclara : « C'est un journaliste qui vous a dénoncé, un nom en ion.
— Pestion, j'aurais dû m'en douter! Ah la canaille !
— La sale canaille ! — reprit Carlotta avec une réelle indignation. — Et où allez-vous conduire monsieur ?
— Probablement dans un camp de concentration. Vous n'y serez pas bien malheureux. »
Ici, la rage ethnique fit commettre à Blùmchen une grave imprudence. Elle vociféra: « Il n'y sera pas malheureux longtemps, en tous cas, car les nôtres entreront à Paris dans huit jours et alors vous paierez cher votre insolence. »
Le premier inspecteur, un brave garçon à la mine paysanne, se rebiffa: « Ma petite dame, puisqu'il en est ainsi, nous vous bouclons avec monsieur.
— Ah ! ça, c'est trop fort ! Jamais de la vie par exemple ! Je vous défends de me toucher. »
Stamm, prévoyant une scène ridicule, s'interposa : « Voyons, Garlotta, accompagne - moi. J'aime mieux ne pas te savoir seule ici.
— Vous risqueriez de tomber malade », ajouta ironiquement le deuxième inspecteur.
La danseuse tapa du pied, devint très rouge, eut envie de pleurer, de crier, de mordre, de griffer, puis réfléchit qu'en effet mieux valait accompagner Stamm ets'attacher à sa fortune. Il était trop habile homme pour subir longtemps un traitement de défaveur. Il s'en tirerait et il l'en tirerait.
Avant de suivre les inspecteurs, Stamm demanda l'autorisation, qui lui fut accordée, d'écrire une lettre, qu'il montra à Garlotta. Adressée à Pestion, elle était ainsi conçue : « Espèce de sale canaille, je sais que c'est vous qui me faites coffrer. Vous êtes encore plus vil que je ne le supposais. Rappelez-vous, en tous cas, que vous m <' devez vingt mille francs et que je vous ai fait, sous ma dictée, défendre en maintes circons-
tances, et encore récemment , les intérêts allemands dans des journaux français. Je ne vous oublierai pas non plus, croyez-le. David Stamm. » L'Allemand remit cette lettre ouverte aux inspecteurs : « Vous pouvez en prendre connaisnaissance. Je vous demande ensuite le service de la faire parvenir à Jérôme Pestion. J'ai mis l'adresse. Et maintenant, messieurs, je suis à vous. En route, Garlotta! »
Jeanne Lavoir, très inquiète de la tournure que prenaient les événements, attendait Pestion chez lui, au moment où arriva, bourgeoisement, par la poste, le poulet de David Stamm. Comme elle était sans gêne et très curieuse de sa nature, elle le prit, l'ouvrit et le lut. Ces accusations, terriblement nettes, corroboraient de nombreux soupçons que l'attitude embarrassée du journaliste, depuis la marche des Allemands sur Paris, n'avait fait que fortifier. Quand Jérôme rentra, elle lui dit simplement, en remettant la lettre : « C'est ce Stamm qui te traite de sale canaille. J'ai peur que ce Boche, qui en est une autre, n'ait raison. Alors jeté quitte. Bonsoir.
— Qu'est-ce que ça signifie — vociféra Pestion, rendu à sa grossière nature et qui comprenait tout le danger d'une rupture publique, pour un semblable motif. — Tu vas me faire le plaisir de rester ici. Si tu fais un pas dehors, un seul, je te fais arrêter, toi aussi, comme complice de Carlotta Weiss.
— De Carlotta quoi?
— De la danseuse de David. Tu sais que je ne menace jamais en vain.
— Mais je ne la connais pas, moi, cette Carlotta !
— Ce sera comme si tu la connaissais. Du me ment que je te dénoncerai, on me croira. »
Jeanne Lavoir hésitait. Pestion était homme faire comme il le disait. D'autre part, l'idée dt rester, en un pareil moment, auprès d'un pareil homme, lui soulevait le cœur, car elle ne manquait pas de patriotisme. Ce dernier sentiment l'emporta sur la crainte. Elle marcha vers h porte.
— Prends garde, Jeanne, je tiendrai ma promesse.
— Je m'en moque. A la prochaine, espèce d'emboché!
En toute autre occasion, Pestion eût châtié l'insolente. Il réfléchit que l'ambiance ne prêtait pas à un pugilat de cette sorte et il se contint. Mais sa fureur était telle qu'il en eut un saignement' de nez et, tout en s'épongeant, il se répétait, comme au théâtre : « Ce n'est vraiment pas le peine d'être un honnête homme ! »
La minuscule baie, dite Port d'Allon, est situé( à gauche du cap Fauconnière, quand on regarde la Méditerranée du rivage français, dans le département du Var, entre Bandol et la plage des Lecques. C'est un endroit admirable et solitaire, une toute petite et étroite calanque, prolongée pal un bois de pins. Deux ou trois canots délabrés, une vieille cabane de pêcheurs, abandonnée et couverte d'inscriptions, indiquaient, au début de
septembre 1911, qu'il était venu là, pendant la belle saison, des faiseurs et mangeurs de bouillabaisse et de bourride. Autour des rochers, à une grande hauteur, planaient, dans le ciel sombre, des oiseaux de proie. La nuit était claire et encore tiède, parsemée d'étoiles étincelantes. La mer moutonnait doucement.
Au tournant de la baie, une casquette plate parut, suivie d'une autre, puis d'une autre. Ces trois Allemands tenaient chacun un revolver à la main et portaient un fusil en bandoulière. Ils sortaient du Z 14, mouillé tout près de là. Le commandant von Meise dit à voix basse : « Il faut d'abord que nous reconnaissions l'endroit où est caché le pétrole de ravitaillement. Ensuite les hommes viendront le prendre. Pourvu qu'il n'y ait pas eu d'oubli !
— C'est peu probable. Raders s'en était occupé lui-même à Marseille. On ne peut lui reprocher d'être négligent. Mais on n'y voit goutte, et comment nous guider?
— Les bidons sont enterrés dans une anfractuosité, désignée par une croix de bois, — reprit von Meise, — je n'aperçois aucune croix de bois, ni d'autre substance.
— Ce serait, en ce cas, une terrible situation.
— C'est pourquoi il faut que nous trouvions l'indice. Halte, attention ! iN'a-t-on pas entendu là, sur la droite, vers le petit bois, quelque chose comme un bruit de pas? »
Les Allemands écoutèrent, prêts à tirer. L'alarme ne se renouvelant pas, ils continuèrent d'avancer avec précaution, se penchant, se rele-
vant, essayant de percer avec leurs yeux la demiobscurité. Un des compagnons de von Meise bougonna : « Impossible d'allumer le moindre fanal. Nous serions pigés immédiatement.
— Ce que nous tentons est déjà assez chanceux comme cela — murmura l'autre.
— Hep ! hop ! voici la croix. La terre est fraîchement remuée et cette trace contourne le roc.
Tous trois, maintenant rapprochés, examinaient attentivement la cache. Elle se composait d'une sorte de sente, aboutissant à un étroit boyau, entre deux énormes blocs de pierre. Le plus maigre, se glissant à travers l'interstice, déclara, au bout de quelques minutes, qu'il apercevait les bidons. Von Meise, se faisant tout mince, tout mince, vérifia le fait avec un soupir de soulagement : « Sauvés ! Nous allons, cette fois, pouvoir faire de la bonne besogne. Gare aux transports français et anglais ! Mais qu'est-ce que ceci ? »
Un feu rouge, extrêmement vif et bref, venait d'apparaître en mer, puis de s'éclipser. Il fut suivi immédiatement d'un feu vert, puis, à un assez long intervalle, de deux autres feux rouges presque simultanés : « Messieurs, — dit gravement l'officier à ses camarades, — la grande bataille de France est engagée, presque sous les murs de Paris. Dieu donne la victoire à nos armes ! »
La minute était solennelle. Séparés de leurs compatriotes, presque du monde, accomplissant une besogne utile, mais obscure et sans gloire, cependant que les autres, là-bas, allaient moissonner les lauriers, les trois marins allemands se serrèrent la main.
— Si maintenant revient un feu seul, vert, c'est la victoire, c'est la victoire complète; mais si un seul feu rouge revient, hésitation; et recul si ce sont deux nouveaux feux rouges.
Ainsi parlait von Meise, dans un chuchotement, au milieu de ce paysage ennemi, qu'agrandissait pour eux l'espérance. Deux minutes s'écoulèrent, qui parurent un siècle, sans que rien bougeât ni flambât, entre le ciel semé de points brillants et l'eau noire. Puis, très distinctement, un feu rouge parut, accompagné aussitôt d'un second de même couleur.
— Tonnerre de Dieu ! Est-ce possible, nous reculons — s'écria von Meise, sans précaution cette fois. — Alors c'est que von Kluck est devenu fou !