La verrerie antique
Lorsque, il y a cinq ou six ans, M. Charvet résolut de publier sa collection de verres antiques, il ne s'agissait d'abord que d'un catalogue et d'un recueil de planches. Cette collection, la plus riche qu'on ait formée en France, était déjà connue, en partie, des visiteurs de l'Exposition rétrospective de 1866. La faire connaître dans son ensemble, lui assurer une existence qui dépasse la durée ordinaire des collections privées : telle est la pensée qui a inspiré cet ouvrage.
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verres aussi considérable, je m'aperçus bientôt qu'un catalogue n'atteindrait pas le but que M. Charvet s'était proposé. Une publication récente venait de fixer l'attention sur la verrerie. Dans cet ouvrage — je parle du travail de M. Deville — on avait confondu toutes les époques. Des verres du moyen âge, d'autres de fabrique allemande, française, vénitienne, y figuraient au milieu des verres antiques. L'auteur ne s'était pas défié des falsifications, et, par une singulière inadvertance, il avait admis dans son cadre jusqu'à des bronzes et des morceaux de basalte. La lecture du texte acheva
vi PRÉFACE
de me convaincre que la plupart des questions qui se rattachent à cette branche de l'archéologie, manquaient d'une base scientifique. A l'exception de M. Marquardt (Rœmische Privatalterthùmer, t. Il, JJ6-349), dont le résumé est un chef-d'œuvre de science et d'exactitude, personne n'était remonté aux sources. On n'avait pas songé encore à classer les verres au point de vue du style et de la fabrique, à suivre la marche progressive de l'art, à en marquer les étapes et ù en circonscrire les limites. L'étude de la verrerie était considérée comme une distraction, non comme une chose sérieuse. Il fallait l'élever au niveau d'une science, lui assigner sa place et son rang dans l'archéologie.
L'antiquaire, cependant, n'est pas habitué aux études de ce genre. Un objet qui n'intéresse ni l'épigraphie ni l'histoire ou la mythologie grecque court grand risque de ne pas fixer l'attention des savants. Et combien existe-t-il de verres qui portent un sujet religieux, une date ou une inscription? Il en est bien peu. L'art verrier se plaît surtout dans la forme et dans la couleur; sur cent verres, on n'en compte pas cinq qui se distinguent par un décor quelconque. Pour les apprécier tous selon leur degré d'importance, il ne suffit donc pas de connaître les religions anciennes, ou de savoir déchiffrer une légende; il faut entrer dans mille détails d'un ordre inférieur, et pour y entrer, il faut avoir ce qui manque à tant d'érudits, la pratique des monuments. Je n'ai rien négligé pour acquérir cette pratique ; grâce à l'expérience de M. Charvet, qui m'a guidé dans mes premiers efforts, je ne crois pas être resté au-dessous de ma tâche.
Le catalogue dont je m'étais chargé s'est ainsi transformé en une histoire générale de la verrerie antique. Ayant sous les yeux tous les éléments de discussion, je n'eus qu'à mettre à profit les ressources multiples qui se trouvaient à ma portée, pour tracer de mon sujet un tableau presque complet. Mais la nécessité de viser à l'ensemble ne me permit pas de m'en tenir à l'examen d'une seule collection, si riche qu'elle fût. M. Charvet n'aime que les verres d'une conservation parfaite; le goût le plus sûr cl le plus sévère préside à ses choix; il rejette volontiers les fragments. De là l'obligation de passer en revue tous les musées de l'Europe. Néanmoins, la collection que j'avais à décrire n'a rien perdu à la comparaison avec ses redoutables concurrentes. Elle ne craint aucune rivalité.
Mon livre se divise en deux parties. Dans l'Introduction, je me suis appliqué à rechercher les origines du verre, d'abord à l'aide de la philologie comparée, ensuite
PRÉFACE VI, à l'aide des monuments. Cette partie de l'ouvrage est imprimée depuis quatre ans; si j'avais à la refaire aujourd'hui, mes retouches porteraient plutôt sur des détails de style que sur les résultats obtenus. Les chapitres qui traitent des différentes classes de la verrerie grecque et romaine se suivent, autant que possible, dans un ordre chronologique ; mais en pareille matière, rien n'est plus embarrassant que d'établir une classification nette et tranchée. Les objets ne se présentent pas sous un seul aspect; forme, pâte, couleur, décor, fabrique, provenance et destination sont autant de marques distinctives qui entrent en ligne de compte et souvent déjouent toute unité de plan. Et ce n'est pas là une de ces difficultés qu'on puisse tourner ; on est forcé de la prendre corps à corps , au risque de la laisser subsister tout entière. Je n'ose me flatter de l'avoir vaincue, mais je ne lui ai fait aucune concession, ni en sacrifiant la clarté, ni on me départissant d'une méthode rigoureuse.
La collection de M. Charvet se compose de plus de quatre cents pièces, choisies entre des milliers qui lui ont passé par les mains. Nous n'en avons reproduit qu'un tiers, car la meilleure volonté a ses limites. Pour les mêmes motifs je me suis interdit de parler de la verrerie chrétienne et d'élargir mon cadre au delà du cinquième siècle, bien qu'un verre d'origine franque figure sur une de mes planches (n° 32). L'art du moyen âge est trop en dehors de mes études pour que j'aie la prétention de jamais aborder un tel sujet.
Paris, 13 février 1870.