‹ La verrerie antiqueChapitre 2 sur 145 · I, - LE RÉCIT DE PLINE. - LES NOMS DU VERRE · texte numérisé non relu

I, - LE RÉCIT DE PLINE. - LES NOMS DU VERRE

Les origines de la fabrication du verre remontent à une époque qu'il n'est pas facile de préciser. A mesure qu'on en approche, elle se dérobe au regard. Nous réussirons peut-être, à laide des monuments et des textes classiques étroitement interprétés, à en resserrer les limites ; mais ce serait tenter l'impossible que de viser à un résultat plus complet. Tout en abrégeant la distance entre les faits connus et ceux qui nous échappent, nous arriverons forcément à un point au - delà duquel aucune conjecture ne saurait s'exercer.

La vitrification se produit d'elle-même dans des circonstances diverses. Pendant la cuisson des briques et de la poterie, i! se forme souvent une espèce de glaçure qui n'est autre chose que du verre. Le laitier provenant de la fonte des métaux est une substance vitreuse. Néanmoins, on aurait tort de conclure que les peuples qui ont moulé des briques et fondu le bronze, aient tiré des inductions immédiates de chaque phénomène qu'ils ont pu observer durant leur travail. De la vitrification fortuite, accidentelle, au fonctionnement d'une usine verrière, il y a loin. L'esprit humain, d'ailleurs, ne se développe guère avec une logique rigoureuse, sans quoi

les inveniions qui, en théorie, découlent l'une de l'autre, se seraient toutes faites le même jour. 11 ne resterait plus de champ ouvert à notre activité, s'il ne se passait des siècles entre l'inspiration et l'accomplissement.

Les antiquaires qui se sont occupés de l'histoire de la Verrerie, ont, à tour de rôle . discuté la question des origines du verre , en prenant pour base le récit de Pline. Au point de vue de la science, ce procédé est correct, car les anciens avaient sur nous le grand avantage d'être plus rapprochés des faits qui nous intéressent; ils voyaient, pour ainsi dire, à bout portant. Mais ces discussions n'ont pas eu le résultat qu'on en pouvait attendre. Il est juste de compter avec la tradition, de prendre pour guides des autorités qui se sont rarement trompées; il est plus juste encore de le faire sans prévention , et je ne suis pas sûr qu'on ait examiné leurs témoignages avec le respect qu'ils méritent. Me voilà forcé , maigre moi , de les aborder de nouveau et dans le détail.

Je commence par reproduire les paroles mêmes de Pline le Naturaliste ' :

■ Dans cette partie de la Syrie, dit-il, que l'on appelle Phénicie et qui est limitrophe

■ de la Judée, il existe, au pied du Mont Carmel, une mare du nom de Candebia. . On la regarde comme la source du fleuve Bélus, lequel, après un cours de cinq

• mille pas, se jette dans la Méditerranée, non loin de la colonie de Ptolémaïs.

• Les eaux de cette rivière coulent lentement; elles sont profondes, bourbeuses,

■ insalubres, mais des rites religieux les ont rendues sacrées. Le Bélus ne déposé . de sable qu'à son embouchure; et ce sable, naguère impropre à tout usage, devient " blanc et Pur aussitot 1ue les wgues de la mer l'ont roulé et lavé. Le rivage mesure « tout au plus cinq cents pas, et cependant, depuis bien des siècles, ce petit espace . a suffi à la fabrication du verre. On raconte que des marchands de nitre descendus

• '" Ce"e phge s<= disposaient » préparer leur repas, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il n'y . avait pas de pierres pour soutenir les marmites. On courut dans toutes les directions . sans en trouver, puis, de guerre lasse, on prit les pains de nitre dont le navire était . chargé, et voilà un fourneau improvisé. Mais à peine le feu fut-il allumé que le sel, . entrant en fusion, se mêla au sable, et l'on vit couler des ruisseaux d'un liquidé « transparent et inconnu jusqu'alors. Telle fut l'orgine du verre. .

Ce récit n'est pas de pure fiction ; il renferme certainement un fonds historique qu'il serait puéril de nier. Si les chimistes me répondent qu'il n'est guère possible de liquéfier à l'air libre des matières vitrescibles qui exigent dans nos fourneaux une chaleur de nulle à quinze cents degrés, ils sont dans leur droit. Je n'essaierai donc pas de contredtre une science aussi exacte et aussi positive que la leur. Mais pourquoi ne pas admettre un commencement de vitrification, d'autant plus probable que les navigateurs ont dû allumer leur feu dans une cavité, afin de mettre la flamme à l'abri -du vent et de concentrer la chaleur ? Pour moi , l'erreur de Pline es. tout entière dans sa dernière

■ 1- V, ,5 : ■BclusMrif,rtm,harcn,pmo litori

LE RÉCIT DE l'LINE 3 phrase : telle fin l'origine du verre; s'il avait dit : . telle l'ut l'origine de la fabri- . cation du verre au moyen du sel de nitre, . on n'aurait plus aucune objection à hasarder. Les peuples qui ont connu le verre avant les Phéniciens , n'employaient , comme fondant, que la potasse, c'est-à-dire un alcali végétal, obtenu au moyen de la combustion de certaines plantes. La Phénicie eut le mérite de remplacer ces soudes impariàites par l'alcali minéral, le fondant par excellence et sans lequel il est impossible de fabriquer des verres transparents. On comprend qu'une invention de cette portée ait, dans l'esprit de Pline, équivalu à l'invention du verre même. L'auteur romain n'est point un esprit critique ; c'est un infatigable coordonnâtes de notes dont il faudrait connaître l'origine pour en démêler le vrai sens et en apprécier toute la valeur. Nous ignorons à quelle source il a puisé ses renseignements sur le verre. Je suppose qu'il les a empruntés à un des ouvrages d'Alexandre Polyhistor, contemporain de Sylla : soit au livre sur la Syrie (rafi ïupiotç), soit au Recueil des Merveilles (Oiuhmiuv ouvccruYri). Il n'y a donc aucun avantage à suivre plus longtemps cette roule qui nous a égarés un instant, et qui n'aboutit pas directement aux débuts de la

verrene.

J'en connais une autre, plus sûre et plus commode. L'étude comparative des langues donne, dans bien des questions d'archéologie préhistorique, des résultats inattendus et dont on ne saurait contester l'exactitude. C'est d'elle que nous tenons ce fait que les noms des métaux , l'or , l'argent, le bronze et le fer, sont identiques chez la plupart des peuples de race indo-européenne. On doit en inférer que le travail des métaux remonte à une époque antérieure à la séparation des races, à leurs migrations successives qui, partant des plateaux de la Haute-Asie, prenaient toutes le chemin de l'Occident.

Si nous savions sous quels noms le verre était désigné dans les principales langues anciennes , il est certain que nous aurions là le tableau le plus curieux , une perspective allant de la source à l'embouchure et qui nous ferait voir de quel point de départ la connaissance du verre s'est répandue peu à peu. Malheureusement , cette idée n'est pas réalisable dans l'extension que je voudrais lui donner. Mon tableau restera incomplet, mais l'essai en vaut la peine.

En sanskrit', le verre s'appelle kâielm, l'objet brillant, transparent, ou kshâra la fonte : deux mots qui ne paraissent pas d'une antiquité très-reculée et ne se retrouvent, avec le même sens, dans aucune langue indo-européenne. Il y a là un indice qu on ne doit pas négliger. Ce serait aller trop vite que d'en tirer dès maintenant, une conclusion quelconque sur l'origine de l'art verrier, mais nous prouverons bientôt qu'on pourrait l'oser sans crainte, en déclarant que cet art est postérieur à l'invention de la Métallurgie.

Le nom égyptien, assyrien et phénicien du verre nous fait encore défaut. Dans

1. Je dois les renseignements sur les langues sans- valeur de la Bibliothèque Mazarine, et à krite et arabe à l'obligeance de M. Baudry, conser- M. Hartwig Derenbourg.

VERRERIE ANTIQUE les textes hiéroglyphiques, le teint de la déesse Hathot ressemble au tahen; « elle a la peau de tahen disent les scribes égyptiens. S'étant rappelé que le même mot signifie « briller *, lorsqu'il est employé comme verbe, M. Chabas 1 a pensé que le substantif pourrait avoir servi à désigner le verre ou le quartz hyalin. La thèse est ingénieuse, et on la consoliderait au besoin par un passage classique '; mais je regrette de ne pouvoir partager l'avis de M. Chabas. J'opterais plutôt pour le cristal de roche, car le verre blanc translucide était inconnu dans l'Êgypte des Pharaons.

D'après les Septante , le substantif hébreu ' était sekukith (en araméen segugithah), qui veut dire : matière pure, brillante. Cette expression se rapproche de l'arabe : zadjâdj*, qui semble corroborer la justesse de l'interprétation des Septante. Mais il est difficile d'arriver à une définition précise de ternies de ce genre, alors qu'ils n'ont pas laissé dans la littérature une empreinte plus marquée.

En persan, boulour signifie * cristal, ■ bollour « verre blanc ». Voilà donc un fait acquis : les langues orientales ne jettent pas une lumière suffisante sur la question. L'idée de pureté, d'éclat, de transparence y domine ; aucune des expressions que je viens de citer n'a pu s'appliquer au verre opaque, et comme la verrerie procède de l'opacité à la translucidité , je tiens pour certain que nos lexiques n'ont enregistré que les mots d'origine récente; les dénominations plus anciennes manquent.

11 ne serait pas sans exemple que les auteurs grecs vinssent nous donner la clef de l'énigme, car leur langue, quoique postérieure au sanskrit, fait souvent jaillir sur les langues primitives un rayon qui les ravive et les illumine. Nous voyons, en effet, qu'avant de posséder un mot spécial pour la' substance vitreuse, les Grecs l'appelaient simplement pierre fondue (xîôoç /ut^) 5. Pour eux, la qualité prépondérante de la pâte de verre consistait à imiter les gemmes ; et cela n'a rien d'étrange , car les pierres précieuses forment la principale richesse du Levant, l'attrait invincible de toute imagination orientale. Hérodote ayant employé le premier cette expression à propos des pendentifs en pâte que les Égyptiens attachaient aux oreilles des crocodiles apprivoisés, il est vraisemblable que l'auteur grec aura traduit un mot égyptien, et cette hypothèse me plaît infiniment, parce qu'elle fait entrevoir comment s'appelait le verre opaque en Egypte. II n'est guère permis d'ailleurs de douter qu'un tel mot n'ait préexisté à ceux qui s'appliquaient au verre diaphane.

Deux témoignages de la plus haute importance s'accordent avec cette supposition. Le géographe Scylax6, parlant des Éthiopiens de la côte occidentale de l'Afrique, dit qu'ils achetaient les produits industriels que les Phéniciens portaient jusqu'à cette limite extrême du monde ancien. Au nombre des marchandises qu'il cite, figure la

i. Etudes sur l'Antiquité historique {a* édition), 4. Coran XXIV, 35 : \adjSdja.

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