IV. - LA PU EN I CI E ET LA JUDÉE
Nous retournons au bassin de la Méditerranée , où les Phéniciens , par leur commerce et leurs manufactures, ont ie plus contribué ;'t l'épanouissement de l'industrie verrière.
Par quelle voie était-elle arrivée chez eux? Par l'Egypte ou par les Asiatiques? C'est là une de ces questions ardues qu'on effleure sans pouvoir les entamer. Depuis les premières dynasties jusqu'au VIIIe siècle avant J.-Ç., le nord du Delta était peuplé de tribus sémitiques; d'un autre côté, les relations de commerce entre la Paralie et l'intérieur de l'Asie ont dû, de bonne heure, être très actives, pour ne pas dire ininterrompues.
Le passage de Pline qui attribue aux Phéniciens l'invention du verre, a été rapporté plus haut. Pline obscurcit ses propres clartés par une conclusion fausse ; mais les renseignements qu'il nous fournit sur les sablières de Saint-Jcan-d'Acre sont confirmés et complétés par d'autres écrivains, dont quelques-uns avaient visité le pays. " Entre Ptolémaïs et Tyr, dit le géographe Strabon", la plage est couverte de ■ monticules d'un sable vitreux, mais qui ne peut se fondre sur place. On prétend « qu'il n'entre en fusion qu'après avoir été transporté à Sidon ». Voilà déjà une pointe de merveilleux , car les Sidoniens avaient intérêt à faire croire que leur sable, si éminemment propre à la confection du verre, ne gardait ses qualités qu'en
a. P. C45 (cd. DiJott.
LA PHÉNICIE ,g Phénicie même. Flavius Josèphe va plus loin. Dans sa Guerre Judaïque', écrite sous le règne de l'empereur Vespasien, il raconte ceci : . A une distance de deux . stades de la ville de Ptolémaïs, coule une très petite rivière appelée Bêlants.
- La se trouvent le tombeau de Memnon et, a proximité, un endroit digne de notre « admiration. C'est une fosse circulaire, mesurant cent coudées et remplie de sable
- vitrifiable. Beaucoup de navires y abordent pour en prendre des cargaisons, et à
■ peine la fosse est-elle vide qu'elle se remplit de nouveau, car les vents « y apportent, comme s'ils le faisaient exprès, le sable du dehors, qui ne sert à
■ rien et qui, une fois jetée dans la fosse, se change aussitôt en verre. Mais ce . qui me parait plus étonnant encore, c'est que le même verre, dès qu'il déborde, « redevient du sable ordinaire. Telle est la nature de cet endroit . .
Tacite", selon son habitude, est plus concis et plus sobre de détails : . Le . fleuve Bélus se jette dans la mer judaïque. Autour de son embouchure, on pro- • duit le verre en soumettant à l'action du feu un mélange de sable et de nitre. « Ce rivage, d'une étendue médiocre, est inépuisable ».
De nos jours, le Bélus s'appelle Nahr-Halou; les Hébreux lui avaient donné le nom poétique de ScUchor Libnath 1 , . rivière blanche . , probablement par allusion à ce sable blanc, si riche en cristaux salins.
Chose étrange ! les savants qui ont traité ces questions parlent avec une rare assurance de ht beauté des verres phéniciens. Mais, pour dire la vérité, à part quelques fragments de l'époque gréco-romaine, il n'existe pas dans nos musées un seul verre que l'on puisse attribuer à la Phénicie avec une entière certitude. Je ne veux pas anticiper sur les résultats que j'ai obtenus en examinant de mes yeux la plupart des verres antiques qui sont venus jusqu'à nous; il suffit d'un peu de méthode et de discernement pour se convaincre de la justesse absolue de ma thèse, quelque décourageante qu'elle soit.
Dès l'abord, nous sommes forcés d'avouer que l'émaillerie, qui avait marqué les débuts de la verrerie en Egypte et à Ninive, ne paraît pas avoir été cultivée an même degré par les Phéniciens. Certes , on est tenté de leur attribuer ces grands flacons en terre émaillée qu'on a trouvés à Camirus, dans l'île de Rhodes « et dont plusieurs sont entrés au Musée Napoléon III. Camirus était d'ailleurs une des colonies de Sidon. Par leur forme, leurs couleurs et le style de leur ornementation, ces flacons n'appartiennent exclusivement à aucun art connu, bien que chacune de leurs particularités présente des analogies avec d'autres produits de l'art asiatique. Ils remontent à une haute antiquité, et rien n'empêche de les croire de
. L. II, 10, 2. 4. On peut les voir reproduits sur deux planches
■ Histoires, 1. V, 7. dand'ouvragedeSalïmann./aWcro^o/eJeC,!»!™ . lchoschua. ch. XIX , 2(3, — Musée Napoléon III, pl. 5o-5 1 .
fabrique phénicienne. Mais c'est là une supposition, tandis que nous cherchons à démêler des faits.
Le même doute règne sur les objets en pâte vitreuse ; il y a cependant iieu d'être un peu plus affirmatif sur ce point. D'après Seylax le géographe, dans un passage que j'ai déjà cité, les marchands phéniciens colportaient des perles de verre jusqu'audelà des Colonnes d'Hercule 1 , et ce sont très certainement eux qui en pourvoyaient la Gaule et les pays du Nord, qui introduisaient en Grande Bretagne ces œufs druidiques, si communs dans les collections anglaises. Un grand nombre de ces perles sont pareilles à celles que l'on trouve en Egypte , et Scylax les appelle, en effet, des pierres égyptiennes; mais pourquoi les verreries de Sidon n'auraient-elles pu en fabriquera leur tour2? Le Louvre possède un cône en pâte verte, rapporté de Phénicie par M. Guillaume Rcv et représentant une idole en forme de colonne, placée entre deux quadrupèdes qui rappellent le fameux groupe de la porte de Mycènes. Il y a vingt ans, M. Edouard Delcssert a offert au même musée un collier, découvert à Tharros, dans l'île de Sardaigne \ et formé de plus de quarante grains, de deux cylindres, de quatre mascarons de taureaux et d'un grand masque barbu aux traits grotesques, le tout de pâte vitreuse. Cet objet nous fait connaître un art des plus singuliers, ayant son caractère propre , très original et très déterminé, impossible à confondre avec les productions qui nous viennent du Nil et de l'Euphrate. Le collier de Tharros est du même style , de la même fabrique que ces cylindres décorés de masques grimaçants , que l'on trouve en grand nombre sur les bords orientaux de la Méditerranée, et jusque dans l'Italie méridionale4. Tous se composent de pâtes de couleur où le jaune domine, et où les détails sont exprimés au moyen d'une multitude de petits boutons en relief. Voilà de l'art phénicien, si je ne me trompe5. Les spécimens en sont peu connus encore; mais je ne crois pas qu'on puisse, avec déplus fortes chances de probabilité, les attribuer à un autre peuple.
Quant aux auteurs anciens, qui ont tant l'habitude de nous montrer le chemin et de nous soutenir de leur autorité, ils ne touchent jamais à ces questions. Hérodote parle d'une grande stèle en émeraude qui décorait le temple d'Hercule