VERRES A MONTURE D'ARGENT
Au chapitre des verres ornés de gemmes artificielles (p. j6), j'ai consacré quelques lignes à un vase du British Muséum ', qui partage avec bien des verres antiques le privilège d'appartenir à deux genres à la fois. Je suis donc obligé d'y revenir. !1 a été trouvé en Italie; sa panse, de forme ovoïde, est une feuille d'argent, percée d'un grand nombre de trous dans lesquels on a soufflé des pâtes vitreuses. Disposées sur huit rangs, ces ouvertures ont été faites à l'emporte-pièce ; elles laissent à la couleur bleu foncé des pâtes toute sa valeur et toute sa transparence. Pour se figurer ce gracieux objet aussi frais qu'il est sorti des mains de l'orfèvre, on n'a qu'à jeter un regard sur la reproduction que la manufacture de Murano vient d'apporter à l'Exposition universelle.
En 1871, on découvrit au nord de Tiflis, en Géorgie, un vase non moins précieux et qui figure parmi les joyaux du musée de l'Ermitage2. C'est un canthare en argent doré. La partie inférieure de la panse, légèrement bombée, est ornée de feuilles, de rinceaux, de baguettes simulant des triangles et que l'artiste abordées de perles. Au-dessus de chaque triangle, on voit une coquille de la famille des pectines.
Quant à la partie cylindrique, elle représente une chasse. Nous sommes au milieu d'une forêt. Quatre peupliers et un chêne séculaire forment le paysage ; deux chasseurs, dont l'un à cheval, poursuivent le gibier : un lion, un sanglier, un cerf et une biche. Puis, autour de l'orifice, se développe un rang de rosaces, espacées entre deux filets de perles.
Voilà le décor. Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est le mode de fabrication ; car le bas-relief, travaillé au repoussé, n'a pas son fond d'argent; il est à jour, et les
1. Harrison, Photogrjplis, pl. 894. On possède des vasa gemmai a dont la panse, en verre blanc translucide, a été percée de trous que l'on remplissait ensuite de pâtes colorées. Ces pâtes débordent ll l'in-
térieur et au dehors.
2. Stcphani, Compte rendu 1872, p. 143 (pl. II, 1-2). — Trouvé à M/.chcta, dans un to.nbeau des derniers siècles de l'antiquité.
VERRES A MONTURE D'ARGENT 93 figurines, aussi bien que les rosaces et les ornements du bas de la eoupc, se détachent sur un fond de verre rouge violacé qu'on a soufflé dans l'intérieur du vase. La pate translue.de remplit les cavités de la lame d'argent et la raffermit; aux endroits, peu nombreux du reste, où l'armature s'est défaite, le verre reproduit exactement les parties frustes du bas-relief
M. Stephani, auquel nous devons la connaissance de cette coupe unique, l'attribue à la finduT- ou au commencement du m" siècle de notre ère. Il est moins facile d'en déterminer la fabrique. Certes, le sujet tient de l'art grec et semble copié sur un vase en argent massif; mais le reste n'a pas la même physionomie. En tenant compte du pays où le canthare de l'Ermitage a été trouvé, je le croirais volontiers de provenance orientale, d'autant plus que la coupe d'or du roi Chosroiis II (p. 55)' présente, au point de vue technique, de frappantes analogies avec les deux monuments que je viens de décrire.
Il n'en est pas de même du scyphus de Varpelev, un des plus admirables produits de l'industrie antique '. Là, ce n'est plus le verrier qui succède à l'orfèvre; c'est l'orfévre qui prend le travail du verrier en sous-œuvre pour le compléter et le transformer. Une coupe en pate bleue est sertie dans une monture d'argent qui en couvre les bords et enveloppe les deux tiers de la panse. La feuille d'argent, estampée et découpée à jour, simule la couche blanche d'un verre doublé; mais l'effet qu'elle produit est bien plus puissant, grâce à l'éclat du métal et au fini de l'exécution. Une légende grecque, eutu/ûc, prise entre une ligne d'eau et deux filets en torsade, se déroule le long de l'embouchure; plus bas, des rosaces, des pampres, des feuilles de lierre et des corymbes sont encadrés dans des losanges perlées. Les anses, incrustées d'or, ressemblent aux poignées d'un vase d'argent. Ce sont elles qui donnent à la coupe la forme du scyphus et en achèvent heureusement le décor, déjà si riche et d'un goût si exercé.
Le verre trouvé à Rome en 1 8 j 2, près de la porte Salara nous fait connaître un troisième genre de monture. C'est une pyxis en pâte incolore, doublée, sur ses deux faces, de feuilles d'argent, dont chacune a son couvercle. Sur la feuille extérieure, on voit une représentation des jeux du cirque : quatre Amours conduisant des chars. Le sujet est gravé au trait, et les figurines se détachent sur un fond doré. Peut-être en cherchant, trouvera-t-on bien des objets à rattacher à cette série intéressante.