Bonnet- Jahrb. LIX, 69 (pl. II
VERRES SOUDÉS 89 Milan, improprement dite : tasse de Néron. Cet objet, d'une conservation irréprochable, fut découvert en 1725, dans la province de Novare Sa panse est enveloppée d'une résille bleue, et au-dessous de l'orifice on lit : BIBE VIVAS MVLTIS ANNIS, une acclamation convivale. De couleur verte, les baguettes qui forment l'inscription restent également à une certaine distance du vase et ne le rejoignent que par les extrémités. Quant à la légende, je la crois métrique; on dirait une dipodie dans le goût et la mesure des poésies d'Anacréon.
Au mois d'avril 1844, un verre analogue en pâte blanche et avec la légende BIBE MVLTIS ANNIS fut trouvé à Cologne ». Sur un fragment du musée devienne, on lit : FAVENTIBVS, à ceux qui nous sont favorables3. Enfin, un quatrième exemplaire, celui de l'ancien musée de Strasbourg*," était revêtu d'une résille rouge, et l'inscription, en lettres vertes : [ave ^a]XIM[w]NE AVGV[*te], se rapportait à l'empereur Maximien- Hercule, qui avait inauguré son règne par la pacification des Gaules. Nous ne connaissons pas beaucoup de verres qui aient, au point de vue chronologique, une valeur égale à celle de cette coupe unique, si malheureusement détruite par l'incendie de 1870.
Les légendes grecques sont plus rares encore. Je n'en ai noté que deux : me Çfaaiç xaXfiç, sur un verre de Cologne 5, et Asi£[epàXL njoififct roe Poemenius Liberalis{})y bois et puisses-tu vivre! Mais le vase qui porte cette dernière inscription a une forme inusitée. La résille lui manque; sa panse, de peu de hauteur, a un double rebord, dont l'un, orné d'un grènetis, repose sur trois coquilles et trois poissons en relief. Si l'invention du genre pouvait être attribuée aux fabriques phénico-grecques, on se rappellerait volontiers les teintureries de Tyr et leurs coquilles de pourpre.
A côté de telles merveilles, il serait inutile de citer les menus fragments, quelque peu nombreux qu'ils soient. Passons plutôt à une autre variété. Dans l'art antique, on n'aime pas rester ami-chemin; aussitôt créé, chaque motif devient une source d'inspirations nouvelles, et on ne l'abandonne qu'après en avoir tiré tout le parti possible.
1 . A la mort d'Evcrardo Visconti, il passa dans la collection de l'abbé Carlo Trivukio. — Winckelmann, /. c. (pl. I). — D'Adda, p. 28 (photogr. pl. I).
— Deville, pl. 33 b, lui donne des couleurs de fan-
2. Urlichs, Boulier Jahrb., t. V-VI, p. 377 (pl. XI). Ce verre est aujourd'hui au Musée de Munich.
3. Acheté, l'an 1790, par !e chevalier Bossi, près de Daruwar en Esclavonie. Arncth, Came en, pl. 22, 3. — Sacken et Kenner, p. 459. — D'Adda, p. 3o.
— Corpus inscript, lat., III, 1637. N'y aurait-il pas DIS FAVENTIBVS?
4. Trouvé en 1823, dans un tombeau romain près des fortifications delà ville. Schwcigha:user, Kunstblatt, 1826, p. 358 [Bonner Jahrb., V-VI, 38o). Mémoires des Antiq. de France, t. VI, g5. — Corpus inscript, rhénan., jS85. — Deville, pl. 33 u, selon son habitude, Ta fait reproduire avec des cou-
leurs fausses. L'ampulle, trouvée à Strasbourg en 1767 et publiée par Oberlin, Muséum Schccpjlini, p. io5 (pl. VIII, 3) n'a rien de commun avec la série qui nous occupe. C'est un verre à fils agglutinés, — Le Bulletin monumental, t. 3g, 822, parle d'un verre blanc à réseau rouge, trouvé à Arles ce portant la légende impossible : Ùivus Maximiantts Augustus. Méfions-nous de ces nouvelles à sensation.
5. Trouvé en 1844, dans la Bcnesisstrasse, avec le verre qui porte l'inscription : Bibe multis annis. Une monnaie de cuivre de Constantin II se trouvait dans le même cercueil. Urlichs, 1. c. (pl. XI). — Musée de Berlin.
(3. Trouvé en 1845 à Szekszard, en Hongrie [Musée de Pest]. A. von Kubinyi, S\eks^arder Alterth'ùmer (Pest, 1857), pl. 3. — Bonner Jahrb. LX, 160. — La iecon adoptée jusqu'ici ne me satisfait pas; j'en propose une meilleure.
go VERRERIE ANTIQUE
Une coupe de File de Sardaigne va nous faciliter la transition '. Semblable à certaines porcelaines chinoises, ce verre n'a pas non plus de mailles proprement dites. Au réseau, on a substitué une espèce de portique, dont les pilastres cannelés sont surmontés de calices de fleurs et réunis entre eux par des arcs en plein cintre du plus gracieux effet. Des masques tragiques sont suspendus dans les entre-colonnements ; on se croirait devant un temple de Bacchus avec son décor d'arcades et de symboles religieux.
Le trésor de l'église de Saint-Marc, à Venise, possède un petit seau qui n'est peutêtre qu'un énorme verre à boire, et qui se compose de deux frises de hauteur égale. Dans le bas, une résille en partie brisée ; en haut, une chasse en relief. Deux cavaliers et leurs chiens poursuivent un lion ou une panthère. Le sujet semble de style barbare; il n'a pu être exécuté avant le ve siècle. Mais la frise réticulée est du meilleur goût; on voit qua cette époque de l'art, si l'on n'avait plus la perfection, on en avait encore le sentiment \
J'ai réservé pour la fin la coupe du baron Lionel de Rothschild, une des plus admirables choses que la Verrerie antique nous ait transmises3. Ce vase, oviforme comme presque tous les verres de cette classe, est en pâte verdâtre, d'un vert d'olive, clair et transparent, et qui prend une teinte pourprée lorsqu'on le présente à la lumière. Il n'a pas de réseau; la panse est ornée d'un groupe de cinq figures, assez grandes et en relief de la plus forte saillie. C'est le châtiment de Lycurgue que l'artiste a pris pour sujet. Au milieu de la composition, un géant aux cheveux incultes, avec barbe et moustaches, nu, mais chaussé d'endromides, est enlacé de ceps de vigne qui lui serrent les jambes et les poignets. Sa hache lui glisse des mains; son visage trahit l'angoisse et les efforts qu'il fait pour se dégager. On a reconnu le roi Lycurgue qui vient de tuer les suivantes de Bacchus. Une de ses victimes, la nymphe Ambroisie, est étendue derrière lui, le bras levé pour implorer le secours du dieu. De l'autre côté, on voit Bacchus adolescent, drapé, chaussé de brodequins de chasse et armé d'un dithyrse. La panthère est à ses pieds. Sûrs de la victoire, ses deux compagnons inséparables, Pan et un jeune Satyre, s'avancent au pas de danse. Le Satyre porte une houlette.
Comme procédé de fabrication, ce verre est sans analogie. Les figures, quoique adhérentes au corps du vase, sont presque en ronde bosse, et à l'intérieur on aperçoit les mêmes cavités que nous avons remarquées sur les verres à bas-reliefs (p. 68). Il n'est donc pas douteux qu'on ait fait usage d'un moule. Mais certaines parties saillantes, les bras et les draperies par exemple, se détachent de la panse et n'y tiennent que par des
i. Coll. Cagnola à Milan. D'Adda, Ricerche sulle arli c suit' industriel romana (Milano, 1870), p. 35 (photographie, pl. II).
■1. Zanotto, dans Vene\ia e le suc lagune, t. II, 2, 88. — D'Adda, p. »5, — Deville, pl. 34-35. — La pâte a la couleur de l'aiguë marine.
3. Aiiuati delf Inst., 1845, p. 114. — Ph. de la Motte, Choke e.xamptes (Londres, i85i), ne reproduit que l'une des faces du verre.— Franks, Kensiugton Muséum, n" 4957. — Michaelia, AnnalidetP fus/, 1872, p. 257. — J'ai pu moi-même examiner ce verre, en 1874, dans l'hôtel de Piccadilly.
VERRES SOUDÉS g,
clous en pâte vitreuse. Ces parties ont été moulées isolément et soudées après coup, comme les réseaux.
Le vase du baron Lionel est plus ancien de date que- celui du trésor de Saint-Marc. Une sculpture grecque a servi de modèle à l'ouvrier, et je ne crois pas m'abuser en le plaçant sur la limite du m' et du iv' siècle de notre ère '.
On se demande à juste titre dans quelle province du monde romain ces objets ont été fabriqués. Les trouvailles n 'éclairassent pas la question, car ni l'Italie ou la Sardaigne, ni la Dacie ou les deux Germanies n'ont pu fournir des monuments à légendes grecques. J'admets que les coupes portant des inscriptions latines viennent de Rome on même des bords du Rhin; mais, en comparant certaines poteries assyriennes, sans parler des vases de la Chine et du Japon, je me reporterais plus volontiers encore en Orient pour y rechercher la patrie commune du genre. Au musée assyrien de Londres, on voit deux vases à émail vert, enveloppés de réseaux qui ont bien de la ressemblance avec le treillis des coupes vitreuses. Comme les fabriques d'Alexandrie, nous en avons parlé plus haut, imitaient les poteries du monde entier, il est possible que les verres à légendes grecques leur appartiennent.
Pour ne rien omettre, j'appelle l'attention dù lecteur sur une classe de verres de facture plus simple, mais qui rentrent dans le même cadre. II s'agit de ceux dont on trouvera un spécimen sur ma VI' planche (n° j 2). Une tige brisée, disposée en triangles, réunit la panse à l'embouchure et forme une espèce de collerette à jour. L'emploi de ces fils en pâtes de couleur a survécu à l'antiquité, et nous les rencontrons jusqu'aux débuts du moyen âge {pl. XIII, jj).
t. M. Disch, à Cologne, possède on canthare célèbre, orné de trois Amoors dorés et entooré d'un réseau à jour, en filsondolés. A en juger par la chromolithographie, car je n'ai pas vu l'original, c'est un
verre de Murano. M. Ernst aus'm Weenh [fiowur Jahrb. LIX, Oy) partage cette opinion. La forme du vase n'a rien d'antique, et les peintures sont de l'école de Raphaël.