LA PIERRE DE VERRE GARCHEY
Nous nous trouvons ici en présence d’une industrie toute nouvelle, d’application essentiellement utilitaire, où des milliers d’ouvriers trouveront à s’occuper et qui nous a paru, par suite, mériter un chapitre spécial.
M. Garchey, au moyen d’appareils nouveaux et de procédés qu’il serait trop long d’exposer ici, est parvenu à réunir par fusion, par dêvitrification et par pression, des fragments de verres à bouteilles qui, le produit obtenu, ressemblaient à du granit avec des qualités bien supérieures. La rapidité de production est telle que l’emploi industriel de cette pierre s’imposera pour le pavage et le dallage de toutes les usines où doivent se manipuler des liquides corrosifs, pour les revêtements hygiéniques des habitations, pour isolateurs électriques, revêtements d’architecture, etc., pour le pavage des rues, des trottoirs, les caniveaux, les marches d’escaliers, etc.
Cette industrie nouvelle est maintenant en pleine activité et déjà plusieurs usines sont installées ou en voie d’installation.
Des expériences faites au laboratoire des Ponts et Chaussées ont démontré que la pierre de verre Garchey, pour la résistance à la gelée, à l’usure, au choc, à l’arrachement, et à l’électricité, est de beaucoup supérieure aux pierres les plus dures, au granit même; il n’est pas téméraire de prédire que cet intéressant produit sera appelé à des applications de plus en plus nombreuses. Cette invention est assez importante pour motiver un chapitre spécial.
La pierre de verre.
La construction moderne qui doit répondre à des exigences multiples, doit profiter d’une nouvelle conquête de la science, appliquée à l’art de bâtir.
Ce « matériau » nouveau, loin de prétendre remplacer le verre, la céramique, la pierre, le ciment, etc., a l’ambition de s’adjoindre à ces divers corps et, en augmentant les ressources de l’architecte, de coopérer à l’assainissement, à l’embellissement de nos demeures.
L’invention de M. Garchey repose sur la dévitrification du verre.
La dévitrification du verre a depuis longtemps fait l’objet des recherches des savants. Réaumur, J. -B. Dumas, Pelouze, d’Arcet, pour n’en citer que quelques-uns, ont même tenté de transformer leurs laboratoires en usines et de dévitrifier le verre industriellement.
Tous les verres sont susceptibles de perdre leur transparence et de se transformer en une substance semblable à la porcelaine, lorsqu’on les fait passer d’une façon très lente de l’état liquide à l’état solide, en les refroidissant complètement, ou encore en les réchauffant longuement à une température voisine du point de fusion.
Cette seconde méthode fut employée par Réaumur et ne donna pas de bons résultats industriels.
M. Garchey qui, depuis longtemps, étudiait le moyen d’appliquer le verre à la décoration architecturale, après bien des recherches, est arrivé le premier à dévitrifier le verre, et à le façonner.
C’est en 1896 que M. Garchey prenait ses premiers brevets et désignait ce nouveau produit sous le nom de « pierre céramique Garchey » et plus tard sous le nom de « pierre de verre Garchey ».
Cette manière d’opérer a eu pour résultats de supprimer les inconvénients qui firent échouer Réaumur et ses disciples dans leurs tentatives industrielles, et c’est grâce à elle que cette industrie, née d’hier, s’est déjà développée dans des proportions gigantesques, puisque sept grandes usines, avec plus de dix millions de capital, sont en fonctionnement ou en construction : à Lyon (Demi-Lune) (Rhône), Pont-Saint- Esprit (Gard), Creil (Oise), Le Bousquet d’Orb (Verreries de Carmaux), Castellord (Angleterre), Pensig (Silésie), Saint-Sébastien (Espagne), à Bucarest.
Les verres qui se dévitrifient le plus facilement sont ceux qui contiennent en excès des hases terreuses, telles que la chaux, l’alumine et la magnésie ; les verres à vitres et surtout les verres à bouteilles sont
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dans ce cas. La matière première est donc presque pour rien, ces verres se trouvant à l’état de déchets en quantités illimitées. La fabrication est des plus intéressantes et, certains points sont entièrement distincts des procédés jusqu’ici employés en verrerie. Après avoir lavé les tessons de bouteilles, on les réduit en fragments en les déversant dans un broyeur ; puis, afin d’obtenir des grains de grosseurs différentes, on les fait passer dans un classeur giratoire.
Les classeurs circulaires communément employés pour séparer les matières en lots de grosseurs diverses, présentent ce grave inconvénient que, seul, un cinquième de la surface travaille. Le classeur giratoire Coxe se compose de classeurs pleins superposés, assemblés dans une caisse et animés d’un mouvement rotatif continu et rapide qui promène la matière sur leur surface, de manière à l’utiliser dans toute son étendue ; il y a ainsi augmentation considérable de la matière travaillée à surface égale et dans un temps donné.
Après le classement des poudres de verre, on les dispose dans un moule en fonteet on les fait séjourner pendant une heure environ dans un four d’échauffement ; l’action de ce premier four est d’échauffer progressivement la matière, de façon que toutes les parties en soient, autant que possible, également dévitrifiées. Les molécules de verre sont alors réduites à un état de division extrême par suite de leur pulvérisation; elles éprouvent isolément l’action dévitrifiante de la chaleur, et cela très rapidement, puisque chacune d’elles subit le phénomène séparément. En même temps, elles se ramollissent et forment bientôt une matière pâteuse très consistante.
On introduit les moules dans un four porté à 1 300°, dans lequel on ne les laisse séjourner que quelques minutes.
C’est alors qu’on passe le moule sous la presse hydraulique, où la matrice a été préalablement fixée. Un tour de roue, et la pesante masse de fonte s’abat ; armée de couteaux latéraux, elle découpe la matière en même temps qu’elle la modèle. Cette opération d’estampage a, en outre, pour propriété, de refroidir la pièce fabriquée et de lui donner assez de consistance pour qu’aucune déformation ne soit à redouter par la suite.
Enfin, on fait à nouveau séjourner les moules dans un four de refroidissement. Après quoi, on n’a plus qu’à retirer la pièce de son enveloppe de fonte.
L’aspect du nouveau produit varie extrêmement. Suivant que le grain est plus ou moins fin, la pierre céramique ressemble à telle ou telle
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pierre, blanche comme celle d’Angoulême, bleue comme celle de Lau sanne ; imitant la pierre de taille, le ciment et même le marbre.
Une remarque intéressante: la provenance des bouteilles influe aussi considérablement sur le produit obtenu ; c’est ainsi que les bouteilles d’eau de Vichy ne donnent pas la môme pierre céramique que celles d’eau de Saint-Galmier, ou d’Evian : la « bordelaise »,la « chartreuse », la « champagne », la bouteille de vin du Rhin, etc., se muent en belles pierres, ayant leur caractère propre.
La pierre céramique possède les plus remarquables qualités hygiéniques et offre des garanties de solidité et de durée que le marbre seul pourrait peut-être lui disputer.
Elle est, en effet, absolument inaltérable aux intempéries et à l’action des acides, l’eau ne la pénètre pas, et, à tous ces points de vue, son emploi sera particulièrement précieux dans les hôpitaux et dans les salles d’opérations, puisqu’elle peut supporter les lavages antiseptiques les plus répétés sans en être altérée. De plus, le verre étant mauvais conducteur de la chaleur et du froid, les habitations revêtues extérieurement de pierres céramiques seront chaudes en hiver et fraîches en été. Néanmoins, comme on ne peut actuellement obtenir ces plaques de « pierre de verre » d’une certaine étendue présentant une planimétrie parfaite, il sera préférable d’employer, à l’intérieur des habitations, des verres coulés, des verres opaques, de l’opaline, par exemple, soit uniformément blanche, soit émaillée avec des décorations multicolores ; cela en grandes surfaces, de façon à éviter le plus possible ou à diminuer la quantité des joints, points d’accrocheinents des microbes, si justement redoutés aujourd’hui.
La pierre de verre sera employée principalement à l’extérieur, aussi à l’intérieur, pour les soubassements, rampes d’escaliers, plinthes, linteaux, etc., placée légèrement en relief, avec des teintes un peu plus foncées que celles des parois formées d’opaline simple ou décorée.
Ces habitations se composeront d’une carcasse ou ossature métallique, permettant d’obtenir une paroi externe, et une paroi interne. Dans l’intervalle des deux parois, un espace libre utilisé pour toutes les canalisations, de verre autant que possible.
Puis, dans cet espace, circulation d’air chaud en hiver, d’air comprimé, en été, mais s’y détendant de façon à obtenir à l’intérieur, une température à peu près constante en toutes saisons. L’ossature serait noyée à l’extérieur dans le ciment, dans lequel seraient scellés, verres,
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pierre céramique, etc., maison hygiénique, par conséquent à tous les points de vue.
Le nouveau produit est surtout destiné à être utilisé comme revêtement. Sa face interne est rugueuse, ce qui rend le scellement et plus facile et plus solide; au point qu’armé d’un lourd marteau de maçon, on tentera vainement de le fendre ; la pierre de verre portera l’érosion du coup, mais aucune fissure ne se produira ; il serait imprudent de faire le même essai sur des pierres de taille, alors que, le plus souvent, la gelée suffit à les fendiller. D’ailleurs, la pierre de verre est tellement dure, que, pour la travailler, pour y percer le moindre trou, il faut employer des instruments trempés au mercure.
Les tessons de bouteilles et les débris de verre ne seront jamais d’un prix très élevé ; d’ailleurs il est possible de fabriquer un verre à bouteilles commun à très bas prix, et c’est ce que pratique déjà l’usine de Creil ; aussi, la pierre de verre se vend en conséquence de 8 à 10 francs le mètre superficiel, et même moins. Ce prix minime, lorsqu’on le compare à celui du ciment ou de la pierre de taille, sans moulure ni sculpture, devient tout à fait surprenant lorsqu’il s’agit de pierres moulurées ou sculptées. On sait combien la sculpture sur pierre est onéreuse ; le procédé de fabrication du produit permet d’obtenir à bon compte des pierres moulurées et sculptées.
Ainsi donc, inaltérabilité de la pierre de verre, variété infinie des types, tant au point de vue du grain qu’à celui de la couleur, avantages de la fusion obtenus avec un produit similaire delà pierre, bon marché extrême, telles sont les principales qualités de la matière mise désormais à la disposition des architectes, et qui valeur permettre d’obtenir de nouveaux et artistiques motifs de décoration.
Pour donner à ce produit une consécration officielle, des échantillons de « pierre de verre » ont été soumis à l’examen, à divers essais au laboratoire de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, et il résulte de ces expériences officielles :
1° Qu’à l’écrasement, la pierre de verre résiste à 2 023 kg. par centimètre carré, tandis que les matériaux les plus durs employés dans les constructions tels que le granit, ne résistent qu’à 650 kg.
2° Que pour la gelée, la pierre de verre a subi, à différentes reprises, l’action de mélanges humides et réfrigérants de 20° de froid sans altération, puisque, tout au contraire, elle a résisté après ces expériences, à une pression de 2 028 kg. par centimètre carré :
3° Que sa résistance à l’usure, manifestée par le frottement d’une
meule à grande vitesse, classe la pierre de verre immédiatement avant le porphyre de Saint-Raphaël, et pour prendre un point de comparaison bien connu parmi les pierres de taille les plus dures, à un rang très supérieur à la pierre de Comblanchien, avec une différence de près du double;
4° Qu’a u choc déterminé par la chute d’un mouton d’une hauteur d’un mètre et pesant 4ks,200, il a fallu 22 coups en moyenne pour obtenir la rupture et trois coups en moyenne pour la première fissure, tandis que les pavés de laitier de haut fourneau et le quartzite du Roule — matériaux les plus employés en pavage et les meilleurs pour cet usage — ne résistent qu’à dix-neuf coups dans les mômes essais ;
5° Qu'à l’arrachement, l’effort par centimètre carré d’adhérence a été, pour obtenir un décollement, de 15k8,3, de telle sorte que la plaque céramique la plus courante, de 50/33, nécessiterait une force de25000 kg. pour être arrachée.
Les documents olficiels reproduits plus haut démontrent donc, qu’à tous les points de vue la pierre céramique dépasse, par l’ensemble de ses qualités, tous les matériaux de construction connus, d’autant plus qu’elle est en outre très mauvaise conductrice de la chaleur, ce qui dispense de l’épaisseur ordinaire jusqu’à ce jour indispensable aux maçonneries. Nous rappelons enfin qu’au point de vue de la décoration aucune pierre ne peut rivaliser avec elle, tant comme aspect que comme prix de revient.
Une autre particularité, qui indique bien la dureté de la pierre céramique, c’est qu’elle fait feu au briquet, comme le silex. Aucun autre verre ne se trouve dans ces conditions.
Le journal L'Architecture, organe de la Société centrale des architectes français, a publié, en juillet 1898, le rapport officiel sur la « pierre de verre ». Ce rapport se termine ainsi :
« En considération de l’intérêt que présente ce nouveau produit, les membres de la deuxième section doivent le signaler à l’attention de leurs confrères. »
Après toutes les applications possibles au point de vue de l’architecture, le verre, grâce aux procédés de M. Garchey, va s’appliquer aux pavages de chaussées se substituant au gré à l’asphalte et au pavage en bois.
De grandes villes comme Marseille, Bordeaux, Le Havre, Bruxelles, Genève et môme Paris, en font l’utilisation sur une grande échelle, il est
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également question de l’employer à Londres, Vienne, Berlin, Buda-Pesth, Milan, etc.
Si, comme nous le pensons, ce nouveau mode de pavage en pierre de verre ne donne pas de mécomptes, on peut dire que son emploi sera sans limites et qu’enfin on aura trouvé le pavage idéal.
L’hygiène y trouvera son compte, caries chaussées pourront se désinfecter comme de simples cuvettes en porcelaine, au besoin mémo avec les acides les plus violents.
Nous croyons utile à nos lecteurs de donner l’opinion sur cette question, d’un de nos plus éminents architectes, M. Stanislas Ferrand, député de la Seine et directeur du journal Le Bâtiment. Cette opinion a été émise en août dernier par M. Stanislas Ferrand, dans son journal
Le Bâtiment :
Le pavage idéal
Il y a quelque temps, j’arpentais les rues de Londres et je jalousais, en mon for intérieur, le profil impeccable de leurs chaussées et leur bon entretien.
J’en étais là de ma contrariété patriotique lorsque je me croisai, face à face, devinez avec qui?
Justement avec le chef suprême de notre viabilité parisienne, l’éminent Inspecteur général des ponts, M. Boreux !
— Ah, ah, lui dis-je, je pensais justement à vous, et par association
d’idées à votre service. Je comparais les chaussées de Londres avec celles de Paris Viendriez-vous ici prendre une leçon de choses ?
— Jamais de la vie ! Comme voirie, les Anglais n’ont rien à nous apprendre.
— Cependant, regardez donc ces pavages.
— Heu ! les nôtres sont aussi beaux.
— Par exemple ! trouvez-vous beau le pavage de la place de la Trinité, le pavage de la rue Caumartin, le pavage de la rue de Châteaudun ? Je ne parle que des rues que je parcours tous les jours.
— Oui, dans ces rues, j’en conviens, le pavage en bois laisse à désirer.
— Dites plutôt qu’il est atroce, plein de trous et de bosses; que, pendant et après la pluie, il ressemble à un archipel de boue dont les bosses seraient les îles...
— Que voulez-vous, les crédits me manquent.
— Ce qui vous manque plutôt, je crois, c’est un bon système de pavage.
— Vous avez raison ; mais où le trouver?
J’avoue que je ne sus rien répondre à ce coup droit. Oui, où le trouver ce pavage idéal ?
M. Alphand avait cru le rencontrer dans l’asphalte ; plus tard, dans le pavage en bois. À la vérité, ce dernier s’est olîert à nos yeux sous des aspects fort séduisants.
Il ôtait régulier, il formait des profils parfaits, il était sourd et les voitures roulaient sur lui avec un cachet inédit d’élégance et de légèreté.
Pendant des années, le pavage en bois tint ses promesses.
Mais, depuis, que lui est-il donc advenu?
Depuis, il s’est tuméfié, écrasé, bossué, pourri ; depuis, il est devenu le foyer où des milliards de microbes naissent, vivent et peut-être nous font mourir.
Son élégante surface de jadis est devenue lépreuse, glissante, puante. Et si le congrès de la tuberculose avait porté ses études sur les dangers du pavage en bois, au point de vue de la santé publique, je crois bien qu’il aurait été sévèrement condamné.
Mais, alors, par quel système le remplacer? Et quel ingénieur, quel chimiste, quel hygiéniste, quel inventeur, quel homme génial en donnera la formule?
Le pavage idéal des grandes cités, c’est le pavage en une matière qui ne s’use guère, qui ne serait pas sonore, qui ne se polirait pas, qui ne se décomposerait pas, qui ne se pourrirait pas, qui ne deviendrait pas un réceptacle abominable des poisons de l’atmosphère...
A l’Exposition de 1900, je m’étais arrêté devant un produit nouveau dénommé la Pierre de verre Garchey.
Pierre de verre ? ces mots m’intriguaient fort. On pouvait donc, avec du verre, fabriquer de la pierre? Mais alors elle serait cassante, translucide, glissante et horriblement chère ?
En faisant revivre dans ma pensée les souvenirs un peu lointains des théories de la fabrication du verre, j’arrivais à conclure que si, avec ses éléments constitutifs, c’est-à-dire avec la silice, corps opaque : avec de la soude, corps opaque; avec de la chaux, corps opaque, on arrivait à fabriquer un produit translucide, c’était en vertu de phénomènes encore mystérieux, mais qui pouvaient fort bien ne pas être intangibles.
D’ailleurs, ils ne l’étaient pas et je me rappelais que Réaumur — il n’était peut-être pas le premier — avait, en quelque sorte, scientifiqué le moyen de rendre opaque le verre transparent, par le procédé de la dévitrification.
Le nouveau produit, ainsi fabriqué, s’appelait, si j’ai bonne mémoire, du nom de son inventeur : la porcelaine Réaumur.
Qu’était devenue l’invention?
J’avoue que je l’ignorais. Mais, en présence des échantillons variés de la pierre de verre, je me rappelai la théorie de la dévitrification enseignée par ce célèbre physicien, et je questionnai adroitement sur ce point, le gardien de l’exposition Garchey.
A vrai dire, il me donna des renseignements plutôt vagues. Evidemment, il ne connaissait pas les méthodes de fabrication ; ou bien il en conservait jalousement le secret professionnel.
Mal renseigné, je continuai mon chemin. Cependant, ce que je venais de voir m’avait laissé pensif et, envisageant l’avenir dans un lointain mal défini et comme embrouillardé, je me disais :
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« Si tout de môme on pouvait pratiquement faire de la pierre avec du « verre dévitrifié! Quelle trouvaille, mes amis! Et quelle révolution dans « l’industrie des matériaux artificiels ! »
Corps inaltérable, imputrescible, résistant à miracle, le verre dôvitrilié pourrait fournir des revêtements, des marches d’escaliers, des encadrements de baies, des dallages.
Il pourrait devenir le pavage merveilleux des grandes cités, le pavage qui ne se déforme pas, qui ne pourrit pas, qui ne se contamine pas et qui, lavé à grande eau, se dépouille brusquement, totalement, de ses mortelles souillures ; enlin, le pavage idéal que j’avais rêvé et que M. Boreux, vainement, cherchait.
Alors, mon cœur de vieil hygiéniste battait un peu plus vite.
Je voyais nos rues propres comme... du verre, leurs poussières entraînées, dans des flots d’eau, vers les égouts ; je pensais à la tuberculose victorieusement combattue et je souriais des bonnes petites recommandations paternelles deM.le préfet de police — recommandations que j’approuve cependant — et qui invitent, poliment, les citoyens à ne plus cracher par terre.
Avec le pavage en verre, me disais-je, la liberté du crachat, dégoûtante en elle-même, sera respectée, sans danger, pour la santé publique.
Et c’est ainsi que, dans mes esprits charmés, je voyais une fois de plus triompher les grands principes de 89 ! Où la politique allait-elle se nicher?
Et je réfléchissais aussi à l’hygiène privée de nos édifices publics, de nos bâtiments industriels.
Avec le verre dévitrilié, allons-nous avoir le dallage imperméable, imputrescible, inusable des grandes salles où l’humanité se rassemble, des casernes, des prisons, des hôpitaux, des écoles, des ateliers, des usines ?
En descendant l’échelle des applications utilitaires, aurions-nous bientôt le dallage des espaces où l’homme vit en compagnie des animaux : ces revêtements des fermes, des écuries, des porcheries, des étables, que sais-je?
Toutes ces interrogations me poursuivirent pendant quelques heures.
Et puis, l’immensité des merveilles que l’Exposition nous révélait en estompèrent rapidement la vision.
Je ne pensais plus guère à la pierre de verre lorsque, pour la première fois, en inaugurant, avec des compagnons du devoir parlementaire, le Métropolitain, je foulai avec une surprise agréable les marches de ses stations, construites en pierre de verre Garchey.
Ma vision d’il y a quelques mois avait donc pris forme? La pierre de verre dévitrifié n’était plus la chimère d’un poète inventeur? Non. Elle était devenue la formule de Réaumur industriellement réalisée.
Et lorsque, ces jours derniers, je lus dans le Bulletin Municipal Officiel de la Ville de Paris que deux de nos rues, la rue de Flandre, je crois, si fréquentée par de lourds véhicules, la rue Tronchet, ou une autre dans le voisinage, allaient être pavées, en partie, avec la pierre de verre, je n’hésitai plus; je partis pour Creil, où se trouve l’usine qui la
fabrique et, là, faisant connaître mes qualités, je demandai, fort poliment, au directeur, s’il voulait bien me laisser visiter l’établissement et assister à la fabrication de ses produits, encore quelque peu mystérieux pour moi.
Tout d’abord, il n’était guère rassuré ; et avec une réserve bien naturelle, il essaya de me satisfaire en me donnant des explications qui ne m’apprenaient pas grand’cliose.
Ce que je voulais, c’était voir fabriquer un pavé, du commencement à la fin, du moment où il n’est encore qu’une pelletée de sable, jusqu’à celui, décisif, où il est devenu pavé, le pavé idéal qui m’hypnotisait.
Je voulais voir mouler, enfourner, cuire, dévitrifier, comprimer, recuire, refroidir...
Je voulais surprendre les secrets de ces transformations extraordinaires, non point pour les livrer au public, mais seulement pour pénétrer mon âme de technicien qu’en face d’un pavé de verre dévitrifié, j’étais bien en présence d’un fait industriel absolument palpable et démontré.
Il fallut parlementer. Et sans doute je finis par apparaître à M. le directeur comme un brave homme, pas dangereux, et dont la discrétion serait complète, car il voulut bien m’ouvrir, toutes grandes, les portes de l’usine.
J’ai donc vu fabriquer le verre commun, tout d’abord transparent, avec du sable extrait de carrières voisines, mélangé comme tout verre qui se respecte, avec du carbonate de chaux, avec de la soude...
J’ai vu ce verre couler du haut-fourneau à gaz en torrents flamboyants, tomber dans des bassins d’eau froide, s’y briser, repris par des broyeurs, pulvérisé et criblé suivant différentes grosseurs.
Je l’ai vu mouler dans le sable, enfourner, cuire au degré où la dévitrification se produit, passer sous la presse hydraulique, recuire, refroidir lentement, ébarber et devenir enfin le pavé triomphant dont je parlais tout à l’heure.
Et, comme preuve pour moi-môme, que je n’avais pas rêvé, j’ai rapporté un de ces pavés inédits qui va me servir de presse-papier.
J’ai parfaitement compris tout ce que j’ai vu. Et, demain, si j’avais des fours, des presses, du sable et quelques millions pour cet usage, je fabriquerais, bel et bien, de la pierre de verre dévitrifié.
Mais que le distingué M. L. Garchey se rassure !
Je ne lui ferai pas concurrence.
D’abord, je n’en ai pas le droit. Ensuite, il fabrique si bien le pavé de mes rêves que ma seule ambition est de pouvoir bientôt marcher dans nos rues, embellies et régénérées, grâce à son pavage idéal, dont M. l’ingénieur en chef Boreux va faire un commencement de réalité.
Stanislas Ferrand.
Depuis plus de trois ans déjà, ainsi que le témoigne le certificat cicontre que nous avons eu entre les mains, la ville de Genève fait usage du pavé de Pierre de Verre Garchey. En voici le témoignage :
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