LE PALAIS LUMINEUX
Il nous souvient de longues conversations échangées avec le Vitrarius- Ponsin avant l’Exposition de 1900.
Ponsin, artiste dans toute l’acception du mot, qui vibrait comme une sensitive à la moindre impression d’art, avait l'imagination toujours en éveil et accueillait avec enthousiasme, comme avec cordialité, tous ceux qui lui ayant été présentés, avaient le sentiment artistique et voyaient dans Part de la verrerie — en particulier, — autre chose que des gros sous à encaisser.
Vers 1897, nous échangeâmes nos idées au sujet de la construction d’une maison, d’un palais tout en verre. Ponsin me demandait si la réalisation d’une telle idée était possible, il y croyait.
Je l’engageais à réaliser ce rêve et à s’adresser aux artistes, aux industriels, capables de tenter, et très probablement de réaliser, tout ou partie de l’idée.
Notre regretté ami Armand Siluestre assistait à l’un de ces entretiens et quelques jours après notre entrevue, je lisais l’article que je ne puis résister à la tentation de reproduire ici.
Au pays du rêve. — « Je sors d’un véritable rêve, et d’heureux présages m’assurent que ce rêve pourrait bien être, avant trois ans, une réalité.
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» Vous avez deviné qu’il s'agit d’une des merveilles auxquelles s’évertuent l’imagination et le génie de nos artistes pour l’année de l’Exposition universelle.
» Àh ! morbleu ! Ils n’y sauraient trop dépenser d’invention et de zèle. Car il est temps de nous promettre bien des choses pour remplacer celles qui s’en vont. Le sol de Paris est bouleversé sur bien des points ; on y voit se creuser des abîmes et s’effondrer des monuments pour donner les assises et faire place à des oeuvres nouvelles.
» Et je vous avoue qu’actuellement ce spectacle me semble diablement mélancolique. Je ne passe pas, en particulier, sans un serrement de cœur devant le Palais de l’industrie éventré, déchiqueté, semblant un squelette avec ses ossatures de fer mises à nu. Là, entre ces murailles qui s’écroulent, tout un monde d’art avait évolué pendant un demi-siècle, des renommées avaient grandi, des gloires s’étaient consacrées, des chefs-d’œuvre avaient reçu le baptême de l’admiration publique. Que de grands souvenirs dans cette enceinte où l’on a si bien travaillé pour la gloire de la France et son relèvement devant la civilisation ! Falguière, qui partage ma tristesse de lavoir disparaître, aurait voulu qu’on sauvât, au moins, la porte médiane qui est de très belles proportions et a les nobles allures d’un arc triomphal : « On saurait, » me disait-il, que bien des triomphes ont passé par là, dont la mémoire » vaut bien celle des batailles. »
» Oui, j’étais dans cette impression de pessimisme douloureux, voire quelque peu irrité contre la versatilité de nos goûts qui ne se complaisent pas longtemps aux choses qu’ils ont le plus admirées, quand je me rendis à l’invitation de mon vieil ami le grand inventeur de vitraux (vitrarius, comme il s’appelle lui-même, se réclamant de notre origine latine) Ponsin qui avait, me disait-il, à me montrer un curieux projet de sa façon.
» Je sors d’un véritable rêve.
» Ça, un projet! Allons donc ! Non: un poème, le poème de la Lumière elle-même, car il s’agit d’un palais lumineux qui serait comme la chute d’une constellation au beau milieu des autres palais qui se joindront, dans un même reflet, aux deux rives de la Seine. J’en ai, par avance, comme un éblouissement. C’était comme une page des Mille et une Nuits qu’il commentait devant moi, en m’exposant d’abord sommairement son idée. Une idée simplement géniale: celle d’un édifice complètement transparent et donnant l’aspect d’un harmonieux amoncellement de gemmes. Pas une muraille dressant son épaisseur dans ce
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noble arrangement de lignes. Partout la limpidité du cristal où les clartés s’irisent et se colorent comme aux heures de l’aurore ou du couchant dans les eaux fidèles d’un fleuve. Oui, voilà la conception première : une àme de feu habitant un corps translucide qu’elle mouvementé sans cesse par la mobilité des reflets ; le mariage infini des couleurs dans cette intensité particulière qu’elles atteignent seulement dans les pierreries quand celles-ci étincellent au soleil.
» — Voilà une belle vision, mon ami, dis-je à Ponsin, et vous y avez dû goûter une vraie joie de poète.
» — Une vision ! dites une réalité, mon cher ! me répliqua-t-il avec une vivacité presque gouailleuse. Moi, un poète ! Vous fichez-vous de moi? Un ingénieur, Monsieur, un véritable ingénieur!
» Et il courut à un immense carton dont il me tira, en vingt planches soigneusement étiquetées , plus une planche récapitulative où l’ensemble apparaissait, son projet tout entier, aussi mathématiquement graphique que dans une épure, noir des cotes numérotées comme un plan d’architecte ! Non !
tout cela n’était pas demeuré dans sa tête, comme les chimères où nos paresses se complaisent quelquefois. Il l’a traduit de sa main d’artiste, presque d’ouvrier. 11 n’attendait plus que la mise en œuvre. Tout est prévu, tout est réglé et le devis établit , par avance, la balance des comptes.
» J’aurais dù croire que je rêvais de plus en plus, mais non ! Ce diable d’homme ne me faisait pas grâce d’un détail technique et faisait, bien imprudemment d’ailleurs, appel à mes connaissances scientifiques de polytechnicien, s’adressant tour à tour à l’élève ingénieur et à l’ancien chimiste. Tout cela était pratique, effroyablement pra- ' TuFig . 145. — Première idée de Ponsin. tique, et je suis convaincu maintenant que cela sera.
» Tenez, j’ai sous les yeux ce croquis que je lui ai volé, et qui est en même temps une charmante aquarelle. C’est sur une cascade de feux multicolores que l’immense pavillon aux parois de diamants, d’émeraudes. de topazes et de rubis... que sais-je encore, ou plutôt que ne sais-je pas, étant un détestable joaillier, semble posé comme une île aux végétations embrasées, reliée à la terre par quatre ponts formant rampes et dont de colossales statues adossent les parapets, projetant elles-mêmes des gerbes de lumière. Au seuil, que garde un balcon, féerique comme le reste et que surmontent aussi d’allégoriques figures, une magnifique image de la Nuit porte la sphère étoilée d’or.
» Une quintuple vision polychrome y attend le spectateur à qui apparaissent, dans des orientations différentes, l’Europe que noient les feux rosés de l’aurore ; l’Asie que brûle la poussière d’or des canicules; l’Afrique où le soleil meurt dans un flot rouge de sang ; l’Amérique dans la vapeur d’hyacinthes pilles et de violettes des crépuscules ; l’Océanie enfin que la lune plonge comme dans une poussière à la fois étincelante et sombre de lapis-lazuli. Ainsi le vieux monde et les nouveaux font revivre, dans leur évocation plastique, ce que je pourrais appeler : les cinq âges de la Lumière.
» Si ce ne sont pas là les chants d’un admirable poème?... Vous êtes avant tout, un grand poète, mon pauvre Ponsin, que vous le vouliez ou non.
» Et nous nous élevons ainsi, par une série de murailles étayées, jusqu’au clocheton oriental où des Renommées sonnent la fanfare à toutes les clartés a venir, jusqu’à la figure immense et qui semble suspendue en l’air par le plus ingénieux des artifices, foulant de son pied le globe terrestre et agitant en l’air deux torches aux flammes verticales comme des glaives. Je me sentais comme emporté par des ailes ouvertes dans l’Infini, quand mon interlocuteur éprouva le besoin de me jeter quelques chiffres à la ligure. Ce monument aura trente mètres de haut et chacune de ses faces en mesurera vingt-cinq.
» Mais au diable l’arithmétique ! Eh bien ! si ce rêve se réalise, je serai curieux d’assister à votre apothéose... Hélas! le vitrarius Ponsin mourût avant l’ouverture de l’Exposition et ne pût oser la réalisation de son rêve. Notre ami Silcestre le suivit de près dans la tombe ! »
Le Palais lumineux tout en étant un objet d’art monumental, construit par l’architecte Latapy , et auquel ont collaboré des artistes de mérite et de grands industriels, constitue en même temps la plus curieuse exposition de lumière par l’électricité, et la plus importante
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exposition de verrerie et de glacerie combinées qui aient été réalisées. La glacerie de Saint-Gobain, à laquelle la verrerie Legras, de Saint- Senis, a été adjointe pour la fabrication des pièces en verre souillé, a exécuté cet important travail.
Tous les styles se confondentet s’harmonisent avec un ensemble parfait dans le Palais Lumineux. La sculpture ornementale et la statuaire y trouvent également tout le déploiement désirable.
La façade principale présente l’aspect d’un immense portique et les toitures tourmentées en des formes gracieuses sont soutenues par de hautes colonnades en verre qui lui donnent une grande légèreté.
Qu’il soit vu de l’extérieur ou de l’intérieur, le Palais est complètement lumineux, et cela sans un point de feu visible dans la plus grande
Fig. 146.
[.A VERRERIE AU XXe SIÈCLE
partie. Il est entièrement construit en glace et en verre et plus de 12.500 lampes électriques sont habilement disposées pour fournir un grand foyer d'incandescence répandu à égales parties dans tout l’édifice.
Les escaliers s’y déploient dans toute leur grâce et les dessous sont ornés par des enroulements de plantes grasses aux tons glauques, qui laissent aux gradins toute leur resplendissante blancheur combinée avec des effets de nacres, de conques, de coquilles formant balustrades.
Un curieux contraste se produit entre l’extérieur et l’intérieur du monument: par suite de combinaisons architecturales, le grand hall semble avoir des proportions bien plus vastes que ne comporte le Palais vu de l’extérieur. A l’intérieur de ce hall sont des attractions multiples.
Les colonnes qui semblent être de marbre transparent et les chapiteaux d’or qui forment les premiers plans lumineux reposent sur un tapis de Smyrne aux chatoyantes couleurs, également translucide. La voûte est formée d’un immense voile d’or, artistement décorée d’émaux vitrifiés transparents du meilleur effet.
Mentionnons les grandes draperies en perles taillées, représentant des soleils et formant portières pour les trois grandes baies des façades principale et latérales et les petites baies de côté.
Au surplus, chaque partie du Palais est curieuse à voir : leur succession et leur rapprochement en font un ensemble harmonieux.
Sur les côtés Est et Ouest, les deux grandes grottes qui surmontent les immenses vasques de verre sont formées d’amas de monolithes, laissant apercevoir des cascades d’eau et de buée.
La façade postérieure de l’édifice ne ressemble en rien aux autres ; la grande baie est remplacée par une rotonde en briques de verre de couleur dont l’éclat s’harmonise délicatement avec celui de l’extérieur et de l'intérieur du Palais.
La grotte souterraine est formée de rochers de glace hérissés de stalactites, desquels émane, comme d’une voûte mystérieuse, une chatoyante phosphorescence.
Dans cette grotteles visiteurs peuvent, à leur aise, se rendre compte de la façon dont on souffle le verre, d’habiles ouvriers souffleurs de verre montrent au public tout le secret de cette fabrication spéciale.
Le monument est entouré d’élégantes terrasses, abritées par des toitures de tuiles lumineuses, également supportées par des colonnes