DES VERRES DE FABRICATION ALLEMANDE
Les verres allemands, d'une pâte qui tire sur le vert ou sur le jaune, sont d'une forme affectant généralement celle d'un cylindre. Sur l'extérieur on trouve presque tou-
jours une peinture éinaillée, représentant soit des portraits, soit plus souvent encore des blasons allemands (fig. 85).
Laissant de côté les verres ordinaires qui, le système de décoration excepté, offrent une grande analogie avec ceux dont nous nous servons, quoique affectant toujours la forme cylindrique allongée, nous n'allons nous occuper que de ces énormes vidercomes qu'on pourrait prendre pour des canons s'ils étaient montés sur un affût.
Nous avons deux explications tellement différentes sur l'usage du vidercome en Allemagne, que nous pensons devoir les donner ici toutes deux.
Voici celle donnée par Montaigne (Essais, liv. II, chap. n, de V Ivrongnerie) :
« Anacharsis1 s'estonnoit que les Grecs beussent, sur la fin du repas, en plus grands verres qu'au commencement; c'est, comme je pense, pour la même raison que les Allemands le font, qui commencent le combat à boire d'autant. »
D'après ces paroles, le vidercome ne serait autre chose que le contenant du coup de grâce que chaque convive se donnait à la fin du repas.
Sans prétendre mettre en doute la capacité des estomacs allemands, nous aimons mieux cependant l'usage dicté par le sens même du mot.
La traduction française du mot allemand iviederkommen, dont nous avons fait vidercome, est littéralement : faire retour, revenir.
La signification du mot ainsi établie, cherchons à en prouver l'usage véritable par les faits eux-mêmes.
Un vidercome contenant plusieurs de nos litres était
1 Diogènc Laërce, Vie (V Anacharsis, liv. T.
Fig. 25. — Vidercome allemand.
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présenté, à la fin du festin, à l'amphitryon qui, après y avoir bu, le passait à son voisin de droite; celui-ci, après y avoir trempé les lèvres, le présentait à son tour à son voisin et ainsi de suite, jusqu'à ce que lous les convives, et le nombre en était généralement grand, eussent tous bu dans le vidercome qui, devenu vide, faisait retour à l'amphitryon.
Cette mode, assez peu attrayante, et qui serait peut-être très-peu goûtée de nos jours1 est encore en usage à Bruges, car nous lisons dans un journal de cette ville :
u Dans les cabarets flamands, l'hôtesse et les servantes ne servent jamais un verre plein sans y tremper les lèvres. — A votre santé ! disent-elles en vous remettant le verre où elles viennent de boire.
« Cet usage remonte à la domination espagnole et s'est continué pendant les guerres civiles qui ont si longtemps ravagé ce triste pays. Souvent alors le poison se cachait au fond du verre. »
La tournée du verre flamand et du vidercome, qui peut bien avoir eu la même origine que le premier, n'était donc, à bien dire, qu'une assurance sur la vie donnée momentanément par l'amphitryon à chacun de ses invités.
Au surplus, l'usage de boire à la ronde dans le même verre au commencement du repas n'est pas moderne, car Horace donne à entendre qu'il était suivi de son temps, lorsqu'il parle de la coppa magistra (très-grand verre).
Puisque nous sommes dans les verres peints et que le droit d'interpellation est donné, prenons-le sans façon,
1 Au moment où nous écrivons ces lignes, un Allemand nous apprend que cet usage est aboli dans la bonne société. Les étudiants seuls, à la fin des repas, passent à la ronde une grande corne qui, remplie de liquide, circule autour de la table, et dans laquelle chacun boit à son tour.
non politiquement mais hygiéniquement. Nous demanderons donc, au conseil de salubrité publique, comment il se fait qu'après avoir, et cela avec grande raison, formellement interdit la vente des bonbons coloriés et des poteries vernissées à l'oxyde de plomb et mal cuites, elle laisse vendre dans les fêtes publiques ces carafes et ces verres à boire (ultra hideux du reste) dont les couleurs vives, blanches, rouges, bleues ou vertes, obtenues au moyen d'oxydesmétalliques, tels que bismuth, plomb, céruse, etc., toutes substances éminemment toxiques, sont appliquées de telle sorte que non-seulement elles se délayent trèsfacilement dans l'eau, le vin, l'alcool, mais encore au simple contact des lèvres.
Que le conseil de salubrité prenne en considération cette observation, et le bon goût et la santé des pauvres gens y gagneront.