‹ La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 24 sur 66 · DES VERRES DE FABRICATION VENITIENNE · texte numérisé non relu

DES VERRES DE FABRICATION VENITIENNE

Si l'Allemagne ne nous offre, à peu d'exceptions près, que des produits paraissant sortir tous du même moule ; si, dans la Bohême, nous ne trouvons généralement qu'un mode uniforme d'ornementation obtenue par la gravure, il n'en est, certes, pas ainsi de l'Italie. Chez elle, mille formes variées montrent que chaque artiste, tout à son inspiration individuelle, loin d'imiter l'œuvre de son voisin, ne cherchait, au contraire, qu'à en produire une fantastique, folle parfois, bizarre, impossible même si l'on veut, mais portant presque toujours en elle cette élégance, ce cachet d'originalité qui plaît et captive.

Nous allons offrir quelques-unes de ces formes.

Ici (fig. 26) c'est un verre dont le récipient, composé de cinq renflements superposés et d'inégales grandeurs, repose sur une tige décorée de chaque côté de deux corps de dragons à têtes surmontées d'une crête de verre incolore, et dont les corps enroulés sont formés d'une canne lorsinée en latticinio (hauteur 0m,270).

Là (fig. 27), si la partie du milieu présente quelque ressemblance, elle disparaît tout à fait par la forme, et plus encore par la coloration des corps des dragons : tout à l'heure ils étaient blanc de lait, ici ils sont formés de trois filets croisés, émaillés jaune, blanc et rouge ; et si

les crêtes du premier verre sont incolores, celles du second sont en verre bleu.

Fig-. 2G. — Verre vénitien.

Pour le troisième verre (fig. 28), aucune ressemblance avec les deux premiers : galbe entièrement différent ; le récipient du verre offre l'image d'une coupe en verre blanc ondulé de légères flammes bleu clair rebaissées

Fig. 27. — Verre vénitien.

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do parties blanches, et au lieu des dragons presque traditionnels dans les verres de Venise, la tige de celui-ci, for-

Fig. 28.

Verre vénitien.

niée par une canne en spirale, à filets rouge et blanc, est décorée d'une large fleur à six pétales saillants, en verre

blou pale, en tout semblable à celui de la coupe, et accostée des deux côtés par cinq grandes feuilles de verre jaune opaque, séparées à leur milieu par une autre feuille de verre bleu très-foncé.

Eh bien, malgré ces mérites incontestables, la verrerie italienne a eu et a encore aujourd'hui des détracteurs qui lui reprochent d'être non-seulement peu pratique, maisencore d'un usage impossible.

Si, dans ces objets d'art, de curiosité même, on ne veut trouver que de simples verres à boire, remplissant le rôle de ceux dont nous nous servons tous les jours ; si, en un mot, l'usage pratique est la seule chose qu'on doive estimer ici-bas, certes, les improbateurs auront gain de cause ; mais, avant de condamner en dernier ressort tel système de fabrication que ce soit, il est indispensable de connaître pour quel usage l'objet a été fait. Nous allons tâcher de démontrer sur quelle erreur repose le reproche adressé à la verrerie italienne.

De ces formes contournées, de cette superfétation de fleurettes, d'appendices en forte saillie et d'animaux enroulés portant sur leur tête une large crête exécutée à la pincette1, en un mot, de l'impossibilité matérielle de se servir de ces verres dans la vie habituelle, ne faut-il pas conclure, non-seulement que les Vénitiens en avaient d'autres plus usuels, mais encore que ceux dont nous nous occupons n'étaient alors que ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire desimpies objets de luxe, qui, placés sur des crédences, venaient se mêler à d'autres curiosités? Mais entre ces verres, d'une originalité plus que marquée, et

1 On désigne sous le nom de travail à la pincette, celui qui se fait au moyen d'un moule, alors que le verre est encore à l'état malléable. On ne peut mieux comparer ce moule qu'à celui employé dans la fabrication de certaines petites pâtisseries, telles que les gaufres, etc., etc.

ceux, lourds, bas et de forme cylindrique, dont l'usage est si commun, il y avait un intermédiaire à chercher, intermédiaire d'autant plus difficile à trouver qu'il devait à

Fig. 29. — Verres (cristallerie de Clichy).

lui seul réunir les deux qualités distinctes de la verrerie vénitienne — le luxe et l'usage. |j

Malgré les difficultés inouïes qu'on trouvera toujours à i réunir ces deux buts diamétralement opposés, il est cepen-j

dant impossible de nier qu'aujourd'hui ce double problème a été résolu par les modernes, car non contents d'avoir substitué au verre jaunâtre rempli de stries et de bulles des anciens, le cristal aussi limpide que léger, ils ont su encore donner à leurs produits ces formes qui, tout à la fois pures, sveltes et pratiques, sont la réalisation de la chose la plus difficile à concilier — le luxe utile.

Afin de mettre le lecteur à même de juger s'il y a exagération dans nos paroles, nous lui offrons, comme types de cette belle verrerie moderne, trois verres (fig. 29) 7 dont la famille du reste lui est déjà connue, car ce sont les frères de la buire dont nous lui avons précédemment donné le spécimen (page 115).

La question de l'artistique utile étant soumise à l'appréciation du lecteur, et laissant de côté toute lutte de pays à pays, il ne s'agit plus que de battre en brèche une assertion souvent répétée, qui ne tendrait à rien moins qu'à nier l'époque de la naissance des deux verres vénitiens que nous donnons (fig. 50), sous le prétexte assez spécieux que les verres à Champagne ne pouvaient pas exister au seizième siècle, par la raison toute simple que le vin de Champagne n'existait pas encore.

L'un de ces verres est entièrement en filigrane de latticinio taillé en diamant, l'autre, incolore, est décoré vers son pied du corps d'un animal fantastique.

La profondeur du tube du premier est de 0m,272, celle de l'autre de 0m,240.

La respectable capacité des deux accusés de fausse naissance étant connue, reprenons la discussion.

D'abord pour nier l'emploi, au seizième siècle, de cette espèce de verres à long tube, il faudrait prouver qu'à cette époque on ignorait l'art soit de faire fermenter le vin, soit celui de fabriquer certaines boissons gazeuses, qu'il

aurait été d'usage, vu leur ressemblance avec notre Champagne, de boire dans des verres à cornet élancé. Mais, pour légitimer la naissance italienne de ceux que nous

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Fig. 50. — Verres vénitiens.

avons décorés du nom de verres à Champagne, il suffirait de trouver, ne fût-ce qu'un imperceptible petit crû champenois: ce serait assez pour confondre nos adversaires. Nous nous étions donc mis à compulser les auteurs, et

ouvrant l'ouvrage de Contant d'Orville (Précis d'une histoire générale de la vie des François, page 66), nous y avons lu : « Au seizième siècle, le vin d'Ay était si renommé, que l'empereur Charles-Quint, le pape LéonX, et le roi François Ier et Henri VIII, roi d'Angleterre, recherchaient ce vin comme un vrai nectar; et que c'est de tradition reçue dans la province, que chacun de ces grands souverains avait acheté à Ay un clos avec une petite maison, où il y avoit un vigneron à leurs gages qui, tous les ans, leur envoyoit une provision de ce bon vin. » Le doute n'existant donc plus ni sur l'âge, ni sur l'emploi probable ou possible de ces deux verres, il ne nous reste plus qu'à offrir au lecteur un spécimen de l'art français au seizième siècle.

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