DES GRAINS DE COLLIERS
le traverse, un mouvement de rotation continu tel, que les tubes ramollis par la chaleur perdent, par suite du frottement réitéré qu'ils se communiquent, les parties saillantes de leurs extrémités, pour prendre la forme sphérique.
Le rôle du plâtre et du charbon dans ce travail est d'éviter qu'au moment du ramollissement du verre, les tubes frottés les uns^contre les autres ne se collent ensemble.
Une fois refroidis, les tubes sont retirés du tambour et tamisés afin d'extraire de leur perce les matières pulvérulentes qui s'y étaient introduites.
A cette opération succède celle du polissage qui s'obtient en secouant les grains d'abord dans un sac avec du sable, puis dans un autre sac rempli de son. Le mouvement qu'on leur imprime suffit pour leur rendre l'éclat qu'ils avaient perdu par l'opération de l'arrondissage. Paris et surtout Venise sont les villes où cette industrie est principalement cultivée.
La seule différence qui existe entre les verres colorés dans la masse et ceux incolores soufflés en cylindre, dont nous avons précédemment parlé (page 59) réside en deux choses: l'absence, dans les premiers, du sulfate de soude, et l'adjonction dans les seconds, de divers oxydes métalliques qui leur donnent la couleur.
S'il y a déjà une certaine difficulté à énumérer une formule chimique pour chacune des couleurs-mères, l'impossibilité arrive dès qu'il s'agit de suivre pas à pas celles des innombrables nuances diverses que donne le même oxyde selon qu'il est employé en plus ou moins grande quantité.
C'est donc au nom de cette impossibilité que nous demandons au lecteur à ne lui indiquer ici que le nom du minéral constitutif des couleurs-mères, sans énumérer les formules diverses de chacun de ses dérivés.
Le bleu indigo s'obtient par l'oxyde de cobalt; le bleu
céleste par l'oxyde de cuivre ; le vert, par un mélange d'oxyde de cuivre et de fer auquel on ajoute le bichromate de potasse ; les diverses nuances de violet, par l'oxyde de manganèse; le pourpre ou rubis d'or, par l'oxyde d'or ; le rouge , par le protoxyde de cuivre ; le jaune, par l'oxyde d'argent, l'oxyde d'urane ou le charbon; et enfin le noir, par les oxydes de cuivre, de fer et de manganèse. Comme ces quelques lignes le prouvent, l'art de la coloration du verre n'est que le fruit de longues études chimiques, aussi est-ce en refusant cette science aux anciens, que beaucoup d'auteurs ont prétendu, et bien à tort comme on va le voir, que nos ancêtres n'avaient pas pu connaître le verre coloré. Le premier auteur dont nous invoquons le témoignage, est M. Boudet, auteur d'un excellent ouvrage sur l'art de la verrerie en Egypte *, qui nous apprend « que les prêtres de l'Egypte, sans cesse occupés d'expé riences, ont fait dans leur laboratoire particulier du verre comparable au cristal de roche, et que profitant de la propriété qu'ils ont reconnue aux oxydes des substances métalliques, qu'ils tiraient principalement de l'Inde, de se vitrifier sous des couleurs différentes, ils ont conçu et exécuté le projet d'imiter toutes les espèces de pierres précieuses colorées, transparentes ou opaques que leur fournissait le commerce du même pays. »
« Strabon2 et tous les historiens ne se réunissent-ils pas pour apprendre qu'on fabriquait de temps immémorial en Egypte, et par des procédés secrets, des verres trèsbeaux, très- transparents, des verres dont les couleurs étaient celles de l'hyacinthe, du saphir, du rubis, etc., qu'un des souverains de ce pays était parvenu à contre-
1 Description de VÉgypIe, 2eédit, Panckoucke, 1829, t. IX, p. 213. - Ce géographe grec, né à Damasée, en Cappadoce, l'an 50 avant J. C, vécut longtemps en Egypte.
faire la pierre précieuse nommée cyanus; que Sésostris ! avait fait couler ou sculpter en verre de couleur d'émeraude une statue qu'on voyait encore à Constantinople sous le règne de Théodose ; qu'il existait aussi du temps d'Apion Plistonique2, dans le labyrinthe d'Egypte, un colosse en verre ; qu'on faisait enfin avec la scorie des métaux un verre noir qui ressemblait aujayet (voir page 180) substance, dit Pline, qu'on a mise en œuvre avant d'avoir imaginé de la remplacer par le verre.
« En faut-il davantage pour prouver que les Égyptiens sont les plus anciens fabricants de verre, et que, puisqu'ils imitaient les pierres précieuses, ils savaient préparer les oxydes sans lesquels ils n'auraient pu réussir à faire des verres colorés, des fausses pierres précieuses, et des émaux? »
L'imitation des pierres précieuses parle verre d'abord, puis par le cristal, remonte, ainsi que nous venons de le dire, à une époque indéterminée, car nous trouvons cet art employé parles Égyptiens, non-seulement dans la couverte émaillée de leurs innombrables scarabées, ainsi que dans celle de leur longue suite de statuettes, mais encore dans l'ornementation d'une foule de bijoux, tels que boucles d'oreilles, bracelefs, où la pâte de verre coloré s'unit à l'or le plus pur.
Hérodote5 (liv. II, ch. 69) nous dit: « Une partie des Égyptiens regardent les crocodiles comme des animaux sacrés. Ceux qui habitent aux environs de Thèbes et du lac Mœris ont pour eux beaucoup de vénération. Ils en
1 Sésostris ou Ramsès-Sésostris commença à régner en Egypte vers 16 i3 ans avant J. C
2 Grammairien né à Oasis, en Egypte, environ 40 ans avant J. C.
3 Hérodote, qui mérita le surnom de Père de l'histoire, naquit à Halicarnasse l'an 484 avant J. C.
élèvent et instruisent un à se laisser toucher à la main. On lui met des pendants d'oreilles d'or ou de pierre factice, et on lui attache auxpieds de devantde petites chaînes d'or. » D'Egypte cette science arriva à Rome, car si Pline (liv. XXXVII, ch. 75) ne nous indique pas le procédé employé pour la fabrication, il constate l'habileté extraordinaire à laquelle les faussaires étaient arrivés de son temps : « Il est fort difficile de discerner les pierres précieuses vraies des fausses, car on a trouvé le moyen de transformer des pierreries vraies en fausses d'une autre espèce. On fait des sardoines avec trois sortes de pierres agglutinées, et cela de telle façon que la fraude ne peut se découvrir; le noir, le blanc, le vermillon qu'on accole sont pris tous dans des pierres d'élite ; il y a même des livres, qu'à la vérité je ne veux pas indiquer, dans lesquels est expliquée la manière de donner au cristal la couleur de l'émeraude, ou d'autres pierres transparentes, de faire une sardoine avec une sarde (variété d'agate) et ainsi des autres. Il n'y a point, en effet, de fraude où l'on gagne plus. » Si, comme le dit Pline, les faussaires étaient passés maîtres dans Fart de la contrefaçon, il paraît cependant que leurs produits n'étaient pas tellement méconnaissables, qu'un œil exercé ne pût découvrir la fraude. C'est ce qui arriva à Cornelia Salonia, femme de l'empereur Gallien, qui avait acheté à un lapidaire une splendide parure de pierreries vendues comme vraies, et que l'on reconnut être fausses.
A toutes les époques, tromper une souveraine fut un cas pendable; aussi Gallien condamna-t-il sans plus de façon le marchand à être livré aux lions, idée impériale du reste, et d'autant plus heureuse, qu'elle lui permettait tout àl a fois de venger l'insulte faite à la couronne et d'offrir un spectacle au populaire romain. Au jour tant désiré par tous les
Romains, notre marchand bien entendu excepté, grands et petits remplirent le cirque. Bêtes et victimes étaient à leurs postes respectifs, et, pour commencer la fête, il ne manquait que l'empereur qui, contre son habitude, en pareille circonstance, se faisait attendre. L'impatience gagnait de toutes parts; des cris, même assez séditieux, dit-on, pour l'époque, se mêlaient déjà aux rugissements des lions, car si les uns réclamaient l'empereur, les autres demandaient le marchand; enfin, ôjour trois fois heureux, l'empereur apparaît et donne Tordre d'ouvrir la cage des bêtes féroces. A peine est-elle entrouverte, qu'il s'en échappe... un dindon, oui, lecteur, un simple dindon, qui, peu habitué sans doute à l'honneur d'une si nombreuse compagnie, ne sait quelle contenance tenir devant son sou- • verain. A la vue d'un volatile remplaçant un lion, chacun de se demander à voix basse : «< Par Jupiter, Sa Majesté seraitelle devenue folle? ou se moquerait-on d'elle et de nous? » Après avoir ri de la stupéfaction générale, et surtout de l'état piteux du lapidaire, dont la prostration était telle qu'il ne pouyait même plus distinguer s'ilavaità combattre un lion ou un dindon, Gallien, qui par bonheur pour le faussaire, était dans un de ses très-rares jours de plaisanterie, fit proclamer par un curion (héraut) qu'il se croyait assez vengé du marchand, car si ce dernier l'avait trompé, il l'avait trompé à son tour.
Un cri, un seul cri de: Vive l'empereur! salua ces paroles ; et nous n'avons pas besoin de dire de quelle bouche il sortit.
Ainsi que toutes les autres industries, celle de la coloration du verre et du cristal eut ses moments de vogue et d'oubli. Ne pouvant suivre pas à pas son introduction dans les autres pays, qu'il nous suffise de parler de celui qui, s'il ne fut pas le premier à l'exploiter, fut certes celui qui
en conserva le plus longtemps le monopole; il s'agit de la Bohême, qui l'exerça exclusivementjusqu'en 1857.
En effet, croirait-on que, jusqu'à cette année, encore si près de nous, l'opinion était tellement accréditée dans le public que la Bohême seule possédait le secret de la coloration, qu'il ne fallut rien moins que l'autorité scientifique du nom de M. Dumas, et l'appui de la Société d'encouragement pour renverser ce préjugé, en prouvant que l'inertie des fabricants français n'était que la conséquence naturelle d'une injuste prévention.
Cettemême année (1857), un concours fut doncannoncé, concours -d'autant plus nombreux, que chacun des concurrents, plutôt guidé par l'amour-propre national que par l'espoir de remporter le prix proposé, n'avait qu'une seule pensée, celle de faire faire un pas de plus à cette science qu'on lui déniait, en unissant ses recherches à celles de ses rivaux.
Ce furent MM. de Fontenay et Bontemps qui obtinrent les prix.
Si les travaux présentés au concours témoignaient hautement que la France était déjà endroit de réclamer sa part de la découverte antique; si le préjugé était détruit, les premières tentatives pratiques trouvèrent, il faut le reconnaître, d'assez grandes difficultés à surmonter, difficultés, du reste, qui étaient la conséquence naturelle de l'abandon de cette branche de l'art industriel français, nous voulons parler de la petite quantité de substances colorantes qui, mises alors à la disposition des verriers, donnaient une certaine monotonie de coloration à nos produits. Cet inconvénient reconnu, il ne fut pas de longue durée, car la chimie, unissant ses travaux à ceux des verriers, sut bientôt leur livrer une telle quantité d'oxydes métalliques produisant des couleurs et des nuances diffé-
rentes, qu'on peut dire aujourd'hui que la palette du verrier est aussi complète que celle du peintre.
Loin de nous certes l'idée de vouloir systématiquement élever l'industrie française au-dessus de celle de tous les autres pays, mais à l'Exposition universelle de 1867, on a pu se convaincre que, dans cette industrie comme dans toutes les autres, si la verrerie française a trouvé des rivaux, elle cherche encore qui la surpasse tant pour la pureté et l'éclat de ses couleurs, que pour l'élégance de ses produits.