VERRERIE VENITIENNE
Suivant Carlo Marin 1 et le comte Filiasi, auteurs italiens, la naissance de l'industrie verrière vénitienne serait presque contemporaine de la fondation de la ville, attribuée, comme on sail, à l'émigration de quelques familles d'Aquilée et de Padoue qui, fuyant les armées d'Attila vinrent chercher un refuge dans les îles des lagunes vers l'an 420.
Tout en admettant, sous toute réserve cependant, la possibilité d'une telle ancienneté d'industrie, nous nous transportons à une époque qui, plus connue, nous permettra de la suivre dans ses progrès, et jusqu'à son apogée.
L'époque que nous prenons pourpoint de départ, et qui est certes une des plus brillantes de l'histoire de cette république, sera celle où, après avoir soumis les villes maritimes de l'istrie et de la Dalmatie, sa marine, rivalisant avec celles de Pise et de Gênes, transportait en Asie les marchandises, les pèlerins, ainsi que les croisés allant combattre les infidèles.
Si en 550, Constantin 1er avait, comme nous l'avons dit, attiré en Orient les artistes les plus fameux de l'Occident, Venise, à son tour, et neuf siècles après, appelait à elle les artistes grecs. C'est de cette époque, en effet (fin du treizième siècle), que les actes de la république prouvent tout à la fois l'importance des nombreuses verreries existant à Venise, ainsi que l'intérêt qu'elle attachait à cette industrie, intérêt tel, que, comme le dit Carlo Marin, elle V aimait comme la prunelle de ses yeux.
Cet amour tant admiré, tant prôné par certains auteurs,
1 Carlo Marin, Storia civile c politica del comercio cl& Veneziam,
est-il aussi désintéressé qu'ils ont bien voulu le dire, ou plutôt ne ressemble-t-il pas à celui d'un certain prince persan qui, quand il aimait quelqu'un, le faisait enchaîner afin qu'il ne quittât pas le palais?
C'est cette question que nous allons examiner, espérant prouver en très-peu de mots ce qu'il y a de juste dans cette comparaison entre le prince persan et la république de Venise.
Venise étant, pour ainsi dire, à cette époque le seul endroit où l'on fabriquait les objets en verre, chaque pays étranger, privé qu il était de verrerie, s'adressait forcément à elle, et, grâce à des demandes nombreuses, ainsi qu'à des exportations continuelles et immenses dont un compatriote leur donna l'idée, l'or étranger venait s'accumuler à Venise. Si ce commerce offrait au présent d'immenses bénéfices à cette république éminemment commerçante, il ne lui restait plus qu'à trouver le moyen de les assurer pour l'avenir, et elle le trouva, car, toujours par amour pour les verriers, le grand conseil fit proclamer qu'il punirait de confiscation l'exportation hors de Venise, non pas, bien entendu, des matières fabriquées qui, pour elle, se convertissaient en or, mais des matières premières composant le verre, des recettes pour le fabriquer, et même du verre cassé, en un mot de tout ce qui aurait pu mettre les autres pays à même défaire la plus petite concurrence à la république.
Ce premier pas était à peine fait dans la voie du monopole, que le grand conseil qui, à ce qu'il parait, n'avait pas une confiance illimitée dans le respect juré à la loi par les verriers alors disséminés dans les divers quartiers de Venise, promulgua une seconde loi (1289) qui, prenant pour prétexte les incendies probables que pouvaient occasionner les nombreux fourneaux des verriers, dont le nom-
bre s'était déjà considérablement augmenté, leur ordonnait de quitter Venise et d'aller s'établir dans la petite île de Murano, qui n'est séparée de la ville que par un espace de merde très-peu d'étendue.
On comprendra facilement que, de cetle agglomération de tous les verriers, il résultait naturellement un système d'espionnage qui rendant la tache de la police beaucoup plus facile, assurait d'une manière bien plus certaine encore le monopole que la république tenait à conserver.
Puisque nous sommes dans la question du monopole, nous pensons ne pouvoir mieux faire comprendre son importance qu'en plaçant sous les yeux du lecteur un document qui, émanant du grand conseil des Dix, le mettra à même de juger de la sévérité, nous pouvons même dire de l'infamie d'un décret qui, non content de frapper l'innocent pour atteindre le coupable, ne reculait même pas devant l'assassinat. Ce document, qui se trouve dans Histoire de la république de Venise, par M. Daru, est ainsi rapporté par M. J. Labarte1.
« Le 13 février 1490, la surintendance des fabriques de Murano fut confiée au chef du conseil des Dix, et, le 27 octobre 1547, le conseil se réserva le droit de veiller sur les fabriques pour empêcher que l'art de la verrerie ne passât à l'étranger. » Ces précautions ne paraissant pas encore suffisantes au conseil des Dix, l'inquisition d'État, dans l'article 26 de ses statuts, prit la décision que voici :
« Si un ouvrier transporte son ait dans un pays étranger, au détriment de la république, il lui sera envoyé l'ordre de revenir.
1 Histoire des arts industriels au moyen âge et à l'époque de la renaissance, t. IV, p. 562.
a S'il n'obéit pas, on mettra en prison les personnes qui lui appartiennent de plus près.
« Si, malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstinait à vouloir demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire de le tuer. »
Pour prouver que celte loi ne s'arrêtait pas à la seule intimidation, M. Paru ajoute que, dans un document déposé aux archives des affaires étrangères, on trouve deux exemples de l'application de Y assassinat dont furent victimes des ouvriers que l'empereur Léopold avait attirés en Allemagne.
Si, à ces documents irrécusables, nous en ajoutons d'autres beaucoup plus récents, tels que les arrêtés du grand conseil des 22 mars et 15 avril 1762, qui, non-seulement confirment les dispositions antérieurement prises, mais qui ajoutent encore de nouvelles rigueurs aux lois anciennes, tant contre les ouvriers qui iraient s'établir à l'étranger, que contre ceux qui divulgueraient les secrets de la fabrication, on aura alors une idée précise de la prétendue protection accordée aux verriers de Murano par la république de Venise.
Nous croyons avoir présenté la question du monopole sous son vrai jour: nous allons maintenant, retournant en arrière, prendre l'art, pour ainsi dire, à son point de départ artistique à Venise.
Au nombre des plus illustres verriers, nous devons citer en première ligne Angelo Beroviero (quinzième siècle), regardé avec juste raison comme ayant fait faire le plus grand pas à l'art du verrier, aidé, du reste, qu'il fut par Paolo Godi de Pergola, célèbre chimiste vénitien, qui lui avai! donné nombre de formules relatives à la coloration du verre. Ces renseignements avaient une telle importance pour Beroviero, qui les possédait seul, que dans la crainte
sans doute que sa mémoire ne le trompât, il les avait tous soigneusement consignés dans un manuscrit qu'il tenait caché à tous les yeux.
Onn est jamais trahi que par les siens, dit un vieux proverbe, et nous allons donner une nouvelle preuve de la triste vérité de cet adage.
Beroviero avait pour fille Marietta, et pour ouvrier un jeune homme portant nom Giorgio, ou plutôt il Ballerino, par allusion à une difformité de ses pieds, difformité, dit l'histoire, qui le rendait tellement gauche de toute sa personne, que c'était à son air simple et candide qu'il avait dû d'être agréé par Beroviero, presque aussi méfiant que la république. Giorgio aimait-il la jeune Marietta ou Marietta fermait-elle les yeux sur la difformité du jeune ouvrier, la légende ne le dit pas; tout ce qu'elle nous apprend, c'est que il Ballerlno s'empara un beau jour du volume manuscrit, qui, paraît-il, était confié à la garde de Marietta, et le copia en entier. Une fois ce travail terminé, et armé de ce second exemplaire dont Beroviero était loin de soupçonner l'existence, Giorgio, en échange du prix énorme qu'il aurait, disait-il, retiré de la vente des recettes contenues dans le livre en les cédant à un confrère, demanda et obtint la main de Marietta avec une bonne dot, à l'aide de laquelle il construisit un four dont il tira de nombreux profits.
Nous avons précédemment annoncé que nous parlerions d'un certain Vénitien qui, par les récits qu'il fit à ses compatriotes verriers donna une très-grande importance aux débouchés d'une partie delà verrerie en général, mais spécialement pour celle que nous désignerons sous le nom d'orfèvrerie de verre, telle que bijoux, perles fausses, pierres précieuses factices, etc. Voici, à ce sujet, une autre légende, d'autant plus vraisemblable que les faits rap-
portés sont tout à fait dans les mœurs des Vénitiens qui, comme on sait, étaient nés commerçants.
Il y avait, à Venise, vers Tannée 1250, deux frères nommés, l'un Matteo Polo, l'autre Nicolo. Tous deux navigateurs, ou peut-être plutôt marchands, leur existence se passait à parcourir les villes les plus commerçantes de ces peuples éloignés, que l'on désignait généralement alors sous le nom de pays Barbaresques.
Nicolo avait un fils qui, suivant la vie aventureuse de son père et de son oncle, devint cet illustre Marco Polo1 qui, après s'être attaché (1271) au service de Koublay- Khan, devint gouverneur de l'une des provinces placées sous la domination de ce prince.
De retour à Venise (1295), Marco s'empressa de faire connaître à ses concitoyens, aussi intrépides navigateurs que commerçants entreprenants, non-seulement les mœurs, mais encore le goût effréné de chaque peuplade de la Tartarie, de l'Inde et delà Chine pour les perles fausses ainsi que pour les pierres précieuses factices. Il n'en fallait pas plus pour surexciter l'esprit inventif des Vénitiens. Aussi, pendant que Dominique Miotti dotait Venise de l'invention, perdue depuis bien des siècles, du soufflage des perles fausses, Christophe Briani, ressuscitant de son côté un art autrefois porté à une grande perfection, produisait le verre coloré et l'aventurine.
De tels efforts devaient avoir leur récompense, et c'est aux perles et aux verres colorés imitant les pierres précieuses, que Venise dut en grande partie les richesses qu'elle tira des deux hémisphères
1 Marc Paul, célèbre voyageur vénitien, né vers lc250; il mourut en 1523.