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COLORATION DES PERLES FAUSSES HISTOIRE DE JACQUIN

Quoique le travail de la coloration, que nous allons faire connaître, soit le môme pour toutes les perles, on comprendra, sans que nous ayons besoin d'insister, que puisque les perles se divisent en perles ordinaires et perles orientoïdes. il faut nécessairement admettre deux catégories d'ouvriers. Ce travail est généralement confié aux femmes : les unes, spécialement chargées de colorer les perles de pacotille; les autres, les perles de choix.

Nous ne nous occuperons que du travail de ces dernières, qui, nous le répétons, ne diffère de celui des autres que par un plus grand fini.

Chaque ouvrière a devant elle une série de petits compartiments contenant plusieurs milliers de perles, rangées de manière que chacune d'elles présente le côté de l'orifice percé par le souffleur.

Avant d'y introduire la substance colorante, qui se détacherait trop facilement du verre si elle n'était conso-

lidée par un moyen de fixation quelconque, chaque perle commence par recevoir à l'intérieur une très-légère couche d'une colle essentiellement incolore, faite avec du parchemin.

Cet enduit étant également réparti sur la partie intérieure de chaque perle, l'ouvrière profite du moment où la colle est encore humide, et commence le travail de la coloration proprement dite.

Avant de détailler le mode de coloration, tel qu'on l'exécute aujourd'hui, nous croyons devoir faire un pas rétrospectif qui prouvera que si, suivant la marche progressive de tant d'autres industries, la coloration des perles a subi un notable perfectionnement, c'est à un Français qu'il est dû.

Lecteur, je pourrais vous le faire connaître en deux mots; mais un arrière-petit-fils de l'heureux inventeur, je devrais dire de l'heureux trouveur, m'en ayant raconté la légende, qu'il tenait de son père, qui l'avait apprise lui aussi de son père, lequel, etc., etc. je vous demande la permission de vous la raconter telle qu'elle m'a été dite, vous certifiant à l'avance que si elle diffère de la version généralement admise, ce n'est absolument que sur certaines particularités de famille qui ne touchent en rien au fond du récit historiquement authentique.

Au nombre des patenôtriers et perliers qui, comme on sait, formaient au siècle passé une des nombreuses corporations des divers métiers établis dans la bonne ville de Paris, se trouvait maître Jacquin. Homme intelligent, d'une probité exemplaire, et renommé entre tous pour l'élégance de ses colliers et de ses boucles d'oreilles en perles fausses, il avait su attirer à sa boutique (le mot magasin n'était pas encore inventé) tout ce que la cour et la ville comptaient de femmes du meilleur monde.

Possédant pignon sur rue, large caisse garnie de bons écus, un commerce des plus prospères, n'ayant qu'un fils unique, qui allait épouser demoiselle Ursule, fille de son ami et voisin l'apothicaire, il avait donc tout pour être heureux; et, cependant, maître Jacquin était loin de l'être. Chose étrange, inexplicable ! sa tristesse, en sens inverse de celle des marchands, augmentait en proportion des bénéfices qu'il faisait; en un mot, plus il vendait, plus il était soucieux. Son fils se souvenait même de lui avoir entendu dire, un jour qu'il venait de vendre une parure complète de perles fausses à dame Uoberte de Pincelieu, marraine de son fils, ces mots effrayants : « A elle aussi ! . . * infâme que je suis!... Mon Dieu! permets au moins que ce crime soit le dernier ! ! »

Atterré de ces sinistres paroles, son fils cherchait un moment opportun pour arracher un effroyable aveu à son père, lorsque tout à coup la joie et la gaieté reparurent sur le front du vieillard qui, donnant un libre cours à son contentement, ne cessait de répéter, en se frottant les mains : « Ah! enfin la France est donc encore en guerre avec la Flandre... Vive le roi! car, grâce à lui, pendant longtemps, j'espère, on ne pensera pas à acheter colliers et boucles d'oreilles. »

Une phrase aussi anticommerciale aurait, certes, bien permis au fils de croire définitivement à la folie de Jacquin, si l'approche de son mariage avait pu lui laisser d'autre pensée que celle de son bonheur prochain.

Tout allait donc au mieux dans la maison (la vente exceptée), lorsqu'une cause bien futile en apparence fut sur le point de renverser cet édifice de bonheur.

Profitant du moment où tous les grands parents, réunis chez lui, signaient au contrat de mariage de son fils, maître Jacquin, sadressant à Ursule, lui dit:

(( Mademoiselle ma mie, venez çà, et causons de choses plus agréables, car vous avez sans doute remarqué que, dans votre contrat, comme dans tous les autres, on ne parle que de mort : c'est ce qu'on appelle des espérances,.. Donc, dans six jours, vous vous mariez à l'église de Saint- Nicolas du Chardonnet; comme il y aura nombreuse et belle compagnie, je désire, ma mie, que vous y paraissiez gaillardement vêtue, telle enfin qu'il sied à la position de nos deux familles. Dites-moi donc, chère fille, ma mie, ce qui vous plairait le plus; parlez sans crainte; car, pour la femme de mon fils bien-aimé, il n'est rien que je n'accorde, je vous en donne ma foi.

« — Eh bien, monsieur mon cher père, répondit Ursule, maintenant que j'ai l'honneur d'entrer dans votre famille, je ne forme plus qu'un vœu, donnez-moi un de ces jolis colliers que vous faites si bien. »

A ces mots, une sueur froide couvre le front tout à l'heure si radieux du vieillard qui, interdit et comme frappé de stupeur, ne peut même pas prononcer le oui qu'Ursule attendait les yeux baissés. Qui sait comment l'un et l'autre seraient sortis de cette embarrassante position, si, par un de ces hasards heureux, les grands parents qui avaient tous signé au contrat, n'eussent rompu ce silence en ordonnant un départ immédiat en raison de l'heure avancée de la nuit? En effet, huit heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Nicolas.

Resté seul chez lui, le pauvre patenôtrier passa la nuit à chercher par quel moyen plus ou moins ingénieux il pourrait concilier sa promesse, si formellement faite à Ursule, avec l'impossibilité morale où il se croyait de la remplir sans commettre un crime nouveau.

A peine le jour paru, .lacquin qui, comme on le pense bien, n'avait rien trouvé, sortit, espérant que le change-

ment d'air ouvrirait un horizon nouveau à son imagination, et comme tout homme courant après une idée, son premier soin étant de fuir toute préoccupation mondaine, il se dirigea vers le bord de la Seine, qu'il suivit au hasard.

Si le corps était éveillé, l'esprit, hélas ! dormait toujours ; car, arrivé, après deux heures de marche, là où se trouve aujourd'hui le pont d'Asnières, et malgré ses fréquentes invocations alternativement adressées à Dieu, à son saint patron et à son bon ange, le pauvre Jacquin n'était pas plus avancé qu'au moment de son départ de Paris.

Harassé de fatigue, mais plus désespéré encore, il allait peut-être prendre une résolution suprême, — rompre le mariage de son fils, si demoiselle Ursule persistait à demander le collier positivement promis par lui, lorsque, ô prodige! apparaît tout à coup sur l'eau une masse de matière irisée donnant les reflets des plus belles perles d'Orient... c'était ce qu'il cherchait!

S'il avait su le grec, certes, notre patenôtrier eût sans doute répété le fameux mot eurêka, prononcé par Archimède découvrant la théorie du cylindre circonscrit, mais comme il ne connaissait pas plus Archimède que le grec, il se contenta d'appeler un pêcheur et de lui faire jeter son filet sur une quantité considérable <!e poissons; car, ce que, dans son étonnement, il avait pris pour une matière inerte, n'était autre chose qu'une espèce de petits poissons connus sous le nom d'able ou d'ablettes. Les recevoir du pêcheur, les emporter dans son laboratoire, leur enlever les écailles et en faire une pâte, telles furent ses seules occupations jusqu'au soir. Le jour paraissait à peine, et Jacquin qui, dans sa joie, n'avait pas fermé l'œil de la nuit, s'empressa de descendre à son laboratoire. 0 déception! cette pâte, hier si brillante, si argentée, n'offre plus

aujourd'hui qu'une espèce de colle noire. Certes, tout autre que notre patmôtrier serait devenu fou à la suite d'une telle déception ; mais, homme de sens, loin de perdre son temps en désespoir, il alla trouver le pharmacien, qui lui conseilla de remplacer l'eau simple dont il s'était servi pour triturer les écailles par de l'ammoniaque.

Ce conseil suivi, trois jours après, Jacquin qui, grâce à la science, avait enfin trouvé la composition qu'il cherchait depuis bien longtemps, attachait, radieux et content, au cou de demoiselle Ursule le plus beau des colliers qui fût jamais sorti de sa boutique.

Un mot fera comprendre les justes appréhensions de maître Jacquin et l'importance de sa découverte, qui ne date que de l'année 1686. Il nous suffira de dire que si aujourd'hui l'usage des perles fausses ne présente aucun danger, puisque la matière colorante est d'une inocuité parfaite, il nen était, certes, pas de même autrefois, puisque leur coloration n'était obtenue qu'au moyen du vif-argent dont les émanations délétères devaient apporter de graves désordres dans l'économie du corps humain.

Maintenant que nous connaissons la substance employée non-seulement dans la fabrication des perles fausses, puisque nous savons que la coloration intérieure s'obtient d'une pâte faite avec les écailles de l'ablette, reprenons le sujet où nous l'avons laissé, c'est-à-dire au moment où la colle de parchemin encore humide attend que les ouvrières ajoutent la matière colorante, et disons en quoi consiste ce nouveau travail qui, comme on va le voir, exige une grande adresse jointe à une extrême rapidité d'exécution.

Après avoir repris son tube creux et effilé, et l'avoir trempé dans la pâte d'ablettes, l'ouvrière en introduit, par son souffle, une certaine quantité dans chacune des

perles, et sait-on combien il faut qu'elle en fasse pour gagner une modique journée de 3 fr. 20 cent, à A fr.? — Quarante mille!! — car chaque mille collé et garni de pâte d'ablettes ne lui est payé que 8 à 10 centimes.

Les perles de couleur soufflées se font exactement de môme, à l'exception qu'au lieu de pâte d'ablettes, on souffle à l'intérieur une pâte de la couleur voulue.

Pour certaines autres perles ou grains de chapelets qui ne sont pas obtenus par le mode du soufflage, nous renvoyons le lecteur à leur article, page 184.

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