Verrerie plastique
(Formes 119 à ly).)
a. Verres anthropomorphes (formes iig à 122). — Les verreries à l'étude desquelles nous allons passer sont en forme de tête hii- ■maine. En faii-:ant de tels récipients, les verriers n'ont rien inventé. Ils ont tout simplement copié des poteries très répandues dans le bas.sin de la Méditerranée à l'époque hellénistique. Retracer l'histoire de ces vases d'argile, ce serait se livrer à une digression considérable. Mais, s'il convient, pour ne pas trop nous éloigner de notre sujet, de ne pas étudier ici d'une façon approfondie la genèse de la céramique plastique des Grecs, il est indispensable de l'envisager quelque peu pour saisir comment s'est constituée la forme des verres céphalomorphes exhumés du vieux sol de la Gaule.
Les vases céphalomorphes en terre cuite remontent à la plus haute antiquité. Dans le bassin oriental de la Méditerranée, entre 2.000 et 3.000 av. J.-C, des potiers faisaient maladroitement des vases ayant l'apparence de têtes de femmes. Ce n'était pas l'émotion que pouvait leur procurer la beauté féminine qui les poussait à concevoir et à modeler de pareils récipients. Ils n'avaient pas de préoccupations esthétiques. Superstitieux comme tou.-^ les membres des sociétés primitives, très enclins à faire intervenir la magie dans toutes les manifestations de leur activité, et à la laisser s'infiltrer dans toutes les traductions de leurs idées, dans toutes les modahtés de leurs jouissances i:)hysiques comme de leur jouissances morales, ils s'imaginaient que leurs produits devaient constituer des prophylactiques, servir de symboles.
Ne voyant ou ne voulant voir en la femme que son aptitude à per-
(i) Avignon. Musée Calvet. Spécimen de 20 centimètres de longueur.
(2) Marseille. Musée Borély, n" 458.
(3) Cologne. Musée Wallraf-Richartz. Spéciuicn en verre verdàtre.
(4) Mayence. Musée central romano-germanique. Spécimen en verre jauue-verdàtre publié par l,indenschmitt dans ilainzcr Zciiscliiilt, 1906, pi. V, n" 8.
DESCRIPTION GKNÉRAIyE DES TYPES. i49
pétuer la race liuinaiiie, ils s'ingéniaient à la représenter en toute occasion, tant bien que mal, afin de donner corps à de naïves conceptions de leur esprit, touchant l'accroissement de leur prospérité, la multiplication de leurs sources de richesse et de puissance et afin de constituer pour eux et ]X)ur leurs contemporains des sortes de talismans.
vSi frustes qu'elles soient, leurs œuvres forment incontestablement
FiG. 203. — LÉCYTHE GREC DE TERRE CUITE, eii forme de: tûtc huiuaiue. — Collection Morin-Jeun, n" 1523.
le point de départ de la fabrication des vases en forme de tête humaine.
Les Ch>-priotes de l'âge du bronze (i), les potiers rhodiens (2) et corinthiens du vii^ et du vi^ siècles av. J.-C. eurent ou façonnèrent des céramiques analogues à ces poteries grossières. Puis le vase céphalomorphe se transmet à travers les âges sans subir de grands changements. Jusqu'à l'époque romaine, à l'aurore de notre ère comme au moment de sa création, il est fait de deux parties dont la coordination ne s'établit pas très bien : une panse céphalomorphe et un goulot emprunté aux formes de la poterie courante (goulots d'aryballe, d'amphorisque, de léc}i;he, d'œnochoé, decanthare, etc.).
(i) Ed. Pottier, Catalogue des vases du Louvre, p. 66. (2) Ed. Pottier, lac. cit., p. 151-152.
150 LA VERRERIE EN GAULE SOUS L'EMPIRE ROîVLMN.
Une fois constitué, il prend une vitalité surprenante. On façonnait dans les ateliers attiques de la belle époque (vi^ et V^ siècles av. J.-C.) des récipients auxquels une grande exactitude dans la reproduction des traits de la figure humaine donne un surprenant caractère artistique (i) et, dans l'Italie méridionale, au iv<'et au iii^ siècles av. J.-C, une grande quantité de rhytons. Ces rhytons sont les véritables ancêtres des verreries céplialomorphes (fîg. 203).
Comme les rh>i:ons hellénistiques, les verres romains en forme de tête humaine forment deux catégories bien distinctes. Les uns ont une large ouverture constituée par une sorte de calatJios : ce sont des verres à boire. Les autres sont pourvus d'un goulot étroit emprunté aux verreries courantes [goulots d'aryballes forme 33 (fig. 206), d'œnochoés forme 54, de lagènes forme 50 (fig. 210), de fioles forme 40 (fîg. 208) ] : ce sont des vases destinés à la conservation de Uquides et de parfums.
Les verres céphalomorphes sont généralement apodes (fig. 206), plus rarement munis d'un pied (fig. 208). Leur panse est parfois formée d'une tête unique (fig. 209, 210) , mais souvent aussi d'une double tête (fig. 206, 208) . Accouplés ou non, les masques qui les caractérisent sont assez différents les uns des autres. Parmi eux, il est un faciès féminin qui est moins celui d'une déesse déterminée que la survivance de l'ancien fétiche féminin. Des masques masculins (fig. 210), des physionomies de nègres (2) ornent aussi des verreries plastiques du temps de l'Empire. Les céramistes grecs avaient d'ailleurs déjà pour modèles des têtes de nègres (3).
(i) l^s plus beaux vases grecs eu forme de tête humaine ont été signés parles artistes ciui ks ontcréés. Cléoménés est l'auteur d'un admirable rhyton constitué par une tête d'homme et luie tête de femme. iyn peut se faire, en examinant cesfacies. une idée assez exacte du type grec de l'époque de Pisistrate. Le vase de Cléoménés, conservé au Louvre, a été publié par M. Max, Collignox dans les Monuments grecs /oubliés pur l'Association pour V encouragement des études grecques en France, deuxième volume 1S82-1897, n»" 23-25, p. 53 à 67, pi. 16 et 17. D'autres rhytons du I.omie, portant l'inscription : KIUAl'KG- K.VAOi;, sont de \Tai9 petits chefs-d'ceuvre de technique [Stir les vases grecs en forme de tête hunmiue portant des inscriptions, voy. Kleiîc, M eistersignatui en, p. 214; et Ud. Pottiee, dans les Mimoires des Monuments Pioi, t. IX, 1903, p. 135, pi. XI à XV.J
(2) Sur la représentation du nègre dans l'antiquité, consulter lîD, PoTTIER et S.\I,OMON Reinach, La Nécropole de Myrina, p. 473 et suiv.
(3) Les anciens appréciaient beaucoup les nègres. Le nègre était pour eux un porte- bonheur, ime sorte de prophylactique [voy. l'article Sfn» dans le Dictionnaire des Antiquités de M. Saglio, t. IV, deuxième partie, p. 1.260 et suiv.].
DEvSCRIPTIOX GKXKRALK DKS TYPES. 151
Enfin les verreries constituant des caricatures ne sont pas les moins curieuses de la série (fig. 209). Elles rappellent beaucoup les terres cuites grotesques découvertes à Smyrne et dont le Louvre possède vme très belle collection (i). lyes unes et les autres sont dues
FiG. 304. — Poterie céphaixîmorphe de Teujillo (Pérou). —- Collection Mofin-fean.
à la même préoccupation esthétique, à la même recherche de l'exactitude dans les traits comiques d'un visage.
Il est à peu près certain que le bassin oriental de la Méditerranée est le lieu d'origine de ces verreries.
Pourtant, il est possible que des objets semblables aient été fabriqués par des Gaulois, soit que ceux-ci aient copié fidèlement des modèles venus d'Orient, soit qu'ils se soient astreints à reproduire les traits plus ou moins caractéristiqvtes de quelques individuahtés de
(i) Ed. POTTIER, Ojf AiVos et Ifs tnodeleurs de (erres cuites grecques, Paris, I^urens, p. qû et n"' 435, 436, 437, 438.
leur temps et de leur pays (i). La ressemblance qui existe entre certains verres anthropomorphes et certaines terres cuites blanches de r.\llier induit à croire que les Gaulois ne se sont pas toujours laissés hypnotiser par les traits d'une physionomie nettement ou vaguement asiatique (2).
La chronologie des verreries céphalomorphes n'est pas facile à établir.
Il est bien probable qu'on fit de telles verreries pendant toute la période romaine. Il est tout naturel de penser que les verriers alexandrins, mus par le désir de reproduire en verre une forme intéressante inventée par les céramistes, les marbriers, les orfèvres de l'époque grecque, en fabriquèrent dès que leur industrie eut progressé assez pour le leur permettre. Il en existait au i^"" siècle ; on en a des exemplaires pompéiens. Mais, en Gaule, c'est surtout à partir du II]* siècle que se développa la verrerie céphalomorphe.
Des verres en forme de tête humaine ont été trouvés dans les régions les plus diverses. Il est inutile d'en dresser la liste complète. Il suffit d'en mentionner quelques-uns pour savoir à quoi s'en tenir à leur égard.
I. — Forme 119. — Petits flacons prismatiques sans anse, ornés, sur les côtés, de masques de Méduse en haut-relief (fig. 205). — ■ Ces petites fioles, que nous signalons ici à cause de leur décor anthropomorphe, font en réalité partie des verres à bas-reUefs moulés (voy. plus loin, p. 188 et suiv.). Elles sont en verre très mince, généralement coloré en bleu-cobalt, vert-émeraude, rouge de vin, rouge violacé, jaune ou blanc opaque. Elles proviennent, pour la plupart, des officines orientales. Elles sont abondantes en Syrie, à Ch^-pre, dans l'Itahe du centre et dans la France méridionale. Elles sont plus rares dans la vallée du Rhin. On en a cependant trouvé une au cimetière d'Andernach (3). Cet exemplaire, conservé au musée de Bonn, a été recueilli avec une monnaie de Claude (41 à 54).
(i) I,es céramistes primitifs de l'Amérique ont, eiix aussi, créé des vases céphalomorphes, et ces vases, qui n'ont aucun lieu de parenté avec ceux qui nous occupent, sont souvent de véritables portraits (lig. 204).
(2) Sur les vases-statuettes en argile du centre de la Gaule, consulter J. Déchelette, Les vases céramiques ornés de la Gaule romaine, t. II, p. 322 à 325, pi. X.
(3) Constantin Koenen, Die vorrômischen, rômischeti uiul frdnkischenGrâber in Andernach, damlcs Bonner Jahrbiicher, 1888, fasc. 86, pi. VII, n" 10.
DKSCRll'TlUX GÉNÊR/VLK DKS TYl'KS.
Les flacons à masques de Méduse en relief sont de la haute époque impériale.
2. — Forme 120. — Petites fioles formées de deux masques accolés. Verre épais bleu-verdâtre. Goulot d'aryballe forme 33. — Une de ces verreries, exposée au musée de Picardie, à Amiens, a été découverte en 1884, à Amiens, dans le haut quartier Saint-Louis, avec les ustensiles et le cachet de l'oculiste ACHir^i,EVS (i). Une autre, du musée de Rouen, n'a pas plus de 8 centimètres de hauteur (fig. 206).
Fig. 205. — FL.4CON DE VERRE t'iG. 2o6. — VERRERIE MOULÉE EX l'"lG. 207. FLACUX DE VERRE
BLEU, orné de quatre masques forme de double tête. — Musée en forme de double tête
de Méduse en relief (Saintes). départemental d'antiquités, à (.Syrie). — Romain II. — Col-
— Romain I. Musée de Saint- Rouen. lection Morin-Jean, n" 3047. Germain. .Salle X\', n" 24641.
Des flacons analogues, mais en verre très mince, et grossièrement façonnés, datent d'une époque plus basse (fig. 207). Très abondants en Syrie, ils ne sont pas rares non plus dans la vallée du Rhin {2) .
3. — Forme 121. — Bouteilles de grande taille. Deux masques juvéniles accolés. Goulot évasé analogue à celui des ballons forme 40. Verre incolore plus ou moins filandreux, w^ siècle ap. J.-C. — Le plus beau spécimen de cette série est conservé au musée de Boulogne-sur-
(i) Publiée par Alfred Danicoukt, Étude sur quelques antiquités trouvées en Picardie. Paris, 1886, p. 19, fig. 1,0.
(2) AxTOX Kis.\, Das Glas im Altertumc, tig. 292 à 295.
Mer (fig. 208). Il a été trouvé dans une tombe à inhtimation du cimetière du Vieil-Atre [terrain Arnoul] en 1888. Il a été publié par V.-J. Vaillant l'année suivante (i).
Deux exemplaires, à peu près semblables, ont été découverts, l'un
FlG. 208. — Grande bouteille en forme de double tête. — Cimetière du Vieil-Atre à Boulogne (fouilles de 1888). iv= s. — Musée de Boulogne sur-Mer, n» 4120.
à Boulogne, cimetière du Vieil-Atre, le 28 octobre 1888 (2), l'autre dans la vallée du Rhin [musée WaUraf-Richartz à Cologne] (3). I,es
(i) V. J. Vaillant, Notes boulonnaises [Épigraphie de la Morinie]. Boulogne, iSgo, p. 28 et Revue archéologique, 1889, pi. XV,
(2) Cet exemplaire, sans pied, a été vendu à M. Bellox, de Saint-NicoIas-les-Arras [V-Mixant, Quelques verreries romaines de Boulogne-sur- Mer, dans la Revue archéologique, 1889].
(3) l,e verre céphalomorphe de Cologne a 2 1 centimètres 1/2 de hauteur. II est apode. Il est décrit dans j\NTON Kisa, loc. cit., p. 754 et fig. 299.
DEvSCRIPTION GÉNÉRALE DES TYPES.
figures qui coustituent la panse de ces bouteilles céphalomorphes sont grasses. Les yeux sont à fleur de tête, les prunelles sont soigneusement modelées : c'est un type caractéristique de l'époque constantinienne (i).