LETTRE-PREFACE
Cher Monsieur Morin,
Je viens de lire, sur épreuves, l'histoire de la Verrerie en Gaule sous l'Empire romain, que vous allez livrer au public. J'ai eu tout à apprendre dans ce bel ouvrage qui traite d'un domaine auquel je suis à peu près étranger. Aussi, au moment d'écrire cette Lettre-préface que vous m' avez demandée avec une si flatteuse insistance, je me sens partagé entre le sentiment de mon incompétence qui m'invite au silence et le désir que j'éprouve de dire publiquement la grande satisfaction intellectiielle dont vous m'avez fait jouir en m' instruisant si bien de l'histoire d'ime industrie d' art qui fut si florissante dans notre Gaule.
Si un écrivain observateur faisait la psychologie des amateurs et des collectionneurs d'antiquités, de notre temps, il trouverait, dans ce milieu de la Curiosité, bien des variétés originales, mais il placerait à coup siir au premier rang l'espèce dont vous êtes l'un des représentants les plus distingués. Votre éducation artistique vous permet de manier le crayon et le pinceau, si bien que vous ne voyagez point sans rapporter de vos excursions des albums remplis de croquis, et vous affectionnez particulièrement sous ce rapport les galeries et les vitrines des musées. Vos connaissances en érudition vous mettent à même, non seulement de recourir aux sources classiques, mais de lire et de consulter avec une parfaite aisance les ouvrages que produit l'érudition allemande. Enfin, libre de votre temps, vous suivez les ventes, vous choisissez, parmi tout ce
vin PREFACE.
qm passe sous le feu des enchères, des pièces typiques, utiles à une démonstration et qui répondent à votre expérience d'archéologue et à votre goiit d'artiste. C'est ainsi qu'on apprend beaucoup, presque sans y penser, en contemplant dans votre galerie si bien classée, des échantillons de l'époque préhistorique, de l'âge du bronze, de la céramique grecque et romaine et surtout, — ce qui est, malgré votre éclectisme, l'objet de votre passion préférée, — ces beaux verres irisés, de toutes formes, dont le merveilleux chatoiement d' arc- en- ciel ou d'ailes de papillons est une volupté pour nos yeux.
Ce n'est pas tout encore; à cette passion du collectionneur artiste et savant, vous ajoutez la qualité plus rare de l'écrivain érudit. Vous savez communiquer au public, pour son plus grand profit, le fruit de vos observations et de vos recherches, vous synthétisez et dressez en tableaux les transformations graduelles des industries d'autrefois, dont vous avez collectionné et étudié avec tant de conscience les produits partout disséminés. L'artiste et l'amateur se doublent en vous de l'historien qui expose les faits « sans fioritures littéraires » , comme vous dites quelque part, mais avec clarté, méthode, compétence. Ceux qui vous connaissent et ceux qui vous liront seront d'accord pour reconnaître qu'il est biert rare que toutes ces qualités qui se complètent l'une l'autre et s' entr' aident, se trouvent réunies dans les productions de l'érudition archéologique.
Voiis avez déjà fait fait vos preuves en ce genre par la publication d'un beau livre sur la Céramique grecque : I^e desLin des animaux en Grèce d'après les vases peints. Cette étude approfondie sur les procédés des dessinateurs industriels dans l' antiquité, écrite par vous, illustrée par vous de plus de trois cents dessins exécutés directement sur les originaux, nous a montré qu'un animalier ionien ne dessinait pas comme un animalier corinthien, ni un aitique comme un béotien. Ces décorateurs de vases, tous idéalistes et cojiventionnels, n'interprétaient pas la nature de la même façon : voilà surtout ce que vous avez