La Verrerie ouvrière d'Albi
La minutieuse et savante enquête que M. Arthur Fontaine, alors directeur de l'Office du Travail, a dirigée et publiée au nom de cette institution, nous a clairement indiqué les conditions nécessaires à la réussite des associations coopératives de production.
Répartissant les associations ouvrières par métiers ou industries, cette enquête montre que, par le nombre des associés^ les tisserands et les typographes tiennent la tête ; viennent ensuite les ouvriers employés à la fabrication d'objets en métal, les cochers, les mineurs, les
verriers, les travailleurs du cuir, les charpentiers, les menuisiers en bâtiment, les tailleurs de pierre, les maçons, et enfin, au dernier rang-, les ouvriers tailleurs, les couturières et les boulangers. Ni la grande métallurgie proprement dite, ni les grandes entreprises de transport ne sont représentées dans cette énumération.
L'ordre se modifie, si l'on considère LHmportance des ateliers. La fabrication d'objets en métal prend alors la tête et reste au premier rang à tous les points de vue : capital, salaires, chiffre d'affaires, bénéfices. Dans ce groupe se trouvent, en effet, les lunetiers de Paris et l'usine du familistère de Guise.
Il semble donc y avoir des industries favorables à la naissance et au développement des associations de production. Si Ton évalue en moyenne à 25 pour 10.000 ouvriers industriels de toutes professions, le nombre des adhérents des associations ouvrières de production, cette proportion dépasse 150 p. 10.000 dans l'industrie du livre (typographie, lithographie), elle est encore très élevée dans les transports sur route (cochers), au-dessus de la moyenne chez les verriers et les tisserands à la main, très faible au contraire chez les boulangers, les tail •
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leurs, les modistes et les couturières, nulle dans beaucoup d'autres professions.
Le voisinage des grandes villes (Paris, Lyon) facilite les progrès de l'institution. De môme, l'existence dans un métier d'une forte organisation syndicale a pu servir de support à Tidée coopérative (syndicats des typographes, des verriers, des mineurs). D'autres fois, c'est un grand patron, comme à Guise, qui a créé de toutes pièces, par philanthropie ou par système, la grande usine coopérative. Ou encore, c'est la facilité d'obtenir une clientèle spéciale, celle de l'Etat et des villes, dans les industries de la voirie, du bâtiment ou de l'équipement militaire, qui a surexcité Fardeur des ouvriers.
Les métiers, où les associations réussissent le mieux, sont exercés dans des ateliers de moyenne importance. La grande industrie, sauf l'exception de Guise et des Lunetiers, n'a pas jusqu'ici donné aux associations de brillants résultats financiers, et cela, sans doute, en raison de difficultés commerciales plus encore que de difficultés techniques. Le familistère de Guise et les Lunetiers n'y font face que par une organisation très hiérarchisée. Or, souvent, les coopératives à nombreux personnel, surtout celles
à nombreux personnel initial^ ont été créées par des Syndicats puissants et fonctionnant bien, mais qui avaient mieux adapté leur organisation à la défense du salaire qu'à la production collective (verriers, mineurs), et souvent des dissensions intestines les ont ruinées.
Le plus fréquemment, Fatelierest fondé à la suite d'une grève par les syndiqués, qui ont pour but de garantir contre le chômage les niiittants du syndicat, menacés de ne plus trouver d'ouvrage. Mais parfois le syndicat a eu, en outre, l'idée primitive d'Owen : il a voulu s'identifier avec l'association de production, et faire peu à peu rentrer, dans la région du moins, presque tous les membres de la corporation dans ses ateliers. Ainsi a été fondée la verrerie d'Albi.
Le principal échec des associations ouvrières provient de l'esprit même de leur création.
Elles exigent, en effet, pour réussir des connaissances et un esprit de discipline que les ouvriers ne possèdent pas.
Dans l'industrie verrière, plusieurs exemples se présentent, qu'il est utile d'examiner, si l'on veut apprécier les chances de succès d'une en-
treprise de ce genre. Nous allons passer en revue un type de petite verrerie et un type de grande verrerie. Le premier a réussi à cause de la facilité de direction et de la discipline qui n'a cessé d'y régner. Le second a échoué par suite précisément du manque de discipline et de la pénurie des fonds qui eussent été nécessaires pour alimenter une aussi vaste entreprise. ;
La verrerie stéphanoise (société des verreries de Lyon et Saint-Etienne) a eu son siège social 9, rue Tréfilerie, à Saint-Etienne et maintenant à Venissioux près de Lyon. C'est une modeste verrerie qui ne fabrique que la gobeleterie et la flaconnerie et n'a nul besoin de ces immenses fours à bassin qui renferment pour 100.000 fr. de verre fondu, ni de ces fonds considérables de roulement qui sont indispensables aux grandes verreries à bouteilles. Elle fut fondée en 1891, à lîi suite d'une grève verrière qui avait éclaté à Lyon et déjà duré six mois. Le syndicat de Lyon comprenait les 500 verriers de la région. Vingt membres de ce syndicat, dont le secrétaire M. Gourtot, s'associèrent. Le capital
constitutif fut fixé à 20.000 francs, mais, en
réalité^ 1G.000 francs seulement furent versés. La fabrication commença le 1®"* août.
Le directeur commercial, qui avait été pris en dehors de la profession et avait promis 30.000 francs, fut renvoyé au bout de deux mois, à la veille de la faillite, et remplacé par l'ancien secrétaire du syndicat.
Le 22 octobre, des statuts étaient rédigés (1), un conseil d'administration de neuf membres était choisi.
Les débuts de l'afTaire continuèrent à être des plus pénibles. L'usine louée par les syndiqués était abandonnée depuis plusieurs années et n'avait plus de clients. Le premier fut un marchand de verre en gros de Bordeaux, qui, après avoir suivi toutes les verreries de Rive-de-Gier et ne trouvant pas les conditions qu'il désirait, vint, de guerre lasse, échouer rue Tréfilerie, où l'on passa par toutes ses exigences. Sa commande donna de l'ouvrage pour une année à la moitié d'un four. Mais l'autre moitié des places dut travailler pour le magasin, c'est-à-di re à découvert.
(1) Voir ces statuts dans la Grève de Carmaux et la verrerie d'Albi, librairie Perrin, p. 160.
D'autres difficultés provinrent du manque de discipline dans l'usine. Le premier jour les ouvriers dansaient sur leurs places^ en disant que maintenant ils étaient chez eux et n'avaient pas besoin de travailler. Trois renvois durent être prononcés. Les autres verriers se tinrent pour avertis et l'ordre fut rétabli.
Cependant les commandes arrivaient. Le Directeur allait faire vine tournée commerciale à Paris et à Lyon. Un autre ouvrier était envoyé dans le Midi pour faire de la réclame à la verrerie. La grève de Lyon avait épuisé les stocks. Les pharmaciens et les parfumeurs commencèrent à s'adresser à la verrerie stéplianoise et furent satisfaits de ses produits.
Les patrons verriers essayèrent alors d'intimider les marchands de matières premières ; ils leur envoyèrent l'ultimatum de ne fournir aucune marchandise à la verrerie. Un seul osa résister. Sa situation puissante lui permettait de ne pas tenir compte de cette injonction ; mais il ne lit aucun crédit à la verrerie naissante, dont toutes les commandes devaient être accompagnées d'un chèque.
Un sénateur de la Loire fit une avance de 10.000 francs. Pendant 18 mois, les salaires fu-
rent grevés d'une retenue de 30 0/0. Le premier inventaire se traduisait par une perte de 4 à o.OOO francs. Le deuxième rachetait le premier et comblait le déficit. Le troisième se soldait par 12.000 francs de bénéfices, le quatrième par 18.000 francs, le cinquième par 35.000 fr. L'inventaire de 1896 accusait 280.000 francs d'affaires et 43.000 francs de bénéfices. C'était une montée continue du chitTre des affaires et des bénéfices.
Les statuts de l'association stipulaientqu'une part des bénéfices était réservée pour la «solidarité » (l).On reconnaît là, dit l'enquête de M. Fontaine sur les associations ouvrières de production, l'iniluence de l'idée syndicale, et il semblait que l'argent de ces bénéfices dût aller tout naturellement grossir les fonds de résistance. L'article 20 des statuts était à cet égard fort suggestif : « Les syndicats des verriers réunis de Lyon et de St-Etienne pourront déléguer des membres, pour prendre connaissance des livres et vérifier les états et opérations de la Société. » En fait, les 20 0/0 que la déclaration réservait
(1) Par « solidarité » les ouvriers entendaient leur participation à la propagande socialiste.
à la solidarité ne servirent pas à ce but. Quatre mille francs furent prêtés en 1895 à la verrerie de Rive-de-Gier, sans aucun intérêt. Le prêt fut d'ailleurs restitué. Peu à peu, au profit de la môme association, plus de 30.000 francs de billets furent escomptés. On voit donc que si la solidarité a existé, ce fut plus au profit de la coopération que de la propagande syndicale.
A mesure que le succès s'affirmait, diverses raisons poussaient le directeur,M. Gourtot, à déplacer l'usine. Le charbon était d'un approvisionnement facile à Saint-Etienne, maisle grand marclié des produits était éloigné. Or la question des déboucliés l'emporte sur la question des approvisionnements. De plus, l'usine était devenue insuffisante. Il fallait se rapprocher de Lyon. Un terrain fut choisi à Venissieux prés de la gare de Bellevue. Une voie de raccordement fut établie et une usine construite. Les travaux coûtèrent 1 50.000 francs. La résiliation du bail de la rue Tréfilerie était consentie par le propriétaire, moyennant le paiement de deux années de loyer, soit 7.500 francs.
La fabricalioii à Vcnissioiix commença le 22 avril 1897.
Mais une opposition s'était manifestée contre le projet d'émigration. Six associés avaient réclamé leurs actions. Ces réclamations s'élevaient à 36.000 francs, soit au tiers du capital total. On y fit droit. Ils contestèrent l'expertise et intentèrent un procès (août 1896). De plus, ils prétendirent considérer la caisse constituée pour la solidarité comme une réserve de bénéfices et en réclamèrent leur part.
Actuellement, l'effectif delà verrerie est de 1 1 0 personnes : 4o verriers aux quatre places, 35 gamins et 30 auxiliaires. Les actions sont de 500 francs et le nombre maximum possédé par un actionnaire est de iO. Ces actions sont nominatives et ne sont pas transmissibles. Les associés sont au nombre de 38 actuellement.
L'actionnaire aspirant ou stagiaire doit accepter une retenue mensuelle sur son travail, jusqu'à concurrence de 300 francs. Cette somme acquise, le Conseil d'administration statue sur son admission.
La participation aux bénéfices (20 0/0) est pratiquée pour le personnel entier.
La caisse de secouis reçoit 50 0 0. Les retraites ne sont pas encore organisées.
Tout autre est, — ou plutôt était, — la Verrerie aux verriers de Rive-de-Gier.
Rive-de-Gier a été longtemps le centre verrier le plus important de la France. Quatre mille ouvriers y exerçaient cette industrie. A la suite d'une crise très intense que traversa la fabrication de la bouteille, la Société des Verreries de la Loire et du Rhône, qui occupait plus de 2.000 ouvriers, Tut dissoute. La Grande- Chartreuse n'avait pas voulu renouveler son traité qu'elle trouvait trop onéreux, et, devant la perte d'une si importante clientèle, le Conseil d'administration ne jugea pas prudent de continuer une industrie, qui s'était complètement transformée et aurait exigé, pour être poursuivie avec succès. un capital considérable, afin de renouveler l'outillage et d'adopter les derniers perfectionnements apportés dans la fabrication du verre (1).
En 1 S8o, trois industriels, MM. Julliard, Jac-
(l) Voir l'intéressante communication faite au Congrès de Rouen par M. Comte.
quet et Micol, aciietèrent une partie des fours et de remplacement de la société défunte, au prix de 81.000 francs, et ils essayèrent de continuer pour leur compte l'industrie verrière. Ils s'adjoignirent môme un maitre-verrier de Vernaison, M. Mille, et ils constituèrent une Société anonyme au capital de 300.000 francs, représenté par des actions d'apport de 500 fr. En outre, ils créèrent un fonds de roulement de 300.000 francs, au moyen d'un emprunt garanti par une hypothèque sur le terrain et le matériel de la verrerie.
La nouvelle société marcha ainsi pendant quelques années, mais elle ne put jamais occuper tous les ouvriers qui trouvaient du travail dans l'ancienne verrerie.
Le i6 mars 1894, éclata la grève de la verrerie Richarme qui occupait 1.200 ouvriers.
La verrerie Richarme, plus récemment nommée verrerie Dériard, du nom du neveu de M. Richarme, est une des plus belles verreries françaises. Elle avait, au moment de cette grève, quatre fours allumés, et chaque four comptait quatorze ouvreaux. Il se trouvait donc à cette
usine cent-soixante-hiiit places d'ouvriers verriers, sans tenir compte des brigades de relais .
Le Syndicat des ouvriers était puissant, et il s'était empressé de profiter de sa puissance
pour « rendre la vie impossible au patron ».
C'étaient à tout instant des défis portés aux contremaîtres. Journellement, des ouvriers leur disaient: « Vous nous renverriez bien, si vous Posiez ; mais vous savez trop bien qu'alors tous les outils tomberaient, »
Le prétexte de la rupture, — car je ne crois pas trop m'avancer, en disant que le patron souhaitait une rupture, pour s'émanciper de la tyrannie syndicale, — le prétexte, dis-je, fut l'admission dans l'usine d'un ouvrier non syndiqué, du nom de Darçon, que les verriers ne voulaient pas admettre à travailler avec eux. Darçon était arrangeur . Le syndicat décida qu'à la première occasion où ce Darçon serait employé à l'usine, toute la brigade déserterait.
A l'issue d'une grève précédente, le patron avait admis de n'utiliser que les ouvriers dont l'acceptation ne serait pas con4e«t4p par le syndicat. Dans l'indiistri^er' ^ertiîète/y i^-,y a grand intérêt pour un p^t^ôbT à ^^o, d'àtîçVrd
avec le syndicat de ses ouvriers, et à accepter même des conditions qui, tout en semblant porter atteinte à son autorité, sont, en réalité, des garanties d'un bon travail et d'un<i entente féconde entre les deux parties. La verrerie peut en effet diflicilement se comparer à un autre genre d'industrie ; le travail s'y fait à la lâche, et seul le travail réussi est payé. Il importe donc assez peu qu'il soit fait dans telles ou telles conditions, et le patron n'a qu'à s'occuper du résultat obtenu.
Les ouvriers soupçonnaient Darçon d'avoir été placé à l'usine contre la volonté du syndicat, pour être l'agent provocateur d'une grève désirée.
Le IG mars 1894, h quatre heures et demie du matin, un arrangeur syndiqué se dit malade et manqua à son poste. 11 a avoué depuis que le sort l'avait désigné pour amener cette crise. Il fut immédiatement remplacé par Darçon, et toute la brigade, suivant le mot d'ordre reçu, déserta.
Ce fut le commencement d'une grève qui ne se termina que le 20 septembre 1894.
A ce moment, le syndicat des verriers était très fortement organisé, et il pouvait compter sur l'appui de toute la Fédération, dont le centre est à Lyon.
Les esprits des ouvriers étaient montés. Ils décidèrent de battre en brèche l'autorité de M. Dériard et ils ne doutèrent pas un seul instant qu'ils n'allassent l'amener à résipiscence.
On leur o(Trit alors l'exploitation d'une verrerie assez importante pour remplacer l'usine Richarme au point de vue de la fabrication et la ruiner, si leur ancien patron s'obstinait dans sa résistance. C'était la verrerie achetée par MM. Julliard et Micol.
En effet MM. Julliard et JVÏicol devaient toujours h la liquidation de la Société des Verreries de la Loire et du Rhône la somme de 81.000 francs, moyennant laquelle ils s'étaient rendus acquéreurs d'une grande partie des immeubles et du matériel de ladite société. Pour se libérer, ils pensèrent que le meilleur moyen serait de vendre une partie des actions, qu'ils avaient reçues en 1884 lors de la création de la société anonyme, dont ils furent les promoteurs.
Mais à qui les vendre ? dit M. Comte dans
son intéressante communication au Congrès de Rouen; à qui les vendre puisque personne n'en voulait, du moins à oOO francs, taux auquel elles avaient été émises ? Ce fut alors que MM. Jiilliard et Micol eurent une inspiration de génie. Ils les proposèrent aux ouvriers grévistes : « Achetez-nous, leur dirent-ils, 324 actions. Nous garderons, nous, avec M. Jacquet 45 actions, et comme nous nous engageons à vous soutenir, vous aurez la majorité dans les assemblées d'actionnaires. La verrerie aux verriers sera fondée. »
Les grévistes acceptèrent d'enthousiasme cette proposition. Ils voyaient dans cette combinaison la possibilité d'employer, au fur et à mesure de l'agrandissement de cette entreprise, tous les ouvriers sans travail, et ils pensaient que, devant cette nouvelle façon de pratiquer la lutte, M. Dériard serait amené, bon gré mal gré, à composition.
Ici deux difficultés se présentaient:
Quels devaient être les détenteurs des 324 actions ?
2° Où prendre l'argent pour les libérer?
On pensa d'abord à confier ces actions à la Fédération qui groupe tous les syndicats ver-
riers de France ; mais on dut bientôt v renoncer pour deux raisons. Cette association en effet n'a pas la personnalité civile et ne peut acquérir. Du reste, elle n'aurait pu représenter qu'une seule personnalité dans les assemblées d'actionnaires de la verrerie, et comme chaque personnalité n'avait droit qu'à dix voix au maximum, l'élément ouvrier n'aurait disposé que de quarante voix, en y comprenant celles de MM. Jacquet, Julliard et Micol, et par conséquent l'usine serait restée sous la domination de MM. Berne, Mille et Poisson, administrateurs-délégués, très hostiles à l'introduction de l'élément ouvrier dans l'administration de l'usine.
Pour tourner la difficulté, les ouvriers désignèrent douze des leurs, entre lesquels ils répartirent les trois cent vingt-quatre actions, et avec les voix de MM. Jacquet, Julliard et Micol qui avaient promis de voter avec eux, ils furent assurés de la majorité. Trois de ces actionnaires furent adjoints au conseil d'administration, — c'étaient MM. Vinay, Bonnet et Douzet, — jusqu'au jour où, M. Jacquet se retirant du conseil , le troisième administrateur ouvrier, M. Douzet, se retira aussi, pour que
l'élément ouvrier n'influençât pas l'élément patronal, qui continuait à subsister dans cette combinaison ambiguë. La chambre syndicale de Rive-de-Gier se portait garant solidaire pour le montant intégral de ces douze acquisitions individuelles, pour la somme de 162.000 francs.
Il était en outre stipulé que les acheteurs, cVst-à-dire en réalité le syndicat , auraient pour le paiement , en capital et intérêt, un délai de six ans.
Mais quand il fallut transférer au nom des verriers les actions qui étaient dans les caisses de MM. Simon, Berne et Poisson, banquiers à St-Etienne, comme gage d'une somme de 61.441 francs que les vendeurs devaient à la Société de la verrerie, MM. Simon, Berne et Poisson refusèrent de se dessaisir de titres qui étaient pour eux une garantie. Ils offrirent aux ouvriers de leur céder ces actions, au fur et à mesure que ceux-ci libéreraient la part de la dette que chacune de ces actions devait supporter, soit 2oO francs par action.
Désireux de participer à l'assemblée générale extraordinaire des actionnaires , convoquée pour le 3 juillet 1894 par le président du con-
scil et le commissaire-censeur, les douze ouvriers réunirent 17.250 francs, dont une partie fut fournie par le syndicat, l'autre partie par un négociant de Rive-de-Gier et par quelques camarades, et purent ainsi libérer 69 actions.
La verrerie est ainsi constituée. Les administrateurs ouvriers et bourgeois sont aux appointements de 500 francs par mois. En réalité les administrateurs ouvriers ont pris rengagement de laisser 300 francs par mois dans la caisse du syndicat, si bien qu'ils ont plus de soucis et moins de salaires que les autres verriers.
La direction technique est confiée à M. Mille, ancien maître-verrier. C'est un ouvrier, M. Vinay, qui est chargé du personnel.
Pendant deux mois, 800 ouvriers reçurent un salaire normal ; mais l'élément anarchiste eut bientôt le dessus et les administrateurs ouvriers ne parvinrent plus à se faire obéir. Ils devaient soumettre toutes leurs décisions au Syndicat réuni en grande assemblée, en sorte qu'ils n'osaient plus même déplacer une caisse de bouteilles, pour ne pas s'exposer à des inter-
pellations violentes pendant les séances syndicales.
Le parti sage disait : Si nous voulons faire une concurrence sérieuse à M. Dériard, nous l'obligerons plus tard à accepter les tarifs delà Fédération ; mais tout d'abord il faut pousser les grévistes à se soumettre au plus vite, car nous ne pouvons continuer à occuper tous ces « sans travail » à la verrerie aux verriers.
D'autant plus que le Syndicat, obligé d'employer toutes ses ressources pour soutenir la grève, ne peut pas nous fournir le capital nécessaire pour dégager nos actions et constituer un fonds de roulement.
Malheureusement l'âme du parti de la prudence, M. Vinay, fut condamné sur ces entrefaites à trois mois et demi de prison. Il était accusé d'avoir engagé des grévistes à se porter à des voies de fait sur des verriers qui avaient repris le travail. Pendant son incarcération, un ouvrier libertaire, du nom de Gelas, ruina son influence et prêcha la grève à outrance.
La continuation de la grève épuisa toutes les ressources du Syndicat, et quand elle cessa, il n'y avait plus que quatre places vacantes à l'usine Richarme. Tous les grévistes avaient
été remplacés. Et la verrerie aux verriers devint le refuge où les « sans-travail » allaient de temps à autre et à tour de rôle travailler pendant quelques lieures par jour. On n'était plus en présence d'une industrie sérieusement organisée, mais devant une sorte de hangar, où Ton pratiquait, sans ordre, l'hospitalité par le travail.
Au milieu de cette anarchie, les ovivricrs inoccupés exigeaient ralliimage de nouveaux fours, pour donner du pain à leurs misérables familles. De l'augmentation du personnel plus que triplé, il résulta une production absolument anormale, qvie Ton dut, lorsque l'usine Richarme eut repris son fonctionnement, mettre en magasin ou vendre à vil prix. Il arriva que les verriers ne travaillèrent plus qu'une quinzaine sur deux, qu'ils perdirent leur dextérité habituelle et produisirent moins, et qu'enfin les bons ouvriers dégoûtés allèrent chercher ailleurs un travail plus rémunérateur, laissant la place aux mains des moins expérimentés.
Une troisième cause d'échec fut l'impossibilité dans laquelle les verriers se trouvèrent de libérer les actions qui étaient en gage à la banque Simon, Berne et Poisson. Il avait été
décidé que, pour libérer ces actions, les sept mille fédérés des syndicats verriers de France verseraient chacun 27 francs, ce qui aurait permis d'atteindre le chiffre de 189.000 francs et de libérer les actions dans le délai d'un an. Malheureusement les ressources de la Fédération furent absorbées en grande partie par la grève de Rive-de-Gier d'abord, puis par celle de Carmaux, qui éclata peu de temps après.
Et le syndicat de Carmaux était celui qui avait jusque-là tenu le plus rigoureusement ses engagements. La Fédération ne versa donc que oO.OOO francs au lieu des 189.000 francs qui eussent été nécessaires.
Enfin les patrons verriers portèrent le dernier coup à la Acrrerie aux verriers en informant les marchands de bouteilles qu'ils baissaient leur prix de vente de 2 francs par centaine de bouteilles.
Aussi la verrerie aux verriers ne tarda pas à succomber. Malgré le chiffre des ventes qui s'élevaient à 60 et 70.000 francs par mois, malgré l'abandon des salaires par les ouvriers, malgré le désintéressement des malheureux administrateurs, le 23 juillet 1896, le bilan était déposé, accusant 355.000 francs d'actif
et un passif de 510.000 francs, dont le cinquième en salaires arriérés.