II. — Le siège de la verrerie : Albi ou Carmaux
Lorsque la grève de Carmaux battait son plein, M. Henri Rocliefort, le premier, lança l'idée d'une verrerie, qui appartiendrait aux verriers, comme la verrerie de Rive-de-Gier.
Hélas, Rive-de-Gier était d'un décourageant exemple et l'appel de M. Rochefort resta sans écho. Gomment trouver d'ailleurs le capital suffisant pour « monter » une verrerie capable de rivaliser avec la verrerie de M. Rességuier ? Personne ne crut alors à la possibilité de l'entreprise.
Mais voilà que Mme Dembourg, une vieille rentière à idées philanthropiques (1), donne au
(I) Il est intéressant de connaître que'Ue était cette Mme Dembourg, grâce à laquelle le rêve de M. Rochefort est devenu une réalité.
Mme Dembourg ne laissa qu'une fortune modeste, a sa mort, qui survint quelque temps après. Elle tenait d'un ami une rente viagère de 35.000 francs, qui lui eût permis de vivre largement, si l'avarice ne l'avait réduite à la condition la plus dure.
Les centmîlle francs donnés à M. Rochefort représentaient une bonne moitié de ses économies. Lorsqu'elle les envoya, ce fut dans une vieille valise, qu'elle réclama très sévère-
(liioctoiir de V Intransigeant une somme 100.000 francs, pour réaliser ce projet hasardeux. Cet exemple ne va-t-il pas être suivi ? Déjà un député de Seine-et-Oise, agent de change radical socialiste, apporte à son tour fî.OOO fr., on annonce des versements nouveaux, Tespoir renaît, l'idée de la verrerie coopérative est acceptée, acclamée. La Petite Bépiibliqiie annonce solennellement c( qu'il ne reste plus qu'à recueillir les fonds qui sont prêts ».
ment, parce que M. Rochefort n'avait pas jugé à propos de la lui retourner.
Elle avait été modiste et ouvrière jusqu'à l'âge de 25 ans. Peut-être craignait-elle de manquer du nécessaire pour ses vieux jours. Quoi qu'il en soit du mobile qui l'animait, elle était d'une avarice sordide.
Etant à l'article de la mort, elle insistait pour qu'on lui redonnât la cuillère à potion, dans laquelle étaient restées quelques gouttes de liquide ; et elle gourmandait sa bonne, qui, pour rincer un verre, s'était servie d'eau filtrée. « I^'eau "filtrée, lui disait-elle, ça use le filtre. »
Et cette avare était la plus charitable des créatures. Humblement logée, elle payait le loyer de plusieurs familles malheureuses. Elle chicanait sa bonne sur la dépense et elle envoyait des billets de banque à des ménages dont lamisère i'avait émue.
Brutalisée et abandonnée par son mari, elle fut recueilie par son beau-frère qui était un savant et un philanthrope.
Elle résumait en elle la lutte entre l'égoïsme inné au cœur des hommes et le sentiment de bonté qu'on trouve en chatîun.
A riiiverse de la plupart des grandes industries, nous dit M. Emilie Damour, chef des travaux chimiques à l'Ecole supérieure des mines, la verrerie semble avoir généralement échappé à la loi de centralisation et de groupement autour des grands centres : en dehors de la région du Nord, avec ses quarante usines à verre, et de la région de la Loire et du Rhône, qui en compte une vingtaine, les autres verreries sont disséminées un peu partout, et souvent dans des régions où n'existe aucune autre industrie.
Le choix de l'emplacement d'une verrerie ne fait généralement pas entrer en ligne de compte la question des approvisionnementsen matières vitri fiables : les sables se rencontrent partout, et les usines qui ne les ont pas à leur portée (celles du JNord par exemple) les font venir par canal avec des frets de retour, qui les mettent sur un pied d'égalité avec les autres : les sables blancs font seuls exception et ont à supporter des frais de transport élevés ; mais aucune verrerie ne s'est fondée sur les gisements de sables siliceux, en sorte que presque toutes reçoivent
la silice par voie ferrée, et se trouvent encore sur le pied d'égalité. Quant aux sels de soude, ils entrent dans la fabrication povir une trop faible part, pour que le prix de transport puisse influencer sérieusement les frais de fabrication ; et d'ailleurs, depuis ces dernières axiiiéo,^^ \e syndicat des marchands de produits cliirnic^ues a l'habitude de fixer ses prix pour marchandises rendues à l'Eltsine, établissant ainsi régalitc entre les difl*érentes verreries.
C'est donc uniquement la question du transport des combustibles d'une part, de la production d'autre part, qui intervient et peut établir des différences entre les usines.
Or l'économie des transports s'est profondément modifiée, à deux reprises difl'érentes, depuis le commencement du siècle : d'abord avec l'introduction du chauffage à la houille, ensuite avec les fours à gaz.
11 s'ensuit que les verreries peuvent géographiquement, et indépendamment de leur fabrication, se classer en quatre groupes (1) :
\ ^ Anciennes verreries . Verreries forestières.
Ce premier groupe comprend les plus vieilles
(1) E. Damour, Etat actuel de la Verrerie en France.
verreries de France : St-Gobain^ Baccarat^ Fo- Lcmbray ^ Vieille-Loge. Ces verreries remontent à l'époque où le bois était le seul combustible. Le chauffage au bois exigeait un poids de combustible représentant plus de cinq fois le poids du verre produit ; l'économie des transports exigeait donc que les usines fussent au centre des forets.
2° Verreries des bassins honillers.
Lorsque le chauffage à la houille se répandit, de nouvelles verreries se fondèrent sur presque tous les bassins houillers. Le Nord vit naître en quelques années 30 usines à verre.
Montceau-les-Mines fonda Blanzy ; le bassin de la Loire : Rive-de-Gier et Gisors ; les mines de Garmaux : la verrerie de Carmaux.
Une verrerie était, au temps des fours à pot à chaufTage direct, un client de premier ordre pour une mine de houille. Il fallait alors de 3 à 4 fois le poids de houille pour fondre un poids donné de verre, de sorte qu'une petite usine à un ou deux fours consommait facilement de 10.000 à IS.OOO kilos de charbon par jour. De là ces créations de verreries souvent subventionnées par les Compagnies houillères.
3^ Usines récentes fondées sur les centres de consommation.
Depuis quelques années le perfectionnement des moyens de chauffage a abaissé des deux tiers la consommation de houille : les fours à gaz de grande dimension dépensent un poids de charbon sensiblement inférieur au poids de verre fabriqué : il s'ensuit que les verreries ont plus d'intérêt à se placer sur les centres de consommation. Saint-Galmier et Reims^ par exemple, cherchent l'économie de leurs transports dans la proximité du lieu de consommation et dans les avantages qui en résultent : suppression de l'emballage, voisinage de la clientèle.
4** Verreries subiirbaines.
La raison d'être de ces dernières verreries n'est pas tant l'écoulement facile des produits que la possibilité de se procurer à bas prix les déchets de verre des grandes villes. Les ateliers des faubourgs sont insalubres, mal aérés, ce qui est un inconvénient sérieux dans une industrie où les ouvriers jouent un si grand rôle ; d'autre part, la nécessité d'employer par économie des déchets de verre de toute origine et de compo-
sition diverse a poui* conséquence une variation dans la fabrication.
Pour la verrerie que devait créer le Prolétariat, tous ces points furent examinés.
Il fallait que la verrerie fût à proximité de la voie du chemin de fer, de carrières de sable et de mines de charbon et que l'eau potable y fût en abondance (1).
A Garmaux, M.Rességuier avait obtenu de la Compagnie des Mines un traité extrêmement avantageux pour lui et engageant les mines à ne livrer du charbon à une autre verrerie qu'à un prix supérieur de 2 fr. 50 par tonne à celui qui lui était consenti. Comme la nouvelle verrerie devait consommer vingt tonnes au minimum par jour, l'installation de la verrerie à Garmaux eût apporté à l'usine un supplément de frais quotidiens d'une cinquantaine de francs. D'ailleurs les mines d'Albi, aux mains du baron Reille, n'auraient vraisemblablement montré aucun souci d'être agréables à une fondation révolutionnaire.
(1) Voir pour les conditions du métier de verrier Z,a ^rèy« de Carmaux, chez Perrin.
, A Albi, au contraire, se trouvait un terrain de trois hectares, limitrophe du chemin de fer du Midi et de hi route départementale de Cordes (devenue depuis l'avenue Demboiirg) et h proximité des mines de charbon et des carrières de sable. Son prix était de 1 franc le mètre carré.
Les Garmausins s'inquiétèrent de ce projet et envoyèrent une délégation auprès du groupe socialiste de la Chambre pour empêcher l'exode des ouvriers à Albi. Les petits commerçants surtout qui avaient fait crédit aux verriers pendant la grève comprenaient facilement que le départ de leurs débiteurs mettait en péril leurs créances.
Un arbitrage fut proposé et accepté. 11 fut confié à MM. Turotet Baudin, pour les Carmausins, à MM. Gérault-Richard et Yiviani, pour les verriers. M. Millerand fut choisi comme tiers arbitre par ces quatre délégués. Ils rendirent la sentence suivante, le 7 janvier 4896 :